Ij'
ATLAS-MANUEL
DE PSYCHIATRIE
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
Deny (G.) et Roy (P.). — La démence précoce. 1903, 1 vol. iri-16 de
9G p., avec 11 fig., cart . 1 fr. 30
Ball (B.). — La folie érotique. 1893, in-16 . 2 fr.
Calmeil. — Traité des maladies inflammatoires du cerveau. 1859,
2 vol. in-8 . 17 fr.
■ Cullerre (A.). — Traité pratique des maladies mentales. 1889, 1 vol.
in-18, 608 pages et fig . ’. . 6 fr.
Falret (J-.-P.j. — Des maladies mentales et des asiles d’aliénés. 1864,
1 vol. in-8, 800 pages avec 1 planche . . . U fr.
Faville (A.). — La législation relative aux aliénés en Angleterre et en
Écosse. 1883, 1 vol. gr. in-8 de 208 pages . 5 fr.
Garnier (Paul). — La folie à Paris. Étude statistique, clinique et
médico-légale. 1890' 1 vol. in-16 de 424 pages . 3 fr. 50
— Les fétichistes, pervertis et invertis sexuels. 1895, 1 vol. in-16 de
192 pages. (Pet. Bibltméd.) . 2 fr.
Garnier (Paul) et Cololian (D.). — Traité de thérapeutique des maladies
mentales et nerveuses. 1901, 1 vol. in-8 de 496 pages . 7 fr.
Gélineau. — Traité des, épilepsies. 1900, 1 vol. gr. in-8 de 800 p. 15 fr.
' Guimbail. — Les morphinomanes. 1892, 1 vol. in-16 de 312 p . . 3 fr. 50
Legrand du Saulle. — Les hystériques, état physique, état mental,
actés insolites, délictueux, criminels. 1891, 1 vol. in-8 de 625 p. 8 fr.
Gilles de la Tourette. -- Le traitement pratique de l’épilepsie. 1901,
1 vol. in-16 de 96 pages, cart . 1 fr. 50
Marcé (L.-V.). — Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles
accouchées et des nounftces. 1858, 1 vol.- in-8 de 408 pages... 6 fr.
Moreau (de Tours). — Fous et bouffons, 1888, 1 volume in-16 de
288 pages . 3 fr. 50
Philippe. — Le tabes dorsalis. 1897, 1 vol. gr. in-8 de 173 pages, avec
43 figures et 1 planche . . 5 fr.
Riche (André). — L’ataxie des tabétiqùesl et son traitement. 1899, in-8
de 120 pages, avec 9 planches et- 5 figures . 4 fr.
Roux (G.). Diagnostic et traitement, des- maladies nerveuses. 1901, . 1 vol.
in-J 6 de 560 pages avec 66 figures, cartonné . 5 fr.
— Psychologie de l’instinct sexuel. 1 89tli*'f vol. in-16 de 96 pages,
cart . ’ . ." . 1 fr. 50
Simon (P. Max). — Le monde des rêves, le rêve, l'hallucination, le som¬
nambulisme, l’hypnotisme, l'illusion, les paradis artificiels, le ragle,
le cerveau et le rêve. 1888, 1 vol. in-16 de 326 pages . 3 fr. 50
— Lesmaladies de l’esprit. 1892, 1 vol. in-16 de 320 pages... 3 fr. 50,
Voisin (Aug.). — Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les
maladies nerveuses. 1883, 1 vol. in-8 do 766 pages, avec fig. . 15 fr.
— Traité de la paralysie générale des aliénés. 1879, 1 vol. gr. in-8
de 540 pages, avec 15 planches coloriées . 20 fr.
6848-03. — Cohbkil.
Imprimerie Ée. Chét4.
ATLAS-MANUEL
DE PSYCHIATRIE
G. WEYGANDT
Privat-Docent de Psychiatrie à l’Université de Wiirzbour"
EDITION FRANÇAISE
Le Docteur J. ROUBINOVITCH ^
Médecin adjoint de la Salpêtrière,
Ancien chef de clinique de la Faculté de Médecine à l’Asile Sainte-Anne,.
Médecin expert près les tribunaux.
Avec 24 planches en couleur
et 264 figures intercalées dans le texte.
7 5 3 9 9 w
PARIS
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
19, rue Hautefeuille, près du boulevard Saint-Germain.
1904
Tous droits réservés.
,] ':'A
««îRiif
Pour le placement des planches, on consultera la table,
pages 638-639,
PRÉFACE
Composer une pathologie mentale illustrée, tel a été
le but de M. Weygandt, privat-docent de l’Université de
Würzbourg.
La tentative est originale et très utile, puisque, grâce
au choix et au nombre des figures, beaucoup de notions
abstraites de la psychiatrie se matérialisent pour ainsi
dire par l’image qui les anime et les grave dans l’esprit
du lecteur.
Le livre se divise en deux parties : l’une, d’étude
générale ; l’autre, d’étude particulière. Dans la partie
générale, M. Weygandt, se guidant par la doctrine de
Wundt fondée sur l’observation directe et la mensu¬
ration des phénomènes psychiques, étudie l’étiologie et
la pathogénie des affections mentales, les troubles élé¬
mentaires caractérisant la folie, l’évolution, le diagnostic,
le pronostic, l’anatomie pathologique, le traitement et
la médecine légale des psychoses. Dans la partie spé¬
ciale se trouvent exposées, conformément aux idées du
professeur Kraepelin, actuellement prédominantes en
Allemagne, les diverses variétés cliniques de la psy¬
chiatrie.
Or, l’abondance des documents : planches coloriées,
photographies, graphiques, discours sténographiés,
écrits fidèlement reproduits, rend, à mon sens, ces deux
PRÉFACE.
parties didactiques aussi « vécues » et aussi « vivantes »
que possible.
Autre originalité : les considérations trop théoriques,
trop « nuageuses » auxquelles les aliénistes allemands
ont toujours volontiers consacré des pages nombreuses,
ont été à peu près complètement sacrifiées par M. Wey-
gandt.
Par contre, l’auteur de ce manuel s’est surtout préoc¬
cupé de répondre aux besoins pratiques du médecin
appelé à donner son avis à propos d’une affection men¬
tale. C’est ainsi que la prophylaxie et la thérapeutique
des psychoses, inspirées par les idées modernes, sont
exposées avec le plus grand soin, aussi bien dans la
partie générale de l’ouvrage qu’à propos de chaque
variété clinique en particulier. En pleine communion
d’idées à cet égard avec mon confrère de Würzbourg,
j’ai insisté, par mes additions personnelles, sur les
méthodes libérales et rationnelles de la psychiatrie,
notamment le no-restraint , l’alitement, les colonies
familiales, comme aussi sur les mesures prophylac¬
tiques contre le grand pourvoyeur de la folie, l'alcoo¬
lisme héréditaire et acquis.
C’est ainsi encore que la médecine légale, qui occupe
en psychiatrie pratique une place si importante, a été
largement traitée par M. Weygandt. De mon côté,
préoccupé, comme tous mes collègues, par la réforme
imminente de notre loi de 1838, j’ai tenu à placer le
texte de cette loi à côté de la législation étrangère cor¬
respondante, dans l’espoir que, du choc des idées, jailli¬
rait la lumière.... D’autre part, pour répondre aux
nécessités pratiques d’un diagnostic précoce de la para¬
lysie générale, j’ai ajouté un chapitre sur le cyto-
diagnostic de cette grave affection.
Enfin, les faits anatomo-pathologiques qui appar¬
tiennent en propre à la psychiatrie sont décrits et figurés
PRÉFACK.
yii
par M. Weygandt avec un luxe inaccoutumé à l’aide
de quinze planches en couleurs et d’un nombre con¬
sidérable de figures en noir représentant des coupes
macroscopiques et histologiques de l’encéphale.
Mes travaux antérieurs (1) m’ont mis à même de
démontrer combien les différences entre la psychiatrie
allemande et la psychiatrie française sont en réalité peu
importantes et combien elles sont appelées à s’aplanir
à mesure que la pathologie mentale rentrera dans la
pathologie générale en s’assimilant de plus en plus ses
moyens d’in vestiga Lion, ses procédés d’analyse et de
synthèse.
Pour le moment, nous sommes au début de cette
nouvelle évolution de la pathologie mentale, et, pour
rendre intelligibles au lecteur français certaines con¬
ceptions psychiatriques allemandes, il m’a été indispen¬
sable d’ouvrir de temps à autre une parenthèse £ J,
pour indiquer les opinions correspondantes de l'École
française. Il en est résulté de nombreuses additions
personnelles dont la liste se trouve plus loin.
En résumé, en présentant cet «Atlas-Manuel» de
M. Weygandt, je me suis efforcé de le rendre vraiment
utile au lecteur français, tout en lui conservant son
caractère original.
J. Roubinovitch.
Paris, le 25 juin 1903.
(1) Roubinovitch, Des variétés cliniques de la folie en France et
en Allemagne, in-8, 262 pages. Paris, 1896.
PRINCIPALES ADDITIONS
DE M. ROUBINOVITCH
I. — PSYCHIATRIE GÉNÉRALE
La folie pénitentiaire, 38. — Troubles de l’association des idées,
55, 56. — Troubles thermiques dans les affections mentales, 93.
— Étiologie des hématomes auriculaires, 96. — Les termes : « dé¬
lire » et « démence », 99. — Le diagnostic de la folie, 103. —
Anatomie pathologique de la folie, 110. — Prophylaxie et trai¬
tement delà folie, 121. — Le non-restreint, 138. — Les traite¬
ments médicamenteux, 146 à 152. — Le traitement moral, 154. —
Le traitement familial, 156. — Les sociétés de patronage et
l’œuvre de la Salpêtrière et de Bicêtre, 156. — La médecine légale
de la folie, 157, 158, 167, 172.
II. — PSYCHIATRIE SPÉCIALE
Programme d’études des affections mentales, 188. — La débilité
mentale congénitale, 190. — Les « wolfs-boys » de Paris, 191. —
L’anatomie pathologique de l’idiotie, 192, 197, 198, 199, 200. —
L’imbécillité, 211. — Le pronostic de la débilité mentale, 216. —
La médecine légale des imbéciles, 222, 223. — La dégénéres¬
cence mentale, 225. — Les obsessions et les impulsions, 243,
245. — Le caractère pathologique, 250. — L’hystérie et la dégé¬
nérescence, 253. — Le caractère hystérique, 265. — La médecine
légale de l’hystérie, 272. — La toxicité urinaire, dans l’épilepsie,
278. — L’automatisme ambulatoire des épileptiques, 285. — La
dipsomanie, 292. — L’anatomie pathologique de l’épilepsie, 296.
— Les causes de l’épilepsie, 298, 300. — Le traitement de l’épi¬
lepsie, 300. — La folie intermittente, 305, 321, 322, 323, 325. —
La paranoïa., 358. — La démence précoce, 374, 393, 400. — La ca¬
tatonie, 409, 422. — La démence paranoïque hallucinatoire, 426.
— La démence paranoïde, 428, 429. — Diagnostic de la démence
précoce avec la paralysie générale, 440. — Myriachit, 446. — Pa¬
ralysie générale, 446, 448, 459. — Cyto-diagnostic de la paralysie
générale, 484. — Anatomie pathologique de la paralysie générale,
491. — Médecine légale de la paralysie générale, 497. — Cré¬
tinisme, 522, 527, 528. — Psychose myxœdémateuse, 529. — Psy¬
choses liées aux affections nerveuses, 532. — Psychoses liées aux
maladies de la nutrition, 536. — Confusion mentale ou amentia,
543. — Psychoses fébriles et infectieuses, 550. — Alcoolisme,
555, 584. — Alcoolisme infantile, 585. — Traitement et médecine
légale des psychoses alcooliques, 597, 609, 610. — Morphinisme, 611.
— Fumeurs d’opium, 615. — Traitement du morphinisme, 616,.
617, 618. — Cocaïnisme, 619.
ATLAS-MANUEL
PSYCHIATRIE
PSYCHIATRIE GÉNÉRALE
I. - INTRODUCTION
La psychiatrie est la science des phénomènes anormaux
de la vie de l’àme. Elle tend à résoudre les problèmes
scientifiques suivants :
1° S’enquérir des causes intimes des maladies mentales,
c’est-à-dire rechercher les altérations survenues dansl’cn*
céphale ;
2° Établir les divers modes par lesquels se manifestent
les déviations psychiques, en ne perdant pas de vue la
difficulté et l’incertitude qu’il, y a à conclure des mouve¬
ments expressifs et du langage du sujet aux phénomènes
psychiques réels de sa conscience ;
3° Tenir, compte, chez l’aliéné vivant, de toutes les ano¬
malies physiques, et, chez l’aliéné mort, de toutes les
lésions de son système nerveux central [et périphérique].
Pour déterminer l’état d’un aliéné, le psychiâtre a, d’une
part, pour mission d’examiner le malade en employant
toutes les méthodes de la médecine somatique et plus
particulièrement celles de la neurologie ; d’autre part, il
doit conclure sur l’état mental en observant et en étudiant
systématiquement tous les mouvements expressifs et, en
particulier, les manifestations du langage. Enfin, il doit
aussi, à l’appui de ses constatations, se servir des méthodes
de mensuration exacte cpie la psychologie moderne cm-
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 1
INTRODUCTION.
ploie pour analyser les faits psychiques chez l’homme
normal. Ces dernières méthodes consistent principalement
à soumettre un sujet à diverses excitations successives,
objectivement mesurables, et à s’informer près de lui des
changements de sensations correspondant à ces excita¬
tions d’intensité variable. Ou bien on fait faire à une per¬
sonne, à différents ‘moments, et dans des conditions
diverses de santé ou de maladie, les mômes opérations
intellectuelles dont les résultats sont quantitativement ët
qualitativement mesurables. Quant aux rapports existant,
pendant la vie, entre les résultats de l’examen de l’encé¬
phale et ceux de l’analyse de l’état mental, il faut avouer
que nos connaissances pathologiques sont à cet égard
aussi insuffisantes que le sont nos acquisitions physiolo¬
giques. Bien qu’il y ait encore beaucoup de progrès à
espérer dans le domaine des recherches si fructueuses sur
les localisations cérébrales comme dans celui de l’histo¬
logie de l’encéphale, il faut reconnaître pourtant que la
connaissance la plus exacte de la structure et des varia¬
tions des parties constituantes du système nerveux central
ne suffirait pas pour expliquer l’essence môme d’un élément
psychique comme une sensation, par exemple ; cela, pour
la raison que nous avons iudiquée plus haut, à savoir que
la connaissance objective de l’encéphale etla connaissance
subjective de l’élément psychique appartiennent préci¬
sément à des sphères absolument distinctes de la con¬
science.
La psychiatrie moderne, dont le présent livre s’efforce
de présenter les principes essentiels, doit se tenir à l’écart
de toute spéculation métaphysique. En appliquant les mé¬
thodes appropriées à son objet, elle doit fournir une
description aussi exacte que possible des phénomènes
psychiques observés chez le malade atteint de troubles
mentaux ; elle doit donner en môme temps une descrip¬
tion de ses altérations somatiques et plus particulièrement
celles de son encéphale.
Dans la partie générale du livre, on trouvera, après un
résumé historique et un exposé étiologique, une analyse
des symptômes psychiques et des phénomènes somatiques
qui les accompagnent ; plus loin sont étudiés les rapports
entre les symptômes, les syndromes et la marche des
HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE.
affections mentales; sont ensuite exposées les méthodes
de diagnostic, les notions les plus essentielles de l’anato¬
mie pathologique de l’encéphale, le pronostic dans les
psychoses, les méthodes les plus importantes de leur
traitement, la médecine légale concernant les maladies
mentales.
Dans la partie spéciale, on essaiera d’esquisser une
classification fondée .sur les nombreux cas observés en
clinique ; on se contentera d’établir des groupes et des
familles nosologiques en se guidant sur l’étiologie, l’ana¬
lyse psychologique, les données anatomiques (là où elles
sont connues), l’évolution et la terminaison de la maladie.
II. — APERÇU RAPIDE SUR L’HISTOIRE
DE LA PSYCHIATRIE
La tradition et la poésie des temps anciens parlent déjà
de malades atteints de troubles mentaux. Hippocrate
(460 avant J.-C.) considérait l’altération du cerveau comme
étant le principe des maladies mentales; il a décrit des
exemples évidents de ces affections. De bonnes descrip¬
tions cliniques ont été laissées par Arétée (60 après J.-C.).
De nouveaux progrès furent réalisés par Galien (160) et
Cœlius Aurelianus (210). Par contre, le moyen âge se
signala par un retour aux interprétations surnaturelles.
Des fous furieux furent enfermés dans des cachots. Des
hallucinés furent considérés comme possédés par des
esprits malins et fréquemment brûlés comme s’adonnant
à la magie et à la sorcellerie. Wier, en 1515, adressa une
pétition à l’empereur pour demander qu'on épargnât les
prétendues sorcières, qui n’étaient selon lui que des
malades atteintes do mélancolie, de manie ou d’hystérie.
Les procès contre les sorcières continuèrent jusque dans
le xvme siècle.
Des exorcismes furent recommandés par Luther lui-même.
Il y a peu d’années encore, on essaya d’exorciser — dans
un village allemand — une jeune fille atteinte de folie ;
ajoutons, à la louange du corps médical, que les médecins
n’étaient pour rien dans ce mode de traitement.
Vésale, Paracelse, Plater répandirent sur les troubles
mentaux des notions plus justes. Peu à peu, on commença
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
à fonder quelques asiles pour maladies mentales où, à la
vérité, on employa comme traitement des châtiments bar¬
bares et des moyens curatifs rappelant plutôt la torture.
Pinel, en 1792, rompit avec l’habitude qu’on avait alors
d’enchaîner les malades. Bien que Kant ait voulu qu'oii
réservât exclusivement aux philosophes l’appréciation des
problèmes de la psychiatrie légale, des médecins, tels que
Esquirol, Calmeil, en France, Reil, Langermann en Alle¬
magne, et d’autres encore, réussirent à prendre en mains-
le traitement des aliénés en les plaçant dans des établisse¬
ments appropriés.
Dans la première moitié du xix° siècle, Jakobi, Nasse et
d’autres « somatistes » ont représenté la folie comme étant
sous la dépendance des troubles organiques, opinion qui
de nos jours n’est plus contestée.
III. — ÉTIOLOGIE DES TROUBLES MENTAUX
Les personnes non initiées à la psychiatrie sont dispo¬
sées â porter des jugements téméraires sur la cause des
troubles mentaux.
La plupart du temps, elles incriminent des facteurs
d’ordre moral tels que : deuil, angoisse, amour malheu¬
reux, remords (Lady Macbeth, Marguerite de Faust). Pen¬
dant longtemps, certains psychiâtres penchaient aussi pour
une étiologie morale des maladies mentales. Griesinger
(1868) considérait les causes morales comme étant les plus
fréquentes. A un examen plus exact des cas, on constate
souvent que le raisonnement du post hoc ergo propter hoc
conduit fatalement â des conceptions erronées. C’est ainsi,
par exemple, que dans le cas d’un marchand qui a fait
faillite et qui présente ensuite des signes de ramollisse¬
ment cérébral, on est porté à admettre comme cause de
cette • maladie le chagrin qu’il a ressenti â l’occasion de
son malheur commercial; or, la vérité est que la faillite
était plutôt une conséquence d’une faiblesse intellec¬
tuelle commençante, qui l’avait entraîné à des spécu¬
lations maladroites. Telle femme qui, après un pèle¬
rinage, présente des signes de mélancolie, avait été
déjà poussée à ce pèlerinage par un mauvais état cçenes-
thétique antérieur qui n’a fait que progresser. Chez les
maniaques, on a bien des fois constaté un nouvel accès
ÉTIOLOGIE DÉS TROUBLES NERVEUX^
d’excitation survenant après une série de débauches dans
les auberges et les maisons publiques. Or, en pareil cas,
l’accès maniaque n’est pas occasionné par les débauches,
mais, le plus souvent, ces dernières ne sont qu’une mani¬
festation, qu’une conséquence de l’excitation qui com¬
mence. Des malades déprimés, ayant des idées- d’auto¬
accusation, indiquent souvent, comme causes de leur
trouble mental, l’onanisme qu’ils avaient pratiqué pendant
leur première jeunesse ; or, à l’examen, il est facile d’éta¬
blir qu’il n’existe aucun rapport immédiat entre leur
maladie mentale et l’onanisme très ancien.
En réalité, l’étiologie des maladies mentales est beau¬
coup plus complexe.
Le cas le plus simple est celui où nous voyons changer
l’état psychique de l’homme qui devient inconscient, par
exemple, sous l'influence du chloroforme. Ici, le rapport
ehtre la cause et l’effet est incontestable et facile à éta¬
blir.
En dehors de cas aussi simples, on voit des gens con¬
tracter des affections mentales sans qu’on puisse en indi¬
quer la moindre cause. Tout ce qu’on en sait peüt-être,
c’est que, dès leur jeunesse, ces malades ontfait preuve d’un
caractère plus ou moins bizarre, sans que personne parmi
leurs ascendants ait été atteint de folie. Dans ce cas, nous
sommes obligés d’admettre une disposition innée, une
prédisposition à l’affection mentale.
On ne réussit pas toujours à distinguer aussi clairement
que dans les deux exemples cités une cause extérieure,
exogène , et une cause intérieure, endogène, reposant sur
une prédisposition. Souvent nous trouvons une combinai¬
son de ces deux ordres de causes : par exemple, des
hommes prédisposés, comme des épileptiques ou des
dégénérés, présentent à l’égard de l’alcool, qui peut agir sur
tout individu comme facteur exogène, une sensibilité toute
particulière, une véritable intolérance. En ce qui concerne
la paralysie générale, il faut admettre qu’elle n’atteint que
des sujets infectés par la syphilis; cependant, nous trou¬
vons, parmi les paralytiques syphilitiques, un nombre
assez considérable de malades prédisposés aux troubles
mentaux par une hérédité psychopathique non douteuse.
Souvent nous constatons qu’une psychose se produit à la
suite d’une maladie organique, ou peut-être fonctionnelle,
sur la cause de laquelle nos connaissances sont encore
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVI
très restreintes, comme, par exemple, dans les troubles
mentaux liés à la chorée ou à la sclérose en plaques.
Parfois aussi il importe de chercher, derrière les causes
prédisposantes, les facteurs intermédiaires plus intimes,
plus directs.
Ainsi, dans des troubles psychiques qui coïncident
quelquefois avec une maladie cachectisante comme le
cancer ou la malaria, le facteur intermédiaire est repré¬
senté par une déviation dans le travail de l’assimilation.
D’autre part, il faut constater qu’il n’existe aucun rapport
fixe entre les facteurs étiologiques et les tableaux cliniques
correspondants. Il est impossible d’exclure l’hypothèse
de telle ou telle cause, rien que d’après l’existence d’un
syndrome clinique déterminé.
Par exemple, les troubles mentaux par intoxication
alcoolique se présentent en clinique sous les aspects les
plus variés; de même, dans la paralysie générale, on peut
observer des syndromes polymorphes. Mais, quand nous
voyons se produire des troubles mentaux semblables sous
l’influence des causes les, plus différentes, il faut bien
admettre qu’aucune de ces causes supposées, n’a une
importance exclusive.
Ainsi, dans les accès de la folie périodique qui suivent
une marche tout à fait régulière, en passant d’une phase
d’excitation à une phase de dépression présentant tou¬
jours le même aspect clinique, on voit, par exemple, que
l’un de ces accès se présente pendant les couches, le sui¬
vant survient après un deuil, le troisième est en rapport
avec un traumatisme, et le quatrième se produit sans
motif apparent. Il est évident que les divers facteurs énu¬
mérés ne sont que des causes occasionnelles, tandis qu’il
faut admettre comme cause réelle de toute la maladie une
prédisposition innée.
On est en présence d’une situation analogue à celle où
l’on se trouve dans la médecine somatique quand, par
exemple, après une chute sur le bassin, survient une
arthrite tuberculeuse de l’articulation coxo-fémorale; la
chute, en pareil cas, représente seulement le facteur exté¬
rieur, le choc venu du dehors qui a fait ressortir l’in¬
fection tuberculeuse déjà existante dans l’organisme.
CAUSES PHYSIQUES.
A. — CAUSES EXOGÈNES DES TROUBLES MENTAUX
a. — Causes_physlques.
I. — Intoxications.
Beaucoup de substances chimiques exercent une in¬
fluence nuisible sur le système nerveux central. Leur action
toxique est démontrée par les expériences sur des animaux.
Chez l’homme, ces substances déterminent souvent une
altération psychique. Le médecin des asiles spéciaux a
plus rarement l’occasion d’observer les psychoses toxiques
que le praticien ordinaire._^
Parmi ces poisons, le plus grand rôle est joué incontes¬
tablement par Y alcool, qui altère l’état mental de diverses
façons.
Dans les établissements spéciaux, 10 à 40 p. 100 des
hospitalisés présentent des troubles mentaux d’origine
alcoolique.
L’effet de ce poison est d’autant plus fatal que les des¬
cendants de l’alcoolique sont des êtres dégénérés, ce qui
s’explique par la théorie de Weissmann, qui admet une
intoxication alcoolique influant sur la nutrition du plasma
germinatif apporté par les ascendants. Un effet particu¬
lièrement désastreux est produit par l’absinthe (Voy.
chap. xxvn).
Morphine. — L’intoxication aiguë par cette substance
détermine les accidents suivants : coma, cyanose, sueurs,
faiblesse extrême du pouls et de la respiration, suppres¬
sion des réflexes rotuliens, myosis. Cette forme d’intoxi¬
cation est, en pratique, moins fréquente que l’intoxication
chronique, c’est-à-dire la morphinomanie ou le morphi¬
nisme (Voy. chap. xxvii).
Opium. — L’opium est consommé couramment en Asie
et en Amérique, en particulier par les femmes. Comme
l'alcool et la morphine, il détermine également, en cas
d’intoxication chronique, une dégénérescence psychique.
L'intelligence des enfants peut être compromise par un
usage thérapeutique imprudent de cette substance toxique.
La cocaïne est à signaler à cause du cocaïnisme qui
résulte de sa consommation prolongée (Voy. chap. xxvii).
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
Le hachisch, préparation provenant du chanvre indien
[Cannabis indica ), sert en Orient à provoquer un état
d’ivresse avec rêves particulièrement intenses et agréables.
L’intoxication chronique par cette substance conduit à un
affaiblissement intellectuel.
L’éther est consommé dans certains pays (Irlande,
Prusse orientale) à la place de l’alcool, et cela parfois sous
forme des « gouttes de Hoffmann ». Cette intoxication
chronique entraîne une dégénérescence psychique encore
plus profonde que celle déterminée par l’alcool. L’intoxi¬
cation aiguë par l’éther provoque la narcose qui est tout
aussi connue que celle produite par le chloroforme.
Le tabac, lorsqu’on en abuse, produit des accidents,
neurasthéniques avec tremblement, angine de poitrine,
amblyopie; quelquefois, il donne lieu à des illusions sen¬
sorielles, à de l’excitation ou de la dépression, pouvant
aller jusqu’à la stupeur.
La belladone et son alcaloïde l’atropine, prises à une
dose élevée, paralysent les fibres cardiaques du pneumo¬
gastrique. Le pouls s’accélère, la sécrétion de la sueur et
de la salive cesse, et la paralysie des fibres du moteur
oculaire commun détermine la mydriase. Quelquefois, on
observe en même temps des accès violents de délire senso¬
riel.
Beaucoup de médicaments nervins, comme l’antipyrine,
la phénacétine et d’autres substances analogues, déter¬
minent, à la suite d’un usage prolongé et abusif, une
diminution des facultés intellectuelles, en particulier de
la mémoire.
Les bromures, qui sont souvent pris pendant longtemps
et à des doses élevées, notamment par les épileptiques,
produisent à la longue de l’obtusion intellectuelle, de
l’affaiblissement de la mémoire, de l’affaiblissement mus¬
culaire, de l’impuissance génitale, accidents accompagnés
souvent d’acné, de troubles digestifs et de bronchite.
L ’ acide salicylique provoque souvent, même à des doses
moyennes, des bourdonnements d’oreilles, une dureté de
l’ouïe, des vomissements, de l’urticaire, des céphalalgies,
un affaiblissement du pouls et de la respiration, une forte
transpiration ; à des doses plus élevées, il peut déterminer
des hallucinations de l’ouïe et de la vue, une surexcita¬
tion avec sèntiment d’angoisse, une dépression accom¬
pagnée de peurs, plus rarement de l’excitation ; la parole
CAUSES PHYSIQUES.
devient embarrassée, il y a de la dyspnée avec affaiblisse¬
ment du cœur; finalement, il peut se produire une perte
de connaissance. Les enfants sont particulièrement sen¬
sibles à l’action de cette substance.
La quinine, prise en une fois à la dose de 1 à 2 grammes,
donne lieu à des étourdissements avec céphalalgie, obs¬
curcissement de la vue, affaiblissement musculaire, trem¬
blements, délire et convulsions. Parfois on observe, dans
ces conditions, du collapsus qui peut être suivi de mort.
Les médicaments hypnotiques, si utiles quand il s’agit
de déterminer un changement dans la conscience par un
sommeil artificiel, peuvent déterminer la mort lorsqu’ils
sont pris à des doses trop élevées. Même employées à
doses moyennes, ces substances peuvent produire un effet
toxique chez certains individus prédisposés, trop sensibles
à leur action.
De plus, l’usage prolongé et abusif de ces médicaments
peut créer une intoxication chronique, même chez les sujets
normaux et résistants.
Le sulfonal à dose toxique ralentit le travail de l’idéa¬
tion et de l’association des idées, qui deviennent confuses.
L’intoxication chronique se manifeste par des vertiges, de
l’ataxie motrice, des accès épileptiformes, des paresthésies,
des nausées et des troubles digestifs.
Le trional détermine, à dose élevée, des troubles intel¬
lectuels. Absorbé à dose toxique, il provoque clés états
analogues à ceux produits par le sulfonal. Chez des sujets
âgés dont l’activité cardiaque est affaiblie, il suffit parfois
de 1 à 2 grammes de ce médicament pour déterminer du
collapsus. Il faut se méfier surtout d’un usage continu du
trional, à cause de son accumulation dans l’organisme.
Le paraldéhyde rappelle par son action toxique l’alcool.
Dans plusieurs cas, ce médicament a été administré d’une
façon continue, en allant jusqu’à plus de 40 grammes par
jour. L’intoxication a été caractérisée par des tremble¬
ments, un affaiblissement du cœur et un état analogue à
celui du delirium Iremens.
L'hydrate de chloral pris avec excès produit le chlora¬
lisme aigu, dont les principales manifestations sont : affai¬
blissement de la mémoire, hyperesthésie, paralysies, con¬
tractures, catarrhe de l’estomac et acné, sorte de cash
cliloralique. L’intoxication chronique se caractérise par des
bouffées de chaleur, une fréquence du pouls, de Texan-
1.0
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
VEUX.
thème, de l’œdème, parfois même par des escarres; du
côté de l’intelligence, par une tendance à la stupeur. Dans
les maladies du cœur ou des vaisseaux, 5 grammes de
chloral peuvent suffire pour déterminer la mort.
L byoscine est absorbée parfois d’une façon régulière
par des morphinistes et des cocaïnistes, sur lesquels la
morphine et la cocaïne n’exercent plus d’action suffisante.
L’intoxication chronique par l’hyoscine aboutit à un affai¬
blissement des fonctions psychiques avec paralysie
motrice et vaso-motrice; on observe en même temps une
mydriase fortement accusée.
. Les ptomaïnes, poisons contenus dans les viandes, les
saucisses, la chair des poissons et le fromage, produisent
non seulement des troubles intestinaux, mais encore : de
la stupeur (pouvant aller jusqu’à un état soporeux), de
l’affaiblissement des facultés psychiques, des contractures
spasmodiques des muscles, des paralysies musculaires,
souvent du trismus, des troubles visuels, de l’affaiblisse¬
ment du cœur et des organes respiratoires.
Le sulfure de carbone détermine parfois chez les
ouvriers des fabriques de caoutchouc une intoxication se
caractérisant par des troubles digestifs, des névrites, des
atrophies musculaires, des céphalalgies avec insomnie, de
l'affaiblissement de la mémoire et même du délire.
L’intoxication aiguë par 1 oxyde de carbone produit
des états de surexcitation suivie de paralysie avec perte
de connaissance.
L’intoxication par Y acide carbonique se manifeste par
la paralysie avec perte de connaissance: au réveil, on
observe parfois des troubles de la mémoire, et plus parti¬
culièrement une amnésie rétrograde.
Le protoxyde d’azote, le gaz d’éclairage, Yhydrogène
sulfuré, la nitrobenzine peuvent provoquer des délires de
diverses formes.
L’intoxication chronique par le plomb produit, outre le
liséré saturnin, la néphrite et la colique de plomb, le trem¬
blement, la paralysie, l’encéphalopathie saturnine. Ce
dernier syndrome éclate souvent d’une façon soudaine,
sous forme de céphalalgie, d’excitation, d’hallucinations;
du coma, des contractures, de l’amaurose.
L’intoxication par le cuivre peut donner des cépha¬
lalgies, des vertiges, des anesthésies, des paralysies et du
délire.
CAUSES PHYSIQUES.
L’intoxication chronique par le mercure peut se pro¬
duire chez les ouvriers des mines, des fabriques de
miroirs, et quelquefois chez des syphilitiques soumis au
traitement mercuriel. Elle se traduit, entre autres sym¬
ptômes, par du tremblement intentionnel, de l’éréthisme,
de l’irritabilité psychique, de l’angoisse, de la confusion
dans les idées, des illusions sensorielles, de l’insomnie;
parfois se déclare un véritable affaiblissement intellectuel.
Des expériences ont démontré que, dans beaucoup d’in¬
toxications par les métaux, il existe des altérations très
accusées dans les cellules de l’appareil ganglionnaire.
Dans l’intoxication par le phosphore, on peut observer
du délire et du coma.
La consommation habituelle du seigle ergoté, fréquente
aux époques de disette, conduit à Yergolisme, dit encore
la raphanie. Cette intoxication chronique est caractérisée
par de violentes paresthésies; elle peut s’accompagner
aussi de délire, d’angoisse, d’affaiblissement intellectuel
et de convulsions. Dans certains cas se produit la gan¬
grène des extrémités.
A l’autopsie, on constate une dégénérescence des cor¬
dons postérieurs de la moelle épinière (Ergolin-tabes).
La consommation du maïs pourri, avarié, à laquelle
sont condamnés encore aujourd’hui beaucoup d’habitants
de la plaine de Potief et de la Roumanie, engendre la
pellagre, maladie toxique dont les principaux symptômes
sont : troubles intestinaux, éruptions cutanées. Dans
quelques cas (10 p. 100 environ), il existe des troubles
mentaux : excitation intellectuelle, plus souvent profonde
dépression et, finalement, état démentiel. A l’autopsie de
ces cas, on trouve souvent une dégénérescence du cordon
latéral.;
2. — infections.
Dans toutes les maladies infectieuses aiguës, la fièvre
peut s’accompagner de délire (Voy. chap. xxvi).
Les malades perdent alors leur faculté d’orientation ; ils
ont des aberrations de la vue et de l’ouïe ; ils manifestent
une légère excitation et, dans des cas plus graves, ils peu¬
vent tomber dans le coma. Les enfants sont plus particu¬
lièrement sujets aux accidents délirants, môme sous
l’influence d’une légère élévation de la température. De
plus, chez des individus prédisposés, la fièvre peut provo-
12
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
quer un véritable accès de folie. Les alcooliques ont sou¬
vent dans ces conditions, et surtout à l’occasion d’une
pneumonie, un accès de delirium Iraniens.
Des troubles mentaux peuvent se déclarer à la période
prodromique, encore apyrétique, des maladies infectieuses.
Tel est, par exemple, le délire initial apyrétique de la
fièvre typhoïde.
Parmi les maladies infectieuses donnant lieu à des
troubles mentaux, il faut citer surtout : la fièvre typhoïde,
l’influenza, l’érysipèle, la variole, la pneumonie, le rhuma¬
tisme articulaire aigu, la septicémie, la malaria, le choléra,
la peste. Certaines infections se caractérisent par des
troubles mentaux qui leur sont spéciaux. Ainsi, dans la
rage, le désordre psychique débute par de l’angoisse et de
la dépression ; puis survient une excitation maniaque,
violente, avec délire et hallucinations ; le malade tombe
ensuite dans l’adynamie, qui se termine habituellement par
la mort.
La tuberculose peut déterminer divers accidents céré¬
braux : un état de stupeur avec coma sous l’influence d’une
méningite ; un affaiblissement des facultés intellectuelles
consécutif à la compression du cerveau par un foyer tuber¬
culeux ; une psychose par épuisement due à l’action débi¬
litante de cette maladie infectieuse.
Notons aussi l’euphorie des phtisiques avancés, qui peut
parfois prendre les proportions d’un délire avec état
cœnesthétique gai.
La blennorragie produit quelquefois un état cœnestlic-
lique triste avec idées et tentatives de suicide.
La syphilis a une importance capitale.
Elle peut s’attaquer au système nerveux central en y
provoquant une méningite, une gomme ou une artérite.
D’autre part, la statistique démontre la présence de la
syphilis dans lés antécédents de la plupart des paralytiques
généraux.
On discute encore sur la question de savoir si la syphilis
ne fait que rendre le terrain plus favorable pour l’éclosion
de la paralysie générale, ou bien si cette infection est
capable à elle seule de créer cette grave affection. Or, la
statistique nè peut donner à ce sujet une solution complè¬
tement exacte, attendu que, même dans des cas d’une
syphilis certaine, il n’est pas toujours possible de diagnos¬
tiquer l’existence de cette infection. Les hommes paient à
CAUSES PHYSIQUES. 13
là syphilis et à la paralysie générale un tribut plus consi¬
dérable que les femmes, dans la proportion de 5 à 1 envi¬
ron ; de même, les habitants des villes plus que les habitants
de la campagne, et les artistes, officiers et marchands,
plus que les ecclésiastiques et les savants.
11 faut cependant remarquer que l’infection spécifique
ne détermine la paralysie générale que chez un nombre
relativement minime de syphilitiques, et principalement
chez ceux d’entre eux dont la syphilis s'est présentée sous
des apparences bénignes et a été, par conséquent, fort mal
soignée.
En outre, un grand nombre de paralytiques généraux
présentent une hérédité morbide, et chez beaucoup
d’entre eux on signale, parmi les causes secondaires ou
occasionnelles, du surmenage intellectuel, des excès de
toute sorte.
La paralysie générale se déclare de deux à trente ans
(en moyenne sept ans) après le premier accident spéci¬
fique. Chez les -vieillards atteints de cette maladie, l’infec¬
tion syphilitique préalable a été contractée plus tardive¬
ment.
• Quant aux jeunes paralytiques généraux, — infantiles ou
juvéniles, — il s’agit là, ou bien de syphilis héréditaire, ou
d’une infection spécifique communiquée par la bouche
ou le sein d'un sujet syphilitique.
C’est ainsi qu’on connaît le cas d’une petite fille de sept
ans qui, ayant été embrassée par une jeune fille, fut atteinte
d'un chancre à la lèvre et devint paralytique générale à
l’àge de onze ans.
D’après certains auteurs modernes, la paralysie géné¬
rale, pas plus que le tabes, ne peut être eonsidéréé comme
un accident tardif de la syphilis : elle constitue une
affection à part, consécutive à la syphilis, mélasyphilitique,
comme dit Mobius, maladie qui se produit à la faveur et
par l’intermédiaire d’un trouble profond préalable de la
nutrition générale de l’organisme [la parasyphilis de
M. le professeur Fournier],
3. — Maladies de la nutrition.
Des états morbides qui se caractérisent par une cachexie
générale peuvent, en troublant la nutrition du cerveau,
donner lieu à des accidents mentaux. Sont dans ce cas le
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
diabète , la leucémie, Y anémie pernicieuse, le carcinome, le
sarcome. De plus, le diabète peut être cause d'une intoxi¬
cation des centres nerveux déterminant le coma diabé¬
tique. Au cours de V urémie' peuvent survenir divers délires,
du coma et des convulsions. La cholémie peut provoquer
de l’excitation maniaque, du coma ; elle détermine une
dyspnée persistante qui peut, par une surcharge du sang
en acide carbonique, aboutir à un état de profonde
torpeur.
La suppression fonctionnelle de la glande thyroïde pro
duit de l’obtusion, de l’affaiblissement des facultés intel¬
lectuelles, en même temps qu’une altération particulière,
myxœdémateuse des téguments; parfois aussi des acci¬
dents convulsifs et tétaniques.
Cette suppression de la fonction thyroïdienne peut avoir
pour cause : un arrêt de développement congénital de la
glande thyroïde ; une dégénérescence de cet organe,
comme cela arrive dans le crétinisme endémique ; une
ablation opératoire de la glande (la cachexie strumi-
prive); enfin une altération profonde de la glande thyroïde
par une lésion inflammatoire, un abcès, une gomme ou
une tumeur.
La maladie deBasedow, caractérisée parl’existenee d’un
goitre, de la tachycardie, des tremblements, de l’exoph-
talmie et des sueurs, présente un certain contraste avec le
myxœdèmt, et pourrait bien provenir d’une hypersécré¬
tion de la glande thyroïde. Au cours de cette affection, il
n’est pas rare d’observer des troubles psychiques dont les
principaux éléments sont : l’irritabilité, l’excitation, l’hu¬
meur inquiète, la lassitude et l’insomnie.
Très fréquemment, on cite Y épuisement comme cause de
maladies mentales. On a démontré expérimentalement que
les facteurs dont se compose l'épuisement : surmenage
intellectuel et physique, privation de sommeil, alimenta¬
tion insuffisante, exercent un effet nettement défavorable
siir les fonctions psychiques, et cela en donnant lieu à
une véritable auto-intoxication. On admet que la fatigue
intellectuelle est due probablement à la formation dans
l’encéphale de substances épuisantes qui sont éliminées
par le repos et surtout par le sommeil; tandis que V épui¬
sement intellectuel aurait pour cause un appauvrissement
de l’encéphale en certains de ses éléments constitutifs,
lesquels ne peuvent être récupérés que très lentement.
CAUSES PHYSIQUES.
15
L’épuisement provoqué expérimentalement par le manque
de sommeil rappelle par ses caractères les psychoses
d’inanition (Aschaffenburg).
Or, l’abstention expérimentale de nourriture pendant
trois jours n’a pas déterminé des symptômes du môme
genre (Weygandt). La valeur de l’épuisement comme fac¬
teur déterminant des psychoses est peut-être moins impor¬
tante que bien des aliénistes ne l’admettent habituellement.
Bien souvent on observe des troubles analogues à ceux
qui ont été décrits dans les psychoses d’épuisement, et
cela chez des sujets qui, à aucun moment de leur exis¬
tence, n’avaient subi la moindre fatigue. On peut admettre
en pareil cas l'existence, chez certains sujets, d’une ten¬
dance morbide à s’épuiser pour rien, et que, par consé¬
quent, ces sujets sont en possession d’un cerveau d’une
constitution anormale. Du reste, il n’existe, selon toute
apparence, que quelques maladies s’accompagnant d’une
cachexie somatique généralisée, comme, par exemple, la
tuberculose lente ou la fièvre puerpérale, qui déterminent
parfois des psychoses d)épuisement, le délire du eollapsus
et la confusion mentale.
4. — Lésions cérébrales.
Il semble qu’en présence d’une . lésion destructive de
l’écorce cérébrale, qui est considérée comme l’organe de
la conscience, on puisse conclure à l’existence d’une alté¬
ration psychique.
Ce serait là une conclusion souvent erronée.
On trouve en effet fréquemment des lésions de la sub¬
stance cérébrale qui ne sont accompagnées pendant la vie
d’aucun trouble psychique au moins apparent; abstrac¬
tion faite toutefois des lésions en foyer siégeant au niveau
des centres moteurs ou des centres sensoriels et qui pro¬
duisent des troubles correspondants.
Dans certaines lésions circonscrites de l’écorce céré¬
brale, comme les tumeurs, les hémorragies, les abcès, on
peut observer, à côté des symptômes dus à la destruction
de certaines zones, d’autres symptômes dits de voisinage,
dont les uns sont de nature inhibitrice et les autres de
nature excitatrice.
La production de ces symptômes do voisinage est due à
la compression du cerveau, à l’altération des vaisseaux de
16
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
la région comprimée, et, finalement, à la destruction des
fibres nerveuses adjacentes au foyer lésé.
On peut observer en pareil cas des convulsions, parfois
des hallucinations, souvent une faiblesse motrice avec de
l’affaiblissement intellectuel, de la stupeur, et, par mo¬
ments, des phrases incohérentes stéréotypées.
Les signes de démence deviennent plus évidents sous
l’influence de foyers multiples, comme dans certaines
formes de sclérose cérébrale.
Il y a des cas où la coupe du cerveau démontre l’exis¬
tence de lacunes excessivement importantes, comme dans
certaines porencéphalies, sans cjue pendant la vie on ait
constaté des symptômes psychopathiques évidents.
Des phénomènes psychiques généraux s’observent, en
outre, dans la commotion cérébrale ou l’ébranlement
mécanique du cerveau dans sa totalité. Dans les formes
graves de la commotion se produit le coma; dans des
cas plus légers, on observe de la stupeur, des vertiges, de
l’anxiété, quelquefois des hallucinations, plus rarement
des idées délirantes.
Souvent, il existe en même temps de l’hyperesthésie et
quelquefois de l’hyperalgésie.
Le trouble mental peut rester stationnaire ou bien subir
pendant quelque temps un développement progressif.
Le plus souvent, il subsiste une sorte de disposition à
divers troubles psychiques ou nerveux, parmi lesquels
sont à citer surtout l’hystérie et la neurasthénie trauma¬
tiques.
Parmi les lésions diffuses qui détruisent de grands ter¬
ritoires de l’écorce cérébrale, il faut signaler la polioencé-
phalite de l’enfance, qui est fréquemment suivie d'hémi¬
plégie spastique, d’épilepsie et. d’idiotie. Beaucoup de cas
d’idiotie congénitale proviennent vraisemblablement de
lésions inflammatoires de l’écorce cérébrale survenues
pendant la vie intra-utérine.
Les phénomènes psychiques de la paralysie générale
coïncident avec des altérations de l’écorcc cérébrale
(Voy. chap. xix); la môme remarque s'applique aux
diverses formes des psychoses dites séniles. En outre, la
production dans le cerveau d’une gliose diffuse, d’une
sclérose artérielle, d’une congestion ou d’une anémie, a
pour conséquence fréquente l’apparition de troubles
psychiques.
CAUSES PHYSIQUES.
17
5. — Affections nerveuses.
Un grand nombre de troubles mentaux se développent
chez le même sujet, simultanément avec certaines affec¬
tions nerveuses.
Ainsi, très souvent le même malade présente des phé¬
nomènes de tabes associés à ceux de la paralysie géné¬
rale. Le début se fait quelquefois, en pareil cas, par
l’ataxie locomotrice, mais, le plus souvent, c’est la para¬
lysie générale qui se montre la première.
[Les travaux de Joffroy, Raymond, Gilbert Ballet ont,
parmi les auteurs français contémporains, contribué lar¬
gement à l’étude de ces rapports entre la paralysie géné¬
rale et le tabes.]
D’autre part, il existe des cas de tabes coïncidant avec
un affaiblissement intellectuel sans tendance à l’évolution
progressive.
La polynévrite, le plus souvent d’origine alcoolique, va
habituellement de pair avec un syndrome mental connu
sous le nom de psychose de Korsakow (Voy. chap. xxm).
Des névralgies, surtout celle du trijumeau [tic douloureux
de la face] sont quelquefois accompagnées de délires
mélancoliques avec idées et même tentatives de suicide.
La migraine peut aller jusqu’à provoquer des altérations
psychiques. Dans la chorée, il n’est pas rare d’observer des
troubles mentaux de diverses formes [bien étudiées en
France par Joffroy]; parmi ces troubles, il y en a qui
évoluent sur un terrain infectieux. Il en est de même du
tétanos. L’ épilepsie, l'hystérie et les formes multiples de
la neurasthénie trouvent leur meilleure explication quand
elles sont considérées comme ayant une origine psycho¬
pathique.
6. — Affections organiques diverses.
Les aveugles ont souvent une vie psychique particuliè¬
rement bien développée. Cependant, on trouve, parmi les
idiots, 7 à 8 p. 100 de sujets atteints de cécité. Dans les
maladies d’yeux, après l’opération de la cataracte, ou après
un séjour assez long dans une chambre noire, on a eu
l’occasion de constater quelquefois des délires et des
hallucinations;'
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 2
18 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
Parmi les sourds-muets, 10 p. 100 au moins ont une intel¬
ligence débile. Il existe aujourd’hui dés écoles spéciales
pour les sourds-muets arriérés. De plus, les sourds-muets
ont une tendance quatre fois plus forte à contracter des
troubles mentaux que ne l’ont les personnes en possession
de tous leurs sens; ils sont enclins plus particulièrement
aux idées mélancoliques et de persécution. Il n’est plus
question d’idiotie par suite d’une absence congénitale des
principaux sens [idiocy by deprivation).
Dans tous les pays civilisés, on a organisé un enseigne¬
ment complet des aveugles et des sourds-muets, et il n’est
plus admissible aujourd’hui qu’on laisse des enfants devenir
idiots par développement insuffisant ou absence de quel¬
ques-uns de leurs sens. Laura Bridgeman (de Boston), qui
perdit l’ouïe et la vue à l’âge de six ans, fut instruite par
Howe, qui a suffisamment utilisé chez elle le sens du tou¬
cher pour lui apprendre à écrire correctement des lettres
(Voy. chap. xn).
Les affections cardiaques peuvent compromettre les
fonctions psychiques par suite d’un apport insuffisant de
sang artériel dans l’écorce cérébrale.
Le môme résultat peut survenir dans les affections pul¬
monaires qui déterminent un appauvrissement du sang en
oxygène, avec excès d’acide carbonique. Une compression
expérimentale de la carotide chez les animaux produit
une insensibilité immédiate, avec altération anatomique,
facile à démontrer, des cellules de l’écorce cérébrale.
L’agonie lente se reflète également dans l’état des cel¬
lules de l’écorce cérébrale, qui présentent des altérations
analogues â celles qu’on trouve dans les infections aiguës.
Lés affections intestinales étaient autrefois, souvent à tort;
considérées comme causes de troubles mentaux.
Les fonctions et les affections des organes sexuels ont
aussi leur importance dans l’étiologie des troubles men¬
taux. L’opinion d’après laquelle la perte des testicules pro¬
duit un état cœnesthétique triste est contestée par Bieger.
L 'onanisme joue un rôle moins considérable que ne le
croient certaines personnes peu instruites; parfois il n'est
qu’un symptôme d’une affection cérébrale, comme la dé¬
mence précoce, l’idiotie, la commotion cérébrale. L’ona¬
nisme agit par épuisement et anémie, surtout quand, par
exemple, on le pratique très souvent, quatre à six fois par
jour. De plus, il est nuisible en déterminant un surmenage
CAUSES PHYSIf
19
de l’imagination; à cet égard, l’onanisme abortif est parti¬
culièrement fatigant, parce qu’il donne lieu à un grand
nombre d’idées sexuelles et diminue ainsi la faculté de
S’occuper intellectuellement de choses plus sérieuses. Un
grand nombre d’états neurasthéniques en sont la consé¬
quence habituelle. Enfin, l’onaniste est souvent déprimé
par la lutte inutile qu’il livre à la tentation trop forte. Le
coït fréquent peut parfois provoquer un épuisement intel¬
lectuel, sans parler des dangers d’infèction. Une surexci¬
tation génitale, et parfois aussi une inertie sexuelle,
constituent fréquemment un symptôme d’une affection céré¬
brale, comme la paralysie générale, la manie, l’hystérie.
Une continence sexuelle peut amener de l’agitation, des
rêves voluptueux avec pertes séminales; elle peut conduire
à l’onanisme, mais on ne constate guère à sa suite des
troubles mentaux graves.
Les maladies des femmes ont été souvent accusées de
provoquer des perturbations psychiques. Cependant l’in¬
tervention opératoire suivie de succès n’altère générale¬
ment en aucune façon les fonctions intellectuelles, ou,
dans tous les cas, ne paraît exercer qu’une minime
influence sur l’état psychique de la femme. Dans le cancer
de l’utérus, par exemple, l’état mental des femmes est sou¬
vent, pendant longtemps, absolument normal. L’ablation
des ovaires a parfois, dit-on, pour conséquence une dépres¬
sion mélancolique.
La menstruation produit chez beaucoup de femmes,
d’ailleurs bien portantes, une modification d’humeur, le
plus souvent triste, une légère excitation avec tendance
aux lipothymies. Chez des femmes hystériques ou épilep¬
tiques, la menstruation peut provoquer des accès de la
névrose correspondante. Chez d’autres, prédisposées ahx
accidents mentaux, la menstruation peut être suivie de
courts accès de folie périodique, d’excitation ou de dé¬
pression. Il n’y a pas lieu d’admettre une « folie mens¬
truelle » proprement dite.
Au cours de diverses affections mentales, on observe
généralement une aggravation au moment de la mens¬
truation ; dans d’autres, les règles s’accompagnent d’une
période d’arrêt dans les accidents psychiques. Il existe un
rapport important entre les fonctions puerpérales (gros¬
sesse, accouchement et allaitement), d’une part, et les
troubles mentaux, de l’autre.
20 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
La statistique démontre que 14 p. 100 des psychoses de
la femme se rattachent à la puerpéralité. La proportion
réelle est probablement plus grande encore, car les cas
qui ne sont que transitoires ne sont pas soumis à l’examen
psychiatrique, comme certaines formes d’éclampsie, les
délires éphémères de la fièvre puerpérale, ou même les
accès de délire du collapsus.
Aschaffenburg a vu, sur 96 femmes atteintes de maladies
mentales en rapport avec la puerpéralité, 25 cas de manie
dépressive, 46 cas de démence précoce, 10 cas de récidive
de démence précoce, 7 cas de paralysie générale, 1 cas
d’épilepsie et 5 cas de psychoses par épuisement ( amenlia
et collaps-delirium). Ces 5 derniers cas rentrent dans la
catégorie de ceux que Furstner a décrits sous le nom de
« folie hallucinatoire des femmes en couches ».
Sur les 96 cas, les trois cinquièmes se rapportaient au
travail de Y accouchement avec ses suites, un peu plus de
un cinquième se rapportaient à la grossesse, le reste se liait
à la lactation. Étant donné que des cas tout à fait sem¬
blables de psychoses d’épuisement se présentent sans
aucun rapport avec la puerpéralité, il est évident que ce
dernier facteur étiologique n’exerce aucune action spéci¬
fique; il fait éclater seulement une disposition à délirer,
restée jusque-là latente. [C’est l’opinion professée par la
plupart des manigraphes français contemporains : Magnan,
Gilbert Ballet, Joffroy.] Le type clinique est la plupart du
temps à forme dépressive ; souvent il prend aussi l’aspect
de la stupeur. Bien que les formes cliniques les plus variées
puissent s’observer au cours de diverses phases de la
puerpéralité, il faut cependant remarquer que la majorité
des cas appartient à la démence précoce.
La ménopause et Y âge de V involulion peuvent également
faire éclater une série de troubles intellectuels, princi¬
palement des états de mélancolie, ainsi que des accès de
folie intermittente; parfois aussi de l’affaiblissement intel¬
lectuel, avec bu sans hallucinations.
b. — Causes morales.
Indépendamment des altérations parallèles de l’écorce
cérébrale, les troubles psychiques s’accompagnent d’une
série de phénomènes somatiques, telsque modifications de
l’activité du cœur et des organes respiratoires, de la mo-
CAUSES MORALES.
tilité et aussi des organes de la digestion et de diverses
sécrétions. Par contre, les causes morales jouent dans la
production de véritables affections mentales un rôle
bien moins important qu’on ne l’admettait jadis. En
effet, naguère encore on considérait comme causes de
maladies psychiques • certains états moraux, tels que la
nostalgie, les soucis, le remords, l’amour malheureux.
A un examen plus attentif des cas de ce genre, on retrouve
le plus souvent une disposition à l’anomalie intellectuelle,
qui existait déjà avant la cause morale, de sorte que
celle-ci n’a plus que la valeur d’un facteur purement oc¬
casionnel déterminant. [En 1862, Marcé enseignait déjà
que les troubles mentaux survenant sous l’influence des
causes morales s’associent généralement à une organisa¬
tion intellectuelle défectueuse. Cette thèse est adoptée par
la majorité des psychiatres français actuels.] Dans la folie
périodique, certains accès succèdent à une émotion mo¬
rale, comme le deuil, une frayeur ou un événement
heureux.
Les psychoses d’involution sont parfois précédées
d’impressions morales tristes. Les hystériques voient fré¬
quemment s’aggraver leur état, par suite d’une émotion
quelconque. A l’occasion d’une violente émotion qui
s’empare de la foule, on constate çà et là quelques cas de
troubles mentaux. Ainsi, par exemple, en 1896, lors du
couronnement de l’empereur de Russie, à Moscou, une
panique s’est produite parmi dix mille personnes. Or,
trois d’entre elles seulement furent atteintes d’aliénation
mentale. Cette proportion si minime indique que le choc
psychique en lùi-même n’a qu’une importance tout à fait
secondaire, et que, pour qu’on en puisse tenir quelque
compte, il faut faire intervenir avant lui l’indispensable
anneau intermédiaire, c’est-à-dire la prédisposition.
Baelz dit que, pendant un violent tremblement de terre à
Tokio, lui-même et d’autres personnes ont été subitement
frappés d’une paralysie émotive : tout d’un coup et pen¬
dant plusieurs heures, ils ont perdu toute sensibilité, pen¬
dant que la perception, la mémoire et le jugement conti¬
nuaient à fonctionner. Plus fréquemment, des émotions
prolongées, comme le chagrin, une grave responsabilité,
une inquiétude persistante continuelle, exercent une in¬
fluence funeste sur les fonctions psychiques.
Mais, ici encore, il faut tenir compte d’autres circons-
22
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
tances qui viennent s’ajouter aux causes purement mo¬
rales, comme les privations de nourriture et de sommeil,
le surmenage intellectuel, les traumatismes, les émotions
ayant trait, par exemple, aux accidents de chemins de
fer.
Henneberg parle de troubles mentaux en rapport avec
le spiritisme. Là, il faut distinguer deux catégories de
faits. D’une part, il s’agit de débiles intellectuels qui,
attirés par les idées spirites, se laissent dominer par des
auto-suggestions et, à l’occasion, versent dans la folie, en
raison de leur prédisposition innée aux troubles psychi¬
ques. [Dans ses leçons du mardi à la Salpêtrière, en 1902,
Raymond a présenté plusieurs exemples de débiles in¬
tellectuels versant dans le délire, sous l’influence des pra¬
tiques spirites.] Un deuxième groupe comprend des sujets,
déjà délirants qui espèrent s’expliquer leur état par le
spiritisme.
Les affections mentales déjà constituées subissent moins
qu’on ne l’admettait autrefois l'influence des émotions.
Certes, une visite des parents n’est pas indifférente aux
mélancoliques ou aux maniaques. Cette émotion accable
davantage les uns et excite plus violemment les autres ;
de même, des paralytiques généraux sont, en dehors de
l’asile, souvent plus agités que pendant leur internement
à cause des émotions multiples auxquelles ils sont expo¬
sés. Mais jusqu’à quel point la marche des diverses affec¬
tions mentales se trouve-t-elle influencée parles émotions,
soit au point de vue de leur durée, soit au point de vue de
leur gravité, c’est là une question qui échappe jusqu’à
présent à toute indication précise.
Contagion psychique.
Il arrive parfois que certaines anomalies mentales se
révèlent chez des personnes de l’entourage immédiat d’un
aliéné. Déjà, dans le domaine psychologique, nous obser¬
vons des faits analogues. Ainsi, les enfants présentent
souvent de Yccholalie, c’est-à-dire la tendance à répéter
des mots qu’ils ont entendus, ou de Yéchopraxie, ou la
tendance à imiter les mouvements qu’on exécute devant
Le rire, les bâillements provoquent chez beaucoup de
personnes une imitation involontaire de ces actes. Des
CONTAGION PSYCHIQUE. 23
bizarreries sont souvent adoptées par leur entourage ;
c'est ainsi que le peintre Diefenbach trouva des disciples
qui portaient son costume primitif tout à fait excentrique
et qui imitaient sa manière ascétique de vivre.
Dans les écoles de filles, on a observé plu,s d’une ibis
qu’une enfant atteinte de convulsions hystériques ou de
mouvements choréiques provoquait chez beaucoup de ses
compagnes une tendance aux mêmes troubles moteurs,
de sorte que, pour arrêter la propagation de ces accidents,
il avait fallu licencier les écoles pour quelque temps. On
sait, d’autre part, qu’un sujet se laisse hypnotiser avec
d’autant plus de facilité et de succès qu’il avait déjà assisté
à l’hypnotisation d’autres personnes. Parfois l’imitation
ou la suggestion jouent aussi un rôle important dans les
actes des foules ; l’histoire contient un grand nombre de
faits dans le genre des cortèges de flagellants ou des pro¬
cessions dansantes.
Nous trouvons aussi un exemple de contagion psychique
dans la folie communiquée ou induite. Des personnes
qui vivent dans l’intimité d’un aliéné peuvent contracter
une affection mentale caractérisée par les mêmes idées
délirantes, et, parfois, les mêmes troubles sensoriels; c’est
ce qu’on désigne sous le nom de folie à deux ou de folie
par induction.
Si les sujets contagionnés sont des membres de la fa¬
mille de l’aliéné principal, on pourrait supposer que l’alïec-
tion mentale soit éclose sous l’influence d’une cause
commune. Mais souvent, à côté des parents, on voit se
laisser entraîner dans le délire des personnes de caractère
très faible, et des femmes la plupart du temps.
Dans beaucoup de cas de folie processive, le plaideur
délirant trouve dans son entourage des partisans ferme¬
ment convaincus qu’il a raison dans ses revendications.
Quand le sujet psychiquement contagionné est soustrait
à l’influence du malade principal, on peut espérer sa gué¬
rison. On a décrit sur cette variété de folie de véritables
épidémies psychiques. Au Brésil, de 1880 à 1890, on vit se
livrer à une propagande active le réformateur Antonia
Maciel Conseitreiro, un malade atteint de délire systé¬
matisé ( paranoia ) avec illusions sensorielles, idées reli¬
gieuses et de persécution. S’intitulant «envoyé de Dieu »,
il prêchait un ascétisme très sévère et la lutte contre le
luxe, la franc-maçonnerie et le gouvernement. II réunit
24 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
autour de lui douze apôtres et gagna enfin de si nom¬
breux et si fanatiques adeptes qu’il fallut employer la
force armée et envoyer des troupes pour combattre les
effets de son prosélytisme.
En Russie, on cite des cas nombreux où des aliénés
atteints d’hallucinations mystiques ont pu fonder des
sectes religieuses.
[On trouvera dans un ouvrage français peu connu de
Jolly des aperçus très ingénieux sur cette question :
De l'imitation considérée dans ses rapports avec la
philosophie, la morale et la médecine ( Mémoires de l'Aca¬
démie de médecine, Paris, 1846, t. XII). j
B. - CAUSES ENDOGÈNES DES TROUBLES MENTAUX
a. — Prédisposition héréditaire ou acquise.
Chez la plupart des aliénés, une étude approfondie des
antécédents révèle que dans leur famille, et principalement
chez les ascendants, il y a eu des cas de perturbation
psychique. En outre, on trouve fréquemment, parmi les
parents des aliénés, des personnes atteintes d'affections
nerveuses, d’alcoolisme, de diabète sucré, ou bien des
sujets ayant soit des caractères bizarres, soit une organi¬
sation exceptionnelle de l’intelligence (talents ou génies),
soit des aptitudes criminelles, soit enfin des tendances au
suicide. Les statistiques sont peu d’accord, en raison de
l’incertitude des données fournies par l’histoire des anté¬
cédents. Cependant, on peut admettre pour ces affections
mentales héréditaires une proportion moyenne d’au moins
60 à 70 p. 100.
Parmi les maladies héréditaires, nous pouvons distin¬
guer plusieurs modes de transmission :
1° Transmission directe d’une maladie avant la nais¬
sance. Cela s’observe parfois dans la syphilis congénitale
qui peut être suivie d’une paralysie générale au cours de
l’enfance ;
2° Lésion du germe par des éléments toxiques. C’est
ainsi que très fréquemment des parents alcooliques ont
des enfants atteints de débilité mentale.
Il est démontré actuellement que l'ivresse au moment
de la conception est particulièrement dangereuse pour
l’intelligence de l’enfant
PRÉDISPOSITION HÉRÉDITAIRE OU ACQUISE. 25
3° Transmission héréditaire d’une constitution cérébrale
défectueuse qui présente par ce fait moins de résistance
dans la lutte contre les influences nuisibles comme la sy¬
philis, l’alcoolisme, l’infection puerpérale ; c’est encore à
cause de cette constitution anormale d’origine héréditaire
que le cerveau des descendants contracte des maladies
analogues à celles observées dans les cerveaux de la ligne
ascendante.
La transmission héréditaire d’une affection par l’un
des parents (père ou mère) constitue l’hérédité directe
ou immédiate. Quand la maladie . est transmise par les
grands-parents, il s’agit de l’hérédité atavique. Si la trans¬
mission provient d'une ligne latérale (cousins germains,
grand-oncle, tante), l’hérédité est dite dans ce cas colla¬
térale. Si les deux parents (père et mère) étaient aliénés,
on dit que l’hérédité est accumulée. Si la folie des parents
existait déjà au moment de la conception, on a affaire à la
forme la plus grave de l’hérédité accumulée.
Voici un exemple, d’après Ivurella, d’un cas d’hérédité
grave qui montre en môme temps les rapports pouvant
exister entre les psychoses et la criminalité :
□
Michelle
caraclêreviderf denn-idiot meurtrier buveur marié à
la sœur d'un bandit.
-
Sous le nom d'hérédité progressive, on comprend le
26
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
cas où la maladie des descendants est plus fortement
accusée que chez les ancêtres. Ainsi, une mère imbécile
peut avoir un enfant idiot; ou bien le père est atteint d’un
trouble mental ne nécessitant pas un traitement dans un
asile, tandis que l’état de l’enfant est très grave.
Morel a établi, pour la dégénérescence progressive, le
schéma suivant :
Première génération : Dépravation morale et débauche.
Deuxième génération : Tendance à l’apoplexie, aux
névroses, à l’alcoolisme, à la paralysie générale.
Troisième génération : Psychoses, suicides, impulsions
criminelles.
Quatrième génération : Débilité intellectuelle d’origine
congénitale, idiotie, anomalies du développement, diffor¬
mités, extinction de la famille.
Cette prétendue loi se confirme très rarement. A côté
de la dégénérescence progressive, il faut compter avec
la possibilité d’une amélioration d’une famille par l’en¬
trée de membres sains. On considère comme favorisant
la dégénérescence d’une famille : l’inceste, le mariage
entre proches parents, comme cela se voit dans les mai¬
sons princières et nobles, les familles juives et certaines
communes rurales.
L’arbre généalogique suivant représente l’histoire de
deux familles d’un village, alliées entre elles dans plusieurs
générations ; malgré l’accumulation d’influences nuisibles,
on y trouve encore quelques membres sains.
Il faut, en outre, distinguer {'hérédité similaire et Y hé¬
rédité dissemblable. On voit parfois (comme chez plusieurs
membres de l’arbre généalogique précédent) que les
psychoses des ascendants et des descendants peuvent se
ressembler çà et là avec la fidélité d’une copie photo¬
graphique. D’autre part, nous pouvons observer le cas
d’un père paralytique général qui engendre un fils atteint
de folie intermittente. Il est parfois difficile de fixer l’hé¬
rédité d’une maladie déterminée, parce que cette der¬
nière peut comprendre dans son évolution diverses
étapes qui diffèrent souvent beaucoup les unes des au¬
tres. Ainsi, la mère peut être une déprimée et la fille
une maniaque, et pourtant toutes les deux sont sous
le coup d’une seule et môme affection héréditaire ; les
deux états présentés par elles, différents en apparence,
ne sont que des phases d’une môme affection qui est la
PRÉDISPOSITION HÉRÉDITAIRE
tous les 4 normaux -g £ morts tous les cimj à la
^ S S suite d'une dclampsic infantile
|! Jjj
folie intermittente. Avec Sioli, Vorster, on réunit divers
groupes de maladies mentales relevant d'une môme héré¬
dité.
En première ligne vient la folie intermittente, qui con¬
stitue un groupe assez bien déterminé ; on la trouve
souvent chez beaucoup de membres de la même famille.
Leurs troubles mentaux ont parfois entre eux une grande
ressemblance, quoiqu’ils puissent aussi présenter les
aspects cliniques les plus différents ; mais la nature et
l’évolution de ces troubles sont pourtant telles qu’on doit
les ranger tous dans le groupe de la folie intermittente
ou périodique.
Environ 90 p. 100 des malades atteints de folie inter¬
mittente doivent leur trouble psychique à l’hérédité. On
peut trouver dans ces familles de fous circulaires des
28
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
cas de débilité mentale, d’hystérie ou d’épilepsie
mais il est rare, au contraire, d’observer dans ces mêmes
l'anrilles des paranoïques, des déments ou des idiots.
Un autre groupe, qu’il faut bien sépqrer du premier,
comprend les cas d’idiotie ou de démence juvénile ou
sénile ( démence précoce, démence sénile) qui apparaissent
assez souvent dans une seule et même famille. Sur plu¬
sieurs frères et sœurs, les uns deviennent déments parfois
dans la jeunesse, les autres ne le deviennent que plus
tard, dans la vieillesse. Ces derniers ont déjà dans bien
des cas manifesté auparavant leur état psychopathique par
un caractère entêté ou des idées bizarres. D’autre part, il
existe au point de vue héréditaire une certaine parenté
entre les psychoses d’involution et quelques formes de la
folie sénile.
Nous pouvons encore former un autre groupe de troubles
mentaux basé sur les rapports héréditaires existant entre
les diverses formes de l’alcoolisme et de l’épilepsie.
C’est à ce groupe qu’appartient l’arbre généalogique
suivant :
Buveur tjmaeuunaccéi
de folie .mort dlune
□ □
ALIÉNÉE
EPILEPTIQUE
FRÊREmorl à
' ZOans d’un
délire dLcooHque.
□
Les différentes formes de la neurasthénie constitution¬
nelle et de la folie dégénérative se groupent dans une
seule et même famille.
Le bégaiement se transmet souvent du père au fils.
La paralysie générale est très rare chez plusieurs
membres d’une môme famille, puisque nous admettons
comme facteur le plus important de cette maladie la
syphilis. Néanmoins, chez environ 40 p. 100 des para¬
lytiques généraux, on trouve une hérédité psychopa-
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE.
29
thique, et souvent aussi des stigmates de dégénérescence.
Il est à noter que dans certaines familles la tendance au
suicide est habituelle, sans qu’on puisse signaler l’exis¬
tence de véritables psychoses.
Tandis que l'idiotie et l’imbécillité congénitales sont,
dans la proportion d’environ 60 p. 100, d’origine hérédi¬
taire, la folie dégénérative est héréditaire dans une pro¬
portion aussi élevée que la folie intermittente ou à double
forme.
Stigmates de dégénérescence.
[Ce sont les travaux de Morel et de Magnan qui ont
répandu et vulgarisé la connaissance des stigmates phy¬
siques et psychiques de la dégénérescence mentale.]
Chez des sujets à hérédité pathologique, chez des
aliénés ou des criminels, on observe fréquemment des
anomalies congénitales soitdansla conformation du corps,
soit d’ordre psychique, appelées stigmates de dégéné¬
rescence.
On a beaucoup exagéré leur importance. Il s’agit, d’une
part, de défauts de conformation consistant tantôt en un
développement excessif d’organes rudimentaires forte¬
ment indiqués, soit en une déformation importante d’au¬
tres organes. D'autre part, on range parmi ces stigmates
de dégénérescence une série de particularités psychiques.
Un examen attentif permet de trouver un de ces signes
à l’état isolé chez tout individu. Mais il faut reconnaître
que leur existence par groupes s’observe principalement
chez des sujets anormaux au point de vue cérébral.
Ces stigmates indiquent une déviation dans le déve¬
loppement d’un 'certain nombre d’organes et permettent,
quand ils sont vraiment accumulés, de supposer paf
analogie que le cerveau lui-même a dù subir quelque
anomalie dans son développement. Pourtant, — ce n’est là
qu’une supposition , et il n’existe à cet égard rien qui
puisse avoir force de loi, — chez des malades atteints
de formes graves de la folie, les stigmates de dégénéres¬
cence se trouvent accumulés en grand nombre (dans la
proportion de 80 p. 100). Chez des sujets sains ou
peu atteints, cette accumulation de stigmates est infi¬
niment plus rare et ne s’observe que dans la proportion
de 10 p. 100 environ.
30
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVI
Flanche I. Fig. 1. — Oreille en pointe de Darwin-Woolner chez
une femme atteinte de paralysie générale, a, tubercule de Darwin
(vrai tubercule de l’oreille) ; b, extrémité de l’organe déchirée par
une boucle d’oreille.
Planche I. Fig. 2. — Oreille de cercopithèque appartenant à un
paralytique général, a, sommet de l’oreille en pointe ; b, tuber¬
cule de Darwin ; c, fistule congénitale.
Planche I, Fig. 3. — Oreille de Wildermuth observée, chez un
alcoolique, a, l’anthélix très saillant dépassant dans sa partie
supérieure l’hélix; en outre, b, le lobule de l'oreille soudé, etc,
appendices auriculaires.
Planche I. Fig. 4. — Petitesse et atrésie congénitales des
oreilles; déformation appelée oreille de chat.
Stigmates somatiques de dégénérescence. — Taille. —
Nanisme ou gigantisme. Visage efféminé chez des hommes,
comme la figure 1 en offre un exemple frappant.
Déformations du crâne. — Microcéphalie, déterminée par
la petitesse du cerveau ; crâne d 'aztèques (1), au froid
fuyant; crâne en forme de tour ou de clocher; scoliose du
crâne. En pareil cas, il faut se demander toujours, et avant
tout, si l’on n’est pas en présence d’une anomalie crânienne
acquise par l’hydrocéphalie, la syphilis, le rachitisme ou
les traumatismes dus au forceps au moment de l’accou¬
chement.
Œil. — Coloboma [ou division congénitale de la cho¬
roïde], asymétrie dans la coloration des iris ; taches de
l’iris ; pupilles ovales ou excentriques ; absence congéni¬
tale, totale ou partielle de la matière colorante du pigment
de la choroïde ou albinisme ; émergence anormale de l’ar¬
tère centrale de la rétine; cécité congénitale.
r Oreille. — Tubercule de Darwin (Voy. PI. I, fig. 1 et 2);
oreille de Morel avec l’hélix enroulé ; oreille de Wilder¬
muth avec l’anthélix saillant (Voy. PI. 1, fig. 3), oreilles
en anses de panier (Voy. fig. 2); oreille de cercopithèque
avec le sommet en pointe (Voy. PI. 1, fig. 2); lobule de
l’oreille adhérent (Vov. PI. I, fig. 3); oreilles trop petites
(Voy. PI. I, fig. 4).
Bouche et dénis. — Persistance des dents de lait; implan¬
tation irrégulière des dents ; absence des incisives ; bec-
(1) [Les aztèques sont les anciens indigènes du Mexique.]
Tab. /
' fïff.,3.
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE. 31
de-lièvre ; gueule de loup ;
voûte palatine en ogive ;
luette bifide.
Exlrémilés. — Luxation
habituelle ; polydactylie
(Voy. fig. 3); syndactylie;
pied plat.
Epiderme. — Polymas-
tie et verrues comme le
montre la figure 4 chez
un ca ta tonique ; le lentigo
persistant; cheveux et
poils anormalement
épais; barbe chez les
femmes ; sourcils irrégu¬
lièrement plantés; double
toilrbillon de cheveux sur
le sommet du crâne; gri-
sonnement des cheveux
et calvitie précoces.
Organes génitaux. —
Épispadias et liypospa-
dias, cryptorchidie; phi¬
mosis; aspermie; azoo¬
spermie; utérus infantile,
bicorne; bifidité ou atré¬
sie du canal vaginal.
Stigmates somatiques
profonds de dégénéres¬
cence : anomalies dans la
conformation du cœur,
des poumons, du foie,
des reins, de la rate ;
cæcum pourvu d’un ap¬
pendice vermiculaire trop
développé ; dixième côté
flottante.
Stigmates psychiques et
nerveux de dégénéres¬
cence : intolérance pour
l’alcool, migraines, ano¬
malies de l’articulation
verbale, crampes et cour-
ig. ï. — Jiamius leminm cliez un
épileptique ; fortes pannicules de
graisse, particulièrement aux deux
mamelles (gynécomastie) ; bassin
trop large.
FiS- 3- - Polydactylie.
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE. 33
batures, rêvasseries et divagations nocturnes, habitudes
vicieuses, penchant aux'mensong'ës, aptitude aux illusions
et aux hallucinations.
[F ont également partie des stigmates psychiques de dégé-
Fig. 4. — Polymastic chez un catatoniqüe. — 1, petite tache pig¬
mentée, un peu surélevée; 2, mamelon normal; 3, ‘petite tâche
pigmentée ; i, tache de pigment d’un brun foncé ; 5, petite' tache
pigmentée; 6, mamelon normal avec un petit appendice;' 7,' tache
pigmentée; 8, tache de pigment brun clair.
nérescence, d’après Magnan, les obsessions et les impul¬
sions, toutes les manies ei, phobies, appelées encore par cet
auteur les syndromes épisodiques de la dégénérescence men¬
tale .]
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 3
34 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
b. — Causes prédisposantes.
Sexe.
Dans l’ensemble, les asiles d’aliénés contiennent autant 1
d’hommes que de femmes, tandis que les établissements a
pénitentiaires contiennent à peu près huit fois plus 1
.d’hommes que de femmes. Pourtant, la répartition des 1
*ormes de la folie prises une à une est différente : les i
femfnes sont atteintes plus souvent que les hommes de la 1
psychose intermittente, de l’hystérie et de la mélancolie I
d’involution ; de plus, elles se heurtent, dans les diverses ]
phases du travail de la parturition, à d’importantes causes J
occasionnelles de maladies mentales. Par contre, les j
hommes sont particulièrement exposés à l’alcoolisme, et
aussi, par suite de l’infection syphilitique, à la paralysie ]
générale (autrefois, 7 paralytiques hommes pour une
femme; actuellement, la proportion est de 5 à 3 pour 1).
La- folie raisonnante, en particulier le délire processif, i
s’observe la plupart du temps dans le sexe masculin, de
môme que la neurasthénie et l’épilepsie.
Assez souvent, dans le cours de la vie apparaît un mo¬
ment de prédilection pour les affections mentales, une
époque de moindre résistance cérébrale, qui varie pour
les diverses psychoses. Les nombreuses formes de la
démence précoce, et, en première ligne, l’hébéphrénie, se
présentent de préférence dans les années qui suivent
immédiatement la puberté ; elles- peuvent pourtant s’ob¬
server encore pendant toute la période comprise entre
trente et quarante ans. La mélancolie, dans le sens le plus
strict de ce terme, appartient à l’âge d’involution, c’est-
à-dire entre quarante et cinquante-cinq ans, période à
laquelle commencent habituellement des troubles men¬
taux dits séniles. La paralysie générale préfère l’âge viril
mûr, entre trente-cinq et quarante-cinq ans, d’abord parce
qu’elle n’apparaît qu’après un intervalle de plusieurs
années à partir de l’infection syphilitique, et puis aussi,
Sans doute, à cause du surmenage physique et intellectuel
qui coïncide précisément avec cette phase de la vie. La
CAUSES PRÉDISPOSANTES. — AGE. 35
psychose intermittente (mélancolie, manie) surgit ordi¬
nairement vers l’époque de la puberté ; pourtant, cette
psychose peut ne se produire la première lois que pendant
l’Age d’involution. L’épilepsie, et l’hystérie se manifestent
d’ordinaire au moment de la puberté ; souvent, elles appa¬
raissent aussi dès l’enfance.
Los influences de la race se déterminent avec peu de cer¬
titude. Certaines psychoses se manifestent dans ses carac¬
tères principaux d’une façon assez uniforme chez beau¬
coup de peuples ; on a vu, par exemple, un Abyssinien
atteint du même délire de négation accompagné de la
même contracture des muscles de la bouche qu’on observe
chez nos catatoniques. Chez les Germains, l’alcoolisme
joue certainement un grand rôle, constaté déjà depuis
Tacite : « Adversus sitim non temperanlia (Pas de tempé¬
rance en ce qui concerne la soif) ». Les buveurs de schnaps
de l’Allemagne du Nord fournissent un plus grand con¬
tingent d’aliénés que les buveurs de bière de l’Allemagne
du Sud. Les peuples latins sont bien moins buveurs d’al¬
cool. La race juive parait très prédisposée aux troubles
mentaux en général (4 à 6 fois plus que les autres races,
d’après Buschan), en particulier à la psychose intermit¬
tente, et, comme beaucoup d’Orientaux (par exemple
Mahomet), à l’hystérie. On dit que les maladies mentales
sont rares chez les Chinois. La paralysie générale est rare
en Irlande, en Espagne, en Abyssinie et au Japon, bien
que la syphilis y soit fréquente. De même, en Allemagne,
il y a de grandes variations quant à la paralysie générale :
dans les villes industrielles, on la constate plus souvent
qu’ailleurs. Les états d’excitation semblent sévir davantage
et se présenter avec plus d’expansion dans certaines con¬
trées de l’Allemagne du Sud. Il est à noter à ce propos
que c’est dans l’ancienne Bavière que la statistique crimi¬
nelle relève le plus de blessures corporelles. A remarquer
encore que les suicides sont bien plus fréquents en Saxe
que dans l’Allemagne du Sud, et surtout que chez les na¬
tions latines. Aux grandes époques historiques, les carac¬
tères des psychoses ont subi certaines modifications.
L 'influence de l’éducation est moindre que celle de la
prédisposition. Des frères et sœurs qui ont été élevés
séparément tombent parfois malades d’une façon tout à
fait identique. Souvent les deux influences se combinent ;
par exemple, l’enfant d’une mère hystérique peut à la
36 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
fois être atteint héréditairement et aussi être soumis, ce
qui arrive presque toujours, à une éducation maladroite,
nullement en rapport avec sa nature. Ce qui est encore
pire dans cet ordre d’idées, c’est le cas extraordinaire¬
ment fréquent de pères ou môme de mères alcooliques,
qui ont cette habitude, très répandue, aussi néfaste qu’im¬
morale, de faire prendre des alcools à leurs enfants. Il
n’est pas douteux qu’une éducation trop dure, sans joie,
de môme qu’une éducation trop douce, pleine de gâteries,
exerce une influence défavorable. Tout aussi absurde est
l'indifférence des éducateurs, qui bien souvent laissent
pendant des années les enfants s’adonner à l’onanisme ou
au mensonge, sans y prendre garde. Dans les établisse¬
ments supérieurs d’instruction, on néglige trop souvent
le développement des forces physiques, l’habileté manuelle
et l'exercice régulier des organes des sens. En se préoc¬
cupant exclusivement de la culture de l’esprit, on nuit
assez souvent à la vie de l’àme, autant qu’au développe¬
ment d’une volonté personnelle et d’un caractère viril.
Pour que, de toutes ces circonstances défavorables,
naisse une psychose, cela suppose presque toujours qu’il
y ait, en outre, une prédisposition particulière. Mais,
étant donné que cette dernière est justement très répan¬
due, on devrait d’autant plus prendre en considération
toute spéciale les influences nuisibles que nous venons
de mentionner et qui sont autant d’auxiliaires de la pré¬
disposition.
Professions.
L’absence de profession est assez souvent le symptôme
d’une anomalie intellectuelle. Les vagabonds se recrutent
en grande partie parmi les imbéciles, les épileptiques,
les alcooliques et les hébéphréniques. Certaines profes¬
sions exposent à des dangers spéciaux : les aubergistes,
les voyageurs de commerce de vins et spiritueux sont
menacés de l’alcoolisme ; les artistes, les savants., les spé¬
culateurs sont exposés à des troubles intellectuels par
surmenage; bien des professions qui exigent une vie mou¬
vementée exposent à la syphilis. Mais souvent la dis¬
position à subir une influence nuisible précède le choix
d’une profession. Ainsi, certains individus ont une prédi¬
lection pour le métier d’aubergiste, parce qu’ils aiment à
boire.
CAUSES PRÉDISPOSANTES. — PROFESSIONS. 37
Il y a des maladies d’origine industrielle, qui entraînent
des troubles psychiques ; par exemple, l’empoisonnement
par le sulfure de carbone chez les ouvriers du caoutchouc,
le rayonnement de la chaleur sur la tête dans les indus¬
tries qui emploient des hauts fourneaux.
État civil. — Il y a un peu moins de troubles mentaux
chez les gens mariés que chez les célibataires, ces der¬
niers ayant souvent renoncé au mariage en vertu d’une
disposition psychopathique.
Service militaire. — Le service militaire n’est pas une
cause directe de troubles mentaux. Pourtant, des états
psychopathiques qu’on n’avait point constatés auparavant
se révèlent parfois pendant la durée du service militaire ;
par exemple, l’imbécillité, l’épilepsie. Les troupes en cam¬
pagne sont exposées à l’éclosion de maladies mentales par
suite de fatigues, d’émotions, de traumatismes généraux
ou cérébraux, de maladies fébriles. Il faut tenir aussi
compte de la recrudescence possible de l’influence de l'al¬
coolisme et de la syphilis.
Régime pénitentiaire. — Environ 4 p. 100 des sujets
internés dans les maisons de correction sont mentalement
malades.
Autrefois, on parlait de la « folie pénitentiaire ». En
réalité, il s'agit là de variétés morbides se présentant aussi
bien ailleurs que dans les prisons.
Rudin a trouvé, sur 94 aliénés tombés malades en pri¬
son, 50 cas de démence précoce. Sur ce nombre, les
uns avaient été atteints dans leur jeunesse d’une affection
mentale aiguë, puis s’étaient lentement abrutis pendant
une vie de vagab.ondage ; d’autres, des criminels habituels,
ayant commis des crimes de bonne heure et ayant été
souvent punis, étaient devenus malades en prison; d’au¬
tres enfin, criminels d’occasion, sont tombés malades pen¬
dant leur détention.
De plus, Rudin trouve huit épileptiques, neuf alcooli¬
ques, trois hystériques, deux imbéciles et quatre para-
noïques. Cet auteur a constaté, en outre, que dans 28 cas,
à côté de la maladie fondamentale, se produisait un épi¬
sode hallucinatoire, avec prédominance des hallucinations
auditives;. cet épisode disparut ensuite, tandis que la ma¬
ladie fondamentale persista. C'est avant tout la détention
cellulaire qui paraît provoquer cette complication épiso¬
dique.
PSYCHOPATHOLOGIE
Chez les épileptiques se produisent parfois, en prison,
des accès subits d’agitation, ce qu’on appelle en allemand
le Zuchlhausknall ( accès subits observés dans les maisons
de réclusion).
[Marcé, se fondant sur les travaux de Sauze, de Lélut et
de Baillarger, a émis dès 1862 cette opinion que les causes
générales de la folie dite pénitentiaire sont indépendantes
de l’emprisonnement et inhérentes non à la prison, mais
aux prisonniers. Les faits suivants sont actuellement par¬
faitement démontrés : 1° Parmi les inculpés dont la folie
est constatée dans la prison, il en est qui étaient malades
au moment où ils ont été condamnés à la détention; 2» des
crimes et des délits sont trop souvent commis par des
aliénés, au début de leur affection mentale non reconnue ;
3° beaucoup de prisonniers sont des aliénés atteints de
débilité mentale ou d’imbécillité. De là, la nécessité de
plus en plus urgente de soumettre tous les inculpés à un
examen spécial au point de vue des fonctions psy¬
chiques.]
IV. - PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE
A. — LES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
Le fonds de la conscience se compose d’un ensemble
complexe, par l’analyse duquel nous arrivons à distinguer
deux sortes d’éléments psychiques : l°les éléments du con¬
tenu objectif fourni par l’observation, c’est-à-dire les sen¬
sations, puis 2° les éléments subjectifs, c’est-à-dire les sen¬
timents simples.
Toute sensation possède deux propriétés essentielles :1a
quantité et l’intensité, qui nous renseignent sur le monde
extérieur. Un son dont le nombre de vibrations égale 300
provoque en nous une sensation auditive qualitative¬
ment différente de celle produite par un son d’un nombre
de vibrations égal à 320. Le sel de Glauber a, au point de
vue de la qualité, un goût différent de celui du sel de cui¬
sine. A la couleur marquée par la raie D du spectre cor¬
respond une autre sensation visuelle que celle produite
par la raie R. L’intensité de la sensation aiguë produite
par la détonation d’un canon est autre que celle que pro¬
duit la décharge d’un fusil. A une solution de chlorure de
ÉLÉMENTS PSYCHIQUES. 39
sodium à 10 p. 100 correspond une sensation cle goût plus
intense que si la solution est à 2 p. 100. A mesure que la
lumière du jour diminue, l’intensité d’une seule et même
couleur diminue aussi.
Quant aux rapports existant entre les excitations senso¬
rielles et les organes périphériques correspondants, nous
renvoyons le lecteur aux manuels de physiologie, de même
que pour tout ce qui concerne la loi de l’énergie senso¬
rielle, établie par les travaux de Jean Müller et de Helm-
holtz. Cette loi enseigne que, quel que soit le mode d’exci¬
tation d’un organe sensoriel, ce dernier ne réagit que par
les sensations qui lui sont propres. Par exemple, un coup
reçu sur l’œil ou un courant électrique appliqué sur cet
organe provoquent toujours la même sensation optique :
des éclairs.
L’excitation doit avoir une certaine intensité pour pro¬
duire une sensation appréciable, correspondant à ce que
les psychologues appellent le seuil de l' excitation.
Si l’on tire un coup de fusil à une distance de 3 kilomè¬
tres, nous pouvons bien voir la fumée de la poudre sans
pouvoir, la plupart du temps, entendre le moindre bruit.
A mesure que s’approche cette source d’excitation, on finit
par atteindre le point (le seuil d’excitation) à partir duquel
se dégage une sensation déjà appréciable. A mesure que
l’excitation augmente, l’intensité delà sensation augmente
aussi, d’abord vite, ensuite plus lentement, jusqu’à ce que,
linalement, le point culminant de l’excitation soit atteint,
c’est-à-dire un degré au delà duquel l’intensité de la sen¬
sation cesse d’augmenter, alors même que l’excitation
deviendrait plus forte encore.
Par exemple, nous ne remarquons plus d’augmentation
dans l’intensité du son quand un coup de feu est tiré
d’abord à une distance de 6 mètres, puis à une distance de
3 mètres de nous.
L’augmentation de l’intensité de la sensation n’est nul¬
lement en raison directe de l’augmentation de l’excitation.
La règle approximative qu’on peut établir à ce sujet est
que l’excitation doit augmenter dans une proportion
géométrique, pour que l’intensité de la sensation puisse
augmenter dans une proportion arithmétique (loi de
Weber).
Chaque sensation simple a comme troisième caractère
subjectif d’être agréable ou pénible. Cet effet subjectif, ce
40 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
sentiment, présente à son tour une intensité et une qualité
variables. Au point de vue qualitatif, on divise les senti¬
ments en ceux qui font plaisir et ceux qui déplaisent, ou,
comme on dit encore, en sentiments positifs et négatifs. La
qualité du -sentiment, que ce soit plaisir ou déplaisir, est
en rapport avec l’intensité et la qualité de la sensation :
des sons purs ou des couleurs pures, d’intensité la plus
minime, n’éveillent aucun sentiment précis. Si l’intensité
de la sensation augmente, on voit se produire un sen¬
timent de plaisir, qui, au début, augmente, puis décroît
jusqu’à ce que, finalement, le sentiment de plaisir sè trans¬
forme en déplaisir en passant par une phase d’indiffé¬
rence. En effet, une trop forte lumière du soleil éblouit.
Une trompette dont on joue à 50 mètres de distance peut
être agréable à entendre, mais tout près de notre oreille
elle procur'e un sentiment pénible.
Dans le cas où le fond de la conscience se trouve altéré
sous une influence morbide, il s’agit de troubles com¬
plexes, et la constatation d’un trouble isolé des sensations
ou du sentiment n’est guère possible.
Les troubles élémentaires des sensations et du sentiment
dont il est question ici dépendent, en grande partie, de l’al¬
tération des appareils nerveux périphériques. Telles sont,
par exemple, les nombreuses hypoesthésies et hyper¬
esthésies. Ces troubles peuvent être déterminés aussi par
la voie psychique, par des idées ou des images mèntales.
Les troubles hystériques du sentiment et des sensations
sont dans ce cas. Ils seront étudiés plus loin.
Ce qui importe davantage pour la psychopathologie,
c’est l’analyse des images psychiques, qui peuvent se diviser
en trois classes principales : 1° images mentales ou idées ;
2° sentiments ou émotions, et 3° volonté. Les idées sont des
images mentales provenant des sensations. Les mouve¬
ments d’âme, dont les plus importants sont les manifesta¬
tions affectives, émotionnelles et volontaires, constituent
des images psychiques provenant également et avant tout
des sensations. Mais les propriétés de ces dernières images
sont toujours plus compliquées que la somme des proprié¬
tés des éléments sensitifs qui les composent. Par exemple,
l’image mentale provoquée par l’accord do-mi-sol de la
gamme du do majeur est quelque chose d’autre que la
simple somme des sensations qui correspondent aux sons
isolés de do, de mi et de sol.
ÉLÉMENTS PSYCHIQUES. 41
On indiqué assez souvent comme schéma du processus
psychique relatif à une simple action quelconque la série
des éléments suivants : 1» excitation ; 2° sensation ; 3° re¬
présentation ou image mentale ; 4° mouvement.
Mais ce n’est là qu’une énumération bien incomplète.
C’est ainsi que le côté émotionnel ou affectif du processus
psychique paraît tout à fait négligé. De plus, régulière-
\ment, au lieu d'une seule représentation mentale, il y a une
foule de représentations plus ou moins complexes qui
entrent en cause. On a souvent coutume d’expliquer cette
série psychique par le processus matériel suivant : le sti¬
mulus venu du dehors influencerait d’abord un neurone
sensitif dans la couche corticale du cerveau ; puis l'exci¬
tation partant de ce neurone se communiquerait, au
moyen des fibres d’association qui se trouvent dans l’écorce
cérébrale, à un ou à plusieurs neurones chargés d’emma¬
gasiner le souvenir des sensations analogues; finalement,
l’excitation serait de nouveau transmise par des fibres
d’association à un neurone moteur, à quoi succéderait le
mouvement musculaire.
Le chemin parcouru par l’excitation depuis les organes
des sens jusqu’à l’écorce cérébrale nous est certainement
aussi bien connu, dans beaucoup de cas, que la voie suivie
depuis le cerveau jusqu’aux différents muscles. Dans
l’écorce cérébrale elle-même, nous connaissons aussi les
portes d’entrée et de sortie de l’influx nerveux. Grâce aux
remarquables travaux de Broca, de Fritsch, de Hitzig, de
Meynert, de Ferrier, de Munk, de Wernicke, de Horsley,
de Sherrington, de E.-H. Hering et d’autres, nous savons
qu’une destruction ou une perturbation ayant pour siège
le lobe occipital du cerveau met une entrave à la percep¬
tion d’excitations optiques. De même, une destruction du
lobe temporal du cerveau empêche la perception des exci¬
tations acoustiques, comme la destruction de la circonvo¬
lution de l’hippocampe supprime la perception des exci¬
tations d’ordre gustatif ou olfactif.
Nous savons en outre que la destruction de certains
segments de la circonvolution centrale antérieure entraîne
la paralysie des groupes déterminés de muscles, et que la
destruction du segment postérieur de la troisième circon¬
volution frontale gauche produit de l’aphasie motrice. Le
fait que les cellules pyramidales, dites cellules motrices
ou cellules de Beelz (Voy. PI. IV), cellules caractérisées
42
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRA
par leurs importantes dimensions, sont cantonnées exclu¬
sivement aux circonvolutions centrales, tendrait à prouver
que ces circonvolutions sont chargées d’une fonction spé¬
ciale, à laquelle les autres parties de l’écorce ne parti¬
cipent point.
Quels sont les phénomènes anatomo-physiologiques qui
constituent le processus matériel parallèle qu’il faut
admettre à partirde l’excitation survenantdans les centres
sensoriaux jusqu’au moment où celle-ci est transmise aux
sphères motrices ? C’est là un problème pour la solution
duquel nous ne possédons encore aucun point de repère
suffisamment précis.
D’ordinaire, on explique que, pour la formation d’une
idée, d’une image mentale, il faut que, en plus de l’excita¬
tion du centre sensoriel correspondant à l’image, il y ait
encore excitation d’un grand nombre d’autres régions de
l’écorce.
Ainsi, par exemple, pour former, à l’aspect d’une rose,
l’image mentale de cette fleur, il faut avoir non seulement
l’impression optique de cet objet, mais encore le souvenir
d’impressions tactiles et olfactives correspondantes.
Toutefois, aucun schéma ne peut donner une idée suffi¬
samment claire de la complexité du processus psychique.
A cet égard, les divers essais faits pour démontrer par
des schémas les régions de l’écorce cérébrale chargées de
telle ou telle fonction, ainsi que les fibres destinées à ces
régions, ne constituent encore qu’une série d’hypothèses.
Constatons aussi que. le terme de « fibre d’association »,
sous lequel Meynert a désigné les fibres tangentielles
reliant les diverses régions de l’écorce les unes avec les
autres, ne donne nullement droit de localiser le processus
psychique des associations d’idées dans ces éléments ana¬
tomiques. D’ailleurs, Bethe et d’autres ayant réussi à
démontrer que le cylindraxe de ces fibres d’association
est composé d’un certain nombre de fibrilles primitives,
on peut déduire de cette structure anatomique que la
complexité de ces fibres au point de vue de leurs fonc¬
tions est beaucoup plus grande qu’on ne le croit généra¬
lement en anatomie cérébrale.
Dans l’étude des états psychopathologiques, nous nous
occuperons principalement de divers troubles psychiques
élémentaires. Tout d’abord, nous traiterons la question
des troubles de la perception, par conséquent les troubles
TROUBLES DE LA PERCEPTION.
43
du processus psychique, qui va depuis le moment où se produit
l’action du stimulus extérieur jusqu’au moment où Vidée
pénètre dans la conscience. Nous étudierons ensuite les
troubles de l'association des idées-, les troubles de la sensibi¬
lité et, finalement, les troubles de la volonté.
B. - TROUBLES DE LA PERCEPTION
La perception est la représentation mentale d’un objet
qui influence présentement nos sens. Si l’objet de la
représentation , au lieu d’ôtre perçu, n’est que pensé ,
nous le nommons image de souvenir ou notion de l'imagi¬
nation.
Les notions existantes dans la conscience, se présentan
et disparaissant continuellement, ne sont pas pour nous à
tout moment également claires, mais l’attention se porte
tantôt vers l’une de ces notions, tantôt vers l’autre.
Wundt a comparé ce rapport entre les perceptions et
l’attention au champ visuel en disant que : « entre les
notions perçues dans le champ visuel de la conscience, il
n’en est jamais qu’une seule, ou quelques-unes seulement,
qui pénètrent dans le point lucide de la conscience, dans
la partie la plus claire de la conscience ».
11 désigne cet acte de l’attention sous le nom d ’apercep-
tion.
Chaque notion résultant d’une perception est également
modifiée par des éléments du souvenir. Quand, par
exemple, nous lisons un mot, nous ne le concevons point
lettre par lettre. Il se passe en réalité ceci : quelques
lettres sont vues tout à fait clairement; d’autres moins
distinctement; d’autres encore ne sont pas vues du tout,
mais seulement complétées par le souvenir. Comme on sait,
à l’endroit où le nerf optique entre dans la rétine, corres¬
pond, dans notre champ visuel, une tache noire que nous
n’apercevons pas d’ordinaire, mais que nous comblons avec
les éléments environnants. Ce procédé de suppléance
la perception par des éléments reproduits à l’aide du sou¬
venir est désigné sous le nom d’ assimilation (Voy. p. 54).
La faculté de la perception dépend avant tout du carac¬
tère particulier et de l’état de la personnalité intellectuelle.
La rapidité et la sûreté de la conception varient chez
chaque individu; par l’exercice, on peut accélérer la per¬
ception. 11 existe une série desubstances, telles que l’alcool,
44 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
la morphine, le trional et d’autres narcotiques, qui nuisent
au travail de la perception. Par contre, d’autres produits
chimiques, comme les bromures, ne l’influencent pas. Une
fatigue résultant d’un manque de sommeil de plusieurs
heures est fortement nuisible à la faculté de la perception,
et, par contre, un manque de nourriture pendant plusieurs
jours ne l’est pas du tout.
Une diminution quantitative de la perception se cons¬
tate assez souvent comme suite d’une lésion des appareils
sensoriels, soit récepteurs, soit conducteurs, soit centraux.
C’est ainsi, par exemple, qu’on constate l’abaissement et
même la suppression de la vue par suite de l’atrophie du
nerf optique.
La surdité d’origine périphérique comporte souvent une
explication analogue.
Plus fréquemment se produisent des altérations quali¬
tatives de la faculté de la perception. Rentrent dans cet
ordre de phénomènes les illusions de perception chez les
gens parfaitement normaux, illusions grâce auxquelles
une impression extérieure est faussement interprétée.
Ainsi, par exemple, on prend un léger coup frappé à la
porte pour, un coup de canon; ou, par suite de l’irritation
déterminée par la vessie trop pleine, on se croit inondé.
Toutes ces fausses perceptions constituent autant d’illu¬
sions. Il nous arrive aussi, dans la vie de tous les jours, de
croire reconnaître une personne, alors que c’est une
simple illusion. La certitude subjective peut, en pareil cas,
être tellement grande qu’en lisant un mot nous croyons
souvent avoir vu exactement certaines lettres qui n’y sont
pas du tout. Celui qui dirige son attention dans une seule
direction est facilement exposé à des illusions. Un collec¬
tionneur d’insectes, par exemple, prendra souvent de
petits bouts de bois pour des scarabées qu’il recherche.
C’est surtout à la tombée du jour, et dans le courant de la
nuit, que de telles illusions se conçoivent.
Le Iloi des aulnes, de Goethe, présente un excellent
exemple d’illusions dites simultanées, c’est-à-dire éprou¬
vées par plusieurs personnes en môme temps. C’est ainsi
que sur un navire dont le cuisinier était mort, l’équipage
tout entier crut voir ce cuisinier boiter sur les vagues,
jusqu’à ce qu’on eut reconnu que le revenant n’était autre
qu’une épave.
Certaines superstitions, comme celles qui se rattachent
TROUBLES DE LA PERCEPTION. 45
aux légendes, du grand serpent de mer, ou du moine de la
mer, ont pour origine des aberrations analogues.
Chez les aliénés, on désigne sous le nom d 'illusions sen¬
sorielles élémentaires les troubles qui sont localisés dans
l’organe périphérique des sens. C’est ainsi que des bour¬
donnements et des tintements d’oreille produits par des
battements artériels sont pris pour de l’eau qui coule,
une inondation, le déluge. Des phénomènes endoptiques
de la rétine peuvent conduire à des illusions visuelles
comme les étoiles, les étincelles. De môme aussi une
lésion de la cornée produit la sensation visuelle d’un corps
vitré, terne, ou de mouches volantes.
S’il survient un trouble dans le domaine des centres
sensoriels, le malade éprouve des illusions qu’il sent lui-
même être quelque chose d’étrange ; ce sont les hallucina¬
tions ou les fantômes de la perception. Il voit toujours les
mêmes figures et les mêmes animaux, perçoit la môme
odeur, entend des paroles invariables, surtout des expres¬
sions qui se répètent d’une façon rythmique : « Viens donc !
viens donc! » ou « Tue-le ! tue-le ! » Ce sont fréquemment
des paroles de menace ou d’insulte : « Voleur, voleur,
voleur ! » ou « Assassin, assassin, assassin ! » C’est surtout
dans la folie alcoolique que se produisent ces sortes d’hal¬
lucinations.
De pures illusions, où la perception est faussée, s’ob¬
servent dans beaucoup de psychoses. Une malade atteinte
de catatonie voyait des moustaches sur les visages des
autres malades. Un homme atteint de délire alcoolique,
à la vue des pancartes portant les noms des malades avec
les vêtements pendus à la tête des lits de ses compagnons,
les prenait pour des corps humains et fit un jour une
esquisse dont les diverses parties étaient dessinées telles
qu’il croyait les voir. Ces illusions reposent sur le pro¬
cessus psychologique de l’assimilation.
Aux hallucinations dites simples , dans lesquelles il
s’agit de perceptions très élémentaires (sons, apparitions
de lumière, etc.), on oppose les hallucinations complexes,
dans lesquelles il s’agit de paroles, de figures, souvent
aussi de perceptions venant simultanément de divers sens.
Dans les hallucinations simples, il s’agit d’une irritation
d’origine purement centrale: des images mentales .de
nature plus ou moins complexe sont reproduites avec la
vivacité d’une image réellement perçue, et projetées dans
46
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
le monde extérieur. Certes, la distinction entre les illu¬
sions et les diverses sortes d’hallucinations est souvent
embarrassante. Dans cette appréciation, il arrive plus
d’une fois qu’on néglige certains éléments de perception.
[Esquirol attribue le symptôme d’hallucination à des sujets
qui ont l’intime conviction d’une impression réellement
perçue, alors qu’il n’existe pas d’objets extérieurs suscep¬
tibles de la provoquer.] Griesinger désigne les hallucina¬
tions sous le nom d'images d'origine subjective, qui se pro¬
jettent à l’extérieur et qui acquièrent une objectivité et
une réalité apparentes; tandis que les illusions sont, pour
lui, le résultat de l’altération d’une image réellement
perçue par des éléments subjectifs qui viennent s’y mêler.
Grashey admet qu’une erreur du jugement entre enjeu
en même temps; il insiste sur l’augmentation d’intensité
des images dégagées par les centres sous l’influence des
excitations pathologiques.
Zicken admet l’hypothèse suivante : l’excitation partie
d’une cellule du souvenir parcourt le chemin opposé à la
règle pour parvenir à la cellule de sensation. En confor¬
mité avec cette théorie, on a donné, avec Kahlbaum, le
nom de réperception à ces phénomènes psychiques.
Tout d’abord, il faut bien remarquer que des halluci¬
nations ne constituent pas dans toutes les circonstances
un symptôme d’une affection mentale. A. Lehman raconte
que, dans une promenade, il vit une vieille femme avec
des vêtements rouges, portant un enfant sur le bras et
assise sur une pierre au milieu du gazon d’une bruyère.
A plusieurs reprises, il essaya de parvenir jusqu’à elle, mais
elle disparaissait toujours avant qu’il eût atteint la pierre ;
l’endroit était éloigné de toute habitation et il n’était pas
possible que quelqu’un eût pu s’y cacher.
Artificiellement, on peut provoquer des troubles senso¬
riels, illusions ou hallucinations par la cocaïne, la santo-
nine, la belladone. De plus, Jolly est parvenu, au moyen
d’un courant galvanique appliqué contre l’oreille, à pro¬
voquer des hallucinations : tout d’abord, le sujet soumis
à l’expérience entendit un son, puis une prière, et, fina¬
lement, il vit le corps de celui qui disait cette prière. Chez
des naufragés, on a observé, dès le deuxième ou troisième
jour passé dans une chaloupe errant à l’aventure, des
hallucinations de la vue et de l’ouïe. Que ces hallucina¬
tions eussent pour cause l’inanition, cela est peu probable
TROUBLES DE LA- PERCEPTION . 47
après les résultats des expériences de Weygandt dans
lesquelles une abstention de nourriture, même pendant
trois jours, n’a produit aucun trouble de la conception.
Il faut plutôt admettre, dans ces cas, comme cause pre¬
mière, l’épuisement par. l’insomnie, le surmenage, et sans
doute aussi l’anxiété extrême des naufragés. Des illusions
tout à fait isolées se produisent également chez des sujets
extrêmement épuisés ou ayant de grandes dispositions
aux troubles nerveux ; aussi, certains enfants y semblent
particulièrement enclins.
Dans les maladies mentales, les hallucinations consti¬
tuent un symptôme extrêmement fréquent. C’est presque
uniquement dans les formes les plus graves d’idiotie et
dans certaines variétés de paranoïa à évolution systéma¬
tique, en particulier dans le délire processif, que les hal¬
lucinations sont totalement absentes. Au point de vue du
diagnostic différentiel, ces troubles sensoriels offrent un
point d’appui aussi peu sûr que l’élévation de la tempéra¬
ture dans un grand nombre de maladies internes o» chi¬
rurgicales.
Le plus souvent, ce sont des hallucinations de l’ouïe
(phonisrrtes ou acoasmcs) qui constituent le symptôme
initial. On voit les malades se tenir debout, très atten¬
tifs, prêtant l’oreille pour guetter les impressions illu¬
soires. Parfois, ce sont d’abord des bruits vagues, qui
ultérieurement deviennent des paroles. Une femme alcoo¬
lique n’entendait, pendant des mois, rien du tout, sinon
qu’on l’appelait clairement par son nom. Assez souvent,
c’est non seulement le sens des sons qui change, mais
encore le timbre de la voix qui diffère. Ce sont, par
exemple, des voix de femmes ou d’hommes, ou les habi¬
tants du pays natal, parfois deux ou trois personnes qui
parlent simultanément. « C’est comme au théâtre », disent
quelquefois les malades. Généralement les hallucinés
désignent çes troubles sensoriels comme étant des voix
qu’on entend. Parfois, on dirait un chant ou de la mu¬
sique, ou bien les voix ont un « son céleste ». Dans quelques
cas, une seule oreille perçoit ces voix, mais le plus souvent
ce sont les deux oreilles qui les entendent. Certains ma¬
lades y prennent un plaisir silencieux. Ils écoutent leurs
voix en souriant. D’autres en sont irrités, s’imaginent
qu’on se moque d’eux, ont peur et veulent fuir devant
l’hallucination. On voit des malades se plaindre de maux
48 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
de tête que leur occasionnent les voix. Ils cherchent alors
à se boucher les oreilles. Un malade catatonique, pour se
débarrasser des voix, se frappait la tête contre le mur. Il
essayait aussi d’éloigner les voix en faisant des culbutes.
11 n’est pas rare que les malades atteints d’hallucinations
menacent leur entourage, auquel ils attribuent les voix qui
les tourmentent. Quelquefois aussi les malades répondent
aux voix, engagent même de véritables dialogues avec
elles. Cette particularité a été remarquée surtout chez
des paralytiques généraux.
Il arrive que le malade, projetant ses images auditives
dans une direction tout à fait déterminée, attribue à ses
voix une direction fixe. Il croit, par exemple, les entendre
venir dés -coups du balancier d’une pendule, du bruit d’un
fourneau chauffé, du son de la sonnette de l’appartement ;
bien plus, il les perçoit quelquefois comme venant de ses
pieds ou des pieds d’autres personnes.
Assez souvent les malades s’imaginent que tout ce
qu’ils pensent, voient ou éprouvent, on le leur crie à l’o¬
reille. C’est ce qui constitue le symptôme de la pensée
répétée à haute voix. « Les voix expriment exactement,
et toute la journée les pensées ou les histoires intimes,
successives de chaque jour. »
Analogue à cela est le phénomène de la double pensée.
Le malade, à côté de la marche ordinaire de sa pensée,
croit entendre une seconde fois, sous forme de perception
de l’ouïe ou d 'écho, exactement tout ce qu’il pense. Ainsi, en
lisant ou en écrivant, il entend les paroles correspondantes.
Ce n’est qu’en lisant à haute voix qu’il fait parfois dispa¬
raître ces hallucinations. En d’autres cas, les hallucinations
semblent faire au malade une première lecture à haute
voix.
^ Les troubles sensoriels de la vue no sont pas moins
variés que ceux de l’ouïe. Ce sont tantôt des percep¬
tions plus ou moins illusoires, tantôt de véritables hal¬
lucinations, soit élémentaires, comme les lumières, étin¬
celles, étoiles, brouillards, soit complexes, comme des
figures, de grandes scènes dramatiques avec des douzaines
de personnages en action. Quelquefois, une figure ne se
présente que comme une image ou un tableau, et, dans
quelques cas, l’image est transparente. Dans d’autres, la
vision se présente comme un être vivant et cache même les
objets réels qui se trouvent derrière elle. Certaines visions
TROUBLES DE LA PERCEPTION.
49
suivent les mouvements des yeux ; d’autres, par contre, se
tiennent immobiles. D’ordinaire, quand on ferme' les yeux,
les hallucinations visuelles élémentaires persistent, mais
les hallucinations plus complexes disparaissent. Uhthoff
cite un cas où, à l’occasion d’une hémianopsie homonyme
du côté droit, se produisit une hallucination optique dans
la moitié défectueuse du champ visuel droit; cela, évi¬
demment, en raison d’une lésion ou d’une perturbation
dans le lobe occipital gauche. On a en outre recherché si
une hallucination optique peut être redoublée au moyen
d’un prisme placé devant les yeux. Dans les premiers
essais, l’expérience ne réussit pas ; mais le malade, après
avoir vu des objets réels redoublés à travers le prisme,
aperçut aussi en double les sensations optiques hallucina¬
toires.
Parfois, il survient pourtant chez le malade des doutes
sur la réalité de l’hallucination. Ainsi, une femme atteinte
de délire alcoolique, qui croyait voir des papillons et
cherchait à les attraper, déclarait, aussitôt qu’elle avait
serré les objets imaginaires dans sa main, que tout cela
n’était pas réel.
La plupart du temps, les hallucinations produisent
l’impression d’une complète objectivité, de sorte que des
sujets instruits assurent dans leur convalescence qu’ils
ont entendu les voix provoquées par leur affection céré¬
brale, aussi nettement qu’ils entendent actuellement parler
le médecin. Parfois, les malades peuvent fixer leurs hallu¬
cinations visuelles en les dessinant _ . _ . _ .
Il faut mentionner aussi les hallucinations du goût et
de l’odorat.
Les aliments, disent les malades, ont un goût de sang,
de poison. Dans la chambre il y a une odeur de roses, de
soufre, de sueur ou de matières fécales.
Plus fréquentes sont les hallucinations tactiles. Le ma¬
lade sent des attouchements, des fourmillements, des cha¬
touillements, des picotements.
Les hallucinations thermiques ne sont pas rares non
plus ; le malade trouve qu’il fait une chaleur étouffante,
ou un froid glacial.
Los hallucinations d’ordre organique, provenant des
troubles sensitifs des organes, jouent aussi un grand rôle..
Les malades croient qu’ils sont devenus plus grands ou.
plus petits, que les os leur sortent du corps, que leurs
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 4
50
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
entrailles sont desséchées, qu’il y a comme un courant
électrique qui parcourt tout leur corps. Ces sortes d’hallu¬
cinations sont souvent extraordinairement tenaces. C’est
surtout pendant la nuit qu’elles troublent les malades et
qu’elles les mettent souvent dans un état de violente exci¬
tation. Les hallucinations génitales tourmentent aussi les
malades d’une façon particulièrement pénible. Chez quel¬
ques-uns, les hallucinations de ce genre sont favorisées
par des accidents morbides réels ayant pour siège les
organes génitaux.
Une variété d’hallucinations, celles du sens musculaire,
a été observée récemment plusieurs fois. C’est sans doute
à des troubles du centre moteur de la musculature des
yeux que sont dus les phénomènes de micropsie et de
macropsie grâce auxquels le malade voit tous les objets
ou trop grands ou trop petits. Plus fréquemment, ce sont
les centres moteurs du tronc et des extrémités qui sont
le siège d’hallucinations. Le malade croit alors qu’il plane
dans les airs ; il s’imagine s’élever ou s’abaisser dans
l’espace ; il sent que son lit marche sur des roues ou qu’il
estlui-môme projeté par ici ou parla.
On observe aussi quelquefois des hallucinations mo¬
trices des muscles du langage : il semble au malade qu’il
dit, malgré lui, telles ou telles paroles. [M. Séglas a étudié
en France les hallucinations verbales psychomotrices.] On
a contesté l’existence de ces hallucinations en objectant
que, dans ce cas, ce sont des hallucinations de l’ouïe qui
jouent le principal rôle. Mais cette objection tombe en
présence du cas rapporté par Cramer : un sourd-muet qui
avait appris à parler par signes et par paroles articulées
présentait des hallucinations verbales motrices : il lui
semblait qu’une parole était dite après qu’il l’avait déjà
pensée lui-même. N’étant pas capable de concevoir l’image
auditive d’un son, il devait donc nécessairement éprouver
des hallucinations se rapportant à l’image motrice ver¬
bale.
Assez souvent, il s’agit d’hallucinations composées,
comme on peut déjà le conclure de quelques-uns de nos
exemples : les voix entendues paraissent appartenir à une
personne aperçue dans une hallucination visuelle. Parfois
les hallucinations composées ont pour origine des hallu¬
cinations simples. Ainsi, une excitation génitale persiste
pendant des semaines; finalement le malade croit voir la
TROUBLES DE LA PERCEPTION. 51
nuit une femme errer autour de lui ; simultanément, il
s’imagine entendre ses paroles.
En outre, les diverses hallucinations alternent très sou¬
vent chez le même malade. Tantôt, il entend quelque
chose ; puis c’est une lumière qu’il aperçoit ; plus tard, il
sent une odeur de sang ou éprouve une sensation de
chaleur.
On dit encore qu’une hallucination est réflexe quand, à
une fausse impression dans le domaine d’un des sens, cor¬
respond une perception illusoire dans le domaine d’un
autre sens. Déjà l’homme normal croit lui-même parfois
ressentir la douleur, en voyant un autre homme se couper
avec un couteau.
Certains malades se sentent remplis de la soupe qu’ils
voient. Une femme est hors d’elle en entendant un bruit
violent, par exemple une porte qu’on ferme bruyamment;
cela lui donne des illusions de la sensibilité générale,
qu’elle exprime quand elle se plaint « qu’on la brise ». Des
hallucinations auditives réflexes proviennent d’états
d’irritation du centre du langage.
Dans nos rêves, nous éprouvons souvent des phéno¬
mènes analogues. Nous voyons, par exemple, sous l’in¬
fluence d’une légère douleur, la gueule d’une bête sauvage
devant nous. Il m’est arrivé à moi-même, à l’occasion
d’une douleur causée par la présence d’un grain de sable
dans la conjonctive de l’œil, de voir, en songe, au milieu
d’une surface rouge, un point couleur orange d’un vif
éclat, dont la lumière éblouissante provoquait tout à fait
la même douleur que celle qui, après mon réveil, était
encore produite par l’excitation tactile de la conjonctive.
Sous le nom de pseudo-hallucinations (Hagen, Stoer-
ring), ou à' hallucinations de l' aperceplion (Kahlbaum), [ou
encore d'hallucinations psychiques (Baillarger)], on
désigne des perceptions sans objet, variées et mobiles,
remplacées les unes après les autres : aux visages suc¬
cèdent des figures, des pages imprimées, des fleurs, des
personnages costumés. Ces images semblent se tenir
devant les yeux, mais ne se trouvent nullement en rap¬
port avec le champ visuel. Elles ne sont pas ordonnées
dans l’espace et n’ont, en aucune façon, un caractère
d’objectivité. Les malades en parlent quelquefois en disant
qu’ils voient ces images « avec des yeux intérieurs » [ou
« dans leur tête »].
52
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Au point de vue du diagnostic différentiel, l’iînportance
des troubles sensoriels n’a pas une valeur très considé¬
rable. Les plus caractéristiques sont encore les troubles
sensoriels observés dans le délire alcoolique, où ils pré¬
sentent ceci de particulier : ils surviennent ordinairement
en masse. Il y a, par exemple, à la fois : fourmillement,
souris, insectes, papillons, oiseaux. De plus, ces troubles
se laissent modifier par la suggestion, et ne sont pas inac¬
cessibles à la critique. Assez souvent, il est vrai, ce sont
des scènes dramatiques auxquelles les malades parti¬
cipent, mais où ils conservent leur présence d’esprit, et où
la connexion avec le monde extérieur sé maintient. Nous
avons déjà remarqué que dans la folie alcoolique se pro¬
duisent, parfois des hallucinations auditives rythmiques,
et que quelquefois, dans la paralysie générale, s’engagent
des dialogues avec les voix imaginaires. Les diverses
formes de la « démence précoce » s’accompagnent très
fréquemment d’hallucinations.
Le cocaïnisme détermine souvent des troubles senso¬
riels. Les hallucinations des hystériques ont ordinaire¬
ment un caractère romanesque ; les cadavres de parents,
l’image de la personne aimée, des policiers, y jouent un
grand rôle. Les épileptiques, au contraire, ont, dans leurs
délires, des hallucinations mystiques : ils voient des
flammes de l’enfer, des anges, des diables ; le tout avec une
prédilection pour la couleur rouge.
Il faut compter parmi les troubles de perception la ten¬
dance à passer vite d’une impression à une autre, ten¬
dance qui se montre dans des états de surexcitation, et
plus particulièrement dans les états maniaques. Le terme
(Yhi/perproséxie employé pour désigner cet état ne se
justifie pas, puisque l’attention n’est nullement augmentée,
mais au contraire diminuée, et que cette faculté pousse le
malade, d’une manière fugace, vers, chaque impression
nouvellement perçue, sans qu’il soit capable de l’appro¬
fondir.
La faculté de perception se trouve augmentée dans cer¬
tains états mentaux anormaux. D’autre part, il arrive que
les organes périphériques des sens sont encore capables
de fonctionner et que, à un examen attentif, on constate
encore la capacité de percevoir des impressions détaillées.
Cependant, le plus souvent certains malades n’aperçoivent
que d’une manière extrêmement défectueuse les notions
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 53
qui pénètrent dans le champ de la conscience. Déjà à l’état
normal, sous l'influence de la fatigue ordinaire, nous trou-
vonssouventdifficile, àuneheure tardive du soir, de suivre
le développement d’une conférence théorique, que nous
eussions sans peine compris dans l’après-midi. Sous
l’action de l’alcool, de divers narcotiques (paraldéhyde,
trional), et aussi du morphinisme, cette faculté de per¬
ception est affaiblie.
A la suite d’une forte fatigue, quelquefois au moment de
nous réveiller ou bien à l’occasion d’une courte frayeur au
moment de nous endormir, nous pouvons constater un
commencement de la désorientation mentale.
Ce trouble, qui consiste en une incapacité de s’orienter
dans la situation présente et d’ordonner lés impressions
dans l’espace et dans le temps, s’observe avec une très
grande fréquence chez les aliénés. C’est avant tout dans
l’épilepsie que se montrent des états plus ou moins
graves d’obscurcissement de la conscience ; mais on en
observe également dans les intoxications, les délires fé¬
briles, l’hystérie, les états de stupeur, la folie à double
forme, les psychoses par épuisement.
Quelquefois se produisent des états de confusion men¬
tale dans lesquels les troubles de la perception se trou¬
vent au premier plan ; on en constate dans la psychose
polynévritique, la paralysie générale, la démence sénile,
les délires toxiques et fébriles. Dans la stupeur catato-
nique, de môme que dans la surexcitation maniaque, la
perception des idées est souvent mieux conservée qu’on
ne pourrait le croire au premier abord.
Par des émotions et des conceptions correspondantes,
l’attention peut être dirigée exclusivement vers un seul
ordre d’idées, par exemple vers des idées mélancoliques.
C. - TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES
Sous le nom d 'association on comprend avant toùt la
liaison de deux idées entre elles. Pourtant la formation de
l’idée résulte déjà elle-môme de procédés de liaisons de
sensations et d’impressions dans l’acte de la perception.
Si les trois sons d’un accord résonnent ensemble, l'idée
correspondante présente une nouvelle «impression, qui est
autre chose que la simple somme de ces trois sensations
isolées ; en pareil cas, il est survenu ce qu’on appelle une'
54
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
fusion. Dans l’idée, comme on l’a déjà indiqué, certains
éléments composants sont souvent fournis par les impres¬
sions extérieures des sens, tandis que d’autres éléments
qui viennent s’yjoindre proviennent d’idées déjà acquises
antérieurement par nous.
Cette sorte de formation d’idées constitue l’acte de
Y assimilation. Par exemple, quand on entend prononcer un
mot, on ne perçoit clairement d’ordinaire que quelques
sons isolés, et l’on reconstitue les autres d’après les acqui¬
sitions mentales antérieures. Les illusions des aliénés
représentent souvent le résultat d’une assimilation dans
laquelle les éléments de reproduction sont prépondé¬
rants.
Wundt désigne sous le nom de complications l’associa¬
tion d’images psychiques d’espèce inégale. Par exemple,
en parlant on sent pour ainsi dire vibrer, à l’unisson avec
les vives images acoustiques des mots, la sensation du
mouvement nécessaire pour l’expression de ces mots, et,
s’il s’agit d’idées concrètes, on a, en outre, l’image
optique du mot, et peut-être encore aussi la sensation
du mouvement graphique correspondant.
La théorie des complications de Wundt s’appuie sur
les constatations anatomiques dans les diverses formes
des troubles du langage. Le relâchement et la perte de
cet étroit enchaînement des images associées par le pro¬
cédé de « complication » (troubles qui s’observent dans les
cas d 'aphasie motrice, d’ aphasie sensorielle, de sénilité, etc.)
ont été parfois désignés sous le nom de dissociation.
Les associations successives correspondent à ce que les
anciens psychologues, et aussi quelques psychologues
modernes (entre autres Ziehen), appellent tout court les
associations d'idées. Ici se produisent successivement les
deux idées liées entre elles par association : d’abord l’élé¬
ment reproducteur, ensuite l’élément reproduit. Souvent
la première idée est fournie par une impression sensorielle
extérieure : on voit une pomme et l’on pense à Ève ; on
entend un coup de feu et l'on pense à la guerre. En con¬
tinuant d’appliquer le procédéà un troisième et quatrième
élément, il peut se former toute une série d’associations.
Dans la vie normale, nous admettons comme tout à fait
compréhensible et naturel que les idées se rangent
uniquement d’après leur sens logique. A la vérité, ce n’est
qu’en partie seulement que les associations se succèdent
TROUBLES DE L'ASSOCIATION DES IDEES. 55
d’après de purs rapports de sens, de coordination, de
subordination, de rapports attributifs, de rapports de
cause à effet et autres procédés semblables, comme par
exemple dans cette série: «maison, — affaires, — commerce,
— traité de commerce, — intérêt personnel, ou géné¬
ral ». Le plus souvent, c’est l’habitude ou l’exercice qui
jouent un grand rôle dans ce travail d’association. On
réunit des idées parce qu’on les a souvent trouvées unies
dans l’espace ou le temps, comme : « eau, — poissons »,
« Pâques, — printemps ». Ou bien on réunit des idées
parce qu’on les a souvent exprimées et parce qu’on s’y
est exercé au point de vue du langage.
|Un Français fera, en vertu de ce procédé, l’asso¬
ciation suivante : « vessie, — lanternes », à cause de ce
proverbe très populaire : « Prendre des vessies pour des
lanternes ». Il unira aussi souvent ces deux mots : « Tra¬
vailleurs, mer » (Les Travailleurs de la mer).]
Çà et là on trouve, et cela même chez des personnes
normales, une indication d’association d’idées, faite
d'après la ressemblance des sons, sans qu’il y ai t le moindre
rapport de sens entre les deux mots, [par exemple lorsque
quelqu’un, entendant parler de la ville russe Charkow,
pense au savant Charcot].
• [Des exemples de ce genre ne manquent point dans la
conversation des Français, et souvent on peut voir figurer
dans une série de phrases un groupe de mots comme :
« maison, — saison, — raison, — la Malmaison»; ou
bien : « table, — fable, — sable, — affable ».]
La tendance à ces associations par assonance se mani¬
feste plus vivement dans les états de fatigue ou de lassi¬
tude, et aussi d^ins l’intoxication par l’alcool. On connaît
le penchant que l’on a dans le degré initial de l’ivresse
[et l’on peut s’en convaincre dans toute réunion animée où
l’on boit] à faire des jeux de mots, des calembours et
des rimes. Il s’agit là évidemment d’un relâchement dans
l’enchaînement coordonné des pensées.
Un état de faim violente provoque aussi cet affaiblisse¬
ment dans le travail de la pensée; après une abstinence de
nourriture pendant soixante-quinze heures, j’ai pu établir
48 p. 100 d’associations par assonance. Çà et là le mot
prédominant produit une association consonante, en
apparence sans aucun lien, et amène ensuite un autre mot
qui ne se rattache au mot premier ni par le sens, ni par le
56
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
son. Parfois aussi on observe le phénomène de la para-
phasie, quand on dit un autre mot que celui qu’on voulait
prononcer. [C’est ainsi qu’à propos du mot initial « Répu¬
blique » j’associai le mot « Russie», au lieu de « France »
que j’avais sur la langue, et quoique j’eusse devant les
yeux l’image optique de l’empereur de Russie.] Partout ici
il s’agit d’un relâchement de l’enchaînement associatif
avec production des images motrices du langage mal
appropriées, et dégagement trop facile des impulsions
motrices.
Dans un groupe d’états morbides, ce relâchement est
particulièrement accusé ; par exemple, dans les états
maniaques. Une malade à qui l’on disait : « Vous suez,
assurément » répliquait : « Oui, dans la sueur de ton front,
autrement non ».
[C’est comme si, en français, on répondait à quelqu’un
qui parlerait de « fourrage » : « C’est vous qui êtes fou de
rage.]
On parlait devant une malade d’ « isolement pour la nuit ».
Aussitôt, elle interrompit : « Mariés pendant la nuit, nuit
de noces, les étoiles brillent aussi la nuit ». C’est là un
exemple d’enchaînement d’idées évoquées uniquement
par un mot [nuit). C’est là-dessus que repose le trait fonda¬
mental de la fuite des idées dans les états maniaques. Les
malades associent, dans leur besoin de parler, d’innom¬
brables phrases qui n’ont qu’une relation tout à fait super¬
ficielle, en vertu de la volubilité du langage ou de la
ressemblance de sons, et non point d’après le sens des
idées; ils n’obéissent à aucune direction vers une idée
déterminée comme but.
Dans une intense fuite d’idées se présentent, outre ces
divagations continuelles [et cette « conversation par em¬
branchement » (Joffroy)], encore plus souvent des associa¬
tions par assonance jusqu’à ce qu’enfln les paroles soient
enfilées sans le moindre lien, sans la moindre suite.
En voici un exemple :
Le 20 septembre, jour de la Septuagésime, xx° siècle, voilà
ce que c’est quand on n’a pas les dates dans la tête ! 7 fois 8
ça fait ? parfait. Préfet. Buffet. Restaurant.
Aschaffenburg a trouvé, chez certains maniaques, jusqu’à
100 p. 100 d’associations par assonance.
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 57
Toutes les formes de ce besoin violent de parler ne se
caractérisent pas exclusivément par ces divagations à
l’infini. Il y a certains malades, en particulier les déments
précoces, qui profèrent des discours dans lesquels on
constate, avant tout, un retour fréquent de certaines idées
et de certaines tournures de phrases ; ce qui constitue la
stéréotypie du langage.
Chez d’autres, on trouve une suite d’expressions absolu¬
ment décousues, sans liaison, môme sans liaison d’asso¬
ciation par assonance, une incohérence complète. De ce
verbiage vide de sens, que Forel appelle salade de mots,
avec ses mots stéréotypés, le sténogramme suivant fournit
un exemple observé chez une démente précoce :
Bonjour, mon bon Jésus, beaucoup de plaisir pour tes très
honorés parents et merci pour ta naissance... Tu sais aussi
bien tenir les comptes, bon Jésus, tu me pardonnes mes
péchés, tu es aussi l’instituteur et tu t’appelles Jésus-Christ;
puis-je te demander ton saint nom, ou dois-je dire : « Je suis
petit, mon cœur estpur » (premier vers d’un chant d’enfant)?...
Tu es Juif, bon Jésus, et la fiancée est Juive, tu l’as déjà eue
et tu l’as embrassée dans ton âme, c’est ce que montre une
colombe, mais le montre au miroir dans la chambre. Là, lu
l’auras déjà embrassée, un verre ou un miroir montre cela,
tu es doré, bon Jésus, et tu as une fiancée en or, et tu as un
esprit saint.
L’incohérence est encore plus marquée dans l’exemple
suivant, où les phrases stéréotypées sont également frap¬
pantes :
Maintenant il faut que vous m’épousiez par amour, pour
Dieu il faut que je l’essaie : frapper sur les joues abc d, il
n’a qu’à venir, ce sont comme un doute, et en voici d’autres ;
maintenant cela dépend du bourreau, là où il a fait l’a h c ;
mais il ne peut rien faire, maintenant je vais m’asseoir. Où
eét le petit jardin? Voici la haie du jardin, voilà le cimetière,
là nous sommes allés à l’école : mais avec la main il ne doit
pas me frapper, je veux donc admettre que vous mon Chariot,
maintenant retourne à l’école. Maintenant je vais te mettre
en croix, c’est l’a b c, maintenant nous voilà dans le trèfle
vert, une violette au matin ai-je comme dit à ma Mina,
pourvu que nous puissions apporter une violette à notre
58
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE,
grande-duchesse, nous prendrons plaisir à lui balayer sa
chambre, quoique je sois la petite fille au pauvre maître
menuisier, il faut lui enlever ses lunettes...
Quelquefois ce sont des discours rythmés.
Parfois, les mots stéréotypés dominent tellement que
certaines phrases sont répétées pendant longtemps. On
' aura une idée de cette verbigération dans ce qui suit :
Mon père a dit, il faut, il faut, il faut que je parte au loin,
je ne pourrais plus jamais revenir, je ne pourrais plus jamais ;
il faut, il faut, il faut, il faut, ils m ‘égorgent, je péris, il faut;
il faut, il faut, vous dis-je, il faut, il faut, il faut que je parte
de la maison, là dedans il faut que je meure ; allons! dehors!
allons! dehors! allons! dehors! allons! dehors! allons!
dehors! je veux sortir, voyons, je veux sortir, voyons! je
veux sortir, partir, partir, laissez-moi donc sortir!
Assez souvent, les mêmes phrases sont répétées pendant
des heures et pendant des jours; c’est alors que la « verbi¬
gération » est complète. Une malade répétait sans cesse :
« Je veux qu’on me donne mes vêtements » ; une autre,
pendant des semaines, ne disait guère autre chose que :
« Dieu ! oh ! Dieu ! » Il arrive quelquefois que les mots
sont si altérés qu’il est impossible d’y trouver aucun sens:
« Crucifié Krex, daiîs une maison de Krex » (Kraepelin).
Dans les psychoses par épuisement se présentent parfois
des associations par assonance . qui n’ont absolument
aucune signification.
En opposition avec ce relâchement, cette fuite automa¬
tique des impulsions motrices de langage, nous trouvons
dans d’autres états, particulièrement dans la stupeur
dépressive qui alterne souvent avec la manie, une sorte de
paralysie de la pensée caractérisée par une grande diffi¬
culté d’associer et de lier les idées entre elles. Cela se
manifeste déjà comme indication dans des états de fatigue
intellectuelle normale, où nous trouvons parfois difficile de
rédiger le moindre petit mot, qui, d’ordinaire, ne nous coû¬
terait aucune peine. Dans les états de stupeur, le malade
sent lui-même la peine qu’il a à coordonner ses idées et l’in¬
suffisance de ses efforts. Souvent, de tels malades ne se
, prêtent pas à l’interrogatoire du médecin; ils cherchent,
au contraire, à s’y soustraire en disant : « Je ne sais pas ».
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 59
Une femme à qui l’on demandait de retrancher le nombre 3
de 100 autant de fois que possible, se mit à dire : « 100 — 97 — ;
je ne puis pas y arriver. » (Allons! courage !) « 94. » (Allons!
continuez!) « 91. » (Continuez! continuez! que vous ai-je
demandé?) <c Vous m’avez dit de compter depuis 100 à recu¬
lons en retranchant 3. » (Eh bien!) «- Mon intelligence a
beaucoup baissé. »
D’autres malades montrent, dans l’enchaînement de
leurs idées, une extraordinaire prolixité et une accumu¬
lation de détails. Ce sont surtout les épileptiques qui,
souvent, n’arrivent au bout de ce qu’ils ont à dire qu’après
force digressions et bien des répétitions. Chez les per¬
sonnes illettrées et chez des peuplades primitives, on
peut constater des faits semblables et la même impossi¬
bilité de distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Un certain trouble de l’association résulte de la présence
d’idées obsédantes, d’idées qui s’imposent toujours et qui
se glissent, parmi tous les autres enchaînements, en travers
de la conscience (Voy. chap. xrn)- '
On a bien des fois prétendu que dans la fuite des idées
le cours des images mentales est accéléré (Walitzkaja).
Des observations d’Aschaffenburg, il résulte que ce qu’on
appelle le temps brut d'association, représenté par le temps
qui s’écoule à partir du mot évocateur jusqu'à l’énoncia¬
tion du mot associé, et qui, chez l’homme normal, dure de
une à deux secondes, n’est pas abrégé dans la fuite des idées.
11 semble que, chez les malades atteints de stupeur
en môme temps que d’arrêt de la pensée, il se produit un
ralentissement dans le travail de l’association. Ce qui est
certain, en tout cas, c’est que, dans la sphère des fonctions
motrices du langage, il y a accélération chez le maniaque
et arrêt chez le malade déprimé. On se tromperait si l’on con¬
cluait du bavardage et de la tendance à faire des jeux de
mots à une augmentation dans l’association des idées,
augmentation grâce à laquelle on deviendrait, pour ainsi
dire, plus spirituel. Le vrai résultat de la « fuite d’idées »
est : plus de paroles et moins de fond.
La fonction de la mémoire est en rapport étroit avec le
processus de l’association des idées, le souvenir étant le
renouvellement d’une idée qui avait été déjà auparavant
dans la conscience. Plus la faculté de renouveler des idées
antérieures est développée, plus la vie intellectuelle est
60
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
riche. Chez l’enfant, la faculté de reproduction est moins
grande ; il oublie, par exemple, assez vite sa garde-malàdé,
qu’il n’a pas vue pendant unè ou deux semaines.
Dans l’étude de la mémoire, il' faut distinguer :
1° La faculté de retenir autant de détails que possible,
et surtout des détails essentiels d’une impression — ce que
Wernicke a dénommé la faculté de remarquer ;
2° L’exactitude de la reproduction, ce qu’on appelle la
fidélité de la mémoire ;
3° La durée des idées de souvenir, c’est-à-dire la solidité
de la mémoire.
Le moment le plus favorable pour se rappeler une impres¬
sion simple, par exemple un son, n’est pas immédiatement
après que l’excitation a cessé de vibrer, mais ce souvenir
augmente en précision si l’on attend entre l’excitation
et la reproduction un intervalle d’à peu près deux secondes.
Si l’on prolonge l’intervalle, nous retenons toujours de
moins en moins exactement le premier son. Si une exci¬
tation quelque peu compliquée (telle qu’un groupe de
nombres ou de lettres) sc présente à nous pendant un court
moment, Finzi admet qu’il est mieux reproduit trente
secondes après la perception et non immédiatement après.
Cependant, à mesure que l’intervalle se prolonge, la repro¬
duction devient de plus en plus défectueuse. L’alcool nuit
sensiblement à la justesse de l’empreinte des impressions
et augmente à un haut degré l’altération du souvenir.
De môme, les bromures, la morphine affaiblissent la
faculté de remarquer et de retenir les détails essentiels
d’une impression. On remarque pour la mémoire des diffé¬
rences qui varient selon les individus. Certains s’orientent
plus facilement d’après le temps, d’autres d’après l’espace.
C’est surtout le souvenir des couleurs et des tons qui dif¬
fère extrêmement; on dit qu’on a la mémoire des mots, de
la mélodie, des noms. Rarement la faculté de se souvenir
des odeurs et du goût est très développée.
La privation de nourriture et de sommeil abaisse la
faculté de remarquer les impressions nouvelles et la faculté
de les reproduire par le souvenir. Dans le rêve, la reproduc¬
tion des impressions est particulièrement inexacte : les im¬
pressions se dissolvent ou se décomposent par fragments; ce
qui se reproduit encore avec le plus de précision, ce sont
des états émotifs et cœnesthétiques ayant un caractère
général.
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 61
Chez les aliénés, les troubles de la mémoire sont fréquents;
mais on ne les observe pas toujours, tant s’en faut. Très
souvent, la somme d’idées amassée antérieurement se con¬
serve avec une extrême fermeté, tandis que la faculté de
remarquer les nouvelles impressions est en souffrance.
Une absence complète de la mémoire, l'amnésie, est
souvent le seul point de repère, le seul symptOme permet¬
tant de constater l’état d’inconscience, et il faut dire que
ce n’est pas toujours un signe tout à fait sûr. Bien des fois,
un sujet qui se réveille d’une profonde narcose chlorofor¬
mique s’imagine qu’il est encore au moment où l’opération
projetée doit être entreprise. L’idéation semble avoir été
interrompue à partir du moment où la narcosea commencé.
Mais il ne s’ensuit pas pourtant que tout travail cérébral ait
été complètement suspendu pour cela ; on a, en effet, observé
que certains songes, qui semblent entièrement oubliés, au
point qu’on se figure avoir dormi sans rêve, reviennent en
mémoire à propos d’une occasion quelconque, ce qui prouve
que, pendant toute la durée du sommeil, nous n’avons pas
été complètement inactifs au point de vue psychique. Il
arrive que, dans une forte intoxication par l’alcool, l’indi¬
vidu retrouve encore son chemin pour rentrer chez lui,
fait un scandale quelconque ou prononce devant ses cama¬
rades un discours comique ; toutes choses dont le lendemain
il n’a plus le moindre souvenir.
Danscertains états morbides, il n’estpas rare de rencon¬
trer une amnésie rétrograde, dans laquelle l'absence du
souvenir remonte au delà de la période de l’état indubita¬
blement pathologique jusque dans un temps où le malade
possédait encore toute sa connaissance. C’est surtout chez
des épileptiques que cette absence de mémoire rétrograde
se montre en correspondance avec des attaques, des
crises d’absence et les états crépusculaires de la conscience ;
mais on la trouve aussi après des ictus de la paralysie
générale, les crises d’hystérie, après un choc psychique,
une tentative de suicide, les traumatismes crâniens, et
souvent aussi à la suite de divers empoisonnements. Pré¬
cisément ces derniers cas, dans lesquels l’action du prin¬
cipe nuisible est exactement fixée, prouvent bien que
l'amnésie n’est pas un critérium sûr de l’absence de la
conscience, puisque, même avant le moment de l’accident,
il existait positivement une conscience encore normale.
[Charcot rapporte un cas où une femme, à la nouvelle,
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’ailleurs fausse, de la mort de son mari, fut atteinte d’un
délire avec hallucinations qui dura trois jours et à la suite
duquel persista une amnésie pour les dernières six semaines
qui avaient précédé la cause de la maladie.] Un malade de
Alzheimer, après des attaques répétées d’épilepsie, perdit
le souvenir pour ce qui s’était passé un an et demi aupa¬
ravant.
La suspension de la faculté de reproduire des idées se
trouve très nettement délimitée pour la durée d’une
période morbide chez certains malades, en particulier chez
les épileptiques. Chez eux, en effet, à partir d’une certaine
heure bien déterminée, tout souvenir est intercepté. Mais
fréquemment on observe, par intervalles, des fragments
isolés de souvenir exact. C’est ainsi qu’un épileptique qui,
dans un état crépusculaire de la conscience consécutif à
une attaque, avait tué un enfant, racontait qu’il se trouvait
tout à fait agenouillé sur un cadavre d’enfant.
Chez les hystériques, les états crépusculaires de la cons¬
cience peuvent exister, mais avec bien moins d’intensité.
Pourtant, après de graves attaques d’hystérie, il peut se
produire une amnésie totale. Weir Mitchell a décrit le cas
d’une malade qui, après une attaque d’hystérie, tomba dans
un sommeil de vingt heures, dont elle s’éveilla avec une
amnésie totale : toutes les impressions lui étaient étran¬
gères ; elle se comportait comme si elle venait de naître. Mais
le souvenir lui revint cependant très peu de temps après.
Une analyse précise des états épileptiques et hystériques
permet d’établir différents degrés dans les altérations de
la conscience.
11 existe des états plus persistants qui durent un temps
parfois très long. Ainsi, par exemple, un malade a fait un
voyage d’outre-mer et, à son réveil, n’en a gardé aucun
souvenir, bien que, pendant toute la traversée, il se fût
comporté tout à fait correctement. L’observation de pareils
états a conduit à admettre qu’il existe une conscience
double, ce qu’on définissait autrefois par les termes, vides
de sens, de conscience supérieure et conscience inférieure.
On se sert aujourd’hui du terme de dédoublement de la cons¬
cience ou de la personnalité pour désigner cet état mental.
A ce trouble de la mémoire se rattachent des cas comme
celui qui a été rapporté par Azam (de Bordeaux) :
Une malade présentait une humeur maussade. Elle se
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 63
plaignait de maux de tête, était taciturne ; presque chaque
jour, après une crise d’excitation, elle entrait dans un état où
elle laissait tomber sa tête et ses mains et semblait dormir
pendant deux ou trois minutes. Après quoi, elle ouvrait les
yeux, saluait gaiement son entourage, chantait, travaillai!,
vaquait à toutes sortes de soins et se comportait comme une
jeune fille de quinze ans, gaie et insouciante. Au bout de trois
ou quatre heures, elle retombait dans un sommeil de plu¬
sieurs minutes, pour revenir à son état mental morbide; plus
tard, la condition seconde d’humeur gaie et normale persista
pendant des mois, et elle finit par prendre le dessus sur son
trouble cœnesthétique. Ces deux phases d’existence doivent
être complètement séparées.
Pour les faits de ce genre, il faudrait plutôt chercher une
explication psychologique et admettre une suspension de
la mémoire pour une série d’impressions avec la reconsti¬
tution prédominante, exclusive des souvenirs pour une série
d’idées d’un sens opposé. Déjà, à l’état normal, nous trou¬
vons souvent qu’une personne se comporte dans l’exercice
de sa profession d’une tout autre manière que dans sa
famille ou dans la vie sociale. S’il arrive, par exemple, qu’en
société on lui pose une question qui concerne sa profes¬
sion, elle éprouve quelque embarras, elle fait un effort plus
grand de mémoire, pour y répondre, que pendant les
heures de ses occupations professionnelles. Si nous reve¬
nons après une absence de quelques années dans un
endroit où nous avons autrefois séjourné, il nous revient
aussitôt à l’esprit, sous l’influence du milieu, une foule de
détails de l’ancien temps qui, depuis, avaient entièrement
disparu de notre mémoire. Dans des états d’excitation ou
de dépression, les groupes d’idées des malades sont très
différents.
La vie pendant le rêve présente à cet égard une analogie
particulièrement nette : en rêvant, nous nous souvenons
quelquefois de songes antérieurs que, à l’état de veille,
nous avions oubliés; bien des personnes ont pendant le
rêve une foule d’idées sexuelles qui leur sont, à l’état de
veille, tout à fait étrangères. La comparaison avec les
états hypnotiques est, à ce point de vue, encore plus frap¬
pante.
Souvent le trouble de la mémoire se manifeste de telle
sorte que la reproduction des souvenirs se trouve non
64
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
seulement plus ou moins diminuée ou supprimée, mais
encore modifiée qualitativement. Il survient une falsifica¬
tion du souvenir, une pseudo-réminiscence. A ce phéno¬
mène se rattachent certains troubles de la perception,
parmi lesquels il faut citer surtout la non-reconnaissance
par le malade des personnes de son entourage habituel. Le
malade prétend alors que tel ou tel individu n’est pas celui
qu’il se dit être, qu’il lui ressemble sans doute, mais qu'il
y a pourtant une différence, que le vrai personnage avait
autrefois une tout autre expression. Une malade disait que
tout le monde était changé, que les poulets aussi n’étaient
plus les mêmes. Parfois, c’est la coordination des souvenirs
d’ordre chronologique qui est particulièrement troublée.
Ainsi, une malade se souvenait encore bien d’événements
antérieurs, mais il lui était impossible de dire s’ils s’étaient
passés la veille ou trois ans auparavant. C’est surtout dans
la psychose polynévritique de Korsakow que, à côté du
trouble de la faculté de retenir les impressions et d’autres
aberrations du souvenir, s’observe nettement cette altéra¬
tion spéciale de la coordination chronologique des idées.
Quelques auteurs citent des cas d’hallucinalion du sou¬
venir observés dans la paralysie générale, la démence
paranoïde, la démence sénile ; on constate alors que les
malades croient avoir vécu des événements déterminés,
sans qu’il y ait le moindre fait qui justifie cette croyance.
Les malades racontent souvent les histoires les plus invrai¬
semblables sur leurs prétendus voyages ou aventures
quelconques. Ils veulent avoir été partout., avoir assisté à
tout. Chez les dégénérés, les hystériques, on observe bien
des fois et très nettement cette tendance à inventer des
fables et à faire des récits mensongers. Les épileptiques
présentent également de ces pseudo-réminiscences. On
a notamment observé chez des épileptiques des cas d’auto¬
accusation où le malade déclarait avoir commis un crime
imaginaire quelconque.
La stabilité de la mémoire est déjà fort variable à l’état
normal. Certaines personnes se souviennent encore du
temps où elles avaient quatre ans ; d’autres ont à peine con¬
servé le souvenir de leur dixième année. Des événements
déterminés accompagnés d’impressions émotionnantes
constituent dans la mémoire une pierre de démarcation
autour de laquelle se groupent d’autres souvenirs. Déjà,
le vieillard parfaitement sain d’esprit est un apologiste
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 65
du vieux temps. Les impressions de jeunesse sont encore
profondément enracinées en lui, tandis que sa faculté de
remarquer et de retenir de nouvelles idées est affaiblie.
Les déments séniles oublient souvent les choses les plus
simples : ils ne savent pas, par exemple, s’ils ont ou non
déjà déjeuné. Une femme atteinte de cette démence se plai¬
gnait à un médecin qui venait de lui faire une injection
que quelqu’un l’avait piquée. Les noms propres s’oublient .
relativement de bonne heure, de même que les substantifs,
tandis que les verbes se retiennent plus longtemps. Fina¬
lement, le malade ne possède plus que quelques interjec¬
tions pu des phrases complètement dépourvues de sens.
On a désigné sous le nom de paramnésie le trouble de
la mémoire grâce auquel le malade croit qu’un événement
récent a déjà été vécu par lui antérieurement : on ne peut
lui apprendre rien de nouveau et tout lui paraît déjà vu
et connu. On constate quelquefois ce trouble chez les
neurasthéniques, les épileptiques. Mais l’individu normal
peut observer ce phénomène sur lui-même à certains mo¬
ments de lassitude ou de fatigue. Chez des aliénés, ce phé¬
nomène se constate souvent avec une grande intensité;
on l’a même désigné, en Allemagne, sous le nom de
delirium palingnosticum.
Un catatonique écrivait par exemple : « J’ai déjà été ici
quand j’étais dans l’autre monde ; j’étais déjà près de toi dans
l’autre monde ; comment était-ce déjà dans l’autre monde?
c’est exactement comme dans celui-ci ; et c’est ici, comme
c’est aussi ici. J’ai été traité ici comme un animal. »
La mémoire est encore souvent altérée dans toute une
série d’autres états morbides. La direction unilatérale
des idées chez le paranoïque, l’affaiblissement des facultés
émotionnelle et d’aperception des malades atteints de
démence précoce rétrécissent le champ intellectuel et
empêchent l’utilisation d’un grand nombre d’idées ac¬
quises antérieurement. 11 arrive souvent, en pareil cas,
qu’à un examen approfondi on puisse encore tirer du
malade des connaissances parfois très vastes, mais qui ne
sont pour lui d’aucune utilité.
Les opérations psychiques les plus compliquées sont le
jugement et l'induction. Pour ces opérations on a besoin
non seulement d’une perception, d’une reproduction et
Weygandt. Atlas-manuel de Psychiatrie. 5
66
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’une association normales des idées, mais encore d’un
acte de l’attention, c’est-à-dire d’une aperception. Quand
nous établissons une relation quelconque entre deux élé¬
ments psychiques, comme dans cet exemple : « l’arbre
est vert », nous accomplissons l’acte le plus simple du
jugement. La comparaison entre deux idées est un acte
d’aperception plus avancé ; vient ensuite la concordance
et la distinction, et, enfin, les formes les plus compliquées
du jugement : la synthèse et l’analyse. En tant que les
idées élaborées de cette manière sont sorties directement
du domaine de l’observation et peuvent être renouvelées
en tout temps par des actes d 'aperception, ou bien être
confirmées par d’autres hommes, il s’agit de ce qu’on
appelle le savoir. Nos idées sont d’autant plus incertaines
et d’autant plus exposées à l'erreur qu’elles reposent moins
sur des faits constatés par l’observation directe. A une
grande partie de nos idées manque, la base expérimentale,
et pourtant nous croyons à leur justesse, tant qu’elles ne
contredisent pas l’ensemble de notre fonds d’idées. Moins
un homme est capable de comparer chaque idée prise
isolément avec beaucoup d’autres, plus le domaine de la
foi s’agrandit pour lui : de là vient que des races primi¬
tives et des enfants prennent une histoire quelconque
qu’ils ont entendue raconter et qu’ils se sont représentée
pour tout aüssi vràie que s’ils l’avaient vécue personnel¬
lement. Quand les erreurs ne sont pas complètement
redressées et qu’elles persistent, malgré leur contradiction
constatée par l’observation, elles constituent des préjugés.
Beaucoup d’opinions erronées résistent à tout enseigne¬
ment, parce que certaines idées fausses reposent sur un
sentiment auquel on attache une valeur plus élevée, et
aussi parce que la paresse intellectuelle empêche bien des
hommes de changer l’ordonnance de leur fonds d’idées.
Avant tout, la puissance de l’exemple d’autrui agit d’une
manière suggestive, de telle sorte que les hommes sont
influencés et rendus rebelles à toute critique par une sorte
d’inoculation d’idées. C’est sur cette action des idées
régnantes que repose la puissance extraordinaire de la
superstition et des préjugés, puissance à laquelle sont sou¬
mis, dans un sens ou dans un autre, la majorité des
hommes et presque toutes les femmes, même chez les
peuples civilisés. La croyance en certains remèdes empi¬
riques ou agissant par sympathie, la peur du vendredi,
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 67
du nombre 13, de cadeaux ayant une épingle, la croyance
à l’influence d’un regard sur les femmes enceintes, sont
des exemples de ces préjugés. Le pouvoir qu’exercent les
idées enracinées explique l’impossibilité de guérir tant de
gens de leurs opinions politiques, de leurs préjugés de
caste ou de vanité, de leurs prédilections pour des choses
inutiles, de leur goût pour des collections bizarres. Cer¬
taines professions, qui sont sous la dépendance d’un
grand nombre d’influences extérieures, telles que celles
des comédiens, des chasseurs, des marins, prédisposent
tout particulièrement à la superstition. On connaît la peur
du mauvais œil, du malocchio chez les Italiens, de môme
que la croyance à certains nombres qui portent bonheur
dans les loteries.,
La vie intellectuelle des peuples primitifs présente un
mélange confus d’idées justes et d’idées erronées. Géné¬
ralement, l’homme civilisé normal reconnaît, môme dans
ses erreurs et ses préjugés, la justesse de certaines objec¬
tions et, tout en restant fidèle ù ses idées mal raisonnées,
il ne pousse pourtant plus l’erreur jusqu’à en tirer les
conséquences extrêmes.
Mais s’il s’agit d’idées objectivement fausses, à la fois
en contradiction avec l’expérience universelle et inacces¬
sibles à toute rectification par des arguments, et si ces
idées finissent par régler tous les actes de l’individu, elles
forment ce qu’on désigne sous le nom d’idées délirantes.
Les idées délirantes proviennent d’états pathologiques
profonds. « Ça me vient comme ça dans la tête », disent
souvent les malades pour toute explication. C’est pour¬
quoi les idées morbides ont en môme temps une grande
force de résistance à toute espèce de preuves ; les raison¬
nements sont, vis-à-vis d’elles, tout aussi impuissants que
vis-à-vis des erreurs sensorielles. Le moi du malade repose
sur le fonds d’idées délirantes.
Il nous faut rechercher de plus près la base des idées
délirantes, leur nature, le degré de leur inexactitude et
de leur ténacité, et l’influence qu’elles exercent sur les
actes du malade.
Certaines idées délirantes semblent être nées sponta¬
nément, absolument comme une hallucination ou une
erreur de la mémoire peut se produire sans aucun autre
antécédent. Cependant, à un examen plus attentif, on
découvre ordinairement chez le malade un trouble anté-
68 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
rieur dans son état cœnesthétique. C’est précisément cet
état du sentiment du moi qui, déjà chez l’homme normal,
règle la formation des idées d’une façon prédominante.
Une seule et môme impression, par exemple la visite
d’un ami, est accueillie d’une façon différente selon
qu’on se trouve fatigué, énervé, triste ou gai. De fortes
émotions produisent souvent de nombreuses idées déli¬
rantes d’une nature correspondante. En outre, les illu¬
sions et les hallucinations, les troubles de la conscience,
favorisent l’éclosion des conceptions- erronées. Parfois,
pourtant, môme des impressions exactes (par exemple le
fait de quelques personnes qui chuchotent) sont inter¬
prétées d’une manière délirante ; à ces interprétations se
joignent ensuite des illusions et des hallucinations; le
malade s’imagine alors que les personnes qui ont chu¬
choté ont parlé sur son compte, et il croit même com¬
prendre ce qu’elles ont dit. Plus le délire est intense, plus
le malade croit à ses erreurs sensorielles, tandis que dans
le cas d’un léger trouble de la conscience il y a encore
place pour le contrôle.
Môme dans le rêve, il nous arrive parfois de douter de
la réalité de ce que nous croyons voir et de déclarer que
tout cela n’est qu’un rêve. Quelques idées délirantes ont
leur base d’origine dans des impressions de rêve. Un
affaiblissement intellectuel constitue également un terrain
favorable pour les idées délirantes, comme cela s’observe
dans la paralysie générale, la démence sénile.
De temps à autre, on peut constater un point de départ
réel de l’idée délirante, ce qui n’exclut point l’existence
d’un véritable état morbide à cause de toutes les concep¬
tions erronées qui viennent se greffer sur l’idée première
et de l’impossibilité dans laquelle on se trouve de raison¬
ner avec le malade. Ainsi, l’idée d’un préjudice chez un
persécuté-processif se rattache à une injustice réellement
éprouvée, mais les conséquences que ce malade en tire
peuvent pourtant être délirantes ; de môme, un persécuté
qui a des maux d’estomac peut interpréter d’une manière
délirante l’impression exacte qu’il éprouve en croyant, par
exemple, qu’il y a un homme couché dans son corps.
Le degré de l’écart qui existe entre l’idée délirante et
l’idée juste est très varié. Un persécuté-processif appuiera
parfois ses assertions sur des arguments logiques très
difficiles à réfuter, tandis que des paralytiques généraux
TROUBLES De l’association des idées. 69
raconteront qu’ils ont avalé des rochers en or, et des mé¬
lancoliques affirmeront que la fin du monde est arrivée.
Le degré de fixité des idées délirantes varie également.
Des maniaques émettent souvent, par simple plaisanterie,
des idées délirantes ; ils appelleront, par exemple, le mé¬
decin : « Votre Éminence », l’infirmière : « Madame la com¬
tesse ». Mais, dès qu’ils sont dans leur état de surexcita¬
tion, ils donnent ordinairement à chacun son vrai nom.
Les diverses expressions des délirants se succèdent
aussi variées que les illusions ou les hallucinations elles-
mêmes dont elles dépendent souvent. Les idées absurdes
des paralytiques généraux sont susceptibles d’être provo¬
quées très facilement ; à des questions qu’on leur pose,
les malades font parfois un vrai déballage d’idées déli¬
rantes toujours inédites. Le même fait s’observe dans la
démence paranoïde.
Dans les diverses formes de la folie paranoïque, les
idées sont plus tenaces ; elles le sont tout particulière¬
ment dans le délire chronique à évolution systématique et
progressif [Magnan], délire dans lequel nous constatons
l’existence de l’idée fixe indéracinable, qui se développe
lentement, progressivement, pour aboutir à un système
de folie formant un véritable cercle vicieux et cuirassé
contre toute objection.
La teneur des idées délirantes dépend presque toujours
de l’état cœnesthétique dans lequel se trouve le malade.
Au début de l’affection, le sujet commence souvent par
surveiller trop attentivement tout ce qui se passe autour
de lui. Il a le sentiment que tout le monde s’occupe de
lui. Plus il observe et plus il croit qu’on fait des allusions
à sa personne.
Toute conversation entre des personnes, tout rassemble¬
ment dans la rue, les notes publiées dans les journaux,
tout se rapporte à lui. A l’état cœnesthétique déprimé
correspondent des idées d’humilité ou bien des idées hypo¬
condriaques. Le malade se considère comme indigne ; il ne
veut plus qu’on lui dise « vous » ; il déclare qu’il est
souffrant, malheureux, damné. A cela se rattachent les
idées d’influence nuisible, de préjudice et de persécution, le
malade attribuant la cause de ses malheurs à son entou¬
rage. Il est tourmenté, guetté, persécuté de toutes les
façons. Assez souvent on observe des formes assez pures,
de délire de la jalousie ou de délire processif.
70 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Parmi les idées mélancoliques se trouve fréquemment la
peur de s’appauvrir ( idées de pauvreté) ; de plus, beaucoup
de malades se croient eux-mêmes la cause de leur
souffrance et de tous les malheurs possibles {idées de
culpabilité ); ou bien encore ils croient, dans leur complet
dégoût de la vie et leur désespérance, que tout est fini
et que rien ne subsiste plus ( idées de négalion).
Aux idées expansives correspondent les idées de grandeur
pouvant affecter les formes les plus variées. Certains ma¬
lades croient à la possibilité de la réalisation de leurs idées
ambitieuses ; l’un se figure, par exemple, être d’origine
noble ; un autre qu’il est sur le point de faire une inven¬
tion. Chez d’autres, les idées de grandeur dénotent un
affaiblissement intellectuel total ; il s’agit alors d’idées
tout à fait absurdes : le malade se croit Dieu, ou proprié¬
taire de milliards de navires, de diamants.
Il n’est pas rare que le môme malade ait à la fois des
idées dépressives et expansives. 11 explique lui-même par¬
fois ces dernières, en disant qu’un homme qui a observé
autant que lui, et qui a été aussi gravement persécuté,
doit nécessairement être quelqu’un de particulièrement
important. On a essayé, d’après la nature des idées déli¬
rantes, d’établir des formes spéciales, comme le délire de
la transformation en animaux , le délire érotique, le délire
religieux, le délire de persécution purement physique et
même, selon l’espèce de cette dernière persécution, on a
voulu distinguer encore le délire électrique. Cette différen¬
ciation et cette nomenclature sont complètement inutiles.
Il est clair que de nouvelles impressions s’amalgament
très facilement avec les idées délirantes et en établissent
le fonds. Ainsi, les journaux avaient à peine parlé de la
découverte des rayons X que déjà bien des aliénés
s’imaginaient être influencés par eux. 11 est parfaitement
vrai que les idées délirantes sont, dans quelques psy¬
choses, au premier plan du tableau clinique ; mais, dans
la plupart des troubles mentaux, ces idées n’ont pas plus
d’importance pathognomonique que la fièvre n’en a, par
exemple, dans une affection de nature tuberculeuse.
Ce qui importe avant tout, c’est d’établir jusqu’à quel
point les idées délirantes indiquent un affaiblissement in¬
tellectuel, et aussi de constater s’il s’est déjà déve¬
loppé un système délirant irrémédiable.
L’influence des idées délirantes sur la conduite générale
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDEES. 71
du malade est plus ou moins grande. Plus ces idées sont
en rapport étroit avec l’état cœnesthétique, plus elles sont
enracinées et systématisées, et plus aussi est intense leur
empire sur les actes du malade.
Les diverses formes du travail intellectuel (association,
reproduction et aperception d’idées) peuvent être exami¬
nées et, pour ainsi dire, scientifiquement mesurées. Dans
ce but, on l'ait exécuter au malade une série de problèmes
intellectuels de difficulté progressivement croissante. Ces
diverses épreuves permettent, par la constatation de la
quantité de travail accompli dans l’unité de temps, de se
former facilement une idée des aptitudes du malade
au travail intellectuel. Nous voyons alors qu’au cours du
travail la faculté de la production s’accroît d’abord, ce
qui est évidemment Y effet de l'exercice', puis, ordinaire¬
ment, au bout d’une demi-heure ou d’une heure le point
culminant est atteint et la courbe redescend, par suite de
fatigue croissante. Cette dernière est compensée surtout
par le repos de la nuit, tandis que l’exercice peut encore
avoir un effet consécutif pendant plusieurs jours. Dans
l’idiotie congénitale, l’aptitude à l’exercice intellectuel est
nulle; elle disparaît souvent aussi dans certaines psychoses
accompagnées de gâtisme ; la démence sénile, la paralysie
générale, la démence juvénile sont causes de cette dispa¬
rition.
L’ensemble d’idées et de sentiments qui constitue la
notion du « moi » se développe chez l’enfant seulement
dans le cours de la première année. Dans la plupart des
psychoses, le « moi » subit dès le début un trouble pro¬
fond : le malade s’occupe de sa propre personne beau¬
coup plus qu’à l’état normal. En môme temps, les rapports
entre le « moi » et le monde extérieur sont modifiés.
Les malades atteints de démence précoce deviennent
de plus en plus indifférents à leur propre situation. Dans la
paralysie générale et la démence sénile, l’altération de la
conscience de sa propre personnalité est particulièrement
profonde. Les épileptiques, en dehors des accès, ont la
plupart du temps une notion bien conservée de leur per¬
sonnalité ; ils ont conscience de leur affection et jusqu’à
un certain point portent sur elle un jugement régulier.
72
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
D. — TROUBLES DES SENTIMENTS AFFECTIFS
Toute sensation est accompagnée d’une note cœnes-
thétique qui peut être tantôt un sentiment de plaisir ou
bien un sentiment de déplaisir ; entre ces deux états
se trouve une zone d’indifférence.
Wundt signale, en outre, dans Tordre affectif, d’une
part les sentiments de, tension et de relâchement, et
d’autre part les sentiments d’excitation et d’inhibition.
Ces deux dernières manières d’être de l’état cœnesthétique
présentent plutôt,' à mou avis, une modification de l’acte
de volonté et non de l’état cœnesthétique. Bien que nous
ne puissions rien affirmer d’absolu au sujet des change¬
ments physiologiques qui se produisent dans l’écorce
cérébrale parallèlement aux modifications de l’humeur,
nous devons constater que ces. changements se manifes¬
tent pourtant de la manière la plus claire par les effets
qu’ils exercent [probablement par l’entremise du pneu¬
mogastrique] sur l’innervation du cœur, des vaisseaux et
de la respiration. Se basant sur ces effets, on a même
prétendu (Lange) que la disposition d’humeur et l’état
affectif résultent des modifications survenues dans l’in¬
nervation de ces divers organes. Dans le sentiment de
plaisir, le pouls est ralenti, mais plus ample ; dans celui
de déplaisir, il est accéléré et affaibli ; dans l’état d’exci¬
tation, les pulsations sont plus fortes, et dans l’état d’in¬
hibition elles sont plus faibles. Le sentiment de tension
est accompagné d’un arrêt dans l’activité respiratoire, et
celui de relâchement d’une accélération de la même
fonction.
Nous désignons sous le nom d 'émotions des phénomènes
psychiques qui dérivent et se composent de sentiments
affectifs.. Un état durable d’associations de sentiments est
ce que nous appelons disposition d'humeur. En particulier
le sentiment intérieur de soi-même, ou la cceneslhésie,
exprime l’état de notre humeur.
On nomme sentiments esthétiques des sentiments com¬
posés dans le domaine des sens de la vue et de Touïe.
Sous le nom d 'état émotionnel ou affect , on comprend un
ensemble de sentiments qui exerce sur nous un effet plus
ou moins intense. Dans la normale, l’état émotionnel
dépend d’abord de la disposition générale de l’humeur. Il
SENTIMENTS AFFECTIFS.
TROUBLES DES
73
est subordonné ensuite à l’ensémble d’idées remplissant
actuellement notre conscience.
Au point de vue pathologique, l’état émotionnel peut
subir un trouble au point de vue de son intensité. Dans les
cas de diminution de l’émotivité, le malade devient indiffé¬
rent à l’égard de sa propre situation, envers ses proches,
et, en général, pour tout ce qui jusque-là l’avait intéressé.
Quand l’état émotionnel est au contraire augmenté, le
malade est excité.
Ainsi, les violents accès de colère chez les épileptiques
sont un exemple de cette augmentation dans l’intensité de
l’état émotionnel. Les états affectifs avec dépression sont
extrêmement fréquents; ils alternent parfois soit avec
l’indifférence, soit avec l’humeur gaie. Certains malades
demeurent longtemps sous la domination de la sphère
émotionnelle. Tantôt c’est un état émotionnel gai qui
accompagne toutes les idées, tantôt c’est une combinaison
de sentiment triste avec de l’angoisse ; souvent aussi, il
s’agit d’une dépression combinée avec de l’excitation,
donnant lieu à une humeur agressive. Il n’est pas rare que
l’intensité de la dépression aille jusqu’au dégoût de la vie
et jusqu’au suicide. L’état émotionnel gai est caractéris¬
tique pour la manie ; cette note gaie est tellement forte
que les malades se mettent à rire en apprenant la nouvelle
de la mort de leurs proches; ils rient de leurs maux de
dents, de leurs blessures. Chez les épileptiques, on trouve
fréquemment un état de douce euphorie ; malgré leur
lamentable position, ces malades se sentent contents et
satisfaits.
La sensibilité profonde générale est très fréquemment
troublée. Les malades perdent le sentiment de la faim et
bien des fois refusent toute nourriture. D’autres fois, c’est
le sentiment de la satiété qui fait défaut et les malades
avalent gloutonnement tout ce qui leur tombe sous la main.
Le sentiment de la douleur n’est pas toujours accom¬
pagné de celui de déplaisir. Des fractures, des abcès, des
îjlessures les plus graves se produisent souvent sans que
les aliénés manifestent de la douleur. Une malade mon¬
trait en riant son doigt atteint de panaris qu’elle avait
ouvert elle-même. Parfois, il est vrai, quelque insensibles
que semblent être les malades, il s'agit exclusivement
d’une incapacité d’exprimer la douleur. Un sujet atteint
de stupeur, qui, depuis des mois, n’avait plus parlé, se mit
74
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
pourtant à gémir lorsqu’on lui enleva' avec la cuillère
tranchante les granulations d’une plaie déterminée par
une brûlure.
Dans le domaine sexuel, on constate parfois de l’excita¬
tion génitale dans l’idiotie, la démence précoce, au début
de la paralysie générale, dans la démence sénile et dans
les états maniaques. Mais souvent le sens génital est dimi¬
nué et éteint ; notamment, chez les hystériques, les besoins
sexuels sont souvent nuis ; chez les morphinistes avancés
et les paralytiques généraux survient habituellement l’im¬
puissance. Nous parlerons plus loin des impulsions
sexuelles.
On constate fréquemment des troubles du sentiment
esthétique tout à fait au début de la paralysie générale
et de la démence sénile, de même que des altérations des
sentiments éthiques et religieux.
E. - TROUBLES DE LA VOLONTÉ
' Un sentiment violent peut donner lieu à un mouve¬
ment instinctif. La faim pousse à la recherche instinctive
de la nourriture, la peur conduit à des mouvements ins¬
tinctifs de fuite ou de résistance. Les mouvements provo¬
qués par l’activité des muscles sont tantôt automatiques,
tantôt instinctifs, tantôt volontaires ou spontanés. Les
mouvements automatiques ne sont pas accompagnés de
phénomènes de la conscience. Ce sont, ou bien des mouve¬
ments réflexes, comme dans la contraction du quadriceps,
qui se produit quand on frappe sur le tendon rotulien ; ou
bien des mouvements simultanés ou concomitants, dans les¬
quels l’excitation motrice due à un réflexe ou à un acte
volontaire s’étend sur d’autres nerfs moteurs. Ainsi, par
exemple, la compression de la mâchoire accompagnant un
fort serrement de main est un mouvement dit simultanée
Sont également des phénomènes moteurs concomitants ces
légers mouvements des muscles de la face ou d’une autre
région du corps qui, même chez l’homme normal, accom¬
pagnent certaines idées. Les mouvements instinctifs sont
des actes correspondant à un sentiment isolé, tandis que
les mouvements volontaires sont le résultat d’un conflit de
plusieurs sentiments. La distinction entre ces diverses
sortes de mouvements n’est pas toujours réalisable d’une
manière précise. Par exemple, le mouvement respiratoire
LA VOLONTE.
TROUBLES DE
75
se fait généralement d’une façon réflexe ; il varie sous
l’influence des émotions, mais il peut être accéléré ou
ralenti par la volonté. D’un acte d’abord volontaire peut
sortir un mouvement plus ou moins réflexe, par suite de
l’exercice continu. Ainsi, chez un pianiste bien entraîné,
les mouvements des doigts s’accomplissent d’une façon
inconsciente.
La volonté subit chez les aliénés divers troubles. En
premier lieu, il faut indiquer l’ex citation de cette faculté
qui est un symptôme extrêmement fréquent. Cette excita¬
tion se montre, dans bien des cas, accompagnée d’un
trouble correspondant dans l’association des idées. Ainsi,
dans la manié, l’excitation de la volonté se produit en
même temps que la fuite des idées. Sous l'influence de
cette excitation, le malade devient irritable et très versatile
dans ses réactions. Chaque nouvelle émotion est pour lui
une occasion d’excitation plus forte, tandis qu’en écartant
toute impression nouvelle on calme plus ou moins le
sujet.
Dans cet état d’excitation de la volonté, les malades
ont toujours quelque chose à faire ; ce sont des actes par
lesquels ils arrivent à décharger leur besoin de mouve¬
ment. Ce qui prouve que cette surexcitation n’est nulle¬
ment une conséquence de la fuite des idées ou d’une mau¬
vaise disposition d’humeur, c’est qu’il n’est pas rare de la
trouver, chez ces malades, combinée avec un ralentissement
de la pensée et avec de la dépression.
Chez un autre groupe de malades nous trouvons, au
lieu de ce besoin d'activité, une excitation d’ordre automa¬
tique aboutissant à une décharge impulsive des fonctions
motrices. Les malades atteints de démence précoce à
forme catatonique présentent souvent des mouvements
uniformes : ils inclinent la tête, remuent les bras, courent
en tournant en cercle. Il en est qui s’agitent avec fureur,
qui, tout en ne quittant pas leur lit, sautent en l’air, s’ar¬
rachent la chemise et se blessent. Chez beaucoup de ma¬
lades, l’excitation va de pair avec des illusions et des hallu¬
cinations, bien qu’il ne soit pas facile de se prononcer
d’une manière précise sur l’action réciproque de ces deux
phénomènes. Chez beaucoup d’alcooliques, ce besoin
d’agitation est certainement tout aussi primitif que les
troubles sensoriels, "puisque nous constatons déjà assez
souvent cette activité maladive chez le buveur qui n’a pas
ŸCHO PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’hallucinations. Quoi qu’il en soit, les troubles sensoriels
conduisent fréquemment à des actes déterminés, par
exemple à fuir, à chercher à attraper des insectes ou des
souris. Ce qu’on peut dire, c’est que l'excitation motrice
peut dépendre d’une émotion violente, comme cela se
passe parfois dans la mélancolie. Ainsi, une femme forte¬
ment déprimée cria sans relâche pendant des mois si vio¬
lemment qu’on l’entendait au loin, dans la rue. Les états
d’excitation furibonde des épileptiques paraissent assez
souvent se produire automatiquement, sans aucune parti¬
cipation de la conscience. En tout cas, il y a ordinaire¬
ment, à la suite de l’excitation, de l’amnésie. Une légère
excitation s’observe souvent chez les déments séniles.
Chez les hystériques, le besoin d’activité et d’entreprises
diverses dépend souvent de leurs conceptions délirantes.
Par opposition à cette excitation, il n’est pas rare de
trouver une diminution plus ou moins accusée de la psycho-
molililé ou de la volonté. Quand ce symptôme est très
développé, il peut se produire une impossibilité presque
absolue de réagir, bien que les yeux ouverts du malade
ou quelques faibles mouvements qu’il essaye d’accom¬
plir prouvent qu’il n’est pas inconscient. Cette impuissance
de mouvement, cette immobilité, est ce qu’on appelle la
stupeur. Une partie de ces cas s’explique par l’indifférence
et l’absence d’intérêt pour les impressions du monde
extérieur ; par conséquent, on peut les considérer comme
résultant de la faiblesse d’aperception. Dans d’autres cas,
toute l’attention du malade est accaparée par les troubles
sensoriels, par exemple par les voix, ce qui fait que
d’autres excitations n’ont aucune influence sur lui. En
pareil cas, il s’agit de ce qu’on nomme la pseudo-stupeur.
Cependant, la plupart du temps, il s’agit dans ces cas d’un
véritable trouble de la volonté.
En opposition avec le besoin d’activité du maniaque,
nous trouvons l 'arrêt psychomoteur accompagné d’ordi¬
naire d’un sentiment de profonde dépression. C’est la
stupeur mélancolique. Quelquefois, cet arrêt psychomoteur
coïncide avec un état affectif gai, ce qui constitue la
stupeur maniaque. Il s’agit en pareils cas d’un ralentisse¬
ment de tous les mouvements. Les malades parlent à voix
basse et lentement ; ils hésitent en écrivant ; parfois ils
s’arrêtent tout court dans leur marche, puis recommencent
et n’avancent que péniblement. Leur démarche est lourde,
TROUBLES DE LA VOLONTÉ.
77
les pas sont petits; ordinairement, le malade refuse de se
lever et reste des semaines ou des mois au lit. Il faut le
forcer à parler, à manger, souvent môme à aller à la
garde-robe.
Chez les catatoniques, on constate une autre forme de
stupeur. Chez eux, l’absence de réactions motrices est
souvent encore plus grande. Tandis que dans la forme
d’arrôt psychomoteur on peut encore constater l’existence
d’une réaction, quelque lente qu’elle soit, ici elle est
quelquefois complètement absente ou bien se produit
d’une façon mal appropriée au but. Souvent les malades ne
clignotent même pas quand on approche de leur œil une
pointe d’aiguille. Parfois on réussit, à force d’insistances,
d’encouragements, de sommations, à provoquer" une réac¬
tion, mais elle n’est que fugitive et se dissipe rapidement.
Si un malade à l’état de stupeur doit compter de 1 à 20,
il récite les nombres lentement et en hésitant. Mais un
catatonique en stupeur commence par ne pas réagir du
tout, et puis, à la sixième ou huitième invitation, se met
à réciter rapidement toute la série des nombres demandés.
Kraepelin a donné le nom de barrière de la volonté à ce
trouble, dans lequel le mouvement initial est pénible,
tandis que la suite de l’acte s’opère facilement. On trouve
dans la stupeur calalonique les symptômes du négativisme
et de l 'automatisme passif, dont nous allons avoir à parler.
Dans la stupeur avec négativisme, les muscles sont si
fortement tendus que les bras et les jambes sont raides
comme des planches et qu’aucune force ne peut arriver
à les ployer ; parfois survient dans ces cas une cyanose
des extrémités et du visage. La distinction entre les formes
de la stupeur avec arrêt de la volonté et celles de la
stupeur avec interception de la volonté est très importante
au point de vue du pronostic : dans le premier cas on
peut espérer la guérison de l’accès, tandis que chez le
catatonique on doit craindre la chronicité, l’incurabilité.
Dans la paralysie générale et la démence sénile, on
constate parfois des états de stupeur accompagnés de
troubles de la conscience. Dans l’hystérie ou l’épilepsie,
des états d’impuissance de réaction ou de stupeur ne sont
point rares également.
L’excitation et la stupeur sont des états qui peuvent
s’observer chez le même malade. Ainsi, dans la catatonie,
par exemple, on observe fréquemment aussi bien de l’exçi-
78
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
tation impulsive que de l’interception de la volonté. De
môme, dans les états d’excitation alternant avec la dépres¬
sion, la psychomotilité du malade oscille et passe du
besoin d’activité à l’arrêt de la volonté. Dans l’intoxication
par l’alcool, il survient d’abord une phase d’excitation,
puis une phase de pa¬
ralysie; les choses se
passent de même dans
l’intoxication aiguë
par le chloroforme,
l’éther, le chloral. Une
intoxication chronique
par l’alcool, la mor¬
phine et la cocaïne pro¬
duit un affaiblissement
profond de la volonté.
Chez certains mala¬
des, nous trouvons en
môme temps une aug¬
mentation et une dimi¬
nution de la psycho¬
motilité : diminution,
par - exemple, pour la
fonction motrice du
langage et surexcita¬
tion pour toutes les
autres fonctions mo¬
trices.
Une autre forme de
trouble de la volonté
consiste dansla sugges-
Fig. 5. — Femme neurasthénique, tibilité plus ou moins
non aliénée, plongée dans le som- prononcée qu’on re-
meil hypnotique. trouve facilement chez
les débiles, les alcoo¬
liques, les malades sous le coup d’états émotionnels
violents ou de conceptions délirantes accompagnées ou
non de troubles sensoriels.
Une augmentation de la suggestibilité existe surtout
dans les états d'hypnose. Chez un grand nombre de sujets
on peut, en écartant toute excitation extérieure et en
insistant auprès d’eux, à l’aide d’exhortations pressantes,
provoquer l’idée de s’endormir. La figure 5 montre une
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 79
femme plongée de cette façon dans le sommeil hypnotique.
Dans ces conditions, la volonté se relâche et il n’entrc
dans la conscience du sujet en expérience que les idées
éveillées par l’opérateur.
Chez quelques hypnotisés, la période de somnolence,
pendant laquelle le sujet peut, par sa propre volonté.
Fig. C et 7. — Deux jeunes liiles, non aliénées, mises en calaleps.e
par suggestion hypnotique.
se soustraire à la suggestion et refuser de s'endormir, est
suivie d'une phase de sommeil plus ou moins profond pen¬
dant lequel on peut lui suggérer des idées, des troubles
de la sensibilité, des actes même. C’est ce qui constitue
Yalilomalisme par suggestion. Le sujet hypnotisé peut être
mis il l’état de catalepsie, c’est-à-dire que ses membres
demeurent dans toute position où ils ontétémispar l'expé¬
rimentateur, ainsi que le représentent les figures 6, 7 et 8.
Il accomplit, en outre, par ordre, diversactes et mange, par
exemple, des pommes de terre, persuadé que ce sont des
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
pommes. A l’égard des ordres qu’on lui donne, il se com¬
porte comme un enfant ou comme un soldat. Il va môme
jusqu’à commettre des crimes qu’on lui ordonne de faire
pendant son sommeil hypnotique. Bien plus, on peut
suggérer des actes qui ne sont accomplis par le sujet
qu’après le réveil, de même que les troubles de la sen¬
sibilité provoqués pendant le sommeil hypnotique peuvent
persister au réveil. Ce sont là des phénomènes de suggestion
post-hypnotique, sur laquelle repose l’application [à la vérité
peu étendue] del’hypnotisme à la thérapeutique (Voy. ch. x).
On peut suggérer aussi la cessation d'actes habituels,
comme l’abstention de boissons alcooliques, la renon¬
ciation à des sensations et à des idées. On fait ainsi ce
qu’on appelle des suggestions négatives. On peut même, par
suggestion pendant l’hypnose très profonde, produire une
amnésie postérieure, c’est-à-dire suggérer l’oubli d’im¬
pressions postérieures au réveil. L’analogie de l’hypnose
avec le sommeil et le rêve est assez grande. Chez des sujets
névropathiques, les idées puisées dans les rêves les poussent
aussi parfois à commettre des actes correspondants. A cet
égard, on doit citer en première ligne les sujets atteints
de somnambulisme. La seule différence c’est que, dans
l’hypnotisme, il s’agit d’une influence venant du dehors.
Certaines personnes suggestibles se laissent influencer
même sans qu’il soit besoin de les endormir. Chez elles, on
peut pratiquer la suggestion à l'état de veille.
L’ automatisme par suggestion s’observe à l'état de veille
chez des aliénés et même d’une façon assez appréciable
chez des sujets sains d’esprit.
Descatatoniques, surtout ceux avec stupeur, manifestent,
souvent-à un haut degré, le phénomène de la catalepsie ou
de la flexibilité céréeuse .. Ils restent, par exemple, long¬
temps debout sur une seule jambe. Ils tiennent le bras
horizontalement pluslongtemps qu’ils nepourraient jamais
le faire par leur propre volonté. Un malade tenait pendant
une demi-heure, avec le bras étendu, un poids de 14 livres.
Les figures 9 et 10 sont des exemples d’attitudes catalep¬
tiques chez les catatoniques.
Ces phénomènes cataleptiformes s’observent parfois
aussi dans la stupeur de la folie intermittente, dans
l’épilepsie, chez les idiots. De plus, c’est encore à cet
automatisme par suggestion qu’est due la production des
phénomènes dits symptômes d’écho. Un sujet imite auto-
81
TROUBLES DE LA VOLONTÉ.
matiquement les mouvements qu’on fait devant lui : con¬
torsions, gestes, paroles; il présente ainsi des symptômes
qu’on peut désigner par les termes d'échopraxie, d’écho¬
mimie et d ’écholalie. L’échomimie s’observe souvent à l’état
normal : un visage riant amène le rire sur d’autres visages
et une expression sombre produit fréquemment un effet
analogue. Peut-être l’effet contagieux bien connu du bâille¬
ment se rattache-t-il au môme ordre de phénomènes.
Fig. 8. — Femme hypnotisée, en état de catalepsie.
L’écholalie n’est pas rare chez les enfants; cette tendance
exerce même une grande influence dans l’étude des langues.
Parmi les aliénés, ce sont principalement les déments pré¬
coces sans agitation qui présentent ces divers phénomènes
d’écho.
On retrouve également chez les catatoniques et les hébé-
phréniques une diminution anormale de la suggestibilité
qui se manifeste en particulier dans le symptôme dit nècja-
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 6
82
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
livisme. Les malades, non seulement n’exécutent pas ce
qu’on les invite à faire, mais encore y opposent de la résis¬
tance, ou bien font tout le contraire de ce qu’on leur de¬
mande. Ils retirent la main au lieu de la donner, ferment
les yeux au lieu de les ouvrir, sortent du lit au lieu de se
coucher. D’autres, comme les malades représentées par les
figures 11 et 12, se cachent fréquemment en se couchant
sous la couverture ou en se mettant dans un coin de la
-TROUBLES DE' LA VOLONTÉ. 83
chambre avec la tête enveloppée. Dans un certain nombre
de cas de stupeur, le négativisme est très marqué, au point
que les malades opposent une violente résistance à toute
tentative de ployer leurs membres, qu’ils raidissent tant
qu’ils peuvent. Dans les cas les plus accentués, il y a néga¬
tivisme actif, un véritable effort de résistance active.
Précisément, chez ces mômes malades qui présentent
une altération profonde de la volonté, avec- augmentation
ou diminution de la suggestibilité, les actes isolés sont
souvent caractérisés, soit par de l’uniformité. — ou la sté-
Fig. 11. — Femme calatonique avec négativisme.
réotypie, — soit par un manque d’adaptation au but ou par
leur inopportunité. Ces derniers actes se caractérisent par
les parapraxies, les altitudes bizarres et les tics. Les malades
adoptent spontanément une attitude quelconque, qu’ilscon-
servent pendant des heures et même pendant des journées
entières : ils s’agenouillent, restent penchés hors du lit, ou
les jambes en l’air, comme le malade représenté par la
figure 13, mordent leur chemise, leurs cheveux, restent éten¬
dus avec un morceau de pain dans la bouche, allongent
démesurément les lèvres, se livrent à des mouvements
bizarres, comme dans la valse, faire des cabrioles, tourner
84 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
en rond, tambouriner, remuer la tête, grincerdes dents. Les
différents actes delà vie ordinaire, comme manger, marcher,
saluer, sont exécutés d’une manière étrange. Ces manifesta¬
tions seront décrites, avec plus de détails, dans la partie de
l’ouvrage qui traitede la démence précoce (Voy. chap.xvm).
L’état émotionnel s’accompagne de phénomènes physio¬
logiques parallèles, non seulement du côté du cœur, du
pouls et de la respiration, mais encore du côté des muscles.
A cet égard, les réactions mimiques et pantomimiques
sont surtout importantes à connaître. Chez beaucoup
d’aliénés, les expressions mimiques correspondent à leur
Fig. 12. — Femme dans une attitude catatonique singulière.
état émotionnel, absolument comme chez des individus
sains d’esprit; la seule différence est que chez les malades
l’intensité et la durée de l’émotion sont généralement plus
grandes. Dans l’état émotionnel gai du maniaque ou de
l’alcoolique, les narines sont dilatées, les ailes du nez
relevées, les paupières démesurément ouvertes et le regard
est ordinairement fixe. Dans l’état émotionnel triste du
mélancolique, les ailes du nez sont au contraire abaissées,
les narines étroites, les paupières généralement demi-
closes, les yeux tirés en dedans; en outre, il se produit,
par la contraction du muscle sourcilier, des rides verti-
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 85
cales du Iront, au-dessus du nez; à l’état de calme, le front
est généralement ridé transversalement par la contraction
du muscle frontal. Assez souvent on voit aussi, à. la
partie inférieure et médiane du front, des plis verticaux
portant au-dessus des plis transversaux, de manière à
former un T. La bouche, dans l’état émotionnel gai ou
triste, est légèrement agitée et entr’ouverte. Chez les sujets
déprimés, la bouche est fermée. Ses coins sont abaissés
et la lèvre supérieure est légèrement tendue. Sous l’in¬
fluence d’une vive préoccupation pénible toute prête à
passer à l’état d 'angoisse, les divers muscles de la face sont
contractés, les dents fortement serrées, le front se ride,
tandis que le regard reste généralement fixe.
Chez un certain nombre de malades, l’expression du
visage est altérée par des troubles d’innervation, comme
une hémiparésie faciale ou une paralysie complète de
toute la musculature de la face.
Quelques malades ont une expression du visage que
nous chercherions en vain chez des sujets normaux.
C’est ici le lieu de noter l’expression résultant de la
tension générale des muscles du visage chez les malades
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉI
catatoniques atteints de stupeur, et aussi l’expression créée
chez ces malades par la paramimie et les tics des muscles
de la face. En pareil cas, il ne saurait plus être question du
principe des associations musculaires habituelles que
Darwin établit pour une série de formes d’expressions et
que Wundt admet aussi jusqu’à un certain point. Au
contraire, les expressions du visage s’écartent ici qualita¬
tivement de toutes les conditions normales et paraissent
être dénaturées en vertu de troubles primordiaux de la
volonté. Ces attitudes des muscles du visage sont compa¬
rables aux parapraxies, aux attitudes bizarres et à certains
actes de ces malades qui résultent d’une décharge motrice
spontanée n’ayant aucun but.
On voit alterner, chez ces catatoniques, une grande
variété de grimaces, de ricanements, de grincements, de
clignotements, de spasmes de la bouche, de contorsions-
d’une partie de la face. Les lignes du regard, au lieu
d’être convergentes, sont souvent parallèles. D’autres fois,
les malades ne regardent jamais en face.
Certains sujets, fortement hallucinés, frappent par
l’expression anxieuse de leur visage.
Chez bien des sujets les gestes expriment nettement
l’émotion violente qui les étreint. Chez d’autres, on
constate des tics, des gestes et des attitudes qui n’ont
aucun sens.
Mais, bien souvent aussi, on ne trouve dans la mimique,
les gestes et les attitudes des aliénés aucun signe qui
puisse aider au diagnostic de l’état mental.
La parole est l’acte d’expression le plus complexe. Chez
les aliénés on trouve :
1° Des troubles d’articulation, par exemple des défauts
de prononciation chez les paralytiques généraux, comme
l’achoppement des syllabes, la parole scandée ( dyslalie ) ;
■ 2° Des troubles corticaux de la parole, se manifestant
par les diverses formes d’aphasie, au sujet desquelles nous
renvoyons aux traités de neurologie ( dysphasie ) ;
3° Des troubles de la parole, survenant à la suite dé
lacunes exclusivement psychiques, et portant principale¬
ment sur le sens du débit (dyslogie).
Beaucoup d’idiots présentent du mutisme d’origine psy
chique.
Les propos des aliénés dépendent des conditions dans
lesquelles se font l’association et l’aperception des idées,
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 87
question que nous avons déjà traitée. La meilleure indi¬
cation de ces conditions nous est fournie par les expres¬
sions parlées, beaucoup mieux que par des phrases
écrites. Les malades ne s’expliquent que rarement eux-
mèmes sur la façon dont leur pensée évolue. Quelquefois,
cependant, ils déclarent que les pensées leur traversent
la tête en masse et au galop. Mais, outre la teneur, il
faut aussi tenir compte de la forme de l’expression. La
fuite des idées chez le maniaque est ordinairement accom¬
pagnée d’un besoin de parler, qui à son tour réagit
souvent, par l’intermédiaire de sons qui se succèdent
rapidement, sur l’affaiblissement de l’association dans
le phénomène de la « fuite des idées ». En pareil cas,
c’est le son qui constitue l’élément causal de l’association.
L’arrêt psychomoteur se manifeste avant tout dans le
domaine de la parole, soit par le mutisme, soit par la
parole chuchotée ou lente. Le mutisme s’observe très
souvent chez les malades présentant des idées de néga¬
tion. Il subsiste parfois encore longtemps comme une
sorte de tic, après que le malade est revenu à l’état nor¬
mal. Le désordre du langage, que Forel a désigné sous le
nom de salade de mois, est dû, pour une bonne part, à une
décharge verbale motrice qui s’accomplit sans associa¬
tion. Les attitudes stéréotypées et les actes incohérents
ont une étroite parenté avec les expressions de langage où
l’on constate aussi soit de fréquentes répétitions, des phrases
ou des mots stéréotypés, soit des transitions brusques, inco¬
hérentes, soit enfin des néologismes plus ou moins longs et
absurdes. [Un malade français a forgé, d’après Masse-
Ion, les mots suivants: « Coormenilmegehlation », « tradi-
giejlaire », « endrametluables ». [ On trouve des assem¬
blages de sons inarticulés ne correspondant à aucun
mot, par exemple : « dbudine de guegaga ». On entend
même des phrases entières qui semblent prises dans des
langues de création nouvelle sans aucun sens : « ILe gelo-
dustuwaban wogahen alan li anlian, ah Dieu! Kolangwi
du glung wien zùner », etc. La stéréotypie du langage
conduit souvent à la verbigération, à la répétition sans fin
d’un même mot ou d’une même phrase.
Cette variété d’expressions du langage correspond
complètement dans son essence aux autres déviations
d’ordre moteur observées chez les malades atteints do
démence précoce. C’est bien injustement qu’on avait
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
considéré ces tics et ces attitudes bizarres comme la con¬
séquence d’ordres transmis par des troubles sensoriels.
Quand on examine les tics analogues du langage, cette
explication ne peut se soutenir, car il est impossible a priori
d’admettre que, dans les décharges verbales motrices qui
se produisent avec une grande rapidité, chaque mot et
chaque phrase soient dictés par une « voix ».
L 'écriture présente les caractères ataxiques chez les
paralytiques généraux. Chez ces derniers, l’écriture est en
outre tremblante comme dans la démence sénile et le dé¬
lire alcoolique. De plus, on constate souvent par l’écri¬
ture des lacunes de la mémoire, des omissions ou des
redoublements de mots ou de lettres, de la paragraphie.
Les maniaques écrivent avec une rapidité toujours crois¬
sante et avec des lettres qui acquièrent rapidement des
dimensions de plus en plus fortes.
Les malades déprimés écrivent avec hésitation, recom¬
mencent souvent et avancent péniblement. Chez les cata-
toniques, nous observons souvent une longue hésitation ;
puis ils finissent par écrire couramment. On trouve
souvent aussi des ratures, des barbouillages, des mots
soulignés ou répétés un grand nombre de fois, des signes
bizarres. Dans le dessin, on trouve également une répéti¬
tion des mêmes lignes. Un malade, par exemple, dessinait
des douzaines d’arcs de cercle remplis d’organes géni¬
taux. Les épileptiques écrivent correctement, avec minu¬
tie ; leurs dessins sont extrêmement soignés, mais souvent
banaux et sans goût.
Parfois la volonté est impuissante à réprimer une ten¬
dance violente à un acte. L’émotion dont ce dernier dé¬
pend est si puissante que les idées habituelles du sujet,
qui pourraient l’entraver, ne peuvent rien contre lui. Déjà
chez l’enfant et chez l’homme primitif, il est difficile
d’opposer par des raisonnements une résistance à des
passions violentes. Chez les aliénés, ce raisonnement est
encore plus impuissant, les émotions et les désirs sont
chez eux beaucoup plus intenses ; chez eux donc, nous
nous trouvons souvent en présence. de véritables impul¬
sions, de tendances morbides irrésistibles.
Chez les épileptiques, on constate l’impulsion aveugle à
courir, à frapper, à détruire. Les hystériques commettent
d’une manière instinctive et impulsive des mensonges
et des détournements. Les dégénérés manifestent parfois
SYMPTÔMES PHYSIQUES.
l’impulsion au meurtre, à l'incendie, à d’autres actes crimi¬
nels. Pour satisfaire l’instinct de la faim, le malade n’est
arrêté ni par le dégoût ni par le raisonnement. On en voit
qui avalent parfois des cheveux, des cailloux ou des excré¬
ments ( coprophagie ).
C’est sur le terrain sexuel que se manifestent particuliè¬
rement souvent des troubles de cet ordre. Tandis que les
besoins sexuels de l’homme normal peuvent être plus ou
moins facilement réprimés par lui, chez certains malades
se déclarent des tendances à l’onanisme effréné, à des
actes sexuels accomplis sur des enfants^ des cadavres,
des statues, le premier objet venu. Il s’agit alors d’une
altération morbide de l’instinct génital, de véritables
renversions sexuelles, comme la pédérastie ou la tribadie, la
jouissance voluptueuse à frapper ou à se laisser frapper
avant ou pendant l’acte génital, le sadisme ou le maso¬
chisme, la concentration du penchant sexuel sur un objet
ou le fétichisme. Ces anomalies de l’instinct sexuel se pré¬
sentent à titre symptômatique dans certaines affections
mentales, et plus particulièrement chez les dégénérés
(Voy. chap. xm).
Enfin, signalons encore chez certains sujets la produc¬
tion d’actes qui parviennent à être exécutés en dépit de la
conscience que leur auteur a de leur caractère morbide,
et malgré les efforts souvent considérables qu’il fait pou
y résister. Ce sont des actes forcés ou des impulsions. Se
rattachent à ce phénomène le besoin de proférer des pa¬
roles inconvenantes (la coprolalie), de troubler des solen¬
nités, de mettre le feu ( pyromanie ), d’inscrire tous les noms,
de tout compter ( arithmomanie ), etc., faits analogues aux
idées obsédantes, aux phobies. Ces états de contrainte de
la volonté constituent des symptômes qui s’observent
dans diverses psychoses. Ils se manifestent d'unè façon
particulièrement remarquable dans le délire obsessif et
impulsif.
V. — SYMPTÔMES PHYSIQUES
Les signes dits de dégénérescence ont été décrits aux
pages 29 et suivantes. Les malformations du crâne seront
traitées au chapitre Diagnostic.
90 SYMPTÔMES PHYSIQUES.
Planche II. Fig. 2. — Hématome auriculaire récent chez un
paralytique général.
Planche II. Fig. 1, 3 et 4. — Hématomes auriculaires anciens,
après résorption de la tumeur sanguine locale.
Les symptômes physiques du côté du système nerveux
sont particulièrement importants à connaître.
Des paralysies surviennent, en partie en raison du trouble
psychique, par exemple les paralysies hystériques. D’au¬
tres paralysies se produisent à la suite de graves lésions
organiques du système nerveux central. Telles sont les
paralysies corticales chez les paralytiques généraux, les
séniles, les porencéphales ; les paralysies consécutives
aux lésions bulbaires et protubérantielles ; les para¬
lysies déterminées par une lésion de la moelle épinière,
comme cela s’observe quelquefois dans la paralysie génê^-
raie. De plus, il existe des paralysies dues à des lésions
des nerfs périphériques, notamment dans les diverses
névrites.
Des crises convulsives s’observent dans l’épilepsie, l’hys¬
térie, la paralysie générale et les affections organiques
du cerveau. Dans l’épilepsie, les absences et les vertiges
sont communs; mais il s’en produit également dans la
démence précoce, la paralysie générale et beaucoup
d’autres affections mentales. Des manifestations telles que:
crises convulsives, « arc de cercle », mouvements désor¬
donnés, évanouissements,' se rencontrent non seulement
dans l’hystérie, mais encore isolément dans les états ma¬
niaques et au début de la démence précoce.
Des symptômes isolés d’excitation, comme les soaô/’esanfs,
les spasmes de certains muscles ou des membres, peuvent
s’observer non seulement dans des psychoses liées à des
lésions cérébrales localisées, mais aussi dans la paralysie
générale et l’idiotie.
Des contractures se déclarent soit à .la suite d’une
lésion organique du faisceau pyramidal, soit sous l’in¬
fluence de l’hystérie, soit, enfin, par inactivité, comme cela
se produit chez certains idiots et chez les malades atteints
de stupeur.
On observe une série de troubles de coordination mo¬
trice de la parole ou de la motilité des membres dans des
affections dues à des lésions organiques localisées du cer¬
veau et dans la paralysie générale. On observe fréquem-
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 91
ment dans la paralysie générale une démarche spasmo¬
dique ou' tabétique.
Le tremblement se constate très nettement à la langue
et aux doigts écartés. Il s’en produit souvent chez les
hystériques. Les paralytiques généraux et les séniles ont
un tremblement à forme plus lente. Les paralytiques géné¬
raux tirent souvent la langue par saccades et lui impriment
des mouvements de balancement. [La langue tirée au dehors
tremble en masse et exécute, selon l’expression consacrée
(Magnan), des « mouvements de trombone ».]
Les alcooliques ont d’abord un tremblement à oscilla¬
tions légères, latérales ; ce tremblement devient, cepen¬
dant, dans des cas avancés, d’une extrême violence, comme
dans le delirium tremens, par exemple. Un tremblement
à l’occasion des mouvements intentionnels se manifeste
parfois à titre isolé dans la paralysie générale et surtout
dans la sclérose en plaques. Les épileptiques présentent
quelquefois un tremblement violent qui rappelle celui des
alcooliques. Les intoxications saturnine, mercurielle,
morphinique, tabagique, s’accompagnent également de
tremblement. Des symptômes choréiques et athétosiques
existent parfois chez des idiots. Le nyslagmus est fréquent
chez les paralytiques généraux.
Quelquefois, l’impulsion pour faire un mouvement
intentionnel se transmet à d’autres muscles, de sorte qu’il
se produit des mouvements associés internes qui s’obser¬
vent principalement chez les paralytiques généraux et les
déments séniles.
L’état [statique et dynamique] des pupilles est assez
souvent troublé. La différence entre le diamètre des
pupilles [leur inégalité] est fréquente dans la paralysie
générale. Quelquefois, les pupilles sont extrêmement dila¬
tées ou, au contraire, trop rétrécies. La réaction des
pupilles à la lumière [le réflexe lumineux] est bien des
fois lente, paresseuse ou .même, chez bien des paraly¬
tiques généraux, supprimée. Chez les séniles et dans
la syphilis cérébrale, on retrouve la même immobilité des
pupilles, qui existe également chez les grands buveurs,
chez des sujets à l’état de profonde ivresse, fréquemment
chez les épileptiques à l’état de mal et quelquefois même
chez des hystériques en attaque (A. Westphal). Les mor-
phinistes ont ordinairement du myosis. Dans certains
cas, les pupilles se rétrécissent pour, aussitôt, se redilater
92 SYMPTÔMES PHYSIQUES.
Planche III. — Escarres graves dans la région fessière, à l’ischion
et au scrotum chez un épileptique moribond avec incontinence
des matières fécales.
de nouveau. Parfois, on observe des oscillations durables
du diamètre des pupilles. Il est rare que le réflexe de l’ac¬
commodation soit altéré.
Une diminution du réflexe cornéen et conjonctival s’ob¬
serve^ parfois dans l’hystérie. Fréquemment aussi, on
trouve ' dans, cette dernière affection l’absence du réflexe
pharyngé. Les réflexes des membres supérieurs ont peu
d’importance.
Lés réflexës abdominal et crémastérien sont parfois
affaiblis ou inégaux.
Dans un grand nombre de psychoses, les réflexes rolu-
liens sont plus ou moins exagérés. Chez les paralytiques
généraux, cette exagération est la plupart du temps très
prononcée. Cependant, il y a beaucoup de cas de para¬
lysie générale où ces réflexes sont entièrement abolis.
Parfois, le réflexe rotulien est supprimé par une affec¬
tion intercurrente : le tabes, une polynévrite, une attaque
de colapsus.' Ce réflexe est parfois affaibli sous l’influence
d’une forte intoxication alcoolique. Il n’est pas rare
d’observer le phénomène du clonus du pied, en particu¬
lier chez les paralytiques généraux, quoiqu’il puisse se
rencontrer aussi chez les déments séniles et chez certains
épileptiques, hystériques fet neurasthéniques. Les réflexes
plantaires sont souvent affaiblis.
La diminution de la sensibilité à la douleur est un
symptôme fréquent au début de la paralysie générale ;
dans les périodes ultérieures de cette affection, on observe
souvent une complète analgésie. Les paresthésies ne sont
pas rares dans la neurasthénie, l’hystérie, la paralysie
générale et les polynévrites.
La céphalalgie est fréquente dans la paralysie générale,
la syphilis cérébrale, les états hallucinatoires très accusés,
l’hystérie, la neurasthénie et l’épilepsie. La migraine s'ob¬
serve de temps à autre chez les épileptiques. Les paralyti¬
ques généraux présentent parfois la migraine ophtalmique.
Les sécrétions salivaire et lacrymale sont ordinairement
sous la dépendance des causes psychiques.
[Un malade de Guislain disait: « Je ne puis plus pleurer,
mes yeux sont aussi secs que mon cœur ».]
Tab.3.
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 93
Les malades qui souffrent d’un arrêt des fonctions men¬
tales se plaignent parfois d’une sécheresse de la bouche.
La tachycardie s’observe principalement chez les agités.
Dans les états de dépression, on constate, plus souvent,
de la bradycardie. On trouve une augmentation de la
tension vasculaire dans la dépression mélancolique et la
stupeur et une diminution considérable de cette tension
chez les paralytiques généraux avancés. La pression san¬
guine est diminuée dans les états de dépression, et aug¬
mentée dans la manie.
L 'artériosclérose s’observe très fréquemment, particu¬
lièrement dans la paralysie générale et dans les affections
mentales séniles ou préséniles.
On observe parfois, chez les aliénés, des troubles de la
température. La fièvre peut être constatée chez des paraly¬
tiques généraux à la suite de complications, particulière¬
ment à la suite de troubles vésicaux ou intestinaux, des
ictus, des accès de violente agitation. Une température
anormalement basse, pouvant descendre à 30° et même
au-dessous, s’observe quelquefois dans la stupeur, l’agita¬
tion avec collapsus consécutif, la paralysie générale.
[Esquirol disait que la folie est une affection sans
fièvre. Sous cette forme, la proposition est aujourd’hui
inexacte. Les modifications de la température, en plus ou
en moins, sont, au contraire, très fréquentes dans les
diverses formes de la folie, surtout dans celles qui sont
dues aux intoxications, aux infections et aux auto-intoxi¬
cations. A côté des modifications de la température cen¬
trale, on a étudié en France (Auguste Voisin) les tempé¬
ratures locales chez les aliénés : chez certains excités
maniaques, par exemple, la température de la partie
supérieure du corps peut être d’un degré plus élevée que
la température de la partie inférieure.]
Les fondions digestives et celles de la nutrition générale
sont souvent troublées. La gloutonnerie, de même que le
refus de nourriture, sont souvent des troubles d’origine
psychique. Le poids du corps diminue chez beaucoup
d’aliénés, surtout chez les agités et les déprimés. Les
sujets qui s’acheminent vers la démence, les paralytiques
généraux deviennent parfois obèses. Souvent, le poids
des malades diminue, malgré l’alimentation la plus abon¬
dante, et tombe quelquefois de plus delks,500 par jour. La
diarrhée se montre quelquefois après une période de
94
SYMPTÔMES PHYSIQUES.
constipation ; parfois, il survient de l’atonie des muscles
intestinaux avec un météorisme extrêmement prononcé;
Des troubles de la vessie sont fréquents dans la paralysie
générale avancée; La rétention d’urine .est, quelquefois,
déterminée par une modification purement psychique,
comme dans les états de stupeur ou d’hystérie.
L’impuissance survient chez les paralytiques généraux,
certains crétins, les morphinistes, les alcooliques avancés
Fig. 14. - Escarre de gravité moyenne. Grâce à un bain quotidien
prolongé de cinq heures, la petite ulcération disparut en quatorze
jours et la grande se réduisit de moitié.
et les onanistes dégénérés. On trouve une excitation de
1 instinct sexuel dans la débilité mentale congénitale et
au début de certaines psychoses, comme la démence pré¬
coce, la manie, la paralysie générale, la démence sénile.
La sécrétion urinaire est souvent, comme toutes les
fonctions d ordre végétatif, plus ou moins diminuée chez
lesmalades atteints de stupeur. On constate une augmen¬
tation de la sécrétion urinaire dans les affections dues à
des lésions cerebrales localisées. Les recherches sur la
composition chimique des urines des aliénés en sont
encore a la période de début.
Dans les états d’épuisement et d’agitation, dans le délire
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 95
alcoolique, et quelquefois dans la paralysie générale, on
trouve parfois dans les urines de l'albumine et des
propeptones. On a établi d’une façon isolée la présence
de sucre dans l’urine des sujets atteints de lésions céré¬
brales localisées. Des malades qui refusent la nourriture,
et aussi certains paralytiques généraux, ont de l’acétone
dans leur haleine et dans l’urine.
Des troubles de la menstruation s’observent fréquemment.
Nous avons déjà parlé (p. 19 et suiv.) des rapports qui
Fig. 15. — Escarre très grave.
existent entre les affections des organes génitaux de la
femme, particulièrement les affections puerpérales, et les
troubles mentaux. On trouve de l’aménorrhée chez des
femmes atteintes d’alcoolisme, de morphinisme, de créti¬
nisme.
La peau présente souvent des altérations pathologiques
profondes. Avant tout, notons l’apparition de l’escarre,
qui se produit ordinairement chez des malades très amai¬
gris, à la suite d’un alitement trop prolongé et d’un
manque de propreté. L’escarre siège, généralement, aux
fesses (Voy. iîg. 14 et 15), aux talons, aux coudes, à
96' SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE.
l’ischion, au scrotum (Voy. pl. III). Cependant, on peut
observer l’apparition d’escarres chez des paralytiques
généraux, malgré tous les soins de propreté, et cela sur
•des régions du corps qui ne sont exposées à aucune com¬
pression. En pareil cas, il s’agit avant tout d’une modifi¬
cation profonde de la nutrition de la peau.
On observe souvent des tumeurs sanguines d’origine
traumatique se produisant entre le périchondre et le carti¬
lage : au niveau de l’oreille (hématome auriculaire), du
nez, des côtes. Insuffisamment traitées, ces tumeurs san¬
guines peuvent donner lieu à des abcès. Habituellement,
elles se résorbent lentement, en laissant une cicatrice
plus ou moins difforme (Voy. pl. II, fig. 2, hématome auric.
récent, et fig. 1, 3 et 4, hématomes auric. anciens).
[On admet généralement aujourd’hui, avec certains
auteurs, et en particulier avec M. Magnan, que les héma¬
tomes auriculaires sont dus le plus souvent à des violences
exercées sur la personne des aliénés. Loin d’être excep¬
tionnelle, comme l’enseignaient encore quelques cliniciens
il y a dix ou quinze ans, cette origine traumatique est
commune. Actuellement, ces tumeurs sanguines sont très
rares, parce que le traitement des aliénés est plus humain.]
Parmi les traumatismes, il faut signaler aussi la mor¬
sure de la langue, si fréquente dans les attaques d’épi¬
lepsie (Voy. pl. IX).
VI. - SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE
DE LA FOLIE
Les divers symptômes peuvent se ramener à des tableaux
cliniques déterminés. Dans certains cas, un seul sym¬
ptôme se trouve tellement prédominant qu’un examen
superficiel pourrait faire croire à l’existence d’un trouble
isolé de nature émotionnelle ou hallucinatoire, et que
toutes les autres facultés du sujet sont normales. Cette
manière de voir serait erronée. Assez souvent, il est facile
d’établir qu’un trouble existait déjà depuis longtemps
avant de se manifester comme un symptôme très accusé.
Des idées délirantes et môme des troubles sensoriels
restent souvent cachés pendant des mois. Au lieu de se
contenter de la constatation d’un symptôme isolé, il faut
s’appliquer à la recherche d’un tableau clinique d’en-
.SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE. 97
semble, tenant compte de toutes les fonctions psychiques
du malade. Ici, comme dans toutes les autres branches
de la médecine, se confirme ce fait d’observation que le
symptôme le plus apparent n’est pas forcément et toujours
le plus essentiel ou le plus décisif pour le diagnostic. #
Il faut, en outre, rechercher la cause qui, dans la plupart
des maladies infectieuses, est constituée par un agent bac¬
térien.
On sait, d’autre part, que l’évolution d’une maladie est
d’ordinaire assez régulière et caractéristique. La nomen¬
clature psychiatrique, en partie déjà surannée, ne permet
guère de se prononcer sur l’évolution des variétés morbides
qu’on ne peut déterminer qu’après une analyse clinique
très approfondie. Ainsi, sous le nom de mélancolie, par
exemplè, on désignait souvent toute affection mentale
dans laquelle un état cœnesthétique triste occupe le pre¬
mier plan. Or, il y a des affections psychiques qui sur¬
viennent à l’âge d’involution et qui présentent cet état de
tristesse pendant toute leur durée, en môme temps que
des signes d’un affaiblissement des facultés intellectuelles.
D'un autre côté, il existe des états mentaux qui se carac¬
térisent en apparence par une mauvaise disposition d’hu¬
meur semblable à celle que nous venons d’indiquer; or, à
l’analyse du tableau clinique d’ensemble de ces états, on
constate que la tristesse résulte ici d’un arrêt psychomo¬
teur et d’un arrêt de l’idéation. Dans cette dernière forme
clinique, l’évolution est absolument différente : les troubles
mentaux surviennent ordinairement beaucoup plus tôt; ils
alternent avec d’autres troubles, et guérissent parfois en
laissant une tendance à de nouveaux accès.
Chez d’autres sujets déprimés atteints de ce qu’on a
appelé la mélancolie avec stupeur, ce qui frappe dès le
début c’est, d’une part, outre une forte stupeur, le désac¬
cord entre l’expression triste du visage et les lamentations,
et, d’autre part, le vide, l’insignifiance des propos. A ces
troubles s’ajoutent bientôt des illusions et des hallucina¬
tions, ainsi que des idées de négation et des tics. Ces
malades passent encore par d’autres états, jusqu’à ce
qu’ils versent dans la démence définitive.
Les malades excités sont souvent désignés sous le nom
de fous furieux ou maniaques. La plupart du temps, l’état
cœnesthétique de ces sujets est gai. Or, on en voit qui gué¬
rissent, parfois après un accès de dépression passagère avec
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 7
98 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE.
arrêt de l’idéation, et qui présentent une tendance à de
nouveaux accès. On en observe d’autres, au contraire, qui
s’acheminent vers Y affaiblissement des facultés intellec¬
tuelles. Or, les premiers présentent le phénomène de la
fuite des idées avec désordre de la pensée ; les derniers, au
contraire, répètent les mêmes phrases d’une façon stéréo¬
typée; leur langage est incohérent; ils ont la folie d’oppo¬
sition ou du négativisme et se livrent à de nombreux tics
ou grimaces. Il est tout aussi important de distinguer ces
deux catégories de malades de la façon la plus précise,
qu’il importe, par exemple, dans un cas de pneumonie,
d’établir s’il s’agit d’une pneumonie catarrhale, diphté¬
rique, tuberculeuse ou pesteuse. Nous avons déjà parlé
des différences qui séparent la stupeur. des divers états
caractérisés par la faiblesse des réactions psychiques.
Souvent, on établit un diagnostic symptomatique, comme
celui de confusion mentale hallucinatoire, pour des cas dans
lesquels les malades présentent des troubles sensoriels,
de l’insomnie et une désorientation apparente. Cepen¬
dant, le diagnostic des illusions et des hallucinations n’est
pas toujours facile à établir. En outre, la confusion men¬
tale est souvent moins grande qu’elle ne paraît au pre¬
mier coup d’œil. Un certain nombre de malades tombent
dans l’affaiblissement intellectuel incurable après que
des signes toujours de plus en plus typiques de la démence
précoce ont fait leur apparition. Précisément, chez des
sujets de cet ordre, il y a souvent moyen, malgré leur
très forte agitation, de provoquer, à force d’insistance,
des notions exactes d’orientation. D’autres malades, dont
la confusion mentale est beaucoup plus accusée, sont
sous le coup d’un facteur épuisant, et peuvent pourtant
arriver à une guérison complète.
Nous avons déjà parlé du peu d’importance que présente
le délire au point de vue pathognomonique. Ainsi, une
excitation hallucinatoire et des conceptions délirantes
variées dominent fréquemment dans le tableau clinique
d’une paralysie générale. Or, ce qui permet de différencier
cette dernière de tous les autres états morbides dans les¬
quels on peut observer des troubles délirants analogues,
ce sont : le processus progressif de son évolution et la
constatation d’un certain nombre de signes physiques.
Le terme délire indique un état de trouble dans la per¬
ception, avec désorientation accompagnée d’inquiétude
SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE. 99
et de légère excitation. Dans les affections les plus variées,
cet état peut se produire d’une manière intercurrente : dans
la manie, la paralysie générale, la démence sénile, surtout
dans les affections fébriles de nature infectieuse, dans
l’alcoolisme. Le terme « délire » a, en lui-même, peu de
valeur, s’il n’est pas accompagné d’une indication plus
précise et, autant que possible, étiologique. [Pour les
aliénistes français, le mot délire désigne généralement une
perversion de l’entendement, qui fait que le malade
associe des idées incompatibles, qu’il prend pour des
vérités réelles.]
Sous le nom d'affaiblissement intellectuel ou de démence,
on a l’habitude de désigner l’insuffisance dans le domaine
de la reproduction des idées. [En France, le mot « dé¬
mence » peut être entendu au sens juridique et vulgaire -
et au sens psychiatrique. Au sens vulgaire, « démence »
veut dire : folie, aliénation mentale. Pour les aliénistes,
ce terme n’a qu’une signification très restreinte : affai¬
blissement des facultés mentales. Dans ce livre, le terme
est employé exclusivement au sens psychiatrique.] L’ab¬
sence de notions les plus élémentaires, la faiblesse de la
mémoire, constituent certainement des signes qui frappent
le plus et qui sont le plus faciles à établir. Cependant,
on trouve assez souvent des sujets intellectuellement
affaiblis qui, à un examen plus attentif, font encore preuve
de bonnes connaissances, qu’ils sont cependant inca¬
pables d’utiliser. Les malades sont devenus indifférents et
dépourvus de toute initiative. Ceux d’entre eux qui pré¬
sentent un arrêt dans le domaine des associations donnent
aussi, souvent, l’impression de la démence. Pourtant, on
devrait, en ce cas, éviter ce dernier terme, puisqu’il s’agit
ici d’un trouble dont souvent les malades ressentent
eux-mêmes le caractère morbide. D’autre part, il s’agit
chez ces malades d’une insuffisance mentale passagère
qui peut se terminer par la guérison. Au reste, les états
d’affaiblissement mental se présentent dans les affections
psychiques les plus différentes à titre de symptômes. Bien
souvent aussi, cet affaiblissement caractérise la période
finale. Ce n’est que par une analyse précise du genre
d’affaiblissement intellectuel qu’il est possible de conclure
à la nature de l’affection en présence de laquelle on se
trouve.
La plupart des troubles mentaux débutent d’une façon
100 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE.
insidieuse, par une altération du sentiment intime de la
sensibilité générale. Quelquefois, ils commencent d’une
manière aiguë ou suraiguë.
Un certain nombre de sujets se rétablissent en peu de
semaines, môme en quelques jours ou en quelques heures.
Généralement, cependant, la guérison n’arrive qu’au bout
d’un temps très long. Chez quelques malades, la forme de
l’affection reste longtemps stationnaire; chez d’autres,
l’état mental varie et évolue lentement, et, parfois, d’une
façon systématique. Un tiers environ de tous les cas qui
sont traités dans les asiles se termine par la guérison.
Il existe des malades pour lesquels la possibilité de la
guérison n’est pas encore exclue, môme après six ou sept
. années de durée de l’affection mentale. Pour la guérison,
outre la disparition des symptômes morbides directs, il
faut encore qu’il, survienne une conscience durable -de
l’état morbide. 11 faut remarquer d’ailleurs que, parfois, il
peut se produire de bonne heure une conscience de l’état
r pathologique. De plus, pour que la guérison soit stable,
Ail faut que le poids du corps ait atteint de nouveau son
d^aux normal. Certes, il reste souvent une disposition à de
.» ou voiles rechutes. Il existe des affections psychiques qui
^ .^surviennent périodiquement, avec une régularité plus ou
jjbmoins grande, avec des intervalles de santé d’une durée
y indéterminée. [Rentrent dans ce groupe toutes les va-
riétés de la « folie intermittente » : périodique, à double
forme, alterne.] Chez d’autres malades, les accès délirants
peuvent se renouveler sous l’influence du retour des mêmes
causes morbides, comme dans les intoxications, par
exemple. En pareil cas, la rechute est quelquefois favo¬
risée par une disposition acquise à l’intoxication : ainsi,
un buveur peut guérir d’un accès de délire alcoolique,
mais il reste sous le coup de son penchant à l’ivrognerie.
Parfois, le malade redevient capable de retourner dans sa
famille, et même de réprendre sa profession ; ses proches
le regardent- naturellement comme guéri, tandis que le
médecin peut encore constater chez lui l’existence des
signes mentaux morbides.
Assez souvent, la guérison survient en laissant un affai¬
blissement plus ou moins profond des facultés intellec¬
tuelles. Fréquemment, l’affection mentale se termine par
la démence complète, définitive. On parle parfois de démence
secondaire, par opposition au processus qui vient d’être
SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE. 101
indiqué. Cette distinction n’est pas fondée, puisque, môme
au cours de la démence dite « secondaire », les accidents
mentaux antérieurs peuvent se reproduire et indiquer ainsi
la persistance de troubles cérébraux anciens. Môme au
cours des démences acquises ou congénitales qui persistent
toute la vie, on peut observer, assez souvent, des oscilla¬
tions. Les malades tombés dans la démence peuvent arriver
à un âge avancé, tout aussi bien que les sujets atteints
d’affaiblissement intellectuel d’origine congénitale.
Pourtant, la mort est une terminaison fréquente dans les
affections mentales. La mortalité des aliénés est à peu
près cinq fois plus grande que chez les sujets normaux.
La paralysie générale et la démence sénile sont toujours
mortelles; elles le sont fréquemment, il est vrai, sous l’in¬
fluence des affections intercurrentes, telles que l’escarre,
la septicémie, la pneumonie, les ictus divers.
Le suicide peut survenir dans la plupart des affections
psychiques. Cependant, toutes les variétés de la mélan¬
colie sont, à cet égard, particulièrement dangereuses,
[surtout au début de ce syndrome].
Divers traumatismes peuvent déterminer la mort, sur¬
tout quand leur traitement est rendu difficile par l'excita¬
tion du malade. Contre le refus de nourriture, on emploie
avec succès l’alimentation par la sonde, mais l’effet de
cette intervention est, dans certains cas, rendu illusoire,
quand les malades revomissent aussitôt les aliments qui
leur ont été introduits. Parfois, l’excitation persistante
amène une déchéance physique et la mort. Beaucoup
d’épileptiques meurent au cours ou à la suite d’un état de
mal comitial.
Dans certaines affections mentales (la démence précoce,
même la paralysie générale), il' se produit des améliora¬
tions très notables, mais sans stabilité, et qu’on appelle
des rémissions.
Les aliénés sont enfin exposés à contracter une série de
maladies intercurrentes, qui surviennent chez eux plus
facilement et évoluent plus sévèrement que chez les sujets
normaux. Autrefois, la tuberculose sévissait, dans les
asiles d’aliénés, avec une fréquence environ cinq fois plus
grande que chez les individus sains d’esprit. Aujourd’hui,
grâce â une organisation plus hygiénique des asiles
d’aliénés, la tuberculose ne s’y produit pas beaucoup
plus souvent que chez les sujets normaux. En Prusse, la
102 DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
tuberculose est pour 16,6 p. 100 dans la mortalité des
aliénés.
Les malades en état de stupeur sont menacés de pleu¬
résie et do pneumonie hypostatique. Rappelons aussi les
dangers que présentent les escarres et la gangrène pul¬
monaire, qui apparaît parfois par suite de pénétration
des aliments ou d’autres corps étrangers dans les voies
respiratoires.
VII. — DIAGNOSTIC DÉ LA FOLIE
Les commémoratifs sont de la plus haute importance
en médecine mentale. Comme le malade ne peut ordinai¬
rement pas les fournir lui-même, il faut les recueillir
auprès de son entourage. Mais, là encore, des difficultés
surgissent, soit parce que les parents eux-mêmes sont
des anormaux, soit parce qu’ils cachent certains détails,
soit, enfin, parce qu’ils ajoutent à leurs renseignements
des appréciations plus ou moins fantaisistes sur la cause
du trouble mental.
En ce qui concerne les antécédents héréditaires, on doit,
autant que possible, obtenir des renseignements sur les
parents (directs et collatéraux), d’après le programme
suivant :
t° Père. — ■ Age; profession; constitution physique, carac¬
tère, intelligence ; maladies constitutionnelles (syphilis, tuber¬
culose, diabète) ; troubles mentaux ; affections nerveuses
(épilepsie) ; alcoolisme; âge auquel ces accidents sont sur¬
venus ; leur durée, leur terminaison ; tentatives de suicide
avec l’indication de l’âge ; mort par suicide ; délits ou crimes ;
condamnations ; peines.
2° Mère. — Mêmes questions que pour le père ; en plus :
grossesse et accouchement relatifs au malade, particularités
de leur évolution.
3° Le degré de parenté entre père et mère.
4° Enfants de l’aliéné. — Leur nombre, sexe, âge, état
physique et mental.
5° Collatéraux paternels ou maternels. — Cas de maladies
mentales ou nerveuses, d’alcoolisme, de suicide, de crime
ou bien, des caractères, des talents remarquables.
DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
103
Il est ensuite nécessaire de recueillir des renseigne¬
ments sur les antécédents personnels du malade : sa nais¬
sance, son élevage au sein ou au biberon, son enfance,
sa dentition, ses maladies : convulsions, rachitisme...;
époque de la marche et de la parole ; aptitudes scolaires;
conduite ; sociabilité ; accidents de la croissance et, chez
les femmes, de l’établissement des règles ; habitudes
sexuelles ; onanisme ; conduite au service militaire ; parti¬
cularités de la vie professionnelle. On doit s’enquérir tout
particulièrement des maladies infectieuses et toxiques,
comme la syphilis, la blennorragie, l’alcoolisme, le nico¬
tinisme. [Il importe de rechercher aussi si le sujet a déjà
eu antérieurement des accès d’aliénation mentale, car,
dans l’histoire des affections psychiques, les récidives sont
très fréquentes.]
On recueillera le plus de renseignements possibles sur
le début de l’affection actuelle. [Dans cet ordre d’idées, il
faudra interroger les personnes de l’entourage immédiat
de l’aliéné sur les changements survenus dans les habi¬
tudes, les goûts et la conduite du malade au début du
trouble cérébral actuel.]
L'examen de l’état actuel doit, avant tout, avoir pour but
la constatation des troubles physiques. On procédera
ensuite à l’examen des systèmes osseux et musculaire, de
la nutrition générale, de la peau. 11 y a lieu de tenir
compte aussi des signes physiques de dégénérescence
(Voy. p. 29 et suiv.).
La mensuration du crâne au moyen du mètre à ruban
et du compas d’épaisseur doit indiquer : 1° le diamètre
antéro-postérieur maximum allant de la racine du nez à
la protubérance occipitale externe (en moyenne, 183 mil¬
limètres chez l’homme et 178 millimètres chez la femme) ;
2° la circonférence horizontale maxima (en moyenne, de
486 à 569 millimètres chez l’homme et de 474 à 538 milli¬
mètres chez la femme ; sur le squelette, il faut compter
2 centimètres en moins) ; 3° le diamètre transverse maximum ;
4° la courbe transversale postérieure allant d’une oreille à
l’autre; 5° la courbe allant de la protubérance. occipitale
externe au vertex. On nomme « indice céphalique » [étudié
par Broca et Topinard] le rapport qui existe entre le
diamètre transverse maximum multiplié par 100 et le
diamètre antéro-postérieur maximum. [L'indice cépha¬
lique, mesuré d’après ces indications, varie entre 64 et 90.
104
DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
Les têtes dont l’indice céphalique mesure entre 64 et 75
sont longues et portent le nom de dolichocéphales ; celles
qui mesurent entre 75 et 79 sont dites mésaticéphales ;
enfin, les têtes dont l’indice céphalique est entre 80
et 90 s’appellent brachycéphales .] La mensuration de la
face, qui se fait à l’aide du compas-glissière et du gonio¬
mètre (instrument composé d’une lame transversale
flexible et d’une tige verticale), permet d’établir Y angle
facial, c’est-à-dire l’angle formé par la rencontre de deux
lignes : auriculo-dentaire et ophryo-dentaire. [Cet angle
mesure chez l’Européen entre 80° et 85°.] Plus cet angle est
aigu, plus la saillie des mâchoires est grande; cette saillie
anormale d’un ou de deux maxillaires constitue ce qu’on
appelle le prognatisme.
11 est plutôt téméraire de conclure du volume du crâne
au développement du cerveau, bien que Moebius ait,
depuis quelque temps, repris la défense des idées de Gall,
et qu’il admette, par exemple, que la saillie de l’angle
inférieur gauche du front est un signe des dispositions
heureuses pour les mathématiques.
Tout aliéné doit être pesé à des moments déterminés,
pour qu’on puisse établir une courbe de son poids. Les
malades cachectiques et refusant la nourriture doivent
être pesés tous les jours. La température, le pouls, seront
journellement notés.
On analysera aussi les urines et le sang. On n’oubliera
pas l’examen des vaisseaux (artériosclérose).
L’appareil visuel doit être minutieusement examiné.
Pour la recherche du réflexe lumineux ou de la réaction
des pupilles à la lumière, il faut éviter de faire fixer un
point rapproché, ce qui provoquera la réaction d’accom¬
modation. Le meilleur procédé consiste à faire fixer au
malade un nuage, pendant que, avec un miroir placé de
côté, 'on projette une lumière sur la pupille à examiner.
Il faut, bien entendu, s’assurer au préalable que le sujet
n’a pas employé auparavant une substance susceptible de
provoquer une dilatation ou un rétrécissement artificiels
des pupilles [atropine, ésérine].
11 faut ensuite examiner la sensibilité cutanée, l’excita¬
bilité mécanique et électrique des muscles et des nerfs,
le dermographisme, les réflexes cutanés, musculaires et
tendineux.
Les expressions du visage réclament un examen prudent.
DIAGNOSTIC
FOLIE.
105
Dans l’analyse d’une physionomie au point de vue de son
expression, il faut faire abstraction des particularités
physiques purement individuelles, ainsi que de certaines
anomalies dépendant des troubles nerveux, comme l’hémi-
parésie faciale ou le strabisme.
Il faut se rappeler aussi que l’expression du visage d’un
aliéné est souvent en rapport avec l’émotion qu’il éprouve,
absolument comme cela se passe chez l’homme normal.
Ainsi, le rire ou la colère du maniaque, les traits soucieux
du mélancolique ne se distinguent pas de ce qu’un
homme normal manifesterait sous le coup d’une émotion
correspondante. L’expression du visage devient patholo¬
gique, sous l’influence d’un trouble de l’innervation géné¬
rale ou d’un profond affaiblissement intellectuel, comme
chez les paralytiques généraux et les idiots. Ces expres¬
sions pathologiques sonttrès variables : le visage peut être
comme figé, semblable à un masque, insensible à toute
impression; il peut être, au contraire, animé de contor¬
sions, de convulsions des lèvres, de grimaces, de cligne¬
ments ; il peut exprimer encore une profonde anxiété.
Dans V examen de l'étal mental, on a à rechercher si le
malade réagit à une excitation quelconque et comment il
se comporte vis-à-vis du monde extérieur. Ici l’expression
du visage doit être prise en considération. Qu’on cherche
tout d’abord à s’assurer de la manière dont les excitations
extérieures sont perçues, à constater comment le malade
se comporte avec son entourage, dans quel ordre il
exprime ses pensées, comment il s’oriente dans l’espace
et dans le temps.
Un premier examen de la perception visuelle se fait
rapidement, en présentant au sujet un certain nombre au
moyen des doigts écartés. Dans le cas de diminution des
facultés intellectuelles, il faut employer des excitations
acoustiques et optiques plus fortes. Un moyen facile à cet
égard consiste à menacer le malade avec une pointe d’é¬
pingle; cette expérience laisse d’ordinaire indifférents les
malades cataloniques en état de stupeur, tandis que d’autres
réagissent de diverses manières, souvent en manifestant
une grande inquiétude. Pour un examen plus minutieux,
on se sert d’appareils psychométriques; Kraepelin fait lire
dans ce but des syllabes et des séries de mots inscrits sur
un tambour qui tourne devant les yeux du malade.
Un autre procédé consiste à faire reconnaître des mots,
]06
DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
ries lettres, des couleurs et des images adaptés derrière
un diaphragme et qu’on expose aux yeux du sujet pendant
un temps déterminé.
Dans beaucoup de cas il n’est pas facile de faire le dia¬
gnostic des hallucinations et des illusions. Il importe d’in¬
terroger le malade directement et longuement. S’il a eu
réellement des hallucinations auditives, ou visuelles, il les
désigne d'ordinaire sous les noms de « voix » et « visions ».
Il faut rechercher ensuite chez le malade la série de
signes psychiques qu’on Observe habituellement dans la
forme catatonique de la démence précoce et qui sont : la
suggestibilité [tendance à obéir à toute sollicitation
extérieure, quelle qu’en soit la nature] ; le négativisme
[tendance opposée à la précédente, sorte de folie d'oppo¬
sition s’étendant sur les actes les plus différents : marche,
parole, alimentation] ; la catalepsie-, l’ écholalie [répétition
automatique des derniers mots qui frappent les oreilles
du malade] ; 1 ’échopraxie [reproduction automatique des
gestes exécutés devant le sujet].
Pour examiner l’état mental d’un sujet, un simple inter¬
rogatoire ne suffit point. Il est souvent utile de sténo¬
graphier certaines expressions. Le phonographe présente
l’avantage de reproduire le rythme et le timbre de la
parole du sujet.
Il est indispensable d’examiner la faculté d’association
d’idées en s’aidant d’une série de mots préparés d’avance.
[Après avoir établi, s’il est possible, le type d’association
que le malade avait à l’état normal : faible, fort, profond
ou vaste, on compare cet état antérieur à celui d’aujour¬
d’hui. Certains malades (maniaques, débiles, paralytiques
généraux) changent, plusieurs fois au cours d’une conver¬
sation de quelques minutes, le but de leurs associations.
On assiste alors à un débit en forme de zigzag, que
Joffroy qualifie très heureusement de conversation par
embranchement .]
Pour l’examen de Y articulation de la parole, on fait
prononcer au malade plusieurs fois de suite certains
mots un peu longs : immatriculisation, architecturalement,
anticonstitutionnellement, artilleur de l’artillerie, inamo¬
vibilité...
11 est souvent assez difficile de diagnostiquer les troubles
du jugement, parce qu’on ne connaît pas le degré de
culture ou d’activité intellectuelle antérieures du malade.
DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
107
Certains sujets dissimulent pendant longtemps des idées
délirantes systématisées jusqu’à ce qu’on finisse par aborder
une question qui les amène à dévoiler leurs conceptions
morbides.
L’examen de la mémoire et des connaissances acquises
se fait souvent au moyen de petits problèmes d’arithmé¬
tique et de questions se rattachant à la géographie ou à
l’histoire. Dans le calcul, la table de multiplication servira
comme épreuve de mémoire, tandis que les opérations
comme les soustractions, les divisions, le calcul des
intérêts permettront d’examiner la faculté du jugement.
A côté de cet examen rétrospectif des facultés, il faut
déterminer leur état relatif aux impressions nouvelles et
analyser tout particulièrement la faculté de l 'attention.
Pour l’examen de la volonté, on fait des expériences
de réaction. Le sujet presse un bouton de contact d’une
machine électrique. Aussitôt qu’il entend ou voit le signal
dont l’apparition coïncide avec la fermeture du courant
électrique , la réaction est produite ; le sujet lâche
immédiatement le bouton de contact, et le courant se
rétablit. On note ensuite de combien de degrés les aiguilles
du chronomètre se sont avancées dans le mouvement de
rotation pendant le temps où le courant est resté fermé.
Le chronomètre de Hipp permet de noter ce tetnps de
réaction, à un millième de seconde près ; mais les unités
et les dizaines du résultat sont inexactes, à cause des
erreurs inhérentes au mode d’expérimentation. Dans
l’épreuve de la réaction, dans laquelle le sujet doit faire
un choix entre deux impressions, il appuie sut1 deux
boutons de contact, et, selon que la réactioh suit
l’impression a ou b, il lâche l’un ou l’autre bouton.
Pour se faire une idée des écrits d’un malade, il faut lui
donner à rédiger, chaque fois que cela est possible, l’his¬
toire de sa vie.
Le document ainsi obtenu permet d’apprécier à la fois
l’état mental du sujet et les troubles moteurs dont il peut
être atteint.
L’examen de l’état du malade se complète, pendant toute
la durée de l’affection mentale, par une observation minu¬
tieuse sur la manière d'être du sujet aussi bien pendant le
jour que pendant la nuit, de même que sur les résultats
de diverses interventions thérapeutiques.
Il est particulièrement difficile de faire le diagnostic de
108
DIAGNOSTIC DE LA FOLIE.
la guérison, ou môme seulement de se prononcer sur la
possibilité de laisser sortir le malade de l’asile.
On peut déclarer qu’un malade est complètement guéri
quand non seulement tous les symptômes mentaux et
physiques de son affection psychique ont disparu, mais
quand le malade a acquis, e'n outre, conscience de son état
morbide et quand sa nutrition générale se trouve ramenée
à la normale. Assez souvent il persiste quelques sym¬
ptômes isolés d’ordre psychique ou nerveux, et néanmoins
le malade peut être renvoyé chez lui et reprendre sa place
sociale dans des conditions normales. Ce cas peut se
présenter dansla démence précoce etla paralysie générale ;
il s’agit alors de véritables rémissions. Naturellement, les
malades susceptibles de devenir dangereux ou suspects
de suicide doivent être maintenus à l’asile. Il est utile,
môme après que la sortie définitive a été accordée, de
continuer à surveiller l’ancien malade, en l’engageant soit
à se présenter de temps en temps à l’asile, soit à fournir
régulièrement des renseignements par écrit.
Simulation. — Fréquemment, le clinicien est obligé de
se demander s’il est en présence d’une affection mentale
vraie, ou simulée. Quand un sujet a commis un délit et
paraît être ensuite aliéné, le vulgaire est porté à admettre
qu’il y a simulation. La plupart du temps les simulateurs
font semblant d’être des
imbéciles. Ils ne répon¬
dent à aucune question
ou bien font des ré¬
ponses absurdes. Quel¬
quefois ils simulent l’ex¬
citation maniaque et
jouent la « folie furieuse».
Une observation prolon¬
gée permet générale¬
ment de démasquer de
pareilles tendances. Dans
le cas représenté par la
figure 16, un sujet pré-
Fig. 16.
tendait ne pas sentir des piqûres d’épingles, fait qui, à la
rigueur, pouvait être dû à une analgésie. Mais il affirmait
en même temps ne pas reconnaître, dans une glace qui lui
était présentée, les aiguilles plantées dans la peau de sa
face ; cette affirmation n’était évidemment qu’un mensonge,
DIAGNOSTIC
109
puisque toute sa conduite prouvait qu’il pouvait voir; il
savait notamment lire. Ce qui importe le plus en pareil cas,
c’est d’établir un diagnostic exact, car, quoique certains
symptômes isolés puissent être simulés, il n’est guère pos¬
sible de simuler un syndrome clinique. Avant tout, une
observation de longue durée finit par décourager les simu¬
lateurs qui jouent l’excitation maniaque. Car il n’est aucun
être normal qui puisse pendant plusieurs jours consé¬
cutifs s’agiter sans interruption et résister pendant plusieurs
jours au besoin naturel de dormir. D’autre part, il y a des
simulateurs qui, entendant faire en leur présence des
remarques relatives à leur état, entendant dire, par
exemple, qu’en pareil cas le malade doit présenter des
phénomènes paralytiques ou convulsifs, cherchent
aussitôt à représenter ces mômes symptômes. En réalité,
la simulation est beaucoup plus rare qu’on 11e le croit
généralement.
Ce qui est plus fréquent, c’est la simulation sur une base
morbide par des hystériques, des neurasthéniques, des
débiles intellectuels et des paranoïques. Dans ce cas, il
devient très difficile d’établir avec précision quel sym¬
ptôme est vrai et lequel est simulé. Le malade représenté
sur la figure 16 était un simulateur atteint d’hystérie.
Dissimulation. — Certains malades dissimulent leur état
pathologique; ainsi, des paranoïques peuvent imaginer
un délire systématisé pendant des années sans que
personne dans leur entourage ne s’en aperçoive. Des
malades qui ont des hallucinations dissimulent quelquefois
aussi leurs troubles sensoriels pour ne pas être traités
comme des aliénés.
Dans les asiles, des délirants systématisés, ou même des
maniaques, essaient parfois de dissimuler leur état, afin
d’obtenir leur élargissement. Mais la dissimulation est
particulièrement grave chezles mélancoliques, qui cachent
l’angoisse qui les étreint pour faire croire à leur guérison
et à leur calme, jusqu’au jour où, ayant donné le chànge
à leur entourage rassuré, ils saisissent une occasion pour
se suicider.
La responsabilité du médecin est souvent énorme quand
il est appelé à délivrer un certificat sur l’état mental d’un
sujet. A cet égard sont particulièrement embarrassants
les individus atteints des formes atténuées de diverses
variétés de la folie, et surtout les sujets qui sont sur la
110 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE.
frontière de l’aliénation mentale, comme les hystériques,
les neurasthéniques, les épileptiques, les dipsomanes, les
dégénérés etles nombreux déséquilibrés. Beaucoup d’entre
ces malades ne peuvent nullement être déclarés aliénés
dansle sens clinique de ce terme, et cependant il est impos¬
sible de les considérer comme étant absolument normaux.
[On ne saurait recommander trop de circonspection au
médecin appelé à formuler une conclusion dans un sens
ou dans un autre, surtout quand on lui demande de
rédiger un certificat de maladie ou un certificat de santé.]
VIII. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE
Dans les autopsies d’aliénés, l’attention doit se porter
tout particulièrement sur l’encéphale.
[P our faire utilement l’examen macroscopique et micro¬
scopique de l’encéphale de l’aliéné, il faut être familiarisé
avec les localisations topographiques des lésions céré¬
brales, dont l’exposé se trouve dans tous les traités d’ana¬
tomie normale et pathologique.]
Rappelons que Flechsig, se fondant sur le développe¬
ment chronologique des fibres, d’après sa méthode em¬
bryologique, a. conçu l’hypothèse de « centres d’associa¬
tion » du cerveau humain, hypothèse combattue par
Déjerine, Monakow, Sachs, Siemcrling, Nissl.
Pour procéder à un examen histologique précis, il
importe de faire l’autopsie aussitôt que possible après la
mort. [La loi française n’autorise à faire l’autopsie que
vingt-quatre heures après le décès.]
En pratiquant l’ablation du cerveau, on doit faire atten¬
tion à l’épaississement des parois du crâne, ainsi qu’aux
adhérences de la dure-mère. [Quand on a pu constater que
la dure-mère adhère aux os du crâne, ce qui est normal
chez l’enfant, fréquent chez le vieillard, pathologique
chez l’adulte, on incise la dure-mère circulaireme'nt, au
niveau même du trait de scie; on sectionne en avant les
attaches de la faux du cerveau à l’ethmoïde, et l’on pour¬
suit sans brusquerie l’ablation de la calotte osseuse.
11 faut ensuite noter l’état de la pie-mère : simple con¬
gestion, avec ou sans exsudât séro-fibrineux plus ou moins
abondant, répandu dans les espaces sous-arachnoïdiens ;
épaississement et aspect louche, nacré de la pie-mère
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE. 111
indiquant une leptoméningite inflammatoire chronique,
comme dans l’alcoolisme, par exemple.] Les circonvolu¬
tions peuvent être atrophiées et les sillons qui les séparent
être trop larges.
[Après cet examen de la surface de l’encéphale, il est
nécessaire d’explorer, par des coupes méthodiques, les
parties profondes des centres nerveux.]
La coupe des hémisphères, d’après la méthode de Vir¬
chow, est souvent employée en anatomie normale. Elle
consiste à ouvrir les ventricules latéraux et à diviser
chaque hémisphère par des coupes longitudinales, allant
de la convexité vers la base. Cette méthode n’est pas
très pratique pour l’anatomie pathologique. Pour cette
dernière, on emploie de préférence la méthode française,
qui est infiniment plus commode pour un examen micro¬
scopique ultérieur. [Les coupes de Pilres (de Bordeaux),
qui sont de beaucoup préférables pour l’examen anatomo¬
pathologique, ont pour but principal la localisation topo¬
graphique précise des lésions. Pour les pratiquer, on
commence par séparer les hémisphères par une section
antéro-postérieure franche pratiquée au niveau de la par¬
tie médiane du corps calleux. Ensuite, on détache la pie-
mère de chaque hémisphère. Cette opération délicate étant
faite, on couche chaque hémisphère sur sa face interne
et l’on recherche le sillon de Rolando qui sert de point de
repère pour toutes les coupes. Ces dernières, au nombre
de six, sont régulières, parallèles entre elles et parallèles
au sillon de Rolando ; elles portent les noms suivants :
coupe prèfronlale (à 5 centimètres en avant du sillon de
Rolando); coupe pédiculo-frontale (au niveau des pieds
des circonvolutions frontales) ; coupe frontale (au niveau
de la circonvolution frontale ascendante); coupe pariétale
(au niveau de la circonvolution pariétale ascendante) ;
coupe pédiculo-pariétale (sur le pied des lobules pariétaux) ;
coupe occipitale (à 1 centimètre en avant de la scissure
perpendiculaire interne). Ces diverses coupes permettent
de constater les lésions de la zone motrice corticale, du
corps opto-strié, de la capsule interne, des divers fais¬
ceaux du centre ovale. Bien souvent, pour préciser plus
rigoureusement les limites d’une lésion, on fait des coupes
plus rapprochées qu’on pratique entre les coupes fixes
habituelles ; ce sont ce qu’on a appelé des coupes intermé¬
diaires, qui peuvent être aussi nombreuses que peuvent le
112 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE.
permettre les microtomes actuels. Mais alors on réserve,
les coupes fines pour plüs tard, après macération du cer¬
veau frais et friable dans un des nombreux liquides dur¬
cissants.]
Avant de pratiquer les diverses coupes, il est indispen¬
sable de noter le poids de l’encéphale. Le cerveau normal
pèse en moyenne : chez l’homme 1 360 grammes, chez la
femme 1 230 grammes et chez le nouveau-né 447 grammes-
Notons, à titre exceptionnel, que le cerveau de Gambetta
pesait 1 100 grammes et celui de Tourguenieff 2012 grammes.
[Une altération très fréquente dans la folie, c’est l’atrophie
cérébrale, qui peut porter tantôt sur la masse totale de
l’encéphale, tantôt, exclusivement, sur les circonvolutions
qui présentent un amincissement de la substance grise.
En pareil cas, les connexions de la pie-mère avec la sur¬
face cérébrale sont fortement relâchées, et cette membrane
flotte alors sur le cerveau comme un sac insuffisamment
rempli.]
Pour la conservation des pièces macroscopiques, on
dispose de diverses méthodes.
Une des meilleures consiste à faire une injection, par les
artères basilaires, du liquide de Kaiserling : formol 750 gr. ;
eau distillée 1000 gr. ; azotate de chaux 10 gr. ; acétate de chaux
300 gr. On plonge ensuite le cerveau dans le même liquide.
C’est de cette manière qu’ont été traités les cerveaux repré¬
sentés en couleurs dans ce livre.
Pour l’examen microscopique de l’écorce cérébrale, on
doit employer divers liquides fixateurs, parmi lesquels
la solution de 10 p. 100 de formol peut rendre de très
grands services.
Pour la coloration élective des cellules nerveuses, on se
sert de la méthode de Nissl, qui consiste dans la série de
manipulations suivantes :
1° Durcir la matière cérébrale, aussi fraîche que possible,
dans l’alcool à 96° ; 2° coller sur du liège les fragments qui
ont surnagé dans ce liquide : 3° couper les fragments au
microtome ; 4° colorer les coupes fixes en les plongeant dans
un verre de montre rempli d’une solution du bleu de méthy¬
lène (bleu de méthylène 3sr,7b ; savon de Venise lsr,7b ; eau
distillée 1000 gr.) ; chauffer la solution au-dessus de la flamme
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE. 113
d’une lampe à alcool jusqu’à ce que des vapeurs apparaissent ;
5° plonger ensuite les coupes dans un mélange d’alcool et
d’huile d’aniline (huile d’aniline 10 gr., alcool à 96°, 90 gr.)
jusqu’à ce qu’il ne s’échappe plus des vapeurs colorées ; 6° faire
sécher les coupes sur la lame porte-objet ; éclaircir avec de
l’huile de cajeput; sécher avec du papier mousseline ; 7° arro¬
ser les coupes de benzine et les plonger dans un mélange de
colophane et de benzine ; expulser ensuite les vapeurs de
benzine en les faisant chauffer légèrement au-dessus d’une
flamme d’alcool.
Pour la préparation de la névroglie, on se sert de la
méthode de coloration de Weigert.
La préparation de la névroglie d’après la méthode de
Weigert servait autrefois pour étudier les dégénérescences
des libres nerveuses. Mais cette méthode détruit les cel¬
lules ganglionnaires et donne lieu à des lacunes péri-
celiulaires et périvasculaires. Voici en quoi consiste cette
méthode :
Faire durcir dans le liquide de Muller ou dans du formol
et de l’acide chromique ; transférer dans de l’alcool ; étendre
par couches dans de la celloïdine ; plonger dans une solution
d’acétate de cuivre ; couper sous l’alcool ; colorer avec : hé-
matoxyline 1 gr. ; alcool absolu 10 gr. ; carbonate de lithine
1 gr. ; eau distillée 100 gr. ; laver, puis différencier dans :
borax 20 gr. ; ferrocyanure de potassium 2k1', 50 ; eau distillée
100 gr. Laver, débarrasser de l’eau à l’aide de l’alcool et du
xylol ; étendre dans du baume de Canada. Pour des prépara¬
tions diverses du système nerveux central, cette méthode est
encore tout aussi utile que la modification qui en a été faite
d’après Pal (planche XVIII).
Des méthodes plus délicates de préparation des fibres
nerveuses sont à base d’acide osmique, comme celles de
Exner et de Marchi. Mentionnons aussi la méthode à l’hé-
matoxyline et fer de Heidenhain. Les cellules nerveuses
peuvent encore se colorer électivement par la thionine
et le bleu de toluidine. Autrefois on employait les colo¬
rants à base de carmin ou d’hématoxyline, et aussi la
méthode de Van Gieson (hématoxyline, acide picrique,
fuchsine acide). Les méthodes par imprégnation d’argent,
d’après Golgi, ne sont pas applicables dans les recherches
d’ordre pathologique.
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 8
114 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE.
Planche IV. Fig. i. — Écorce normale de la circonvolution cen¬
trale; préparation colorée au bleu de méthylène par la méthode
de Nissl. (Agrand. 50.)
1» Couche corticale 'superficielle pauvre en cellules; 2° petites
cellules pyramidales ; 3° moyennes et grandes cellules pyramidales ;
4° a) couche granulée, cellules polymorphes; b) couche pauvre
en cellules avec cellules de Beetz ; 5° couche de cellules fusiformes.
Planche IV. Fig. 2. — Cellule normale de Beetz; préparation
colorée au bleu de méthylène d'après la méthode de Nissl.
(Zeiss 1. Obj. à immersion 1/12. Oc. 1. Agrand. 3S0.)
Dans l’écorce cérébrale, tous les élémentssans exception,
ainsi que leurs rapports réciproques, doivent être exami¬
nés d’après les méthodes de coloration les plus appro¬
priées.
On étudiera successivement : 1° les cellules nerveuses ;
2° les fibres nerveuses ; 3° la névroglie ; 4° la substance
fondamentale ; 5° les vaisseaux.
Les cellules nerveuses sont disposées en couches paral¬
lèles à la surface du cerveau.
Meynert a décrit le premier les diverses couches cellu¬
laires, disposées dans l’ordre suivant (Voy. pl. IV, fig. 1) :
1. Couche corticale superficielle pauvre en cellules.
2. Couche des petites cellules pyramidales.
3. Couches des moyennes et grandes cellules pyrami¬
dales.
4. Couche granulée avec des cellules polymorphes.
5. Couche des cellules fusiformes.
Dans les circonvolutions centrales on trouve, en outre,
entre la quatrième et la cinquième couches, une couche
des cellules pyramidales géantes (4, b), dites cellules soli¬
taires ou cellules de Beetz. Au niveau de la fissure calca-
rine et du pôle occipital, on peut distinguer huit couches,
car entre la deuxième et la troisième couches vient s’insé¬
rer une couche de cellules granulées et entre la quatrième
et la cinquième s’intercale encore une couche à grandes
cellules et une couche de cellules granulées.
On trouve de grandes cellules pyramidales au niveau de
la corne d’Ammon. Les cellules nerveuses, munies ordi¬
nairement de prolongements en forme de rayons, sont, à
l’état normal, rangées par groupes. Les cellules pyrami¬
dales sont disposées en colonnes et les corps des cellules
correspondent hux intervalles laissés entre les rayons
Tab. 4.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE. 115
cellulaires. Les prolongements qui partent du sommet
des cellules ont une direction parallèle.
La cellule nerveuse normale (Voy. pl. IV, flg. 1), préparée
d’après la méthode de Nissl, présente un fond bleu pâle
sur lequel se détachent de petites masses d’un bleu
intense appelées encore grains chromalophiles, corpus¬
cules de Nissl, ligroïdes. Le noyau est incolore, tandis
que le nucléole est d’un bleu foncé. Au centre de ce
nucléole, on aperçoit encore parfois un élément trian¬
gulaire, cristalloïde. Sur le noyau, dans la direction du
sommet de la cellule, se trouve une formation colorée,
la calotte du noyau. Les corpuscules de Nissl se con¬
tinuent encore plus loin jusque dans les prolongements
de la cellule, les dendrites ; aux points de bifurcation des
prolongements, on voit souvent une petite masse de sub¬
stance présentant une coloration particulièrement intense.
Le cylindraxe n’est pas visible. A la base du prolonge¬
ment et même quelquefois au point de sa bifurcation, on
voit quelques cellules de névroglie, qu’on appelle les
cellules satellites.
11 n’est pas facile de produire une préparation de cellule
nerveuse tout à fait normale. L’alcoolisme, l’anémie, une
longue agonie déterminent des altérations- dans la struc¬
ture de la cellule, lin outre, par suite du décubitus hori¬
zontal prolongé du corps après la mort, il se produit sou¬
vent, déjà douze heures après, des transformations d’ordre
cadavérique. Aussi, la technique de la fixation des prépa¬
rations et de leur coloration exige-t-elle une grande pré¬
cision. Seuls les tableaux microscopiques d’une espèce
déterminée de cellules, préparées à l’aide d’une méthode
déterminée, peuvent se comparer entre eux et être consi¬
dérés, selon l’expression de Nissl, comme « équivalents ».
Dans les affections mentales, les altérations cellulaires
sont très variables, selon la nature de la cellule et selon
sa localisation cérébrale. Il n’existe pas de lésions cellu¬
laires spécifiques qui puissent être considérées comme
caractéristiques pour telle ou telle psychose.
Nissl cite les altérations cellulaires suivantes comme
étant particulièrement importantes :
1. Altération cellulaire chronique. — La cellule devient plus
petite ; la substance non colorable à l’état normal se colore,
tout en conservant quelques espaces clairs ; le noyau devient
116 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE.
plus petit, s’allonge et prend de la couleur ; le cylindraxe
fait saillie (Voy. pl. XIX, fig. 2).
2. A un degré plus avancé, la sclérose apparaît : toute la cel¬
lule est fortement colorée ; la structure antérieure ne se
reconnaît plus ; le noyau est trouble, ratatiné, anguleux et ne
se détache pas clairement ; les dendrites ont une forme en¬
tortillée. Ces altérations surviennent dans la paralysie géné¬
rale, l’épilepsie (Voy. pl. XIX, fig. 3).
3. Altération cellulaire aigue. — La substance normalement
non colorable se colore; les dendrites sont à peine visibles ;
la cellule est distendue, ainsi que le noyau ; ce dernier reste
incolore et tend à se rapprocher de la paroi de la cellule. La
substance chromatophile devient plus pâle et granuleuse ; le
cylindraxe est très net. En cas de lésions plus graves, on
constate dans le corps des cellules des lacunes ; les dendrites
se désagrègent; la cellule devient pâle (liquéfaction de la
cellule). Ces lésions s’observent dans le typhus, l’urémie, les
brûlures étendues, les délires suraigus.
4. Chromatolyse. — Décoloration et fonte des éléments
chromatophiles ; cette lésion est fréquente.
5. Atrophie des noyaux. — Lésion assez rare. La paroi du
corps cellulaire, très amincie, se déchire ; la substance non co¬
lorable se colore légèrement ; le noyau devient plus petit,
s'allonge et tend à prendre la forme d’un triangle à angles
obtus. La substance chromatophile du corps de la cellule se
transforme en granulations très petites, divisées les unes des
autres par des vides. Les dendrites sont peu visibles. Des
lésions de cet ordre s’observent dans la paralysie générale,
quelquefois aussi dans le delirium tremens (Voy. pl. XIX,
«g- *)• *
6. Altération cellulaire grave par suppression de l’oxy¬
gène (asphyxie) et par l’action d’autres facteurs qui détruisent
ces cellules nerveuses. Le noyau s’atrophie; il s’allonge et
s’arrondit ; sa membrane devient très nette ; le corpuscule du
noyau se rapproche de la périphérie de la cellule, devient
excentrique. Le corps cellulaire se divise en nombreuses gra¬
nulations arrondies.
Sous le nom de mort de la cellule, Nissl désigne la
liquéfaction, la décomposition de ses grains chromato¬
philes, leur résorption, leur destruction par des vacuoles
confluentes, leur absorption par les cellules névrogliques.
Ces dernières pénètrent dans le corps de la cellule ner-
117
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA FOLIE.
veuse et absorbent toute la substance protoplasmique
(Voy. pl. XIX, fig.5 et 6). Pendant longtemps on peut encore
observer les dendrites et les noyaux cellulaires reculés
vers la périphérie de la cellule ; finalement, la cellule dis¬
paraît complètement.
Il faut, en outre, noter la disposition des couches cellu¬
laires, qui, dans maintes psychoses, notamment dans la
paralysie générale, se trouve modifiée. Dans un certain
nombre d’affections mentales, on constate des lacunes à la
place d’une couche cellulaire déterminée.
Les fibres nerveuses sont souvent détruites ; dans la
paralysie générale, notamment, les fibres tangentielles de
la couche superficielle de l’écorce disparaissent, ainsi
qu’un nombre plus ou moins considérable de fibres de
projection.
Les cellules de la névroglie sont déjà à l’état normal
très différentes les unes des autres; sous l’influence de
troubles corticaux quelconques, elles subissent des altéra¬
tions rapides. La cellule névroglique munie de ses pro¬
longements très courts devient beaucoup plus nette; de
plus, le nombre des fibres névrogliques qui partent de cette
cellule augmente considérablement dans certaines affec¬
tions, notamment dans la paralysie générale (Voy. pl. XVI,
fig. 2). Ces filaments névrogliques se retrouvent aussi dans
les couches corticales plus profondes. Les noyaux névro¬
gliques eux-mêmes se multiplient parfois par mitose, plus
souvent par division amitosique. Les noyaux satellites
des cellules nerveuses deviennent plus abondants et font
parfois irruption dans le corps du neurone. Dans les
diverses couches corticales se trouvent quelquefois des
noyaux névrogliques alignés par files. Les lacunes résul¬
tant de la destruction delà cellule nerveuse se remplissent
bientôt d’éléments névrogliques. Déjà à l’état normal, la
couche corticale superficielle contient des cellules névro¬
gliques. Aussi, cette couche se transforme-t-elle, dans la
paralysie générale, en une épaisse calotte de névroglie.
Sous le nom de cellules-araignées, on a désigné (L. Meyer)
des cellules névrogliques munies de prolongements
ressemblant à des pattes d’araignée. On en trouve déjà à
l’état normal, mais elles sont particulièrement nettes dans
la paralysie générale. Préparées par la méthode de
Weigert et celle de Heidenhain, elles se présentent comme
de véritables astrocytes. Les « pattes d’araignée », qui, en
118
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA
s’élargissant, envahissent parfois des parois des vaisseaux,
sont des filaments do la névroglie de WeigertfVoy. pl.XVI,
fîg. 1). Souvent on trouve incrustés dans la névroglie des
corpuscules amylacés (pl. XV, fîg. 1, n° 5).
La substance fondamentale (dite encore le gris cor¬
tical) ne constitue nullement une masse uniforme. Les
recherches de Apathy, de Bethe et d’autres tendent à dé¬
montrer que cette substance forme un réseau extrêmement
fin de filaments. Dans les cylindres d’axe se trouvent des
fibrilles primitives qui pénètrent ensuite dans les cellules
ganglionnaires. Dans les cellules elles-mêmes on peut
reconnaître la présence des fibrilles dans les régions de
ces cellules restées incolores par la méthpde de Nissl et
dans les dendrites qui se détachent de ces cellules. La
cellule nerveuse elle-même est étroitement entourée d'un
feutre fibreux qu’on appelle gaine cellulaire. On n’a encore
aucune notion précise sur les altérations pathologiques de
ces fibrilles primitives. Par la méthode de Nissl, la gaine
péricellulaire devient, comme nous l’avons mentionné,
visible dans l’altération cellulaire décrite plus haut sous
le nom de chromalolyse (Voy. pl. XIX, fig. 4).
Les vaisseaux présentent des altérations très fréquentes.
Dans beaucoup d’affections mentales, leur nombre est
augmenté ; ils présentent de la prolifération vasculaire et .
sont souvent turgescents. On trouve fréquemment un
épaississement des parois vasculaires, des formations
anévrysmatiques, des extravasations sanguines, des hémor¬
ragies miliaires, des endartérites avec rétrécissement et
parfois oblitération complète de la lumière des vaisseaux.
î On observe très souvent des altérations moins grossières
dans les vaisseaux capillaires : dégénérescence graisseuse,
état variqueux, tortuosités tlexueuses, hypertrophie de la
tunique moyenne.]
Dans la paralysie générale, Nissl et Vogt, se fondant sur
trois cents cas, insistent sur l’existence des cellules plasma¬
tiques de Marschalko (Voy. pl. XIX, fig. 1). Ce sont des for¬
mations épithélioïdes de protoplasma friable, granuleux,
munies d’une auréole claire au fond du noyau; formations
qu’on trouve aussi dans d’autres affections somatiques. De
plus, on peut observer des cellules graisseuses de Ehrlich.
Autour des vaisseaux sclérosés sc trouvent souvent de
petits foyers de dégénérescence des cellules nerveuses et
de prolifération de la névroglie.
PRONOSTIC DE LA FOLIE.
119
Jusqu’à présent, on n'a pu obtenir des constatations ana¬
tomo-pathologiques quelque peu précises que dans la para¬
lysie générale, la démence par sénilité et artériosclérose
cérébrale, ainsi que dans l’idiotie. En outre, on commence
à connaître les lésions de l’épilepsie et du delirium tremens-
On ne peut plus admettre aujourd’hui l’existence des
psychoses fonctionnelles, c’est-à-dire désaffections mentales
sans lésions anatomiques correspondantes; il faut ajouter,
d’ailleurs, qu’il n’est pas encore possible, à l’heure actuelle,
d’expliquer anatomiquement les faits observés dans ces
psychoses dites fonctionnelles , comme, par exemple, dans
la mélancolie.
A côté de cette anatomie pathologique des circonvolu¬
tions cérébrales, il y a à considérer aussi de nombreuses
altérations des régions profondes du cerveau, notamment
dans la paralysie générale, la démence sénile, l’idiotie, les
lésions cérébrales localisées, telles que les tumeurs, les
plaques de sclérose.
Naturellement, à propos de la paralysie générale, on
trouvera la description des lésions médullaires concomi¬
tantes, de même que les altérations des nerfs périphériques
se trouveront indiquées dans le chapitre relatif à la
psychose polynévritique.
L’examen nécroscopique des autres organes se fait
comme pour n’importe quelle autre affection. Néanmoins,
les lésions vasculaires méritent, dansles autopsies d’aliénés,
une attention toute particulière.
[Les affections mentales tendent de plus en plus à sortir
du domaine de la psychologie vague et stérile, pour ren¬
trer, sous les auspices de la pathologie générale, dans le
groupe des syndromes organiques des centres nerveux.
Certes, il est encore impossible, à l’heure actuelle, de
donner la preuve complète de cette manière somatique
d’envisager la folie. Mais l’avenir de la pathologie mentale
est là, et c’est en travaillant dans ce sens qu’on trouvera
la solution de la plupart des problèmes théoriques et pra¬
tiques que soulève à notre époque la psychiatrie.]
IX. — PRONOSTIC DE LA FOLIE
Dès que nous sommes en présence des formes cliniques
bien établies, nous pouvons, en tenant compte de l’iudivi-
120 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
dualité du malade, tirer du diagnostic un pronostic. Dans
les descriptions ultérieures, les diverses affections men¬
tales sont, selon la division de Kraepelin, groupées d’après
leur pronostic : la paralysie générale avec son pronostic
absolument fatal ; la folie intermittente avec la guérison
de l’accès, laissant derrière elle une disposition à de nou¬
veaux accès; les diverses formes de la démence précoce
déterminant généralement une déchéance intellectuelle,
sans que pour cela la vie soit menacée.
Il existe un pronostic plus difficile à faire : c'est celui du
moment plus ou moins rapproché de la guérison de l’accès
et aussi du moment du retour du nouvel accès.
De même, il est fort difficile de faire le pronostic du
degré de déchéance intellectuelle que pourra entraîner la
démence précoce. Quoi qu’il en soit, ces divers pronostics
seront examinés dans les chapitres correspondants aux
affections auxquelles ils se rattachent.
Le pronostic se trouve aggravé par un état général
faible, ainsi que par une application trop tardive d’un
traitement approprié. En outre, les chances de guérison
diminuent en raison de la durée prolongée de la maladie.
D’une façon générale, les cas qui débutent d’une façon
brusque ont un pronostic plus favorable que ceux dont le
début est insidieux et lent. [Béhicr a trouvé que, sur
17000 aliénés, 12 p. 100 mouraient dans le premier mois,
7 p. 100 dans le second mois, 6 p. 100 dans le troisième
mois et 46,5 p. 100 dans la première année.] Certains
déments juvéniles, des crétins, des imbéciles, des intermit¬
tents ont vécu jusqu’à plus de quatre-vingts ans. Parmi les
malades renvoyés comme guéris, un quart au moins
retourne à l’asile.
En somme, les diverses formes de la folie comptent
parmi les affections les plus graves et les plus longues.
X. — PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE
L’étiologie, qui est la base de toute prophylaxie scienti¬
fiquement établie, enseigne que le facteur le plus impor¬
tant des affections mentales est représenté par l’hérédité
pathologique. Il semble donc que le moyen le plus radical
contre la folie consisterait à empêcher les individus
mentalement anormaux ou atteints d’une maladie grave
* PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE. 121
quelconque de « multiplier ». Mais il faut ajouter immé¬
diatement que cette solution est extraordinairement diffi¬
cile à réaliser en pratique. 11 n’y a môme pas lieu de
discuter la proposition tout à fait extravagante tendant
à la castration de ces sujets tarés.
D’autre part, une loi interdisant le mariage aux aliénés
est encore loin de pouvoir se réaliser. 11 est intéressant
de mentionner à cet égard un projet de loi présenté à
Minnesota, le 23 mars 1901, exigeant des candidats au
mariage un certificat de santé, et rendant le mariage
avec un sujet aliéné, épileptique ou imbécile passible
d’une forte amende pouvant atteindre 1 000 dollars et d’un
emprisonnement de un à cinq ans. Actuellement, le seul
progrès possible à réaliser serait d’éclairer le peuple sur le
danger des unions contractées entre parents, et du mariage
avec un sujet mentalement anormal, atteint d’une maladie
grave quelconque, ou alcoolique. [Calmeil fait justement
remarquer, à propos du mariage des descendants d’alié¬
nés, que ce que nos lois actuelles sont encore impuis¬
santes à réaliser, les médecins pourront parfois l’obtenir,
lorsque les familles auront l’heureuse inspiration de re¬
courir à leurs conseils. Quant au mariage des aliénés
guéris, Morel était d'avis de ne pas le leur interdire, à
deux conditions toutefois : 1° que l’accès d’aliénation
fût isolé et déjà lointain, et 2° qu’il n’eût pas de folie dans
l’ascendance. Paul Garnier estime aussi que si la folie a
été un accident passager, dû à une cause connue et désor¬
mais évitable, le mariage peut être permis.]
L’hygiène de la conception et de la grossesse joue un
rôle important dans cette prophylaxie. Avant tout, il faut
signaler que des excès alcooliques d’un des parents (du
père ou de la mère) sont nuisibles. Il va sans dire qu’il est
aussi nécessaire de se mettre en garde contre la syphilis
et la tuberculose.
Les femmes qui ont déjà mis au monde des enfants
frappés d’idiotie ou qui ont perdu des enfants ayant suc¬
combé à des affections cérébrales ou à des convulsions
doivent prendre des précautions particulièrement grandes
pendant leur grossesse. Berckhan recommande en pareil
cas, outre un régime alimentaire fortifiant, mais non
excitant, de prendre alternativement, pendant la durée de
la grossesse : une première semaine, une pincée de carbo¬
nate ou de citrate de 1er, et la semaine suivante, une
122 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DK LA FOLIE,
cuillerée à café d’eau de chaux. De plus, il conseille : le
repos après les repas, deux promenades chaque jour, et,
enfin, en ce qui concerne l’hygiène génitale, de rares
rapports sexuels au commencement de la grossesse et,
dans les derniers mois, suppression complète de ces rap¬
ports.
Au moment de l’accouchement, il faut manier le crâne
de l’enfant avec tous les ménagements possibles.
Quand les mères sont psychopathiques, il est préférable
de faire allaiter l’enfant par une nourrice.
L’éclampsie infantile réclame de grandes précautions
pour l’avenir intellectuel de l’enfant. Fürstner recom¬
mande, en ce cas, l’usage précoce et prolongé des bro-
L’enfant dont l’hérédité est menaçante doit éviter avec
le plus grand soin tout ce qui est nuisible : l’usage de
l’alcool et d’autres excitants, les distractions bruyantes,
les jeux violents, les bals, les théâtres, les grands voyages.
Il faut l’habituer de bonne heure à des exercices pro¬
pres à le rendre plus résistant. Son éducation doit être
laite d’une façon particulièrement régulière et patiente,
avec la conscience du but qu’on se propose ; elle sera dé¬
pourvue de bienveillance exagérée comme de sévérité .
sans affection. D’ailleurs, chaque cas a besoin d’être
individualisé : les enfants très éveillés doivent être tenus
à l’écart de jeux excitants et de lectures énervantes ; chez
les enfants timides, on doit, au contraire, réveiller le
sentiment de leur propre valeur et la confiance en eux-
mêmes par des conseils amicaux, des éloges, des encou¬
ragements, et aussi par des exercices physiques, tels que
la natation, la gymnastique. Les exercices physiques doi¬
vent être cultivés de bonne heure, mais sans en faire une
occupation exclusive, un sport qui surexcite l’ambition. Il
faut être prudent dans le choix des camarades de jeux
que fait l’enfant. S’il existe des conditions héréditaires
fâcheuses, si, par exemple, la mère est atteinte d’hystérie
grave, il est préférable, dans l’intérêt de l’enfant, de con¬
fier ce dernier aux soins d’une famille étrangère bien
choisie. Les enfants de santé délicate ne doivent pas être
envoyés à l’école avant l’âge de sept ans.
Le surmenage scolaire est nuisible surtout pour les en¬
fants déjà anormaux. Il faut avouer qu’on en a souvent
exagéré l’influence et que bien des plaintes proviennent
PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE. 123
de familles où l’éducation des enfants pèche par un dé¬
faut en sens contraire. Néanmoins, il est vrai qu’on im¬
pose aux enfants une immobilité trop prolongée sur les
bancs; une assimilation trop copieuse pour eux de ma¬
tières d’études nouvelles ; des efforts exclusifs de la mé¬
moire souvent trop grands. D’autre part, le repos leur
est mesuré avec trop de parcimonie. Il est parfaitement
prouvé que beaucoup d’enfants retournent à l’école sans
être complètement reposés du travail de la veille. Il est
à noter principalement que les études de l’après-midi ne
valent souvent rien, parce que l’épuisement résultant du
travail de la matinée n’est pas réparé.
Les éducateurs doivent se préoccuper de bonne heure
de la vie sexuelle des enfants. L’onanisme se manifeste
souvent déjà dès la troisième année de la vie, provoqué
parfois par des excitations extérieures, telles que vers
intestinaux, phimosis, prurit. A l’époque de la puberté, il
est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit ordinaire¬
ment, dans la proportion de 80 p. 100 ; il se pratique sou¬
vent d’une manière très intense, plusieurs fois par jour.
L’onanisme psychique est, lui aussi, tout aussi répandu,
sous l'influence d’idées érotiques. L’éducation doit lutter
contre cet état de choses, en empêchant les enfants de
rester souvent seuls et surtout en ne les laissant pas long¬
temps éveillés au lit le matin. Il faut soigneusement écar¬
ter toutes les occasions d’excitation sexuelle, par exemple
la vue de ballets ou d’images pornographiques. On doit
également veiller à ce que le régime alimentaire ne soit
pas excitant, et défendre l’usage de l’alcool, de viandes
en trop grande abondance. Il est utile de procurer une
fatigue physique normale^ par des bains, des promenades
à pied, des exercices d.e gymnastique. Une mission obli¬
gatoire incombe ensuite à l’éducateur : c’est d’éclairer
l’adolescent au moment opportun, et d’une manière con¬
venable, sur les questions d’ordre sexuel. L’onanisme ne
provoque pas directement une affection mentale ou ner¬
veuse, mais il constitué un facteur avant-coureur qui
prépare à des états neurasthéniques.
Les sujets prédisposés aux accidents psychiques doi¬
vent choisir une profession qui, à côté d’une activité
intellectuelle modérée, nécessite avant tout un certain
exercice physique ; il leur faut une profession calme, qui
n’engage pas trop leur responsabilité. L’agronomie, le
124 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
jardinage, le commerce au détail, voilà les occupations
qui doivent surtout leur être recommahdées. Il faut, au
contraire, leur déconseiller les carrières de médecin, de
militaire, de boursier, de voyageur de commerce, de mar¬
chand de vin.
A la plupart des prédisposés à la folie, il n’y a pas lieu
de conseiller le mariage.
Cependant, le mariage d'un prédisposé avec une per¬
sonne absolument normale, et cela dans les conditions
favorables au point de vue de la fortune, est parfois pré¬
férable à l’existence souvent irrégulière du célibataire.
Les sujets ayant subi déjà une fois un accès de folie ne
doivent, en aucun cas, se marier.
La prophylaxie spéciale doit avoir pour objectif prin¬
cipal V alcoolisme, qui remplit, à lui seul, presque la
moitié de tous les asiles d’aliénés de grandes villes
(Voy. chap. xxvii) ; en second lieu, il faut lutter contre
la syphilis. A cet égard, le contrôle des filles publiques
pourrait être rendu encore plus sévère qu’il ne l’est ac¬
tuellement, contrôle qui est surtout facile à faire dans les
maisons affectées à la prostitution. Dans le même ordre
d’idées, tout médecin doit déconseiller le mariage aux
sujets contaminés par la syphilis, au moins pendant un
nombre d’années déterminé, en rapport avec la date de
l’infection. Il est vrai que Le secret professionnel s’oppose
à la réalisation d’une pareille mesure, malgré son carac¬
tère absolument urgent. Il faudrait, en outre, éclairer
soigneusement la jeunesse sur les dangers des rapports
sexuels imprudents.
Traitement à l’asile.
Le moyen le plus important de traitement et de guéri¬
son des aliénés est l’asile. Toutes les autres maladies peu¬
vent être traitées à domicile, excepté, cependant, les ma¬
ladies nécessitant des opérations chirurgicales, dans
lesquelles, à cause des dangers de septicémie, l’organisa¬
tion hospitalière est naturellement préférable, et aussi les
maladies infectieuses graves, comme le choléra, la peste,
la variole, où l’isolement, permettant de prévenir^ une
épidémie, est même prescrit administrativement. Quant
aux aliénés, il faut reconnaître que la plupart d’entre eux
sont exposés, en dehors de l’asile, aux plus grands dan-
TRAITEMENT A L
125
gers. Les cas où l’asile ne procurerait pas de grands
avantages sont en général rares.
Le traitement à l’asile s’impose donc dans presque
toutes les psychoses.
C’est On fait démontré que beaucoup d’aliénés sont
traités en dehors de l’asile, et je ne parle pas des aliénés
guéris, sortis avec un affaiblissement plus ou moins con¬
sidérable de leurs facultés intellectuelles, mais de ces
nombreux malades dont l’affection est au début, et à
l’évidence de laquelle la famille ne peut pas encore se
rendre. Cette attitude réfractaire du public à l’égard de
l’asile est fort préjudiciable au malade ; elle tient en grande
partie aux causes suivantes :
1° Aux préjugés qu’on retrouve encore môme chez les
gens cultivés, d’après lesquels l’aliéné, à cause de son
affection mentale, est un individu taré;
2° A la crainte d’une séquestration arbitraire.
Mais il semble démontré aujourd’hui qu’il ne s’est pas
produit un seul cas où un homme intellectuellement nor¬
mal ait été retenu dans un asile d’aliénés. Il y a des garan¬
ties légales pour qu’un malade soit admis à l’asile ; la
plupart du temps, il faut : une demande de la famille,
deux certificats médicaux, dont un du médecin de l’asile,
et enfin le consentement de l’administration.
Il faut cependant reconnaître que, par suite d’une erreur
des médecins, un homme normal puisse être parfois
considéré comme aliéné. Pourtant, Kraepelin, entre autres,
constate que, dans l’espace de vingt-deux ans, un cas pareil
ne s’est produit, à sa connaissance, que deux fois.
Certains juristes réclament une complication plus grande
de cette procédure d’admission; ils voudraient en faire
un véritable procès, avec le droit d’y mêler des gens qui
n’entendent pas grand’chose au point de vue de la patho¬
logie mentale. 11 faut cependant ne pas oublier ce fait
d’importance primordiale que plus l’admission subit de
lenteurs et de complications, plus le malade risque l’incu¬
rabilité. D’après une de nos statistiques, voici dans quelle
proportion les malades admis à l’asile semblent sortir
guéris :
126 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE
Guérison
Admis au cours du premier mois de l'affection mentale.. 41,4
— des deuxième et troisième mois . 32,9
— du quatrième au sixième mois . 15,3
— du deuxième semestre . *. . . 5,5
— de la deuxième année . 2,9
Après la deuxième année . 2,2
Dans l’intérêt des malades, il serait donc pratique de
simplifier les formalités, en considérant, par exemple,
comme document fondamental, à côté de la demande de la
famille, le certificat du médecin de l’asile, dont l’opinion
fait autorité. La garantie contre une séquestratioli arbi¬
traire s’obtiendra par une surveillance aussi minutieuse
que possible des asiles, mais surtout des maisons de santé
privées, et cela par des inspecteurs spéciaux, d’une com¬
pétence et d’une indépendance absolues. De même, on ren¬
dra plus difficile le maintien du sujet dans l’établissement
en facilitant ses relations avec la famille, soit par corres¬
pondance, soit par des visites.
3° L’attitude d’opposition aux asiles est encore motivée
par ce fait que la famille du malade méconnaît l’existence
de son affection mentale. Elle se laisse toucher par les
arguments du malade, qui se révolte contre l’asile et qui
n’admet pas qu’on puisse douter un instant de l’intégrité
de son intelligence. Une femme habituellement très douce
peut, sous l’influence du trouble psychique, devenir dan¬
gereuse pour tous et commettre un meurtre. Un sujet for¬
tement mélancolique peut feindre une disposition d’humour
gaie, jusqu’à ce qu’il trouve une occasion de se suicider.
4° Enfin, le grand public a des idées fausses, défavo¬
rables, sur les maisons de santé et sur leur organisation.
Toutes ces erreurs sont nuisibles au malade et doivent
être toujours combattues par les médecins ordinaires, les
spécialistes et les autorités administratives.
Indications pour l’internement à l’asile d’aliénés.
1° h' internement est formellement indiqué quand le
malade constitue un danger pour l'entourage. Le nombre
de cas dans lesquels un aliéné blesse ou tue est toujours
très grand; ne sont pas rares non plus les aliénés incen¬
diaires. Souvent, au début de l’affection mentale, les
INDICATIONS POUR L’iNTERNEMENT A L’ASILE. 127
malades se livrent à des outrages, à des calomnies, à des
attentats à la pudeur.
Parmi les délits prévus par le Code pénal, c’est à peine
s’il en existe un qu’un aliéné n’ait pas commis. Le médecin
ne doit pas attendre que l’acte criminel ou délictueux soit
un « fait accompli »; il doit prévoir le péril et agir en
conséquence.
Sont dangereux pour la tranquillité publique tous les
aliénés atteints de troubles hallucinatoires, d’états émotifs
avec inquiétude, d’épilepsie avec troubles mentaux, d’ex¬
citation maniaque, d’idées de persécution, d’idées de
jalousie, de mélancolie, de paralysie générale au début.
2° Les tendances au suicide constituent aussi une impor¬
tante indication pour provoquer le placement du malade
dans un asile. En effet, ces tendances ne peuvent être com¬
battues dans la famille; même un garde-malade engagé
exprès pour surveiller l’aliéné ne suffit pas. Beaucoup de
malades dissimulent leur tristesse morbide. On cite l’his¬
toire d’une mélancolique qui chantait toutesor te d’airs
pour endormir la prudence de sa famille, et qui, après y
avoir réussi, se suicida. Souvent l’aliéné se sert dans ce but
des moyens les moins apparents, comme le montre, par
exemple, la figure 17, eteela avec un raffinement parfois inouï
de cruauté envers soi-même (Voy. fig. 20 à 36[hors texte] :
128 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
armes, instruments de suicide et d’évasion fabriqués secrè¬
tement, à l’asile, par des aliénés). Tous les mélancoliques
sont suspects au point de vue des idées de suicide ; la stupeur
mélancolique est même souvent particulièrement dange¬
reuse à cet égard. Des malades atteints d’excitation ma¬
niaque peuvent aussi attenter à leur vie, sous l’influence
d'une brusque transformation de leur humeur gaie en
dépression. Tout aliéné ayant des idées de suicide consti¬
tue un danger, poim son entourage, puisque, pour se
détruire lui-même, il peut,, soit mettre le feu à la maison,
soit égorger ses enfants avec lui.
3° L’internement est également indiqué pour les aliénés
qui ont des tendances à Vautomulilation. 11 ne s’agit pas
ici des malades qui veulent se suicider, mais qui cherchent
à se châtier eux-mêmes en se frappant, à dessein, la tête
contre le mur, en se blessant avec des morceaux de verre,
en s’arrachant les pansements de- leurs blessures. On voit
aussi de nombreux malades qui, n’étant pas encore mis
dans l’impossibilité de se livrer â leurs occupations pro¬
fessionnelles, se nuisent à eux-mêmes par des achats ou
des ventes absurdes, par des spéculations insensées, au
point de causer des faillites, ou d’entraîner avec eux toute
leur famille dans la ruine.
4° Le refus de nourriture nécessite souvent aussi le pla¬
cement à l’asile. Une alimentation artificielle n’est prati¬
quement réalisable avec toutes les précautions voulues que
lorsqu’elle est faite par le médecin assisté d’un nombreux
personnel dressé à cet effet ; c’est donc une opération impos¬
sible à faire dans la famille, où l’on ne saurait faire venir
trois fois par jour le médecin avec quatre, cinq ou six aides.
Pour toute psychose curable, l’asile semble préférable,
surtout si l’on se reporte aux données de la statistique qui
tend â: prouver que les soins donnés à domicile ne font
qu’aggraver le pronostic. L’asile est indiqué encore, même
pour les affections mentales incurables, comme l’idiotie,
l'imbécillité etla démence précoce, parce que c’est à l’asile
seulement qu’il est possible d’organiser, pour les victimes
de ces troubles mentaux, un enseignement et une éducation
appropriés. L’asile est également utile dans la plupart des
cas arrivés à la période chronique, pendant laquelle le
malade se trouve de temps en temps excité ou incapable de
travailler, tout en ayant besoin de soins; ou bien pendant
laquelle le malade ne peut trouver chez lui une occupation
Wkygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie, p. 128.
Fig. 18. — Salle des malades traités par l’alitement.
Fig. 19. — Cabanon, encore quelquefois employé, avec barreaux en fer
et fauteuil auquel on attachait les malades.
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS. 129
appropriée à ses besoins. Son utilité est encore évidente
chez les malades devenus impotents, surtout chez ceux
d'entre eux qui sont atteints d’escarres, pour le traite¬
ment desquelles on est mieux outillé à l’asile.
Enfin, l’internement est indiqué dans le traitement des
morphinistes, dont la surveillance est plus sûre et plus
facile dans un asile fermé.
On ne peut renoncer à l’internement que dans peu de
cas : les formes très paisibles de paranoïa, certaines va¬
riétés d’idiotie, de démence ou de la paralysie générale,
quelques psychoses dégénératives, accompagnées d’obses¬
sions ou d’impulsions non dangereuses. La plupart des
délires fébriles et infectieux peuvent être traités dans un
hôpital général. L’internement à l’asile est contre-indiqué
chez quelques paranoïques, atteints soit du délire processif,
soit de mégalomanie : les malades de cet ordre, laissés
libres, construisent tranquillement leur système délirant,
tandis que, placés à l’asile; ils s'agitent- et se surexcitent
très facilement. On peut aussi renoncer à l’internement
chez quelques malades atteints d’idées obsédantes inof¬
fensives et chez certains hystériques.
[Établissements français pour les aliénés.
En France, ces établissements sont de quatre ordres :
1° Les asiles publics départementaux ;
2° Les quartiers d'hospice;
3° Les asiles privés faisant fonctions d’asiles publics ;
4° Les maisons de santé particulières. — Destinées aux
aliénés ayant de la fortune, elles sont la propriété de par¬
ticuliers, le plus souvent de médecins.
Maison nationale de Charenton ; à Saint-Maurice, [Seine).
— La Maison nationale de Charenton, dont la création
remonte à 1645, est un pensionnat; les aliénés des deux
sexes y sont reçus comme boursiers. Le placement est
volontaire ou d’office, comme dans tous les établissements
d’aliénés.
Asile-Prison de Gaillon [Eure). — C’est un établissement
tout à fait spécial annexé à la Maison centrale de Gaillom
On y place les détenus des maisons centrales (c’est-à-dire
les individus condamnés à plus d’un an et un jour de
prison) qui deviennent aliénés. Les détenus des autres
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 9
1 30 ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS.
jprisons, c’est-à-dire condamnés à moins d’un an et un
our, quand ils deviennent aliénés, ne sont pas envoyés à
Gaillon, mais dans un asile ordinaire.
Colonies familiales de Dun-sur-Auron (Cher) el d'Ainay-
le-Château (Allier). — Le département de la Seine a créé,
à Dun-sur-Auron, une colonie familiale pour les déments
et aliénés chroniques calmes. Cinq cents femmes environ
et quelques hommes sont placés chez les habitants. Il y a
à Dun une infirmerie centrale pour les maladies intercur¬
rentes. Quand l’état mental des colons s’aggrave et rend
impossible leur séjour chez l’habitant, on les dirige sur
l’asile le plus voisin, celui de Beauregard, à Bourges.
En 1900, une nouvelle colonie familiale a été fondée à
Ainay-le-Château (Allier), non loin de Dun. Cette colonie est
-destinée aux hommes, Dun restant consacré aux femmes.
1° Asiles publics départementaux (54).
Noms Noms des établissements
des départements. et localités où ils sont situés.
Aisne . Prémontré .
( Sainte-Catherine, près Moulins.
Allier . < Colonie familiale d’Ainay-le-
( Château (1) .
Ariège . . . Saint-Lizier . .
Aveyron . Rodez .
Bouches-dn-Rhéne ... g Saint-Pierre, à Marseille .
Charente . Breuty-la-Couronne, près An-
goulême .
Charente-Inférieure. . . Lafond, près La Rochelle .
( Beauregard (Bourges) .
Cher . j Colonie familiale de Dun-sur-
( Auron (2) .
Côte-d’Or . Dijon .
Eure . Navarre, près Évreux .
Eure-et-Loir. . . Bonneval .
Finistère. .. . . . Saint-Athanase, près Quimper.
Hte-Garonne . . Braqueville, près Toulouse. . . .
Gers . Auch . .
H.
475
336
227
240
522
439
335
214
231
322
522
211
620
447
236
580
345
235
239
679
325
273
221
266
338
584
351
459
269
(1) et (2) Ces colonies familiales dépendent administrativement et
médicalement du service des aliénés du département de la Seine.
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS.
des départements.
Gironde .
Ille-et-Vilaine .
Loir-et-Cher . .
Maine-et-Loire.
Marne .
Haute-Marne . .
Mayenne .
Uenrlhe-el-Hoselle . . .
Morbihan .
Nièvre .
Nord . . ; .
Oise .
Orne .
Pas-de-Calais. .
Pyrénées (Basses-) . . .
Rhône .
Sarthe .
Savoie .
Seine-lnférienre .
Somme .
Var .
Vaucluse .
Vendée .
Vienne( Haute-)
Noms des établissements
et localités où ils sont situés.
Bordeaux .
Cadillac .
Saint-Méen, près Rennes .
Saint-Robert, près Grenoble . . .
Saint-Ylie, près Dôle .
Blois .
Saint- Alban .
Sainte-Gemmes, près Angers! .
Châlons . .
Saint-Dizier .
La Roche-Gandon .
Maréville, près Nancy .
Pains (Bar-le-Duc) .
Lesvellec-près-Vannes .
La Charité . .
; Armentières .
Bailleul .
Clermont .
Alençon .
Saint- Venant .
Saint-Luc, Pau .
Bron, près Lyon .
Le Mans .
Bassens . . .
' Sainte-Anne (Paris) .
Ville-Evrard, à Neuilly-s. -Marne
I (S.-et-O.).... .
Vaucluse, à Épinay-sur-Orge
I (S.-et-O.) .
Villejuif . .
y Maison- Blanche . .
' Quatre-Mares (Sotteville-lès-
j Rouen) .
. St-Yon (Sotteville-lès-Rouen) . .
Dury-les-Amiens . .
Pierrefeu .
Montdevergues, près Avignon. .
La Roche-sur-Yon .
Naugeat, Limoges .
Auxerre .
H.
S 44
443
46S
453
201
190
489
226
360
1288
369
714
307
396
567
714
643
622
806
276
797
334
518
322
131
489
540
408
277
285
577
345
397
327
414
430
1315
758
257
'885
367
960
451
300
519
663
459
773
800
1218
354
723
230
516
318
132 ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS.
î° Quartiers d’hospice (15).
des départements.
Cantal .
Côtes-du-Nord.
Deux-Sèvres. . .
Doubs .
Finistère .
Hérault .
Indre-et-Loire.
Loire-lnlérieure .
Lot-et-Garonne
Tarn— et-Garo n ne ....
Vienne .
Vosges .
Noms des établissements
et localités- où ils sont situés.
Aurillac .
Saint-Brieuc .
Niort .
Besançon . . . .
Morlaix .
Montpellier .
Tours. . .
Nantes .
Orléans . . .
Agen .
j Paris, Salpêtrière .
j Bicêtre. .
Montauban .
Poitiers .
Épinal, Quartier d’observation .
H. F.
142 111
» 370
364 379
» 423
363 . 306
232 352
287 389
245 318
138 154
» 718
1001 «
134 272
41 120
3° Asil es privés faisant fonctions d’asile publics (14).
A!ri ( Sainte-Madeleine, à Bourg . » »
I Saint-Georges, près Bourg .... » »
Alpes-Maritimes . Saint-Pons-Nice . » >>
Ardèche . Privas . » »
Aude . Limoux . » »
Calvados...... Bon-Sauveur, à Caen . » »
Corrèze . La Cellette . >> - ' » .
Côtes-du-Nord, j féfrd "
( Lebon, près Oman . » »
Haute-Loire ... Le Puy . » »
Lot . Leyme . » »
( Pont-l’Abbé-Picauville . » »
Manche . < Pontorson . 193 166
( Saint-Lô . » »
Nord . . Lommelet, près Lille . » >>
Puy-de-Dôme.. Clermont-Ferrand . . . » »
Bhône . Saint-Jean-de-Dieu (Lyon) . » »
Tarn . Albi . » »
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS. 133
4° Maisons de santé particulières.
Maisons pour les aliénés.
f Sainte-Marthe, à Marseille.
Bouches-du-Rhône . ) Saint-Paul, à Saint-Rémy, près Marseille.
( Le Canet, à Marseille.
Haute-Garonne. . . . Maison Censier, à Toulouse.
Gironde . Le Castel d’Andorte, au Bouscat.
Hérault . Maison Rech, à Pont-Saint-Côme, ban¬
lieue de Montpellier.
Jura . Les Capucins, à Dôle.
Loire-Inférieure. . . Maison Francheteau, à Nantes.
Lot . Maison de santé de Leyme.
Meurthe-et-Moselle. j
r Maison Champ vert, à Lyon, chemin des
i Grandes-Terres, 35.
Rhône < Saint-Joseph, à Vaugneray, près Lyon.
J Maison de Saint-Jean-de-Dieu, à Lyon,
I route de Vienne, 206.
V Maison du Verbe-Incarné, à Villeurbanne.
r Maison de Picpus, Paris, rue de Picpus, 10
(Dr Pottier).
Maison du Dr Goujon, Paris, rue de Pic-
e de Cha-
Maison du Dr Motet, Pari
ronne, 161.
Maison Meuriot, à Passy, rue Berton, 17.
(Maison du DrTarrius,à Épinay-sur-Seine.
Maison Saint-James, à Neuilly-sur-Seine.
Château de Suresnes, à Suresnes (Dr Re-
vertegat).
Maison Esquirol, à Ivry (Dr Moreau, de
Tours).
Maison du Dr Marfaing, à Saint-Mandé.
Maison du Château de Fontenay-s. -Bois.
Villa Penthièvre, à Sceaux (D1' Reddon).
Maison Falret, à Vanves.
Vosges . Pensionnat de Mattaincourt, près Mire-
court.
134 ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS.
Maisons pour les maladies nerveuses (1) et la morphinomanie.
Établissement d’hydrothérapie et d’électrothérapie, 6, boule¬
vard du Château, à Neuilly (Seine).
Établissement hydrothérapiqued’Auteuil, 12, rue Boileau, Paris.
Institut d’hydrothérapie des Champs-Élysées, Paris, 15, rue
Chateaubriand.
Sanatorium de Boulogne-sur-Seine, route de Versailles, 145.
Villa Montsouris, Paris, rue de la Glacière, 130.
Maisons pour les enfants anormaux.
Institut médico-pédagogique, à Vitry (Seine), rue St-Aubin, 22.
Institution des enfants arriérés, à Eaubonne (S.-et-O.).
HOSPICE DE LA SALPÊTRIÈRE,
47, boulevard de l’Hôpital.
Un édit royal du 27 avril 1656 portait établissement de
l’Hôpital général pour le renfermement des pauvres mendiants
de la ville et des faubourgs de Paris. Des lettres patentes
faisaient don au nouvel établissement des bâtiments du Petit
Arsenal, autrement dit la Salpêtrière, déjà affectés depuis le
lor juillet 1653 à cette destination. Dès son origine, la Salpê¬
trière fut spécialement destinée au renfermement des femmes
pauvres.
Les lettres patentes du 23 juillet 1780 ayant interdit l’ad¬
mission à l’Hôtel-Dieu des malades de l’Hôpital général, on
construisit les Infirmeries de la Salpêtrière. Lorsque fut dressé
le plan de constructions nouvelles, on édifia seulement la
façade septentrionale, qui prit le nom de bâtiment Mazarin, et
la façade méridionale, qui s’appela longtemps le bâtiment Sainte-
Claire et porte aujourd’hui le nom de Montyon. Un des pavillons
du bâtiment Mazarin reçut le nom de pavillon Bellièvre, en
mémoire delà coopération de ce magistrat à l’Hôpital général.
L’église rappelle par sa forme les anciennes basiliques et se
compose de quatre nefs rayonnant autour d’un dôme central ;
à sa droite se trouve le bâtiment Mazarin ; à sa gauche, le
bâtiment Lassay.
(1) Les maisons de santé Falret, Moreau (de Tours), Pottier,
Reddon, Revertégat et Tarrius sont mixtes, c’est-à-dire possèdent,
en dehors des quartiers d’aliénés, un ou plusieurs pavillons indé¬
pendants où peuvent être placés des ihalades non aliénés (sans
certificat).
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS. 135’
L’hospice de la Salpêtrière contient 3812 lits réglementaires
se répartissant entre les malades, les vieillards et infirmes,
les enfants et les aliénées.
Les salles d’administrées, de malades et d’aliénées sont :
réparties entre six chefs de service : cinq médecins et un '
chirurgien. Un des services de médecine est un service de :
clinique des maladies nerveuses. A la clinique est annexé un '
service d’électrothérapie , ouvert à la fois aux malades internes
et externes.
Sur cinq services de médecine, trois sont exclusivement
réservés au traitement des aliénées. Le médecin adjoint est
attaché à ces trois services.
HOSPICE DE BICÊTRE,
Au Kremlin-Bicêtre (Seine).
Le quartier d’hospice contient 1 803 vieillards ou infirmes
indigents et le quartier d’asile contient 657 aliénés adultes et
459 enfants arriérés.
Cinq médecins sont affectés au traitement des aliénés.
ASILE CLINIQUE
Rue Cabanis, 1, à Paris.
L’Asile clinique (Sainte-Anne) est situé dans le quartier de
la Santé (XIVe arrondissement) ; il a été ouvert en mai 1867.
Il comprend trois grandes sections : le bureau d’admission, la
clinique des maladies mentales et l’asile proprement dit.
C’est au bureau d’admission que sont conduits les aliénés,
placés d’office par arrêté du Préfet de police ; ils ont été l’objet
d’un premier examen à l’Infirmerie spéciale et, après un nouvel,
examen, le médecin en chef de l’admission les répartit dans
les autres services de l’asile ou les désigne pour être envoyés;
dans les asiles suburbains : Vaucluse, Ville-Evrard, Villejuif
et Maison-Blanche, ou dans les quartiers d’hospice de Bicêtre
(hommes) et de la Salpêtrière (femmes).
La clinique des maladies mentales installée à l’Asile Sainte-
Anne renfermait, en 1900, 191 malades, soit 121 hommes et
70 femmes. Le pavillon Leuret est affecté aux hommes, le
pavillon Ferrus aux femmes. Le nombre des malades en trai¬
tement à l’Asile proprement dit s’élevait au 1er janvier 1900 à
737 : 369 hommes et 368 femmes.
Les pavillons des malades dirigés de l’est à l’ouest, attenant à
chaque extrémité du bâtiment de l’administration, sont réservés
à l’infirmerie de chaque division. Viennent ensuite, de chaque
côté, quatre quartiers du nord au sud parallèles entre eux et
séparés les uns des autres par une galerie centrale située
entre les deuxième et troisième quartiers de chaque division.
Cette galerie met en communication tous les pavillons et le
service des bains avec le bâtiment des services généraux,
placés au centre de l’asile.
Les premier et deuxième quartiers sont réservés aux
malades tranquilles, les troisièmes aux agités, les quatrièmes
aux semi-tranquilles, et les cinquièmes, dirigés de l’est à
l’ouest comme les infirmeries auxquelles ils font pendant b
l’autre extrémité dé chaque division, sont destinés aux
gâteux et aux paralytiques.
A l’arrière et au centre de chaque division se trouve un
bâtiment demi-circulaire contenant 18 cellules d’isolement dans
la division des hommes et 12 dans la division des femmes.
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS POUR LES ALIÉNÉS. 137
ASILE DE VILLE-ÉVRARD,
I
Deux quartiers de travailleurs (quartiers Pinel et Esquirol),
construits sur les plans de M. Henri Maréchal, architecte, ont
été édifiés en 1879. Ils sont actuellement affectés au service
des alcooliques hommes.
L’asile proprement dit contient une division pour les
hommes, une division pour les femmes et un service spécial
pour les hommes alcooliques qui sont isolés dans les quartiers
Pinel et Esquirol.
Au 1er janvier 1900, les malades en traitement étaient au
nombre de .l 167, savoir : hommes, 673 ; femmes, 494.
138 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
ASILE DE VAUCLUSE,
A Épinay-sur-Orge (Seine-et-Oise).
L’asile proprement dit contient une division pour les
hommes et une division pour les femmes; à l’asile est
annexée une colonie pour jeunes garçons idiots et arriérés.
Au 1er janvier 1900, les malades en traitement étaient au
nombre de 1157, savoir : hommes, 623; femmes, 494, et
colons, 40.
ASILE DE VILLEJUIF,
Arrondissement de Sceaux (Seine).
Les premiers quartiers terminés reçurent des malades
(femmes)- pour lesquels 320 lits avaient été installés.
Au 1er janvier 1900, les malades en traitement étaient au
nombre de 1 540, savoir : hommes, 683 ; femmes, 857.]
Traitement avant l’internement.
Avant tout, il s’agit d’établir si l’on est en présence d’une
véritable psychose et de formuler, autant que possible,
un diagnostic. Ensuite, s’il y a lieu, il faut se décider
rapidement pour l’internement dans un asile. En atten¬
dant le transfert du malade, il faut empêcher tout ce qui
peut lui nuire : distractions inopportunes, fatigue profes-
sionnelle, usage de l’alcool. Le mieux dans ce cas est de
recommander, jusqu’au moment du départ pour l’asile, le
repos au lit, T abstention de tous les excitants et de toutes
les visites, une nourriture légère, quelques laxatifs, et,
éventuellement, dès médicaments contre l’agitation, la
dépression ou l’insomnie. Il n’est pas bon de dissimuler
au malade son transfert dans une maison de santé. A des
sujets trop récalcitrants on peut, pour faciliter leur trans¬
port, administrer un calmant (une injection d’hyoscine,
par exemple). Dans des cas où le transport est tout à fait
difficile par manque de personnel suffisant, quelques
médecins concèdent encore l’emploi de la camisole de
force, ce qui devrait être absolument défendu : cet instru¬
ment de contention doit être complètement banni de la
thérapeutique des affections mentales. La figure 39 repré¬
sente un homme normal portant là camisole de force, qui
gêne les fonctions des organes thoraciques. [Le non-restreint
dans le traitement des aliénés est pratiqué depuis long-
temps. Ce système a été employé déjà en 1839 par Conolly,
à l’asile Hanwell, comté de Middlesex. Morel, qui a pu
étudier ce système de près,
le préconisa très chaudement
dans untràvail spécial publié
en 1860. A son tour, Magnan
se montra, dès 1867, un parti¬
san convaincu du non-res¬
treint dans toute sa rigueur.
Dans son service de l’Asile
clinique, il l’appliqua dès
1877. Ce service, dit d’admis¬
sion, comprend des malades
dont l’affection mentale est
toute récente et dont le dé¬
lire est extrêmement actif.
Malgré ces difficultés, Ma¬
gnan n’emploie jamais la ca¬
misole de force, et, fait très
remarquable, l’excitation ma¬
niaque furieuse, si fréquente
dans les services où l’usage
de la camisole est admis,
constitue dans les salles de
l’admission de l’Asile clini¬
que un phénomène excep¬
tionnel, observé parfois chez
des épileptiques délirants.
En somme, il est démontré
aujourd’hui que la camisole
de force, comme, d’ailleurs, Fig. 39. — Camisole de force,
tous les autres moyens vio- mise à un homme normal,
lents de contention, doit
être supprimée de l’arsenal thérapeutique des aliénés.]
Traitement à l’asile.
L’alitement. — Le malade, une fois entré, est mis au
lit, après avoir pris toutefois un bain de propreté. Le
repos au lit, par lui-même, est déjà un facteur thérapeu¬
tique précieux. Tout malade nouveau reste au lit pendant
quelques jours, dans un but d’observation. Un repos
prolongé au lit est nécessaire : aux agités, aux dépri-
140 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DÈ
FOLIE.
més, aux sujets qui veulent s’évader, aux malades
affaiblis , ou atteints de quelque affection somatique. La
surveillance des aliénés alités doit être de jour et de nuit;
il est donc nécessaire de placer près d’eux des gardes
spéciaux pour la nuit. [D’après Falk, Cælius Àurelianus
aurait déjà employé l’alitement dans le traitement de
l’excitation maniaque. On trouvera des indications intéres¬
santes sur ce mode de traitement dans l’ouvrage publié
en 1901 par MM. Paul Garnier et Cololian sur la théra¬
peutique des maladies mentales et nerveuses. Notons
seulement que presque tous les aliénistes français mo¬
dernes pratiquent aujourd’hui l’alitement ; ils recon¬
naissent, avec les auteurs étrangers, Guislain, Hagen,
Fürstner, Korsakoff, Batty-Take, Weir-Mitchell, que « la
pratique de l’alitement, comme le déclare Magnan, modère,
d’une part, les manifesta¬
tions furieuses, et calme,
d’autre part, la douleur
morale ». Les avantages
de l’alitement des aliénés
peuventse résumerainsi :
amélioration physique,
diminution de l’excita¬
tion psychique, sommeil
plus régulier, surveil¬
lance plus commode, exa¬
men somatique plus fa¬
cile. Ces raisons nous
paraissent largement suf¬
fisantes pour reconnaître
la supériorité de l’alite¬
ment sur les quartiers des
cellules et les sections
d’agités, où les aliénés se
démènent comme des
bêtes fauves.] (Comparer
les figures 18 et 19 [hors
Fig. 40. — Malade avec tendances à t^xte] représentant, la
tout déchirer, vêtue d'une robe de première, le traitement
toile forte. des aliénés par l’alite¬
ment et, la seconde, la
cellule d’autrefois avec les barres de fer et les fauteuils de
force.) Pour les malades les plus excités, on emploie d’a-
TRAITEMENT
Basile.
141
bord le lit dont les parois sont fortement capitonnées. Dans
certains asiles, il est d’usage de donner aux malades qui
déchirent tout ce qu’ils portent sur eux des vêtements en
toile très solide. La figure 40 en est un exemple.
En cas d’agitation extrême, il y a lieu, outre le bain,
d’isoler complètement le malade. On évitera un isolement
cellulaire individuel, ainsi qu’un isolement dans une sec¬
tion trop nombreuse. Une salle d’isolement pouvant conte¬
nir dix sujets est largement suffisante. Tout isolement doit
être prescrit par le médecin lui-même ; cette mesure doit
être employée dans un but thérapeutique et non pas
comme moyen de se débarrasser, pour un temps plus ou
moins long, d’un malade gênant. On peut distinguer :
1° "L'isolement au moyen d'un paravent placé devant le
lit ou l’alitement dans une chambre ayant la porte ouverte ;
2° L'isolement dans une chambre séparée, dont la porte
est fermée, mais non à clef ;
3° L'isolement dans une pièce séparée, fermée à clef, avec
la lumière venant d’en haut, et ne contenant que les objets
suivants : un matelas, une couverture et un vase de nuit en
celluloïd. Ce dernier mode d’isolement ne doit être employé
que pour des malades agités cherchant à s’évader, et encore
ne faut-il s’en servir que pendant quelques heures, tout en
faisant exercer une surveillance permanente sur le sujet;
4° L 'isolement dans une cellule capitonnée, c’est-à-dire une
pièce garnie de coussins enveloppés de toile peinte très
résistante. Cet isolement convient à des sujets dont l’agi¬
tation est furieuse, comme on en voit quelquefois dans
l’épilepsie^ Cette installation manque complètement dans
un grand nombre d’établissements. L’isolement trop pro¬
longé, pendant des semaines, par exemple, est un moyen
nuisible qui abrutit les malades. En revanche, il est avanta¬
geux d’aliterlemalade,pendantlanuit, dans une pièce isolée.
Un des plus importants facteurs du traitement à l’asile
est un personnel d'infirmiers et d'infirmières bien dressé. Il
faut un gardien pour quatre à six malades agités, ou pour
dix à quinze tranquilles, capables de s’occuper. Il est diffi¬
cile de trouver, pour ce service fatigant, plein de respon¬
sabilité et souvent répugnant, un personnel à la fois con¬
venable, méticuleusement propre, zélé, énergique, prudent,
plein de patience et de douceur. Son instruction doit
être poursuivie, sous la direction des médecins, Sans des
cours d’infirmiers et dans les exercices pratiques à l’asile
142 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
même. Il est très désirable qu’une partie de ces employés,
au moins les gardiens-chefs, soient à l’asile à demeure.
Traitement par les agents physiques.
Balnéothérapie et hydrothérapie. — Les bains prolongés
tièdes sont particulièrement précieux dans le traitement
des états d’agitation. Parfois, les malades ne s’y habituent
qu’au bout de quelques jours, et finissent par se sentir très
à leur aise dans l’eau. Sont dans ce cas, d’abord les
maniaques, ensuite les' catatoniques, les paralytiques
généraux, les délirants. Le bain doit être à 35° centigrades
(Celsius) et durer dix à douze heures; les malades peuvent
y rester même pendant les repas. On soutient les patients
très affaiblis à l’aide d’une toile tendue dans la baignoire.
On évitera l’usage des baignoires à couvercle.
La menstruation n’étant en aucune façon troublée par
les bains, ces derniers seront conseillés même pendant les
règles. De plus, les bains prolongés se recommandent
dans les cas d’escarres, qui s’y guérissent d’une manière
parfois surprenante. En outre, on peut plonger dans un
bain les malades atteints de plaies et qui ne gardent pas
leur pansement en place. On peut faire dans le bain de
petites opérations, telles que l’ouverture d’un abcès. Il
n’est pas prudent d’ajouter au bain des antiseptiques actifs,
car le malade pourrait se mettre à boire l’eau de son bain.
Les bains prolongés sont également indiqués pour les
gâteux; il faut seulemènt prendre garde que le sujet ne
boive pas de l’eau de son bain et ne se donne ainsi une
diarrhée qui rendrait le gâtisme plus actif. Il est plus pra¬
tiqué, en tout, cas, de prévenir le gâtisme par des lave¬
ments qui régularisent les- selles. Parfois, chez les malades
profondément cachectiques, l’appétit s’améliore extraor¬
dinairement par le bain prolongé. Pour éviter les poussées
congéstives vers l’encéphale, on peut mettre sur la tête un
linge ’ trempé dans de l’èâu froidé ou un bonnet de
caoutchouc' rempli d’eau glacée. Les douches froides ne
doivent pas être employées. Contre l’excitation sexuelle,
des bains de siège froids peuvent être ordonnés utilement.
Contre l’agitation d’intensité moyenne se recommande
l’enveloppement dans un drap mouillé (Voy. fig. 41).
Le malade est enveloppé dans un drap de toile mouillé
et roulé ensuite dans une épaisse couverture de laine. Cette
TRAITEMENT 'PAR LES AGENTS PHYSIQUES. 143
méthode de traitement est surtout utile chez certains cata-
toniques ; elle leur procure une agréable excitation
Fig. 41. — Une malade traitée par l’enveloppement
dans un drap mouillé.
cutanée, mais elle réclame une surveillance attentive et,
dès que le malade s’àgite (Voy. fîg. 42), il faut le démail-
Fig. 42. — Une malade s’agite dans son drap mouillé.
Indication pour la démailloter.
loter. La durée de l’enveloppement ne doit pas] dépasser
trois à quatre heures.
144 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
L 'électricité est peu employée. Parfois les malades ont
déjà, sous l’influence de leurs hallucinations, des idées
délirantes relatives à l’électricité. Chez les hystériques et
les neurasthéniques, l’électricité se recommande à l’occa¬
sion, surtout comme moyen de suggestion déguisée.
Quoi qu’il en soit, la faradisation semble pourtant exciter,
chez des individus affaiblis, les fonctions végétatives. Le
massage peut à son tour être employé chez des malades
très affaiblis, principalement chez ceux qui sont atteints
de stupeur.
V alimentation est un facteur de traitement d’une
grande valeur. Dans les affections mentales chroniques,
il ne s’agit évidemment que d’éviter les aliments nuisibles.
L’àlcool devrait être banni de tout asile ; comme la
moitié au moins des malades d’un asile comprend des
alcooliques, des épileptiques, des paralytiques généraux,
des excités maniaques, c’est-à-dire des sujets auxquels
môme de petites quantités d’alcool sont extrêmement nui¬
sibles, l’abstinence absolue devrait être la règle pour tout
établissement consacré au traitement des aliénés.
Dans des cas récents qui s’accompagnent d’agitation, un
régime alimentaire fortifiant peut être très utile. Des
malades atteints de psychoses d’épuisement et physique¬
ment affaiblis ont besoin d’une nourriture aussi abon¬
dante que possible ; quelquefois il faut leur faire suivre un
véritable régime destiné à les faire engraisser rapide¬
ment. En plus du menu alimentaire ordinaire, il faut
accorder souvent des suppléments de lait, d’œufs, de
beurre ou de sucre. On évitera cependant des indiges¬
tions.
Outre le kêfir, on peut prescrire des préparations nutri¬
tives comme la somatose ou le plasmon. Dans les cas
d’absence d’appétit et de dégoût des aliments, on peut
exciter le besoin de manger par des injections de sérum
physiologique.
Quand le malade accepte difficilement la nourriture,
on doit essayer patiemment d’introduire des aliments
avec ûne cuiller ou un biberon. S’il survient un refus
complet de nourriture, on peut d’abord attendre trois à
quatre jours chez des sujets dont la nutrition générale
est bonne, avant de recourir à l’alimentation artificielle.
La présence ou l’odeur d’acétone dans l’urinè est une indi¬
cation pour l’alimentation immédiate par la sonde. Mais
TRAITEMENT PAR LES AGENTS PHYSIQUES. 145
alors ce mode d’alimentation doit se faire régulièrement
jusqu’à ce que le malade accepte à manger de lui-même la
nourriture qui doit lui être toujours présentée auparavant.
L’important est que le sujet ne rende pas l’opération
plus difficile et que les aliments soient administrés avec
précaution. Le malade est maintenu par un personnel
suffisant (quatre à six infirmiers) ; puis on introduit len¬
tement, à travers l’orifice nasal, une sonde d’une grosseur
moyenne, molle et enduite d’huile. On s’assure bien, par
l’auscultation de la région stomacale, de la position exacte
de la sonde dans l’œsophage ; en effet, en faisant insuffler
de l’air dans la sonde, on doit entendre par cette auscul¬
tation un bruit de clapotage. Parfois, la sonde reste pelo¬
tonnée dans la cavité buccale. Le cas le plus dangereux
consiste dans la pénétration de la sonde dans la trachée;
cet accident est des plus graves chez les sujets
cachectiques, particulièrement les paralytiques généraux,
car, chez eux, le passage de la sonde dans les voies
aériennes ne provoque pas le réflexe de la toux et ne peut,
par conséquent, nullement se reconnaître par une réaction
immédiate du sujet. Si la cavité nasale est trop étroite, il
faut, au moyen du spéculum buccal, tenir les dents desser¬
rées et faire glisser la sonde entre deux doigts avancés
jusqu’au pharynx; cette manœuvre permet de s’assurer
par la palpation que la sonde est parvenue derrière les
cartilages arythénoïdes dans l’œsophage. Ensuite, on intro¬
duit la nourriture lentement à l’état liquide au moyen
d’un entonnoir ajusté à l’extrémité libre de la sonde. Quand
l’opération est terminée, on enlève la sonde rapidement
pour éviter la pénétration dans les voies respiratoires de
quelques gouttes restées dans le tube, pénétration qui
peut parfois donner lieu à des accidents graves, à une
pneumonie, par exemple. Comme aliment pouvant être
administré artificiellement, on recommande le mélange
suivant donné une ou deux fois par jour : 30 grammes de
cacao, 1 litre de lait, un jaune d’œuf, 50 à 100 grammes
de sucre, une cuillerée à café de sel de cuisine ; ou
bien encore, pour varier le menu, le mélange que voici :
50 grammes de fécule de petits pois ou de haricots bien
bouillis dans trois quarts de litre d’eau, deux jaunes
d’œuf et une cuillerée à café de sel de cuisine. On a déjà
observé qu’une alimentation trop uniforme détermine le
scorbut. Aussi, est-il utile de varier les aliments en ajou-
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. iO
146 PROPHYLAXIE ET “TRAITEMENT DE LA FOLIE.
tant un peu de viande finement hachée ou une préparation
nutritive [comme le carnigène ou la somatose], des
légumes verts bouillis réduits en purée, du jus de citron.
Le soir, on peut facilement ajouter aux aliments un médi¬
cament hypnotique. Après le repas artificiellement pris,
il est indispensable que le sujet reste étendu pour éviter
des vomissements.
Chez les malades cachectiques, des injections de sérum
physiologique artificiel sont souvent très utiles.
Les escarres peuvent presque toujours être évitées par
un traitement préventif. Dans ce but, il faut changer
souvent la position des malades dans leur lit; parfois
même, il est bon de les faire s’asseoir pour un moment
sur une chaise ; en outre, il importe de veiller strictement
à ce qu’ils aient une couche sans plis et à ce que, dansje
cas d’incontinence d’urine et des matières fécales, ils
soient immédiatement bien nettoyés. Les régions mena¬
cées d’escarre doivent être enduites de glycérine. Il est
pratique aussi de faire coucher les sujets de façon que
la région fessière repose nue sur une sorte de mousse
hydrophile ( sphagnum cuspidatum) ; quand cette couche est
souillée, il est facile d’en enlever les parties humides et de
les remplacer par de la mousse sèche. En cas d’escarres
graves, il est avantageux de maintenir le malade au bain
toute la journée; pour la nuit, on le couche sur un lit
abondamment garni de mousse.
Traitement médicamenteux.
Les médicaments ne jouent pas un grand rôle dans le
traitement des affections mentales. L’indication sympto¬
matique la plus importante pour l’emploi des médicaments
est fournie par l’insomnie. Or, si l’on dispose d’un espace
suffisant, et si l’on répartit avec soin les malades, on peut
souvent parvenir à se passer pendant longtemps de toute
sorte de narcotiques. En cas d’insomnie, on commencera
par mettre le malade dans un dortoir tranquille; on lui
donnera au besoin une chambre à part ; si cela ne suffit
pas, on essaiera des bains de siège ou des bains de pieds
chauds, des compresses de Priessnitz appliquées sur le
bas-ventre, ou des « bas humides ». Il faut remarquer que
la galvanisation de la tête ou le massage vibratoire du
crâne ne sont d’aucune utilité.
TRAITEMÉNT MÉDICAMENTEUX. 147
Cependant, dans les établissements possédant de très
nombreux pensionnaires et dans la clientèle privée, il est
souvent impossible de ne pas recourir aux médicaments
narcotiques .
1° L’un des hypnotiques les plus inoffensifs est le
paraldéhyde (à la dose de 5 grammes à 10 grammes par
jour). Si l’on en prend, en se couchant, 4 à 6 grammes
dans un peu d’eau sucrée, on s’endort rapidement. Le goût
en est détestable et pendant plusieurs jours l’odeur en
reste dans l’air que l’on expire. Cette substance répugne
souvent au malade, mais, pour en masquer le goût, on
peut soit l’administrer dans des capsules de gélatine, soit
l’introduire au moyen de la sonde œsophagienne pendant
l’alimentation artificielle. 11 n’y a aucun danger à doubler
même la dose, et il n’en résulte pas d’effet consécutif mau¬
vais. Donné à des doses plus petites et souvent répétées,
par exemple 1 ou 2 grammes toutes les deux heures, le
paraldéhyde agit comme sédatif dans les états d’anxiété
ou d’inquiétude. On observe, à la longue, de l’accoutu¬
mance. L’abus de ce médicament (20 à 40 grammes par
jour) peut donner lieu à un délire spécial. [Le paraldéhyde
est peu employé dans la thérapeutique française actuelle.
Il a fait cependant l’objet d’un nombre considérable de
recherches cliniques et expérimentales par des auteurs
comme Dujardin-Beaumetz, Hayem, Desnos, Quinquaud,
qui ont tous vanté ses qualités hypnotiques, à la dose de
2 à 3 grammes. En médecine mentale, ses succès ont été
médiocres ; son action est inférieure à celle du chloral.]
2 a Hydrate d'amylène (4 à 8 grammes par jour), agit d’une
façon analogue au paraldéhyde, mais avec plus d’intensité ;
son goût est aussi mauvais. Il s’emploie à petites doses
comme sédatif.
3 0 Hydrate de chloral (3 à 6 grammes par jour), peut être
administré à la dose de 2 à 3 grammes, soit par la bouche,
soit en lavement dans un véhicule mucilagineux, soit aussi
en injection sous-cutanée. Ces trois modes d’adminis¬
tration agissent très sûrement. 11 faut seulement noter
qu’avec la méthode hypodermique on a observé quelque¬
fois des accidents toxiques sous forme de « rash chlo-
ralique », des bouffées de chaleur, d’œdème, d’acné; de
plus, il y a danger de collapsus chez les sujets dont le
cœur ouïes vaisseaux sont en mauvais état. Sont à signaler
comme peu sûrs et souvent toxiques : le chloral-uréthane
148 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
(dose : 2 grammes à 3 grammes) et le chloratose (dose :
0&r,10à 0er,50). [Le chloralose, qui se prépare en chauffant
un mélange, à parties égales, de chloral et de glycose
anhydres, a été découvert en 1889 par Heffter et étudié au
point de vue thérapeutique par Hanriot et Ch. Richet.
D’après ces auteurs, le chloralose, à la dose de 0&r,25 à
0sp,50, serait un bon hypnotique.]
Le dormiol (mélange d’hydrate de chlorate et d’amylène)
agit mieux (dose: lsp,5 à 2sr,5 par jour). Le chloralamide
(dose : 4 grammes à 8 grammes par jour) est signalé par
Bradbury comme n’étant pas nuisible pour les fonctions
cardiaques. [Bosc (de Montpellier) a étudié dans le service
du professeur Mairet le chloralamide, dont l’action est
moins sûre, à dose égale, que celle du chloral. Il conclut
au rejet de ce médicament de l’arsenal thérapeutique.]
. 4° L 'alcool pris à la dose de 50 grammes est un narco¬
tique bénin ; pourtant il vaut mieux ne pas s’en servir dans
les asiles et les maisons de santé, où l’abstinence alcoo¬
lique doit être la règle absolue.
5° Le trional (2 grammes à 4 grammes par jour donné à
des doses variant de 1 à 2 grammes) agit lentement, mais
agréablement et sûrement. Il se dissout difficilement dans
l’eau froide et peut être pris le soir dans la soupe ou dans
un demi-litre de lait. Son action persiste encore le lende¬
main. Ce médicament convient moins bien aux sujets
cachectiques et très âgés. Il faut éviter de le donner
longtemps d’une façon suivie pour ne pas exposer le
malade à son action accumulative. [Le trional a été expé¬
rimenté en France par un grand nombre d’aliénistes
et neurologistes. Il semble surtout indiqué dans les états
d’excitation de diverses démences, y compris la paralysie
générale ; il combat assez bien l’insomnie des morphino¬
manes et des sujets atteints des psychoses chroniques.]
6° Le sulfonal (2 grammes à 4 grammes par jour),
donné ordinairement de 1 à 2 grammes, agit un peu plus
faiblement, mais d’une manière semblable au trional. 11
est tout aussi difficilement soluble dans les liquides
froids. [Le sulfonal a été découvert par Baumann et
expérimenté comme hypnotique par Rabbas, Kast, Mairet,
C. Paul, Mabon. Dans une étude personnelle sur le sulfo¬
nal chez les aliénés (Paris, 1891, chez Lecrosnier et Babé),
je suis arrivé aux conclusions suivantes, que l’expérience
ultérieure n’a fait que confirmer : 1° le sulfonal, pris à la
TRAITEMENT MÉDICAMENTEUX. 149
dose de 0sr,75 à 3 grammes, détermine le plus souvent,
deux à quatre heures après l’ingestion, de quatre à neuf
heures de sommeil ; 2° le sommeil sulfonalique est généra¬
lement continu, calme et profond; 3° le sulfonal agit mal
quand il existe une douleur organique qui empêche le
sommeil; en pareil cas, il ne devient soporifique que
lorsqu’on l’associe à la morphine; 4° les doses fraction¬
nées de sulfonal données dans le courant de la journée
calment rarement l’agitation des maniaques ; 5° le sulfonal
s’accumule facilement dans l’organisme et manifeste son
action pendant plusieurs jours qui suivent l’administra¬
tion d’une dose massive; 6° le sulfonal peut être supprimé
au gré de l’expérimentateur ; il n’existe pas d’accoutu¬
mance très prononcée pour ce médicament; 7° le sulfonal
méthodiquement administré peut concourir au rétablisse¬
ment de la fonction du sommeil normal; 8° le meilleur
mode d’administration du sulfonal consiste à le donner au
commencement du second repas dans un verre de bouillon
ou de tisane chauds.]
7° Le bromhydrale d'hyoscine ou de scopolamine (0sr,001-
0sr,003 par jour) appartient aux plus forts narcotiques et
calmants. [On l’appelle quelquefois « la camisole de force
chimique ».] Son avantage est de pouvoir être administré
facilement sous forme d’injections sous-cutanées.
Ce médicament est souvent utile dans les asiles trop
encombrés, quand il s’agit de calmer des maladês en état
d’agitation furibonde, surtout nocturne. Il suffit d’injecter
0mer,5 à 2 milligrammes de cette substance pour produire
au bout de quelques minutes une paralysie motrice,
suivie rapidement d’un profond sommeil durant cinq
ou six heures. Avant la narcose, le malade se plaint d’une
sécheresse de la bouche ; sa voix devient enrouée et
ses pupilles présentent une mydriase très accusée. Je
n’ai jamais constaté que son emploi, même fréquent, ait
eu d’autres effets inquiétants que quelques rares vomis¬
sements.
Le sulfate de duboïsine agit d’une façon analogue
(dose: 0sr,005-0si-,001 par jour). L’hyoscyamine cristallisée
(dose : 0t’r,001-0sr,003 par jour) agit moins sûrement et
est moins exempte d’effets secondaires inquiétants.
8° Parmi quelques préparations modernes, qui parfois
manquent de sûreté dans leurs effets narcotiques, citons
encore : l 'urèthane en solution (dose : de 1 à 4 grammes par
150 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
jour) ; analogue, à ce dernier, Yhédonal (2 à 3 grammes).
[En 1901, j’ai fait, avec M. Philippet, une série de re¬
cherches expérimentales et cliniques sur ce nouveau nar¬
cotique.
De diverses expériences et observations cliniques nous
avons été amenés à formuler les conclusions suivantes,
présentées au Congrès des aliénistes et neurologistes, à
Limoges :
1° En ce qui concerne son action physiologique :
a. L’hédonal détermine, aussitôt après l’absorption, une
hyperthermie de deux à cinq dixièmes de degré; puis,
après une période stationnaire, il produit, au contraire,
une hypothermie de deux à trois dixièmes de degré, tou¬
jours par rapport à la température primitive. Nous
croyons que ce fait n’a pas été signalé jusqu’à présent. Il
mérite d’autant plus d’attirer l’attention que l’hydrate de
chloral, auquel on le compare, abaisse toujours la tempé¬
rature, soit immédiatement après l’absorption, soit au
réveil.
b. L’hédonal a, relativement au chloral, très peu d’action
sur la respiration et la pression sanguine ; pour ralentir
la première et diminuer la seconde, il faut employer des
doses environ dix fois plus fortes du nouvel hypnotique
que si l’on se servait du chloral.
c. La toxicité mortelle de l’hédonal semble être de
1 gramme par kilogramme d’animal ; mais il faut tenir
grand compte du mode d’introduction du médicament
dans l’organisme ; c’est ainsi que nous avons pu, sans
déterminer la mort, faire, à un chien dé 9 kilogrammes,
une injection intramusculaire de 2Br,66 par kilogramme,
soit 24 grammes d’hédonal en solution huileuse.
d. L’hédonal augmente le taux de l’urée.
2° En ce qui concerne son action hypnotique :
a. L’hédonal, quand il endort, le fait assez rapidement,
en moyenne une heure et demie ou deux heures après
l’absorption, sans phase préalable d’agitation. Le sommeil
produit est calme ; il n’est pas de très longue durée, au
maximum quatre heures, du moins à la dose de 1 ou
2 grammes ; le réveil ne s’accompagne d’aucun malaise.
b. L’action de l’hédonal est plus sûre contre l’insomnie
des affections dans lesquelles n’entrent pas d’éléments
mentaux; ainsi, un rhumatisant aigu, un tuberculeux, un
choréique, un tabétique ont profité de l’action hypnotique
TRAITEMENT MÉDICAMENTEUX.
151
de ce médicament, tandis que, de tous les aliénés soumis
à son action (délirant chronique, hypocondriaque, mélan¬
colique, circulaire), un seul (persécuté hystérique) a eu,
grâce à l’hédonal, quelques nuits de sommeil.
En somme, nous avons dans l’hédonal un hypnotique
inoffensif.
A dose égale, il paraît moins actif que le chloral et le
sulfonal .
Mais, à cause même de sa très faible toxicité, la compa¬
raison ne devrait pas se faire à dose égale, et des expé¬
riences ultérieures plus hardies donneraient, sans doute,
des résultats plus probants.]
Vient ensuite la série des narcotiques moins usités: Yural
(dose : 2-3 grammes par jour), le somnal (4-6 grammes par
jour), le mélhylal (1-3 grammes par jour), le chlorhydrate
de pelloline (0Br,Ô5-0sr,08 par jour) administré aussi en
injections sous-cutanées; Y hy priai (0sr;50-l gramme par
jour) en solution ; le lêlronal (1-2 grammes), analogue au
sulfonal ; le tannate de cannabine (0»r,25-l gramme par
jour) donné en poudre ou en pilules; le cannabinon ad¬
ministré en pilules (0sr,10-0sr,20 par jour); le laclophène
(1-3 grammes par jour). Comme narcotique à l’usage des
alcooliques, on a recommandé le chlorhydrate d'apomor-
phine i(0sr)02-0?r,06 par jour). Parmi les médicaments sé¬
datifs, nouspossédons, outre quelques-uns déjà cités avec
les substances narcotiques, encore les suivants :
1° Les bromures, utiles aux neurasthéniques, aux ma¬
niaques légèrement agités et surtout aux épileptiques
(Voy. chap. xv). On peut donner les bromures à des doses
variant entre 1 et 6gramme&par jour, soit sous forme1 de
bromure de sodium, soit sous celle d’un mélange des
trois bromures : de sodium, de potassium, d'ammonium, soit
encore sous forme de bromures effervescents.
L’usage prolongé des bromures détermine une intoxica¬
tion, du bromisme, qui se caractérise par les accidents sui¬
vants : hébétude, affaiblissement de la mémoire, acné,
troubles digestifs, troubles moteurs, amaigrissement. On
peut remplacer les bromures purs par des préparations
avec lesquelles le bromisme serait moins à redouter ; ce
sont la bromaline et, surtout, la bromipine, mélange de
bromure avec de l’huile de sésame.
2° L’ opium, indiqué dans le traitement des états de dé¬
pression et d’angoisse, en particulier de la mélancolie
152 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
sénile. Pour être efficace, on doit l’appliquer d’une façon
méthodique et systématique (Yoy. chap. xx). Dans le
traitement de l’épilepsie, on peut combiner les bromures
avec l’opium (Voy. chap. xv). L’opium est dangereux chez
les enfants et chez des sujets atteints d’affections cardia¬
ques. La dose quotidienne (15 à 30 gouttes de teinture
d’opium) doit augmenter et diminuer successivement.
Pendant la cure d’opium, il faut veiller à la régularité
de l’appétit et des selles. [En France, l’opium a été em¬
ployé avec succès dans la thérapeutique des affections
mentales par Moreau (de Tours), Michéa, Baillarger,
Marcé, Legrand du Saulle, Morel et tous les aliénistes
modernes.]
Le chlorhydrate de morphine (dose : 0t’1',03-0sr,10 par
jour), qui est contre-indiqué chez les sujets anémiques,
a été recommandé dans le traitement des états d’anxiété ;
il est pourtant préférable d’éviter l’usage de ce médica¬
ment, à cause du danger du morphinisme et de la mor¬
phinomanie. [C’est Auguste Voisin qui a vulgarisé en
France le traitement des troubles mentaux par le chlor¬
hydrate de morphine (1874). Après avoir essayé d’abord
ce médicament dans la mélancolie, il l’employa bientôt
dans les diverses psychoses accompagnées d’idées déli¬
rantes, d’agitation et d’hallucinations. Cette méthode thé¬
rapeutique lui a permis d’obtenir un certain nombre de
guérisons. On trouvera tous les détails sur les indications
et les contre-indications de cette méthode dans son travail
publié en 1874 dans le Bulletin général de thérapeutique .]
Moins dangereux sont la codéine et le phosphate de
codéine (dose : 0sr , 1 0-0*r , 30) . On a aussi recommandé la
dionine et l’ héroïne.
3° Dans les états d’agitation particulièrement intense, il
peut être nécessaire de recourir à une narcose prudente
par le chloroforme, l’éther ou le bromure d’éthyle. [Dans
une série de recherches que j’ai poursuivies, en collabo¬
ration- avec MM. Malherbe et Laval, en 1902, sur l’anes¬
thésie générale au chlorure d'éthyle, nous avons démontré
que cette substance permet d’obtenir une narcose rapide
saris exercer une action irritative sur aucun système de
l’organisme.]
4° Parmi les sédatifs d’invention moderne, il faut
citer: la pïscidia erythrina, soit en poudre (dose : 0«r,50 à
gramme), soit en solution (dose : 0sr,50-l gramme d’ex-
Traitement médicamenteux. 153
trait). Ce médicament, destiné à remplacer l’opium, est
d’une action peu sûre.
Bodoni a recommandé le bleu de méthylène contre l’agi¬
tation maniaque (dose : 0er,10-0sr,50 par jour).
On a proposé aussi comme calmants dans les formes
d’excitation légère : l 'antipyrine, la salypirine, la phénacé-
line, Y antifibrine, le citrophène, Y aspirine, Yanalyène, Yexal-
gène, la quinine.
Les médicaments toniques sont parfois indiqués, tels
que les préparations de quinquina, de fer et d 'arsenic.
On est souvent obligé de régulariser les fonctions du
cœur et des vaisseaux.
Dans l’hyperémie cérébrale, outre les stimulants froids
appliqués sur la tête, les bains tièdes et les frictions, on
emploie les excitants agissant sur la peau, comme les
sinapismes; on pratique aussi la dérivation par la voie
intestinale à l’aide de purgatifs appropriés. Le nitrite
d'amyle, qui dilate les vaisseaux, est d’un effet peu sûr et
d’un maniement dangereux. On peut encore recourir à
des médicaments qui rétrécissent les vaisseaux, comme la
belladone, Y atropine, la quinine, la caféine, le seigle ergoté,
Yergotine. Dans la faiblesse du cœur, on utilisera avec
précaution la digitale et le slrophantus, le camphre, le bro¬
mure de camphre, Y éther, Yalcool et surtout le café, très
important dans les états d’agitation compliqués d’affai¬
blissement de l’activité cardiaque.
Comme moyens destinés à calmer l’excitation sexuelle,
on emploie, outre l’éloignementde toutesles causes d’ordre
extérieur, des bains de siège froids ; on conseille d’éviter
une nourriture excitante ; on administre surtout des bro¬
mures, en particulier le bromure de camphre, la lupuline, la
teinture de véralrine, Yacide salicylique.
Viodure de potassium est recommandé contre la syphilis
cérébrale, ainsi que contre l’artériosclérose du système
nerveux. Dans la paralysie générale, ce médicament n’a
aucune valeur ; quant au mercure, il serait, en pareil cas,
plutôt nuisible. [Le traitement mercuriel intense, bien con¬
duit, appliqué au moment opportun, peut rendre, à notre
avis, de très grands services, à la période préparalytique
de la méningo-encéphalite diffuse, d’origine syphilitique
ou non. Il est donc indispensable de le tenter chaque fois
qu’il est rationnel de le faire.]
Dans le traitement du myxœdème, on emploie la thyroï-
154 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
dine, ainsi que les autres préparations de la glande thy¬
roïde. Cette opothérapie devrait être expérimentée aussi
chez les déments juvéniles. Notons seulement qu’elle
exige une grande prudence, en raison de son action sur le
cœur.
* Il faut mentionner aussi la méthode de traitement
essayée jusqu’ici sans succès et qui consiste à provoquer
chez les sujets excités une fièvre artificielle, soit en leur
transmettant l’érysipèle, soit en provoquant un abcès par
l’injection de toxines ou, plus simplement, de térében¬
thine.
Traitement moral.
Dans la thérapeutique morale ancienne (Reil) [Leuret,
en France], on espérait obtenir des résultats favorables
en provoquant chez les aliénés des émotions, en les
effrayant, ou bien en leur faisant entendre de la musique
appropriée à leur état mental.
Aujourd’hui, l’asile d’aliénés doit avoir pour objectil
d’aller au-devant de tous les besoins physiques et moraux
des malades. Avant tout, l’influence morale résulte des rap¬
ports qui s’établissent entre ces derniers et le médecin
appelé à les traiter. C’est pourquoi Griesinger exige du
psychiâtre des qualités nombreuses et rares, en particu¬
lier de la bienveillance, de la patience, de l’absence de
préjugés, de la souplesse du caractère et de l’intelligence,
et, surtout, une vocation à s’occuper des aliénés. Le méde¬
cin doit aborder le malade avec sympathie, franchise et
fermeté. Tout subterfuge, comme souvent on en emploie
avant le transport du malade à l’asile, doit être évité. La
menace, la discipline sévère doivent être laissées de côté.
On obtient beaucoup plus par la persuasion, la patience
et la persévérance. Quelquefois, des nouvelles, reçues de
la maison, ou des visites, produisent sur les mélancoliques
un effet défavorable. Les paranoïques et les obsédés
deviennent parfois excités, quand on -les entretient de
leurs idées délirantes. Les hypocondriaques et les neuras¬
théniques éprouvent, dans les mêmes conditions, le besoin
de S’épancher. Chez les maniaques, toute impression nou¬
velle produit de l’excitation.
Lorsque, après le traitement par l’alitement, le malade
est calmé et fortifié, il faut profiter de ces bonnes dispo-1
TRAITEMENT MORAL. 155
sitions pour commencer à l’occuper [à quelque travail
manuel].
Au début de l’histoire de l’hypnotisme, on espérait de lui de
grands résultats thérapeutiques. Or, les aliénés accessibles
à la suggestion hypnotique sont en très petit nombre, de
sorte que l’effet curatif de l’hypnotisme est des plus rares.'
Cette méthode de traitement semblerait plutôt indiquée
dans les états mentaux qui sont sur la frontière de la folie :
les obsessions, les perversions du sens génital, la neuras¬
thénie. Les hystériques sont à la vérité faciles à hypnotiser,
mais leur affection mentale n’en guérit pas mieux pour cela.
Souvent, grâce à la suggestion hypnotique, un symptôme
est éliminé, mais il en survient un autre plus incommode
encore à la place du premier. On peut cependant utiliser
l’hypnotisme contre certains symptômes hystériques,
comme l’aphasie ou l’abasie. Dans le traitement des alcoo¬
liques et des morphinistes chroniques, on aurait obtenu
plusieurs résultats satisfaisants.
Le moyen qui paraît être le plus pratique pour obtenir
l’hypnose est celui qui a été indiqué par Bernheim. On fait
asseoir le patient sur un fauteuil, dans une chambre à demi
obscure ; on le fixe dans les yeux pendant quelques
secondes ou quelques minutes et on lui affirme qu’il
commence maintenant à dormir, que ses paupières vont
se fermer, que ses membres sont alourdis. L’hypnotiseur
tient fixé son doigt au-dessus des paupières du sujet, qu’il
laisse tomber lentement, de manière que les yeux du
malade le suivent jusqu’à ce qu’ils se ferment entièrement.
On peut appuyer le bras du sujet contre le mur et on lui
affirme que le bras est raide. Aussitôt que le sujet
devient suggestible, on en profite pour faire disparaître
successivement les différents symptômes morbides. On
touche, par exemple, la région douloureuse, on déclare que
les douleurs disparaissent et l’on demande au malade hyp¬
notisé de confirmer cette disparition. Ensuite, on lui donne
une suggestion post-hypnotique portant, par exemple,
sur ses habitudes alcooliques : « Vous serez dégoûté de
l’absinthe et vous ne prendrez plus aucune liqueur conte¬
nant de l’eau-de-vie. » Finalement, on réveille le sujet en
l’appelant par son nom. Liébault combinait avec la mé¬
thode verbale une fixation beaucoup plus prolongée, ce
que Forel considère comme inutile.
Pour que la suggestion puisse s’accomplir, il faut que
156 PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DE LA FOLIE.
le sujet concentre toute son attention sur les paroles du
médecin et qu’il les comprenne, car il n’y a que ce qui est
devenu pour lui une image mentale personnelle qui puisse
exercer une influence réelle sur sa volonté. Le médecin,
de son côté, doit procéder avec habileté et souplesse ; son
attitude doit être sûre d’elle-même et sa foi en l’efficacité
de la suggestion doit être aussi affirmative que possible.
Souvent on peut déjà atteindre un résultat par une simple
affirmation à l’état de veille, sans recourir à la suggestion
hypnotique.
Le travail est une ressource thérapeutique indispen¬
sable, surtout dans les psychoses de longue durée. Après
que l’alitement a donné le résultat attendu, les malades
se lèvent d’abord quelques heures, puis pour toute la
journée, et on les habitue peu à peu à s’occuper. Les
femmes peuvent tricoter, et les hommes copier, aider à
l’entretien de la propreté du service. On veillera à ce que
ni les uns ni les autres n’aient à leur disposition des ciseaux,
des couteaux ou d’autres instruments plus ou moins dan¬
gereux. Plus tard, on essaie d’employer les femmes aux
travaux de cuisine, de blanchissage ou de jardinage et
les hommes aux travaux se rattachant à leur métier, ou à
l’agriculture, à la vannerie... Les malades cultivés peuvent
s’adonner au dessin, au modelage, à la photographie, au
découpage, à la lecture, à la musique. Il n’est pas mau¬
vais de les habituer, peu à peu, à des travaux des champs.
La mise en liberté doit n’être d’abord que provisoire, et
cela, même pour des sujets en apparence guéris. Les
aliénés chroniques, sujets à des accès d’excitation, doi¬
vent être maintenus d’une façon permanente dans la
colonie agricole d’où, en cas de rechute, ils peuvent être
facilement transférés à l’asile central. Pour les malades
guéris, mais frappés d’un affaiblissement plus ou moins
accusé des facultés intellectuelles, il est souvent avanta¬
geux d’utiliser le « placement familial » avant leur envoi
définitif dans leurs familles.
Depuis de longues années, on traite à Gheel (Belgique)
des aliénés placés dans des familles locales, sous le con¬
trôle médical d’un asile central. En Écosse, on retrouve
cette méthode familiale dans l’assistance des aliénés, mais
sans qu’il existe des liens entre les familles nourricières et
sans connexion de celles-ci avec l’asile. En Allemagne,
Wahrendorff, à Ilten, près de Hanovre, a fait avec succès un
TRAITEMENT MORAL.
157
essai d’assistance familiale, qui a été répété récemment en
collaboration avec plusieurs asiles d’aliénés. La difficulté
de ce mode d’assistance est de trouver des familles bien
préparées à cet effet. Il semble que les familles les mieux
indiquées seraient celles d’anciens ou d’anciennes gardes-
malades qu’on devrait encourager à s’établir dans ce but.
En 1900, il ne se trouvait en Allemagne que 671 aliénés
confiés à des familles, chiffre trop faible eu égard à celui
des malades traités dans les asiles (Môli).
[L’essai du traitement familial des aliénés est fait depuis
quelques années avec grand succès en France, notam¬
ment à Dun-sur-Auron et à Ainay-le-Château. Dans ces
deux colonies, les malades ne sont pas admis directement.
Ils n’y sont envoyés qu’après avoir suivi un traitement
plus ou moins prolongé dans les asiles de la Seine. Il faut
remarquer que ces deux colonies ont été fondées primi¬
tivement dans le but d’y envoyer surtout des déments.
Cependant, certains persécutés inoffensifs, des mélanco¬
liques, des convalescents d’autres affections mentales
profitent du séjour dans ces colonies qui, selon l’expres¬
sion de Lwoff, offre les avantages d’une « vie libre avec
surveillance médicale active et continue ».]
Les malades, rendus à la liberté complète, ont toujours
besoin de conseils et d’une certaine surveillance. Il existe
des sociétés de patronage des aliénés guéris et sortis des
asiles. Ces sociétés se donnent surtout pour mission de
procurer une occupation à leurs protégés qui ont perdu
leur place ; la chose n’est pas toujours facile, étant don¬
nés les préjugés du public.
[Vers 1848, Falret père, Baillarger, Mitivié et l’abbé
Christophe, aumônier de la Salpétrière, ont fondé, sous
le nom de 1’ « OEuvre de la Salpêtrière et de Bicôtre », une
société de patronage pour les aliénés guéris. Cette œuvre
possède un asile dit « Ouvroir Sainte-Marie », situé à
Grenelle, 52, rue du Théâtre ; son patronage s’étend,
aujourd’hui, à tous les aliénés indigents sortis guéris ou
convalescents des asiles de la Seine. L’œuvre offre à ces
malheureux un refuge temporaire ; elle les réunit les
dimanches à l’asile ; elle leur apporte aussi des secours à
domicile. Des sociétés analogues existent en province.
Leur utilité est incontestable et tout asile d’aliénés devrait
être solidement affilié à une œuvre de jpatronage de ce
genre.]
158
L’ALIÉNÉ DEVANT LA LOI.
XI. — L’ALIÉNÉ DEVANT LA LOI
Les aliénés se trouvent très fréquemment en conflit avec
la loi. Souvent, les troubles mentaux ne sont constatés
qu’après que le malade a contrevenu à l’ordre public.
Bien des malades se font un tort considérable en essayant
de gérer eux-mêmes leurs affaires ; c’est ainsi, par exemple,
que certains d’entre eux sont déclarés en faillite, ce qui
aurait pu leur être épargné s’ils avaient reçu à temps une
tutelle. Déjà, la loi romaine des Douze Tables avait prévu
la cura furiosi (la curatelle de l’aliéné).
A. - CODE PÉNAL.
L’article 51 du Code pénal de l’Empire allemand est
ainsi conçu :
Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était, au mo¬
ment de l’action, en état d'inconscience ou de désordre mor¬
bide de l’activité intellectuelle excluant chez lui tout libre
arbitre.
[C’est l’analogue de l’article 64 du Code pénal français :
Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de
démence au moment de l’action.
L’état mental que notre loi désigne sous le nom de
« démence » équivaut à la « folie >< en général.]
Le juge d’instruction et le défenseur doivent se deman¬
der toujours si le prévenu est un homme mentalement sain
ou anormal. Tout crime ayant un caractère particulière¬
ment bizarre, commis sans motif, par exemple un meurtre
par plaisir, doit éveiller des soupçons de cet ordre. La
mission de l’expert exige une connaissance exacte de la
psychiatrie clinique. [Tous les problèmes de la psychia¬
trie légale ne peuvent et ne doivent viser qu’une chose :
un diagnostic d’un syndrome ou, si possible, d’une maladie
mentale. Par conséquent, pour résoudre ces problèmes,
il n’est point besoin de se livrer à des considérations psy¬
chologiques sur le libre arbitre, où la controverse est
CODE PÉNAL.
159
trop facile et toujours stérile ; mais il suffit de posséder
une connaissance solide de la pathologie mentale et de
se maintenir sur le terrain de l’appréciation des sym¬
ptômes positifs susceptibles d’une démonstration réelle.
Dans ces conditions, l’expert aura rempli sa mission
quand il aura démontré chez le prévenu, supposé aliéné,
la nature normale ou morbide des motifs de l’acte com¬
mis, ou bien lorsqu’il aura établi chez lui l’intégrité ou
l’affaiblissement des facultés intellectuelles. Or, toute cette
enquête se résume, en réalité, en un diagnostic clinique.]
Parmi les difficultés de cette mission, citons-en trois :
1° il s’agit fréquemment d’affections mentales à leur pre¬
mière période, n’ayant encore que peu de symptômes
prononcés; 2° il s’agit souvent d’états morbides limitro¬
phes, qui sont sur la frontière de la folie ; 3° il s’agit
parfois d’une simulation d’une affection mentale. [En
cas de soupçon de simulation de la folie, le premier soin
de l’expert doit être de rechercher les divers motifs
qui pourraient pousser le prévenu à la simulation.
Pour un individu sain d’esprit, rien n’est plus embarras¬
sant et fatigant à bien simuler que la folie. Aussi, les
bons simulateurs se recrutent-ils le plus souvent parmi
les sujets déjà plus ou moins déséquilibrés. Mais, même
ces derniers, quand ils ne sont pas particulièrement ins¬
truits en pathologie mentale, jouent mal leur rôle et se
trahissent à chaque instant, aux yeux d’un aliéniste expé¬
rimenté, par des exagérations, des extravagances, des
inconséquences qui sont autant d’erreurs cliniques per¬
mettant de dépister la simulation. D’ailleurs, la bonne simu¬
lation tenace et prolongée conduit très souvent à la vraie
folie; Marcé cite le cas de deux marins français qui, pri¬
sonniers sur les pontons, ayant simulé la folie pour échap¬
per à la captivité, finirent à la longue par devenir aliénés.]
L’expert est souvent obligé de se prononcer sur l’état
mental du prévenu au moment de la perpétration de
l’acte, et ce moment remonte quelquefois bien loin dans
le passé. Cette mission est particulièrement difficile pour
les. affections mentales dont le début est insidieux ou
dont les accidents morbides alternent avec des intervalles
de santé relative (épilepsie, psychose périodique ou inter¬
mittente).
Un examen personnel du prévenu est indispensable; en
outre, l’expert doit pouvoir apprécier lui-même toutes
160
l’aliéné devant la loi.
les conditions au milieu desquelles l’acte incriminé a été
commis, ainsi que les dépositions des témoins.
Le « libre arbitre » est une conception purement juri¬
dique. On n’admet pas encore en droit ce que les sciences
naturelles modernes, ainsi que la philosophie, semblent
avoir démontré, à savoir que l’acte de volonté est un phé¬
nomène psychologique en rapport direct avec les fonc¬
tions de l’écorce cérébrale. Liszt définit ainsi le libre
arbitre : « la possibilité pour la volonté de se déterminer
régulièrement par les idées ». Stoos, dans le projet suisse
du Code pénal, a formulé l’article suivant, d’une grande
simplicité pratique :
Le prévenu qui, au moment de l’action, était aliéné, idiot ou
inconscient, est irresponsable.
Rentrent dans le groupe d’ « états inconscients » : les
ivresses ; les évanouissements ; les états soporeux causés
par un épuisement: ou , Une fatigue excessifs ; les troubles
de la conscience liés: soit à une fièvre intense, soit à des
attaques convulsives, -soit à un traumatisme crânien ; les
états de confusion mentale provoquée par des émotions
trop violentes, comme une vive angoisse ou un grand
effroi ; parfois aussi les états mentaux anormaux observés
chez les femmes en couches.
Sous le nom de « désordre morbide de l’activité intel¬
lectuelle » dont il est question dans l’article 51 cité plus
haut, il faut comprendre tous les troubles mentaux clini¬
quement classés : paralysie générale, excitation maniaque,
mélancolie, psychose liée à l’épilepsie, démence précoce,
idiotie.
Jadis, on admettait qu’un sujet atteint d’un trouble psy¬
chique en apparence isolé devait être considéré comme
responsable pour toutes les autres manifestations de sa
vie intellectuelle. Ainsi, un mélancolique qui a volé ou un
persécuté qui a commis un attentat aux mœurs étaient
déclarés responsables de ces actes. On admettait la faculté
de discernement pour une partie de la vie psychique et on
la supprimait pour une autre partie ; c’était, en un mot, la
doctrine de la responsabilité partielle. De nos jours, cette
manière de voir n’est plus guère admise. Dès qu’un sujet
est atteint d’une affection mentale, nous ne pouvons con¬
cevoir qu’une partie quelconque de ses fonctions psy-
CODE PÉNAL.
161
chiques reste saine, indépendante et séparée de cette
affection, et cela même lorsque les symptômes exté¬
rieurs semblent altérés seulement dans un certain
L’application de l’article 51 est particulièrement difficile
dans les cas où l’on ne se trouve en présence ni d’une
affection mentale bien caractérisée, ni d’un état psychique
complètement normal. Ces formes intermédiaires situées
sur la frontière de la folie s’observent fréquemment chez
les alcooliques, les hystériques, les épileptiques en dehors
des accès, les neurasthéniques, les obsédés et les impul¬
sifs, les déséquilibrés, les débiles intellectuels, les perver¬
tis sexuels, les exhibitionnistes.
Dans certains codes (italien, ancien bavarois) on admet,
pour ces états intermédiaires, la doctrine de la « respon¬
sabilité atténuée ». En Allemagne, dont le Code pénal ne
reconnaît pas cette doctrine, on tourne la plupart du
temps la difficulté en admettant pour des cas de ce genre
des circonstances atténuantes. Certains délits pour lesquels
il est impossible d’admettre des circonstances atténuantes
peuvent néanmoins n’être frappés que du minimum de la
peine, moyennant l’adjonction d’une épithète quelconque:
« par imprudence, par entraînement », qui atténue la gra¬
vité de l’acte. On ne peut guère recourir à ce moyen quand
il y a eu mort d’homme ou blessure grave, bien que juste¬
ment de pareils crimes soient souvent commis par des in¬
dividus dont l’état psychiqup n’est pas complètement nor¬
mal. L’admission des circonstances atténuantes dans ces
cas intermédiaires entre la raison et la folie a souvent
pour conséquence qu’un individu dont l’état mental est
douteux est interné pour très peu de temps et que,
rendu trop tôt à la liberté, il se retrouve vite en nouveau
conllit avec la loi. Par conséquent, l’article 55 du Code pé¬
nal allemand concernant les mineurs n’a pas son analogue
pour les mineurs intellectuels. Cet article 55 s’occupe des
enfants au-dessous de douze ans ayant commis un délit et
ordonne de les envoyer soit dans une maison de correc¬
tion, soit dans une famille ou dans une maison d’édu¬
cation.
Il appartient au juge de trouver le moyen d’atténuer la
peine, mais l’expert a le devoir, en pareil cas, de signaler en
quoi le prévenu s’écarte de l’état normal.
L’article 52 du Code pénal allemand dit :
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 11
162
'aliéné devant la
Il n’y a ni criiüe ni délit lorsque le prévenu a été poussé
par une force à laquelle il n’a pu résister, ou par une menace
d’un danger inévitable et imminent, soit pour sa propre vie,
soit pour la vie d’un proche.
C’est l’article qu’on pourra invoquer quand un sujet aura
été poussé, par une suggestion hypnotique, à commetlre
un délit.
En pareil cas, il s’agit ordinairement d’individus inca¬
pables de résistance, comme le sont principalement les
hystériques, alors que les sujets normaux savent générale¬
ment résister aux suggestions qui les poussent à mal faire.
L’article 55 du Code pénal allemand est ainsi formulé :
Celui qui, au moment de la perpétration du crime ou du
délit, est âgé de moins de douze ans, doit être considéré
comme irresponsable.
Il peut cependant, conformément aux prescriptions
légales, être l’objet de mesures spéciales, telles que le place¬
ment dans une famille ou dans un établissement d’éduca¬
tion, ou l’envoi dans une maison de correction. Ces diverses
mesures ne peuvent être appliquées qu’après que la per¬
pétration de l’acte a été établie par le tribunal et que
l’envoi à tel ou tel endroit a été autorisé par une décision
de ce dernier.
L’article 56 du Code pénal allemand dit :
Un prévenu âgé de douze à dix-huit ans doit être considéré
comme irresponsable de l’acte commis par lui si, au moment de
l’exécution, il ne possédait pas l’intelligence nécessaire pour
comprendre la nature délictueuse de ce dernier.
Cet article s’applique aux adolescents atteints d’idiotie,
d’imbécillité, de débilité mentale, d’épilepsie, d’hystérie.
L’article 58 du même Code pénal déclare:
. Un sourd-muet incapable de comprendre la nature criminelle
de l’acte commis parlui doit être considéré commeirresponsable.
Une expertise psychiatrique peut encore être ordonnée à
propos de l’application des articles suivants du Code
allemand :
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE. 163
Art. 1762. - Sera puni des travaux forcés d’une durée de
un à dix ans quiconque aura abusé, hors du mariage, d’une
femme privée de son libre arbitre ou se trouvant dans un état
d’inconscience ou atteinte d’une affection mentale.
Art. 225. — Si, par suite de coups et blessures reçus d’au¬
trui, la victime perd un membre important du corps, un œil
ouïes deux yeux, l’ouïe, la parole ou la faculté d’engendrer,
ou si elle est gravement défigurée pour un temps prolongé,
ou si, à la suite de ces blessures, elle contracte une maladie
épuisante, une paralysie ou une affection mentale, le coupable
sera condamné aux travaux forcés ou à la réclusion pour une
durée variant de un à cinq ans.
Art. 226. — Si l’une des blessures désignées à l’article
précédent était préméditée par le coupable et si elle était déjà
provoquée par lui antérieurement, la peine des travaux forcés
sera d’une durée de deux à dix ans.
B. — EXPERTISE PSYCHIATRIQUE.
Le juge choisit les experts. En première ligne viennent
les médecins attachés en qualité d’experts près les tri¬
bunaux. Cependant, tout médecin dûment spécialisé dans
l’étude des affections mentales peut être appelé aux fonc¬
tions d’expert. Ce dernier a le droit de réclamer l’au¬
dition des témoins et la communication des dossiers.
Son premier devoir est de se livrer à un examen per¬
sonnel de celui qui est l’objet de l’expertise. Sur la pro¬
position d’un expert, le prévenu peut, après l’audition du
défenseur, être mis en observation, pour une durée de six
semaines au maximum, dans Un asile d’aliénés public.
Dans les cas difficiles, il est préférable de remettre un
rapport écrit de l’expertise; mais, là où l’affaire est tout. à
fait claire et simple, l’expert allemand peut se contenter
d’exprimer son opinion oralement pendant les débats. Il
est utile de commencer l’exposé de l’expertise par un résumé
historique de tous les points essentiels du fait motivant
l’expertise ; ensuite, on entrera dans les détails du cas,
d’après les renseignements sur le passé de l’inculpé ; on
exposera le résultat de l’observation sur l’état actuel, et
l’on formulera autant que possible un diagnostic. Ceci fait,
on discutera le problème posé par le juge sur l’état de
l’inculpé au moment de l’exécution de Pacte incriminé.
Pour conclure, on résumera l’opinion développée jusque-
164
l’aliéné devant la loi.
là, dans une phrase s’appuyant autant que possible sur le
texte même de la loi. On dira, par exemple, en utilisant
les termes de l’article 51, que X... se trouvait, au moment
de l’action, dans un état de trouble morbide de son acti¬
vité intellectuelle qui excluait la libre détermination de
sa volonté.
Si lp prévenu devient aliéné après l’accomplissement de
l’acte incriminé, les poursuites peuvent être provisoirement
suspendues.
L’expertise psychiatrique peut encore être demandée à
l’occasion de V exécution de la peine, conformément aux
dispositions légales suivantes du Code allemand :
Art. 485. — On ne peut prononcer la peine de mort contre
des femmes. enceintes ou contre des sujets atteints d’une affec¬
tion mentale.
Art. 487. — L’exécution d’une peine doit être ajournée
quand le condamné contracte une affection mentale.
Si le condamné contracte une affection mentale pendant
l’accomplissement de la peine, il est presque toujours placé
à l’infirmerie annexée à l’établissement où la peine s’ac¬
complit. L’article 493 déclare que l’exécution de la peine
est suspendue pendant le séjour du condamné dans un
asile d’aliénés.
Expertise psychiatrique dans les affaires civiles.
Mise en Melle d’après l’article 6 du Code civil allemand :
Peut être mis en tutelle :
1° Celui qui, par suite d’une affection mentale ou d’affaiblis¬
sement des facultés intellectuelles, n’est pas en état de gérer
sa fortune ;
2° Celui qui, par sa prodigalité, s’expose ou expose sa famille
à la ruine ;
3° Celui qui, par ivrognerie habituelle, ne pouvant gérer sa
fortune, s’expose ou expose sa famille à la ruine ou compro¬
met la sécurité d’autrui.
Quand le motif de la mise en tutelle disparaît, le sujet doit
être émancipé.
Art. 104. — Est incapable de gérer sa fortune :
1° Celui qui est âgé de moins de sept ans révolus ;
2° Celui qui se trouve dans un état de trouble morbide per-
165
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE.
manent de l’activité intellectuelle, excluant chez lui tout libre
arbitre ;
3° Celui qui est mis en tutelle légale à cause d’une affection
mentale.
Art. 105. — Toute volonté exprimée par un sujet frappé
d’incapacité civile est nulle et non avenue.
Nulle et non avenue est également toute volonté exprimée
dans un état d’inconscience ou de trouble passager de l’acti¬
vité intellectuelle.
Art. 114. — Celui qui, par suite d’affaiblissement des facul¬
tés intellectuelles, de prodigalité ou d’ivrognerie habituelle,
est déchu de ses droits civils, ou celui qui, conformément à
l’article 1906, se trouve pourvu d’une tutelle provisoire, est,
au point de vue de la capacité civile, assimilé à un mineur
âgé de moins de sept ans révolus.
C’est leur tuteur qui se présente pour toutes les affaires de
droit concernant les sujets frappés d’incapacité civile, à cause
de leur affection mentale. Les individus déchus par suite de
faiblesse intellectuelle, de prodigalité ou d’ivrognerie, ont
des droits civils un peu plus étendus. Ils peuvent, avec le
consentement de leur tuteur, contracter mariage, disposer de
leurs ressources pécuniaires dans un but déterminé ; ils peu¬
vent aussi acquérir, ou prendre une place de serviteur ou
d’employé.
L’affection mentale rendant l’individu incapable de s’oc¬
cuper des affaires et l’assimilant, d’après la loi, à l’enfant
au-dessous de sept ans, la plupart des aliénés et beaucoup
d’imbéciles peuvent être déchus de leurs droits civils et
mis en tutelle.
La mise en tutelle, limitée seulement à l’incapacité de
gérer sa fortune, et qui assimile le sujet à un mineur de
sept à vingt et un ans, n’est applicable qu’à des sujets
légèrement débiles, à des hystériques gravement atteints, à
des neurasthéniques constitutionnels, quelquefois aussi à
des paranoïques ayant le délire de persécution ou le
délire processif, ou n’importe quel autre délire systématisé.
Art. 1910. — Un sujet majeur qui n’est pas en tutelle peut
être pourvu d’un tuteur pour sa personne et ses biens quand,
par suite d’infirmités physiques ou de vices constitutionnels
(comme lasurdité, la cécité ou la mutité), il est mis dans l’im¬
possibilité de gérer sa fortune.
166
'aliéné devant
En pareil cas, il s’agit d’unè tutelle partielle, volon¬
taire, dont l’abrogation est, à tout moment, entre les
mains du pupille lui-même. Ce genre de tutelle peut s’ap¬
pliquer aux cas où le déficit intellectuel est extrêmement
faible, comme, par exemple, chez certains apoplectiques,
un grand nombre de neurasthéniques.
Les articles 1304, 1325, 1566, 1568, 1567 du Code civil
allemand, concernant le mariage et le divorce, intéressent
également l’aliéniste.
Un époux peut demander le divorce quand l’autre époux a
contracté une affection mentale dont la durée pendant le ma¬
riage a dépassé trois ans et qui a atteint un degré tel que
toute entente avec l’époux malade est supprimée et que toute
espérance du retour de cette entente est exclue.
Cette loi peut soulever de grandes difficultés, lorsque la
guérison tardive survient, comme, par exemple, dans la
folie intermittente dont le sujet peut guérir au bout de
sept à huit années de durée. Dans la pratique, cet article
n’est pas souvent appliqué.
Art. 1583. — Lorsque le divorce a été prononcé par suite
d’une affection mentale, l’époux bien portant doit pourvoir à
l’entretien de l’époux malade.
Art. 827. — Celui qui, sous l’influence d’un état d’incons¬
cience ou de trouble morbide excluant la libre détermination
de sa volonté, porte un préjudice à autrui, n’est pas respon¬
sable du dommage occasionné par lui. Si, au moyen des bois¬
sons spiritueuses ou d’autres substances analogues, il s’est mis
volontairement dans un des états ci-dessus indiqués, il est
responsable du dommage occasionné par lui ; sa responsabi¬
lité est nulle s’il est tombé dans un de ces états indépendam¬
ment de sa volonté.
[Rappelons qu’en 1536 une ordonnance de François Ier,
qui punissait sévèrement l’ivrognerie, comprenait, quant
aux délits commis dans l’ivresse, l’article suivant :
S’il advient que par ébriété ou chaleur de vin les ivrognes
commettent aucun mauvais cas, ne leur sera pour cette occa¬
sion pardonné, mais seront punis de la peine due audit délit
et davantage pour ladite ébriété, à l’arbitrage du juge.]
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE.
167
Quoi qu’il en soit, l’individu possédant des ressources
suffisantes est tenu par l’article 289 de réparer le dommage
occasionné par lui.
Les articles 2229 et 2230 du Code civil allemand traitent
de la capacité de tester.
[Rappelons l’article 901 du Code civil français:
Pour faire une donation entre-vifs ou un testament, il faut
être sain d’esprit.]
L’article 645 règle la question de la déchéance des
aliénés.
La déchéance par suite d’une affection mentale ou
d’affaiblissement des facultés intellectuelles est décidée
par une décision du tribunal civil.
Cette décision n’est rendue que sur demande de qui de
droit.
Art. 646. — La demande en déchéance civile peut être faite
soit par l’époux de l’aliéné, soit par un de ses parents, soit
par celui de ses représentants à qui incombent les soins à
donner à la personne malade. La demande ne peut être faite
par un seul parent quand il s’agit d’un aliéné ayant un époux
ou plusieurs parents. Quand il s’agit d’une femme mariée, la
demande en déchéance ne peut être faite par un parent que
lorsque la cessation de la vie commune a été reconnue, ou
lorsque le mari a abandonné sa femme, ou lorsque le mari est
depuis longtemps hors d’état de faire la demande, ou, enfin,
lorsque la demeure du mari est restée inconnue depuis long¬
temps.
Dans tous les cas, le procureur général près du tribunal
du canton a le droit de faire la demande en déchéance
d’un aliéné de son ressort.
Art. 647, 648, 649. — Le tribunal peut ordonner la produc¬
tion d’un certificat médical avant de commencer le procès.
Exemple d’un certificat produit en pareil cas :
X... est atteint de paralysie générale progressive avec
affaiblissement très accentué de ses facultés intellectuelles ; il
est hors d’état de gérer ses affaires.
[Lieu et date.)
[Signature.)
l’aliéné devant la loi.
Art. 6S0, 653, 654. — L’aliéné dont on demande la déchéance
civile doit être personnellement entendu par un ou plusieurs
experts. Dans ce but, la comparution de la personne malade
peut être ordonnée.
L’interrogatoire de l’aliéné peut aussi se faire par un juge.
L’interrogatoire de l’aliéné peut être supprimé, soit lorsqu’il
est entouré de difficultés insurmontables, soit lorsqu’il pré¬
sente un danger pour la santé du malade.
Art. 655. — La déchéance ne peut être prononcée avant que
le tribunal ait entendu un ou plusieurs experts sur l’état men¬
tal de la personne contre laquelle on demande cette mesure.
L’expert peut donner verbalement une explication dont
on dresse procès-verbal. Mais il est généralement plus
prudent de présenter un rapport écrit contenant, avec le
diagnostic, un résumé détaillé sur l’état actuel et la marche
de l’affection mentale nécessitant la déchéance civile, me¬
sure dont on développe les motifs essentiels.
L’article 656 autorise une observation de six semaines
dans une maison de santé (analogue à l’article 81 du Code
pénal).
Art. 660-666, 671, 672, 675. — L’abrogation de la déchéance
s’obtient sur la demande du déchu ou sur celle de son repré¬
sentant légal chargé de sa personne, ou sur celle, du procu¬
reur général du tribunal.
Les articles 676, 678, 679 du Code civil allemand règlent
la question de la déchéance pour ivrognerie.
Art. 680. — La déchéance pour prodigalité ou ivrognerie
s’obtient par jugement du tribunal.
Ce jugement ne peut être prononcé que sur demande de
qui de droit.
Les prescriptions des articles 646, 647, 648, 653, 657 et
663 trouvent ici leur application appropriée.
Restent en vigueur les lois et règlements d’après les¬
quels une communauté ou une association assimilée à une
communauté ou une association charitable sont autorisées
à demander la déchéance pour cause de prodigalité ou
d’ivrognerie.
DROIT ADMINISTRATIF.
169
Art. 681. — Lorsque la déchéance est demandée pour cause
d’ivrognerie, le tribunal peut ajourner le jugement de
déchéance, s’il y a lieu de croire que l’ivrogne se corrigera.
En vertu de cet article, un buveur d’habitude peut être
engagé à se faire traiter dans une maison de santé pour
alcooliques.
La déchéance des ivrognes, qui, en théorie, constitue un
progrès important dans la lutte contre l’alcoolisme, ren¬
contre en pratique de grandes difficultés, parmi lesquelles
la plus importante est le manque d’asiles publics spéciaux
pour le traitement des buveurs.
Les articles 56 du Code pénal et 393 du Code civil alle¬
mands indiquent la valeur du témoignage d’un aliéné.
Peuvent témoigner sans prêter serment :
1° Les personnes qui, au moment de leur déposition, n’ont
pas encore seize ans accomplis ;
2° Les personnes qui, soit par insuffisance de leur maturité
d’esprit, soit par affaiblissement de leur intelligence, n’ont
point une idée suffisante de l’importance et de la signification
d’un témoignage fait sous la foi du serment.
C. — DROIT ADMINISTRATIF.
En Prusse, la loi du 11 juillet 1891 impose aux bureaux de
bienfaisance des villes et villages l’obligation d’hospitaliser
et de soigner dans des asiles spéciaux les aliénés, les idiots,
les épileptiques, les sourds-muets et les aveugles sans res¬
sources. Les bureaux de bienfaisance des villes et villages,
financièrement indépendants, dépendent de l’administra¬
tion provinciale. Dans chaque préfecture, la surveillance
des asiles est exercée par une commission qui les visite
régulièrement.
L’admission dans un asile d’aliénés est réglée en Alle¬
magne par la loi du 30 septembre 1895.
Pour y placer un malade, il est nécessaire d’obtenir un
certificat du médecin préfectoral. Ce document doit indi¬
quer le but recherché, la date et le lieu où il a été délivré,
le résultat de l’examen médical, la forme du trouble men¬
tal et les motifs qui rendent nécessaire le placement à
l’asile. Lorsqu’un certificat de ce genre a été déjà délivré
par un autre médecin, il suffit que le médecin de la préfec-
170
l’aliéné devant
LOI.
ture approuve la teneur du document signé de son confrère,
en se fondant sur son enquête personnelle. En cas d’urgence,
le certificat de tout médecin autorisé suffit pour provoquer
un internement provisoire d’une durée de quarante-huit
heures.
Des règlements analogues sur l’admission dans les asiles
d’aliénés existent dans les autres États allemands.
La sortie de l’asile a lieu :
1° Quand le malade est guéri;
2° Quand son représentant légal réclame la sortie du
malade.
Si l’aliéné a été admis avec le concours de la préfecture
de police, celle-ci doit donner son approbation pour la
mise en liberté du malade. Un congé ne dépassant pas
quinze jours peut aussi être accordé, après avis favorable
de la préfecture de police.
Placement volontaire. — Certains asiles privés peuvent
recevoir, à des conditions déterminées, des pensionnaires
à titre volontaire, c’est-'à-dire des malades qui y entrent
spontanément. Dans chaque cas particulier, il est néces¬
saire de produire :
1° Un certificat médical constatant l’utilité de l’entrée du
malade à l’asile;
2° Un certificat par lequel le pensionnaire ou son repré¬
sentant légal donnent leur consentement à ce placement.
SUPPLÉMENT
Voici quelques dispositions pénales les plus importantes
concernant les aliénés dans les divers Codes (d’après Aschaffen¬
burg) :
Autriche (1852). — Art. 2. — L’acte ou l’omission de l’acte
n’est pas imputé à crime : a) quand son auteur est depuis long¬
temps privé de l’usage de la raison ; h) quand le fait a été
commis à l’occasion d’un trouble mental au moment où ce
trouble continuait, ou c) quand le fait a été commis dans un
état d’ivresse impulsive ou au cours d’un autre trouble des
sens qui a empêché le prévenu d’avoir conscience de son acte.
Art. 46. — Des circonstances atténuantes se rapportant à la
personne de l’inculpé sont admises : a) quand l’inculpé a moins
de vingt ans; b) quand il est atteint de faiblesse intellectuelle,
ou c) lorsque son éducation a été très négligée.
Hongrie (1878). — Art. 76. — Un acte ne doit pas être imputé
DROIT ADMINISTRATIF.
171
à celui qui le commet dans l'état d’inconscience ou de trouble
tel de l’activité intellectuelle que la faculté de détermination
de sa volonté se trouve exclue.
Suisse, avant-projet (1896). — Art. 10. — Celui qui, au mo¬
ment de l’acte, était aliéné ou idiot, ou inconscient, est irres¬
ponsable. Si l’état mental de l’inculpé n’était que légèrement
altéré ou si l’inculpé présentait un développement intellec¬
tuel insuffisant, le juge est libre de diminuer la peine.
Art. 12. — Si l’état mental de l’inculpé donne lieu à des
doutes, le fonctionnaire qui en est informé le fait examiner
par des experts. Cette disposition s’applique, en particulier,
aux sourds-muets et aux épileptiques.
Art. 13. — Si la sécurité publique nécessite qu’un individu
dont la responsabilité est nulle ou limitée soit interné dans un
asile public ou dans une maison de santé privée, le place¬
ment ne peut être opéré que par décision du tribunal. De
même, le tribunal peut ordonner la sortie d’un malade, quand
le motif de son internement a disparu. Si . les intérêts d’un in¬
dividu dont la responsabilité est nulle ou limitée exigent qu’il
soit traité dans une maison de santé, le tribunal peut ordon¬
ner ce placement par voie administrative. Si un individu dont
la responsabilité est limitée a été condamné à l’emprisonne¬
ment et si le temps de sa peine n’est pas encore accompli au
jour de sa sortie de la maison de santé, il doit subir le reste
de sa peine.
Pays-Bas (1886). — Quiconque commet un acte ne pouvant
lui être imputé, par suite d’un développement intellectuel
défectueux ou d’un trouble morbide de son activité mentale,
doit être considéré comme irresponsable. Si l’acte délictueux
ne lui est pas compté par suite d’un développement mental
insuffisant ou d’un trouble morbide de son activité intellec¬
tuelle, le juge peut décider qu’il sera interné dans un asile
d’aliénés pendant un temps d’observation qui ne doit pas
dépasser la durée d’une année.
Danemark (1863). — Art. 38. — Ne sont pas punis les actes
commis par des aliénés ou par des individus inconscients dont
l’intelligence est si mal développée ou si affaiblie et troublée
qu’il est impossible d’admettre que ces personnes ont compris
la valeur immorale de ces actes. En pareil cas, le juge peut
décider toutes les mesures de sûreté devant être prises contre
l’auteur des actes délictueux. Pourtant, ces mesures pourront
être supprimées par l’autorité compétente quand elles ne
seront plus jugées nécessaires, après certificat médical.
172
l’aliéné devant la loi.
Abt. 39. — La peine désignée par la loi doit être moindre
quand il s’agit de faibles d’esprit ou d’autres individus qui,
sans être complètement privés de leur conscience, peuvent
cependant être considérés, par suite d’un état mental particu¬
lier exerçant une influence sur leur libre arbitre, comme ne
possédant pas, au moment de l’acte, la même responsabilité
pénale que les hommes adultes intellectuellement normaux.
Suède (1864). — Airr. 8. — 1° Ne sont pas punis les actes
d’aliénés et de ceux qui, par maladie ou vieillesse, sont privés de
l’usage de la raison. 2° Ne sont pas punis également les actes
de ceux qui sont tombés involontairement dans un trouble
mental qui exclue toute conscience.
Celui qui, par maladie physique ou mentale, par faiblesse
sénile ou par d’autres troubles indépendants de sa volonté, a
commis un acte criminel, sans être complètement privé de
'usage de la raison, bien qu’il ne doive pas être considéré comme
entièrement irresponsable, est passible d’une peine moindre.
Norvège, projet (1896). — Abt. 44. — Il n’y a ni crime ni délit
lorsque le prévenu, au moment de l’action, ne pouvait com¬
prendre le caractère illégal de son acte, en raison d’un déve¬
loppement arriéré ou d’un affaiblissement ou d’un trouble mor¬
bide de ses facultés mentales. De même, il n’y a ni crime ni délit
lorsque, pour un des motifs indiqués ci-dessus ou par suite d’üne
contrainte ou d’un danger pressant, ou d’un état psychique spé¬
cial, le prévenu ne se trouvait pas en possession de lui-même.
Abt. 86. — Le tribunal peut appliquer le minimum de la
peine lorsque le prévenu, se trouvant en état de légitime dé¬
fense ou de colère justifiée, a commis un acte délictueux ou
lorsque, en le commettant, il se trouvait dans un état analogue
à ceux mentionnés à l’article 44, mais moins prononcé et
n’excluant pas la responsabilité.
[Les articles 302, 304, 309, 310, 311 du Code pénal fran¬
çais déclarent que :
Les crimes commis sans préméditation et dans un mouve¬
ment de colère ne sont pas punis avec la même sévérité que
ceux qui ont été exécutés après mûre réflexion.
L’article 324 du Code pénal français dit que :
Dans le cas d’adultère la loi excuse le meurtre commis par
l’époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l’instant
où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale.
EXTRAITS DE LA LOI SUR LES ALIÉNÉS EN FRANCE. 173
EXTRAITS DE LA LOI SUR LES ALIÉNÉS EN FRANCE
— 3ojuin i838 (1). —
TITRE Ier. — Des établissements d’aliénés.
Abt. 5. — Nul ne pourra diriger ni former un établissement
privé consacré aux aliénés sans l’autorisation du Gouverne-
Les établissements privés consacrés au traitement d’autres
maladies ne pourront recevoir les personnes atteintes d’alié¬
nation mentale, à moins qu’elles ne soient placées dans un
local entièrement séparé.
Ces établissements devront être, à cet effet, spécialement
autorisés par le Gouvernement, et seront soumis, en ce qui
concerne les aliénés, à toutes les obligations prescrites par la
présente loi.
Art. 6. — Des règlements d’administration publique déter¬
mineront les conditions auxquelles seront accordées les auto¬
risations énoncées en l'article précédent, les cas où elles
pourront être retirées et les obligations auxquelles seront
soumis les établissements autorisés.
Art. 7. — Les règlements intérieurs des établissements
publics consacrés en tout ou en partie au service des aliénés
seront, dans les dispositions relatives à ce service, soumis
à l’approbation du ministre de l’Intérieur.
TITRE II. — Des placements faits dans les établissements
d’aliénés.
Section I. — Des placements volontaires.
Art. 1er. — Chaque département est tenu d’avoir un éta¬
blissement publie, spécialement destiné à recevoir et à soigner
les aliénés, ou de traiter, à cet effet, avec un établissement
public ou privé, soit de ce département, soit d’un autre dépar¬
tement.
Les traités passés avec les établissements publics ou privés
devront être approuvés par le ministre de l’Intérieur.
Art. 2. — Les établissements publics consacrés aux aliénés
sont placés sous la direction de l’autorité publique.
(1) Le Sénat a volé en 1887 un nouveau projet de loi surla matière,
mais ce projet n’est pas encore venu en discussion à la Chambre
des députés.
174
'ALIÉNÉ
Art. 3. — Les établissements privés consacrés aux aliénés
sont placés sous la surveillance de l’autorité publique.
Art. 4. — Le préfet et les personnes spécialement délé¬
guées à cet effet par lui ou par le ministre de l’Intérieur, le
président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le
maire de la commune, sont chargés de visiter les établisse¬
ments publics ou privés consacrés aux aliénés.
Ils recevront les réclamations des personnes qui y seront
placées, et prendront à leur égard tous renseignements
propres à faire connaître leur position.
Les établissements privés seront visités à des jours indé¬
terminés, une fois au moins chaque trimestre, par le procu¬
reur du roi de l’arrondissement. Les établissements publics le
seront de la même manière, une fois au moins par semestre.
Art. 8. — Les chefs ou préposés responsables des établis¬
sements publics et les directeurs des établissements privés et
consacrés aux aliénés ne pourront recevoir une personne
atteinte d’aliénation mentale s’il ne leur est remis :
1° Une demande d’admission contenant les noms, profes¬
sions, âges et domiciles, tant de la personne qui la formera
que de celle dont le placement sera réclamé, et l’indication
du degré de parenté, ou, à défaut, de la nature des relations
qui existent entre elles.
La demande sera écrite et signée par celui qui la formera,
et, s’il ne sait pas écrire, elle sera reçue par le maire ou le
commissaire de police, qui en donnera acte.
Les chefs, préposés ou directeurs devront s’assurer, sous
leur responsabilité, de l’individualité de la personne qui aura
formé la demande lorsque cette demande n’aura pas été reçue
par le maire ou le commissaire de police.
Si la demande d’admission est formée par le tuteur d’un in¬
terdit, il devra fournir, à l’appui, un extrait du jugement d’in¬
terdiction ;
2° Un certificat de médecin constatant l’état mental de la
personne à placer, et indiquant les particularités de sa ma¬
ladie et la nécessité de faire traiter la personne désignée dans
un établissement d’aliénés, et de l’y tenir renfermée.
Ce certificat ne pourra être admis, s’il a été délivré plus de
quinze jours avant sa remise au chef ou directeur; s’il est signé
d’un médecin attaché à l’établissement, ou si le médecin
signataire est parent ou allié, au second degré inclusivement,
des chefs ou propriétaires de l’établissement, ou de la per¬
sonne qui fera effectuer le placement.
EXTRAITS DE LA LOI SUR LES ALIÉNÉS EN FRANCE. 175
En cas d’urgence, les chefs dés établissements publics
pourront se dispenser d’exiger le certificat du médecin ;
3° Le passeport ou toute autre pièce propre à constater l’in¬
dividualité de la personne à placer.
Il sera fait mention de toutes les pièces produites dans un
bulletin d’entrée, qui sera renvoyé, dans les vingt-quatre
heures, avec un certificat du médecin de l’établissement, et la
copie de celui ci-dessus mentionné, au préfet de police à Paris,
au préfet ou au sous-préfet dans les communes, chefs-lieux
de département ou d’arrondissement, et aux maires dans les
autres communes. Le sous-préfet ou le maire en fera immé¬
diatement l’envoi au préfet.
Art. 9. — Si le placement est fait dans un établissement
privé, le préfet, dans les trois jours de la réception du bulle¬
tin, chargera un ou plusieurs hommes de l’art de visiter la
personne désignée dans ce bulletin, à l'effet de constater son
état mental et d’en faire rapport sur-le-champ. Il pourra leur
adjoindre telle autre personne qu’il désignera.
Art. 10. — Dans le même délai, le préfet notifiera adminis¬
trativement les noms, professions et domiciles, tant de la per¬
sonne placée que de celle qui aura demandé le placement, et
les causes du placement : 1° au procureur du roi de l’arron¬
dissement du domicile de la personne placée ; 2° au procureur
du roi de l’arrondissement de la situation de l’établissement ;
ces dispositions seront communes aux établissements publics
ou privés.
Art; 11. — Quinze jours après le placement d’une personne
dans un établissement public ou privé, il' sera adressé au pré¬
fet, conformément au dernier paragraphe de l’article 8, un
nouveau certificat du médecin de l’établissement; ce cer¬
tificat confirmera ou rectifiera, s’il y a lieu, les observa¬
tions contenues dans le premier certificat en indiquant le
retour plus ou moins fréquent des accès ou des actes de
démence.
Art. 12. — Il y aura, dans chaque établissement, un registre
coté et paraphé par le maire, surllequel seront immédiate¬
ment inscrits les noms, professions, âges et domiciles des per¬
sonnes placées dans les établissements; la mention du juge¬
ment d’interdiction, si elle a été prononcée, et le nom de leur
tuteur; la date de leur placement; les noms; profession et
demeure de la personne parente eu non parente qui l’aura
demandé. Seront également transcrits siir .ce registre : 1° le
certificat du médecin, joint à la demande d’admission ; 2° ceux
176
l’aliéné devant la loi.
que le médecin de l’établissement devra adresser à l'autorité,
conformément aux articles 8 et 11.
Le médecin sera tenu de consigner sur ce registre, au
moins tous les mois, les changements survenus dans l’état
mental de chaque malade. Ce registre constatera également
les sorties et les décès.
Ce registre sera soumis aux personnes qui, d’après l’ar¬
ticle 4, auront le droit de visiter l’établissement, lorsqu’elles
se présenteront pour en faire la visite ; après l’avoir terminée,
elles apposeront sur le registre leur visa, leur signature et
leurs observations, s’il y a lieu.
Art. 13. — Toute personne placée dans un établissement
d’aliénés cessera d’y être retenue aussitôt que les médecins
de l’établissement auront déclaré, sur le registre énoncé en
l’article précédent, que la guérison est obtenue.
S’il s’agit d’un mineur ou d’un interdit, il sera donné
immédiatement avis de la déclaration des médecins aux
personnes auxquelles il devra être remis, et au procureur
du roi.
Art. 14. — Avant même que les médecins aient déclaré la
guérison, toute personne placée dans un établissement d’alié¬
nés cessera également d’y être retenue, dès que la sortie sera
requise par l’une des personnes ci-après désignées, savoir :
1 0 Le curateur nommé en exécution de l’article 38 de la pré¬
sente loi ;
2° L’époux ou l’épouse ;
3° S’il n’y a pas d’époux ou d’épouse, les ascendants;
4° S’il n’y a pas d’ascendants, les descendants;
5° La personne qui aura signé la demande d’admission, à
moins qu’un parent n’ait déclaré s’opposer à ce qu’elle use
de cette faculté sans l’assentiment du conseil de famille ;
6° Toute personne à ce autorisée par le conseil de fa-
S’il résulte d’une opposition notifiée au chef de l’établisse¬
ment par un ayant droit qu’il y a dissentiment, soit entre
les ascendants, soit entre les descendants, le conseil de famille
prononcera.
Néanmoins, si le médecin de l’établissement est d’avis que
l’état mental du malade pourrait compromettre l’ordre public
ou la sûreté des personnes, il en sera donné préalablement
connaissance au maire, qui pourra ordonner immédiatement
un sursis provisoire à la sortie, à la charge d’en référer, dans
les vingt-quatre heures, au préfet ; le sursis provisoire cessera
EXTRAITS DE LA LOI SUR LES ALIÉNÉS EN FRANCE. 177
de plein droit à l’expiration de la quinzaine, si le préfet n’a
pas, dans ce délai, donné d’ordres contraires conformément à
l’article 21 ci-après. L'ordre du maire sera transcrit sur le
registre tenu en exécution de l’article 12.
En cas de minorité ou d’interdiction, le tuteur pourra seul
requérir la sortie.
Art. 1S. — Dans les vingt-quatre heures de la sortie, les
chefs préposés ou directeurs en donneront avis aux fonction¬
naires désignés dans le dernier paragraphe 8, et leur feront
connaître le nom et la résidence des personnes qui auront
retiré le malade, son état mental au moment de sa sortie,
et, autant que possible, l’indication du lieu où il aura été
conduit.
Art. 16. — Le préfet pourra toujours ordonner la sortie
immédiate des personnes placées volontairement dans les éta¬
blissements d’aliénés.
Art. 17. — En aucun cas, l’interdit ne pourra être remis
qu’à son tuteur, et le mineur qu’à ceux sous l’autorité des¬
quels il est placé par la loi.
Section II. — Des placements ordonnés par l’autorité
publique.
Art. 18. — A Paris le préfet de police, et dans les départe¬
ments les préfets, ordonneront d’office le placement, dans un
établissement d’aliénés, de toute personne interdite, ou non
interdite, dont l’état d’aliénation compromettrait l’ordre public
ou la sûreté des personnes.
Les ordres des préfets seront motivés et devront énoncer
les circonstances qui les auront rendus nécessaires. Ces
ordres, ainsi que ceux qui seront donnés conformément aux
articles 19, 20, 21 et 23, seront inscrits sur un registre sem¬
blable à celui qui est prescrit par l’article 12 ci-dessus, dont
toutes les dispositions seront applicables aux individus placés
d’office.
Art. 19. — En cas de danger imminent, attesté par le certi¬
ficat d’un médecin ou par notoriété publique, les commissaires
de police à Paris, et les maires dans les autres communes,
ordonneront, à l’égard des personnes atteintes d’aliénation
mentale, toutes les mesures provisoires nécessaires, à la
charge d’en référer dans les vingt-quatre heures au préfet, qui
statuera sans délai.
Art. 20. — Les chefs, directeurs ou préposés responsables
des établissements seront tenus d’adresser aux préfets, dan»
Weyoandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 12
178 l’aliéné devant la loi.
le premier mois de chaque semestre, un rapport rédigé par le
médecin de l’établissement sur l’état de chaque personne qui
y sera retenue, sur la nature de sa maladie et les résultats du
traitement.
Le préfet prononcera sur chacune individuellement, ordon¬
nera sa maintenue dans l’établissement ou sa sortie.
Art. 21. ■ — A l’égard des personnes dont le placement aura
été volontaire, et dans le cas où leur état mental pourrait
compromettre l’ordre public ou la sûreté des personnes, le
préfet pourra, dans les formes tracées par le deuxième para¬
graphe de l’article 18, décerner un ordre spécial, à l’effet d’em¬
pêcher qu’elles ne sortent de l’établissement sans son
autorisation, si ce n’est pour être placées dans un autre éta¬
blissement.
Les chefs, directeurs ou préposés responsables seront tenus
de se conformer à cet ordre.
Art. 22. — Les procureurs du roi seront informés de tous
les ordres donnés en vertu des articles 18, 19, 20 et 21.
Ces ordres seront notifiés au maire du domicile des per¬
sonnes soumises au placement, qui en donnera immédiatement
avis aux familles.
Il en sera rendu compte au ministre de l’Intérieur.
Les diverses notifications prescrites par le présent article
seront faites dans les formes et délais énoncés en l’ar¬
ticle 10.
Art. 28. — Si, dans l’intervalle qui s’écoulera entre les rap¬
ports ordonnés par l’article 20, les médecins déclarent, sur le
registre tenu en exécution de l’article 12, que la sortie peut
être ordonnée, les chefs, directeurs ou préposés responsables
des établissements seront tenus, sous peine d’être poursuivis
conformément à l’article 30 ci-après, d’en référer aussitôt au
préfet, qui statuera sans délai.
Art. 24. — Les hospices et hôpitaux civils seront tenus de
recevoir provisoirement les personnes qui leur seront adres¬
sées en vertu des articles 18 et 19 jusqu’à ce qu’elles soient
dirigées sur l’établissement spécial destiné à les recevoir, aux
termes de l’article 1er, ou pendant le trajet qu’elles feront pour
s’y rendre.
Dans toutes les communes où il existe des hospices ou hôpi¬
taux, les aliénés ne pourront être déposés ailleurs que dans
ces hospices ou ces hôpitaux. Dans les lieux où il n’en
existe pas, les maires devront pourvoir à leur logement, soit
dans une hôtellerie, soit dans un local loué à cet effet.
EXTRAITS DE LA LOI SUR LES ALIÉNÉS EN FRANCE. 179
Dans aucun cas les aliénés ne pourront être conduits avec
les condamnés ou les prévenus, ni déposés dans une prison.
Ces dispositions sont applicables à tous les aliénés dirigés
par l’administration sur un établissement spécial destiné à les
recevoir, aux termes de l’article Ie1', ou pendant le trajet
qu’ils feront pour s’y rendre.
Section III. — Dépenses du service des aliénés.
Section IV. — Dispositions communes à toutes pei’sonnes
placées dans les établissements d’aliénés.
Art. 29. — Toute personne placée ou retenue dans un éta¬
blissement d’aliénés, son tuteur si elle est mineure, son cura¬
teur, tout parent ou ami, pourront, à quelque époque que ce
soit, se pourvoir devant le tribunal du lieu de la situation de
l’établissement, qui, après les vérifications nécessaires, ordon¬
nera, s’il y a lieu, la sortie immédiate.
Les personnes qui auront demandé le placement, et le pro¬
cureur du roi, d’office, pourront se pourvoir aux mêmes fins.
Dans le cas d’interdiction, cette demande ne pourra être
formée que par le tuteur de l’interdit.
La décision sera rendue sur simple requête, en chambre du
conseil et sans délai ; elle ne sera point motivée.
La requête, le jugement et les autres actes auxquels la
réclamation pourrait donner lieu, seront visés pour timbre et
enregistrés en débet.
Aucunes requêtes, aucunes réclamations adressées soit à
l’autorité judiciaire, soit à l’autorité administrative, ne pour¬
ront être supprimées ou retenues par les chefs d’établisse¬
ments, sous les peines portées au titre III ci-après.
Art. 30. — Les chefs, directeurs ou préposés responsables
ne pourront, sous les peines portées par l’article 1 20 du Code
pénal, retenir une personne placée dans un établissement
d’aliénés, dès que sa sortie aura été ordonnée par le préfet,
aux termes des articles 16, 20 et 23, ou par le tribunal, aux
termes de l’article 29, ni lorsque cette personne se trouvera
dans les cas énoncés aux articles 13 et 14.
TITRE III. — Dispositions générales.
Art. 41. — Les contraventions aux dispositions des arti¬
cles 5, 8, 11, 12, du second paragraphe (je l’article 13, des arti¬
cles 15, 17, 20, 21, et du dernier paragraphe de l’article 29 de
la présente loi et aux règlements rendus en vertu de l’article 6,
180 L’aliéné devant la loi.
qui seront commises par les chefs, directeurs ou préposés
responsables des établissements publics ou privés d’aliénés
et par les médecins employés dans ces établissements, seront
punies d’un emprisonnement de cinq jours à un an, et d’une
amende de 50 francs à 3 000 francs, ou de l’une ou l’autre de
ces peines.
Il pourra être fait application de l’article 463 du Code
pénal.
ORDONNANCE DU ROI PORTANT RÈGLEMENT
SUR LES ÉTABLISSEMENTS PUBLICS ET PRIVÉS
CONSACRÉS AUX ALIÉNÉS
— 18 décembre i83g. —
TITRE Ier. — Des établissements publics consacrés
AUX ALIÉNÉS.
Article premier. — Les établissements publics consacrés au
service des aliénés seront administrés, sous l’autorité de notre
ministre secrétaire d’État au département de l’Intérieur et des
préfets des départements, et sous la surveillance de commis¬
sions gratuites, par un directeur responsable, dont les attribu¬
tions seront ci-après déterminées.
Art. 2. — Les commissions de surveillance seront compo¬
sées de cinq membres, nommés par les préfets, et renouvelés
chaque année par cinquième.
Les membres des commissions de surveillance ne pourront
être révoqués que par notre ministre de l’Intérieur, sur le rap¬
port du préfet.
Chaque année, après le renouvellement, les commissions
nommeront leur président et leur secrétaire.
Art. 3. — Les directeurs et les médecins en chef et adjoints
seront nommés par notre ministre secrétaire d’État au dépar¬
tement de l’Intérieur, directement pour la première fois, et,
pour les vacances suivantes, sur une liste de trois candidats
présentés par les préfets.
Pourront aussi être appelés aux places vacantes, concurrem¬
ment avec les candidats présentés par les préfets, les
directeurs et les médecins en chef ou adjoints qui auront
exercé leurs fonctions pendant trois ans dans d’autres établis¬
sements d’aliénés.
Les élèves attachés aux établissements d’aliénés seront
nommés pour un temps limité, selon le mode déterminé par le
règlement sur le service intérieur de chaque établissement.
RÈGLEMENT SUR LES ÉTABLISSEMENTS EN FRANCE. 181
Les directeurs, les médecins en chef et les médecins adjoints
ne pourront être révoqués que par notre ministre de l’Inté¬
rieur, sur le rapport des préfets.
Art. 4. — Les commissions instituées par l’article 1er,
chargées de la surveillance générale de toutes les parties du
service des établissements, sont appelées à donner leurs avis
sur le régime intérieur, sur les budgets et les comptes, sur
les actes relatifs à l’administration, tels que le mode de ges¬
tion des biens, les projets de travaux, les procès à intenter ou
à soutenir, les transactions, les emplois de capitaux, les acqui¬
sitions, les emprunts, les ventes ou échanges d’immeubles, les
acceptations de legs ou donations, les pensions à accorder, s’il
y a lieu, les traités à conclure pour le service des malades.
Art. 5. — Les commissions de surveillance se réuniront
tous les mois. Elles seront, en outre, convoquées par les pré¬
fets ou les sous-préfets toutes les fois que les besoins du ser¬
vice l’exigeront.
Le directeur de l’établissement et le médecin chargé en chef
du service médical assisteront aux séances de la commission :
leur voix sera seulement consultative.
Néanmoins, le directeur et le médecin en chef devront se
retirer de la séance au moment où la commission délibérera
sur les comptes d’administration et sur les rapports qu’elle
pourrait avoir à adresser directement au préfet.
Art. 6. — Le directeur est chargé de l’administration
intérieure de l’établissement et de la gestion de ses biens et
revenus.
Il pourvoit, sous les conditions prescrites par la loi, à l’ad¬
mission et à la sortie des personnes placées dans l’établis¬
sement. •
Il nomme les préposés de tous les services de l’établisse¬
ment; il les révoque, s’il y a lieu. Toutefois, les surveillants,
les infirmiers et les gardiens devront être agréés par le méde¬
cin en chef; celui-ci pourra demander leur révocation au direc¬
teur. En cas de dissentiment, le préfet prononcera.
Art. 7. — Le directeur est exclusivement chargé de pour¬
voir à tout ce qui concerne le bon ordre et la police de l’éta¬
blissement, dans les limites du règlement du service intérieur,
qui sera arrêté en exécution de l’article 7 de la loi du
30 juin 1838, par notre ministre de l’Intérieur. Il résidera dans
l’établissement.
Art. 8. — Le service médical, en tout ce qui concerne le
régime physique et meral, ainsi que la police médicale et per-*
182
l’aliéné devant la loi
sonnelle des aliénés, est placé sous l’autorité du médecin, dans
les limites du réglement du service intérieur mentionné à l’ar¬
ticle précédent.
Les médecins adjoints, dans les maisons où le règlement
intérieur en établira, les élèves, les surveillants, les infirmiers
et les gardiens sont, pour le service médical, sous l’autorité
du médecin en chef.
Art. 9. — Le médecin en chef remplira les obligations
imposées aux médecins par la loi du 30 juin 1838, et délivrera
tous certificats relatifs à ses fonctions.
Ces certificats ne pourront être délivrés par le médecin
adjoint qu’en cas d’empêchement constaté du médecin en
chef.
En cas d’empêchement constaté du médecin en chef et du
médecin adjoint, le préfet est autorisé à pourvoir provisoire¬
ment à leur remplacement.
Art. 10. — Le médecin en chef est tenu de résider dans
l’établissement.
Il pourra toutefois être dispensé de cette obligation par une
décision spéciale de notre ministre de l’Intérieur, pourvu qu’il
fasse chaque jour, au moins, une visite générale des aliénés
confiés à ses soins, et qu’en cas d’empêchement il puisse être
suppléé par un médecin résidant.
Art. 11. — Les commissions administratives des hospices
civils qui ont formé ou qui formeront à l’avenir dans ces éta¬
blissements des quartiers affectés aux aliénés seront tenues
de faire agréer par le préfet un préposé responsable, qui
sera soumis à toutes les obligations imposées par la loi du
30 juin 1838.
Dans ce cas il ne sera pas créé de commission de surveillance.
Le règlement intérieur des quartiers consacrés au service
des aliénés sera soumis à l’approbation de notre ministre de
l’Intérieur, conformément à l’article 7 de cette loi.
Art. 12. — Il ne pourra être créé dans les hospices civils
des quartiers affectés aux aliénés, qu’autant qu’il sera justifié
que l’organisation de ces quartiers permet de recevoir et de
traiter cinquante aliénés au moins.
Quant aux quartiers actuellement existants, où il ne pour¬
rait être traité qu’un nombre moindre d’aliénés, il sera statué
sur leur maintien par notre ministre de l’Intérieur.
Art. 13. — Notre ministre de l’Intérieur pourra toujours
autoriser, ou même ordonner d’office la réunion des fonctions
de directeur et de médecin.
RÈGLEMENT SUR LES ÉTABLISSEMENTS EN FRANCE. 183
Art. 14. — Le traitement du directeur et du médecin sera
déterminé par un arrêté de notre ministre de l’Intérieur.
Art. 15. — Dans tous les établissements publics où le tra¬
vail des aliénés sera introduit comme moyen curatif, l’emploi
du produit de ce travail sera déterminé par le règlement inté¬
rieur de ces établissements.
Art. 16. — Les lois et règlements relatifs à l’administration
générale des hospices et établissements de bienfaisance, no¬
tamment en ce qui concerne l’ordre de leurs services finan¬
ciers, la surveillance de la gestion du receveur, les formes de
la comptabilité, sont applicables aux établissements publics
d’aliénés en tout ce qui n’est pas contraire aux dispositions
qui précèdent.
TITRE II. — Des établissements privés consacrés
aux aliénés.
Art. 17. — Quiconque voudra former ou diriger un établis¬
sement privé destiné au traitement des aliénés devra en adres¬
ser la demande au préfet du département où l’établissement
devra être situé.
Art. 18. — Il justifiera : 1° qu’il est majeur et exerçant ses
droits civils ; 2° qu’il est de bonne vie et mœurs ; il produira,
à cet effet, un certificat délivré par le maire de la commune
ou de chacune des communes où il aura résidé depuis trois
ans ; 3° qu’il est docteur en médecine.
Art. 19. — Si le requérant n’est pas docteur en médecine,
il produira l’engagement d’un médecin qui se chargera du ser¬
vice médical de la maison, et déclarera se soumettre aux obli¬
gations spécialement imposées, sous ce rapport, par les lois et
règlements.
Ce médecin devra être agréé par le préfet, qui pourra tou¬
jours le révoquer. Toutefois cette révocation ne sera définitive
qu’autant qu’elle aura été approuvée par notre ministre de
l’Intérieur.
Art. 20. — Le requérant indiquera dans sa demande le
nombre et le sexe des pensionnaires que l’établissement
pourra contenir ; il en sera fait mention dans l’autorisation.
Art. 21. — Il déclarera si l’établissement doit être unique¬
ment affecté aux aliénés, ou s’il recevra d’autres malades.
Dans ce dernier cas, il justifiera, par la production du plan
de l’établissement, que le local consacré aux aliénés est entiè¬
rement séparé de celui qui est affecté au traitement des autres
malades.
184
l’aliéné devant la loi.
Art. 22. — Il justifiera : 1° que l’établissement n’offre aucune
cause d’insalubrité, tant au dedans qu’au dehors, et qu’il est
situé de manière que les aliénés ne soient pas incommo¬
dés par un voisinage bruyant ou capable de les agiter; 2° qu’il
peut être alimenté, en tout temps, d’eau de bonne qualité et
en quantité suffisante; 3° que, par la disposition des localités,
il permet de séparer complètement les sexes, l’enfance et
l’âge mûr; d’établir un classement régulier entre les convales¬
cents, les malades paisibles et ceux qui sont agités; de sépa¬
rer également les aliénés épileptiques ; 4° que l’établissement
contient des locaux particuliers pour les aliénés atteints de
maladies accidentelles, et pour ceux qui ont des habitudes de
malpropreté ; 5° que toutes les précautions ont été prises, soit
dans les constructions, soit dans la fixation du nombre des
gardiens, pour assurer le service et la surveillance de l’éta¬
blissement.
Art. 23. — Il justifiera également, par la production du
règlement intérieur de la maison, que le régime de l’établis¬
sement offrira toutes les garanties convenables sous le rapport
des bonnes mœurs et de la sûreté des personnes.
Art. 24. — Tout directeur d’un établissement privé consacré
au traitement des aliénés devra, avant d’entrer en fonctions,
fournir un cautionnement dont le montant sera déterminé par
l’ordonnance royale d’autorisation.
Art. 25. — Le cautionnement sera versé en espèces à la
Caisse des dépôts et consignations, et sera exclusivement des¬
tiné à pourvoir, dans les formes et pour les cas déterminés dans
l’article suivant, aux besoins des aliénés pensionnaires.
Art. 26. — Dans tous les cas où, par une cause quelconque,
le service d’un établissement privé consacré aux aliénés se
trouverait suspendu, le préfet pourra constituer, à l’effet de
remplir les fonctions . de directeur responsable, un régisseur
provisoire, entre les mains duquel la Caisse des dépôts et con¬
signations, sur les mandats du préfet, versera ce cautionne¬
ment, en tout ou partie, pour l’appliquer au service des
aliénés.
Art. 27. — Tout directeur d’un établissement privé consa¬
cré aux aliénés pourra, à l’avance, faire agréer par l’adminis¬
tration une personne qui se chargera de le remplacer dans le
cas où il viendrait à cesser ses fonctions par suite de suspen¬
sion, d’interdiction judiciaire, d’absence, de faillite, de décès
ou par toute autre cause.
La personne ainsi agréée sera de droit, dans ces divers cas,
RÈGLEMENT SUR LES ÉTABLISSEMENTS EN FRANCE. 185
investie de la gestion provisoire de l’établissement, et sou¬
mise, à ce titre, à toutes les obligations du directeur lui-
même. Cette gestion provisoire ne pourra jamais se prolonger
au delà d’un mois sans une autorisation spéciale du préfet.
Art. 28. — Dans le cas où le directeur cesserait ses fonc¬
tions par une cause quelconque, sans avoir usé de la faculté
ci-dessus, ses héritiers ou ayants cause seront tenus de dési¬
gner, dans les vingt-quatre heures, la personne qui sera char¬
gée de la régie provisoire de l’établissement, et soumise, à ce
titre, à toutes les obligations du directeur.
A défaut, le préfet fera lui-même cette désignation.
Les héritiers ou ayants cause du directeur devront, en
outre, dans le délai d’un mois, présenter un nouveau direc¬
teur, pour en remplir définitivement les fonctions.
Si la présentation n’est pas faite dans ce délai, l’ordonnance
royale d’autorisation sera réputée rapportée de plein droit, et
l’établissement sera fermé.
Art. 29. — Lorsque le directeur d’un établissement privé
consacré aux aliénés voudra augmenter le nombre des pension¬
naires qu’il aura été autorisé à recevoir dans cet établissement,
il devra former une demande en autorisation à cet effet, et jus¬
tifier que les bâtiments primitifs ou ceux additionnels qu’il
aura fait construire sont, ainsi que leurs dépendances, conve¬
nables et suffisants pour recevoir le nombre déterminé de
nouveaux pensionnaires.
L’ordonnance royale qui statuera sur cette demande déter¬
minera l’augmentation proportionnelle que l’établissement
pourra recevoir.
Art. 30. — Le directeur de tout établissement privé con¬
sacré aux aliénés devra résider dans l’établissement.
Le médecin attaché à l’établissement, dans le cas prévu à
l’article 19 de la présente ordonnance, sera soumis à la même
obligation.
Art. 31. — Le retrait de l’autorisation pourra être prononcé,
suivant la gravité des circonstances, dans tous les cas d’in¬
fraction aux lois et règlements sur la matière, et notamment
dans les cas ci-après : 1° si le directeur est privé de l’exercice
des droits civils ; 2° s’il reçoit un nombre de pensionnaires
supérieur à celui fixé par l’ordonnance d’autorisation ; 3° s’il
reçoit des aliénés d’un autre sexe que celui indiqué par cette
ordonnance ; 4° s’il reçoit des personnes atteintes de maladies
autres que celles qu’il a déclaré vouloir traiter dans l’établis¬
sement ; 5° si les dispositions des lieux sont changées ou
l’aliéné devant la loi.
modifiées, de manière qu’ils cessent d’être propres à leur
destination, ou si les précautions prescrites pour la sûreté des
personnes ne sont pas constamment observées ; 6° s’il est
commis quelque infraction aux dispositions du règlement du
service intérieur en ce qui concerne les mœurs ; 7° s’il a été
employé à l’égard des aliénés des traitements contraires à
l’humanité; 8° si le médecin agréé par l’administration est
remplacé par un autre médecin, sans qu’elle en ait approuvé
le choix ; 9° si le directeur contrevient aux dispositions de
l’article 8 de la loi du 30 juin 1838; 10° s’il est frappé d’une
condamnation prononcée en exécution de l’article 41 de la
même loi.
Art. 32. — Pendant l’instruction relative au retrait de l’or¬
donnance royale d’autorisation, le préfet pourra prononcer la
suspension provisoire du directeur, et instituer un régisseur
provisoire conformément à l’article 26.
Dispositions générales.
Art. 33. — Il sera statué, pour le retrait des autorisations,
par une ordonnance royale.
Art. 34. — Les établissements publics ou privés consacrés
aux aliénés du sexe masculin ne pourront employer que des
hommes pour le service personnel des aliénés.
Des femmes seules sont chargées du service personnel des
aliénés dans les établissements destinés aux individus du sexe
féminin.]
PSYCHIATRIE SPÉCIALE
CLASSIFICATION DES AFFECTIONS MENTALES
Il n’y a point, à l’heure actuelle, de classification défi¬
nitive des affections mentales. La classification étiolo¬
gique est encore impraticable parce que les causes de la
plupart des psychoses nous sont inconnues. La division
de ces affections en endogènes et exogènes ne saurait être
toujours satisfaisante. En effet, chez bien des malades,
entre autres les épileptiques ou les aliénés intermittents,
dont l’affection est le plus souvent d’origine endogène,
les troubles psychiques peuvent se produire sous l’influence
de causes extérieures telles qu’un traumatisme ; et cepen¬
dant, le type clinique reste le même. D’autre part, des
facteurs exogènes, comme l’alcool, peuvent s’associer aux
causes endogènes et agir d’une manière particulièrement
intense, comme cela arrive chez des sujets prédisposés.
L 'anatomie pathologique ne peut, elle non plus, servir de
base à une classification. La division souvent employée
à ce point de vue : psychoses organiques avec altérations
cérébrales connues, et psychoses fonctionnelles sans lésions
connues, est une classification très défectueuse, puisque,
même dans les affections qu’on appelait autrefois fonction¬
nelles, comme l’épilepsie et la catatonie, on trouve aujour¬
d’hui des altérations microscopiques de l’écorce cérébrale.
La division des psychoses en deux groupes, selon qu’elles
s’accompagnent ou non d 'affaiblissement de l'intelligence,
est également artificielle. La division, adoptée pour les
besoins de la statistique, en psychoses toxiques, hysté¬
riques, épileptiques, paralytiques, simples et congénitales est
une classification purement administrative, attendu que,
à cause des opinions divergentes des divers aliénistes, tout
ce qui n’entre pas dans une de ces catégories est classé
sous la rubrique des « psychoses simples ».
188 CLASSIFICATION DES MALADIES MENTALES.
[En comparant avec un peu d’attention la pathologie
mentale des divers peuples européens, on parvient dès
maintenant à en tirer des éléments pathogéniques qui
permettent d’aboutir à l’élaboration d’un programme
d'études qui pourrait être celui de tous les aliénistes et
que j’ai longuement exposé ailleurs (1). Il ne s’agit là,
d’ailleurs, encore une fois, que d’un programme d’études.
Une classification des maladies mentales est impossible
à l’heure actuelle, par cette raison que nous ne faisons
que commencer à entrevoir les vraies causes de la folie.
Si nous connaissons quelques-unes d’entre elles, nous en
sommes encore réduits, pour beaucoup d’autres, à de
simples hypothèses. Les éléments étiologiques et patho¬
géniques étant encore très obscurs dans leur mode de
production des accidents mentaux, il faut se garder de
toute synthèse prématurée et, par conséquent, de toute
classification. Comme le déclarait fort judicieusement
Paul Garnier, au nom d’une commission nommée en 1888
par la Société médico-psychologique de Paris, à l’effet de
rechercher les bases d’une bonne statistique internationale
des aliénés : « toute tentative de classification des maladies
mentales ne saurait s’appuyer que sur des données ou trop
incomplètes ou trop contestées encore ». La psychiatrie,
en effet, n’est pas encore à l’âge d’une classification, qui
est plutôt l’apanage d’une science faite.]
Dans la division qui suit, les divers groupes d’affections
sont classés d’après la cause en même temps que d’après
l’évolution du syndrome mental, sans se préoccuper d’un
système de classification quelconque.
Voici l’ordre dans lequel sont étudiés plus loin les
divers troubles mentaux : psychoses dues à un arrêt de
développement-, affections mentales produites par un déve¬
loppement cérébral complet, mais troublé ou perverli ;
psychoses liées à l'hystérie et à l'épilepsie, dans lesquelles
le cerveau paraît être souvent pathologiquement altéré ;
affections d'origine indubitablement endogène, comme la
folie intermittente et la paranoia ; démence précoce-, troubles
psychiques déterminés par les maladies de la nutrition
générale-, affections mentales par lésions cérébrales loca¬
lisées ; psychoses toxiques.
(1) Voy. Bulletin médical, 1902, n° 83, p. 865-868.
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
189
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES
Il existe un grand contraste entre les affections men¬
tales qui apparaissent dans le cours de l’existence et
celles dans lesquelles, dès la naissance, l’intelligence n’a
pas été susceptible de développement, ou dans lesquelles
le développement intellectuel s’est arrêté dès les pre¬
mières années de la vie.
Dans le premier cas, nous pouvons, malgré tous les
troubles, reconnaître encore les traces d’une intelligence
antérieure, à peu près comme on peut reconnaître, au
milieu . des ravages d’un jardin détruit par un cyclone,
des traces de l’ancienne culture. Au contraire, dans les
affections congénitales, on n’a sous les yeux qu’une sorte
de désert ou de marécage qui n’a jamais été cultivé. Dans
l’idiotie innée, les traits fondamentaux d’une personnalité
intellectuelle font en effet complètement défaut.
On peut prendre l’idiotie complète comme point de
départ, pour établir une sorte de classification en distin¬
guant trois degrés, selon l’intensité de la faiblesse mentale
ou d’après le point où le développement intellectuel est
resté stationnaire :
1° L 'idiotie, dans laquelle le développement intellectuel
reste à l’état embryonnaire et qui s’accompagne souvent
de stigmates physiques graves de dégénérescence ;
2° L 'imbécillité, dans laquelle l’affaiblissement intellec¬
tuel, un peu moins accusé, se caractérise par une pertur¬
bation moins brutale de la sensibilité, de la motilité et
de la parole ;
3° Débilité mentale, degré le plus léger de l’infériorité
intellectuelle; elle ne se distingue pas beaucoup de ce
qu’on appelle dans le langage familier : « faiblesse d’es¬
prit » ou « bêtise ».
Une classification étiologique, anatomique ou morpho¬
logique des débilités mentales congénitales étant encore
impossible, on doit se contenter de la division clinique
qui vient d’être indiquée et qui est fondée uniquement
sur l’intensité de la débilité.
Étiologie. — L’influence héréditaire est nettement in¬
diquée dans 70 p. 100 des cas d’idiotie.
A cet égard, l’alcoolisme des parents joue un rôle
immense. Demme a trouvé que dix familles sobres engen-
190 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
drent 81,9 p. 100 d’enfants intellectuellement normaux,
tandis que dix familles de buveurs engendrent seulement
17,5 p. 100 d’enfants normaux. [Bourneville a établi, dans
l’histoire des antécédents héréditaires de 1 000 idiots,
471 fois l’ivrognerie du père, 84 fois l’ivrognerie de la
mère, 65 fois l’ivrognerie des deux parents à la fois.] La
syphilis héréditaire est notée dans quelques cas. La
tuberculose des parents (Piper) agit surtout par un affai¬
blissement général de la vitalité de l’embryon. Assez sou¬
vent on indique comme cause d’idiotie des phénomènes
morbides qui se produisent chez la mère pendant la
grossesse. Des traumatismes du crâne pendant l’accou¬
chement sont également incriminés.
Dans un tiers des cas, il faut chercher la cause de l’idiotie
dans les maladies de la première période de la vie de l’en¬
fant. Toutes les affections infantiles fébriles peuvent être
dangereuses; même quand elles sont ou semblent être
légères, elles sont souvent accompagnées en pareil cas de
délire et de convulsions. La fièvre typhoïde, la variole, la
scarlatine, plus rarement la diphtérie, l’influenza, la rou¬
geole, l’érysipèle peuvent être suivis de troubles dans le
développement du cerveau. Le rachitisme y a une part
relativement rare. Sont particulièrement graves : l’encé¬
phalite, l’hydrocéphalie et l’éclampsie infantile. Beaucoup
de cas ne peuvent encore s’expliquer par ces causes ; ils
doivent plutôt être attribués, soit à des affections inflam¬
matoires de l’encéphale survenues pendant la période
embryonnaire, soit à des arrêts de développement céré¬
bral analogues à toutes les autres malformations soma¬
tiques et à certains stigmates de dégénérescence.
Autrefois, on attribuait encore, dans certains cas, l’idio¬
tie à la privation d’un des cinq sens, comme l’a soutenu
Ircland dans son ouvrage sur Idiocy by deprivalion. On
croyait qu’un enfant privé d’un important organe senso¬
riel ne pouvait généralement pas parvenir à un dévelop¬
pement notable de l’intelligence. Cela n’est pas exact. S’il
est vrai que, parmi les idiots, il se trouve beaucoup d’en¬
fants aveugles ou sourds, il faut reconnaître que le déve¬
loppement intellectuel des enfants privés de la vue ou de
l’ouïe n’est pas toujours entravé. Un exemple classique
est celui de Laura Bridegeman (de Boston) :
A l’âge de six ans, elle fut atteinte d’une grave scarlatine et
DÉBILITÉS MENTALES CONGENITALES. 191
perdit la vue ainsi que l’ouïe. Le professeur des sourds-muets,
Howe, l’instruisit par la méthode du toucher. 11 lui mettait
entre les mains une épingle (en anglais : pin) et une plume (en
anglais : pen) jusqu’à ce qu’elle eût clairement remarqué la
différence au toucher. Puis, il essaya de l’accoutumer à deux si¬
gnes différents de la main correspondant aux sons pin et pen,
jusqu’à ce qu’elle eût fermement associé dans sa mémoire un
mouvement déterminé de la main avec chacune des deux sen¬
sations tactiles. Finalement, il indiqua à l’enfant, sur l’écriture
tactile des aveugles, les touches ou les types correspondants
aux mots pin et pen, de manière que désormais il y eût trois
impressions différentes associées avec l’idée d’un seul objet.
Il lui fut très facile d’inculquer à l’enfant les notions de goût,
à l’aide desquelles il passa ensuite aux idées abstraites. Ainsi,
pour exprimer le contact avec des gens aimables, il donnait
à l’enfant à mordre dans des fruits sucrés, tandis que, pour
lui donner l’idée qu’on se trouve en présence de personnes
désagréables, il la faisait goûter à un fruit aigre. A force de saga¬
cité et de patience, il réussit à faire que la jeune fille pût s’oc¬
cuper utilement et même écrire des lettres très correctement.
Autrefois, on admettait encore une catégorie d’idiots
qu’on appelait les enfants loups, les wolfs boys ; c’était de
petits êtres qui grandissaient dans la sauvagerie la plus
complète, de sorte qu’ils restaient au degré intellectuel de
l’idiot. Il s’agissait. là probablement d’imbéciles incultes,
mais sans doute adultes, car des petits enfants placés dans
de telles conditions auraient bientôt péri. Étant donnée
la civilisation actuelle, il ne peut plus être question de
cette forme de débilité mentale. [11 faut, malheureusement,
constater que, malgré la civilisation actuelle, les wolfs boys
s’observent encore de temps à autre, et cela, chose invrai¬
semblable, en plein Paris. En qualité de médecin de Y Asile
du Sauvetage de l’Enfance, j’ai eu l’occasion d’en observer
un certain nombre qui, par suite de toutes sortes de
sévices, de manque de nourriture, d’abandon complet au
point de vue moral et intellectuel, ont été abrutis au der¬
nier degré. A première vue, ces enfants produisaient
l’impression d’idiots complets. Mais au bout de quelques
semaines de soins normaux, ils quittaient leur masque de
wolfs boys et, s’accommodant aux conditions de leur nou¬
veau milieu, leur intelligence s’ouvrait et se développait
comme celle des enfants de leur âge.]
192. DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
L’anatomie pathologique est ici encore à ses débuts.
Les stigmates d’ordre dégénératif sont extrêmement fré¬
quents. Souvent on peut déjà, d’après la déformation du
crâne, reconnaître que le cerveau ne peut avoir suivi un
développement normal. Quelques groupes peuvent se
classer anatomo-pathologiquement, mais sans que chacun
de ces groupes puisse toujours former un tout absolument
homogène. Cliniquement, ces groupes anatomo-patholo¬
giques n’ont qu’une importance minime, surtout lorsqu’on
les compare à l’intensité du trouble embryologique qui à
présidé à là formation de ces cerveaux.
I. Anencéphalie. — Dans certains cas, des enfants
vivent quelques jours, voire môme plusieurs semaines ou
plus, tout en étant complètement privés des plus grandes
parties de l’encéphale.
[Durante a décrit un anencéphale dont le système ner¬
veux central se composait du bulbe et de la moelle épi¬
nière, et qui a pourtant vécu vingt jours.]
Murait a signalé un hémicéphale qui a vécu deux jours.
On a vu des cas où des enfants privés du corps calleux et
même du cervelet ont pourtant vécu plusieurs années.
II. Microcéphalie, micrencéphalie (Voy. fîg. 43-46). —
Ace groupe se rattachent les cas danslesquels le développe¬
ment du cerveau s’est arrêté, comme cela se voit à la
figure 44, soit par suite d’un défaut de place(?), soit à cause
d’une inflammation diffuse ou partielle qui a frappé l’en¬
céphale pendant son évolution. La voûte crânienne est
quelquefois aussi, secondairement, retardée dans son
développement. Rieger cite le cas d’un microcéphale
adulte dont le crâne, représenté par la figure 43, avait un
diamètre antéro-postérieur maximum de II™, 8 et un dia¬
mètre transversal maximum de 80ln,6; le poids de l’encé¬
phale était de 450 grammes.
Le cerveau présente dans certains cas une diminution
générale, également marquée dans toutes les dimensions,
et cela sans autre anomalie macroscopique. Souvent on
constate aussi que les hémisphères cérébraux, à cause de
leur faible développement, ne recouvrent plus le cervelet,
ce dernier étant de volume normal, ainsi que la figure 51
en offre un bel exemple. Souvent on remarque l’insuffisance
des circonvolutions, qui, tout en présentant les principaux
sillons, n’ont guère, comme le cerveau représenté par la
figure 50, de bifurcations secondaires [des plis de pas-
Fig. 43. — Crâne d’un microcéphale. Front fuyant.
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 43
194 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
sage]. Fréquemment, la cause fondamentale de la micro¬
céphalie est dans une aplasie partielle ou une hypoplasie
de régions de l’écorce, dont les circonvolutions trop
minces apparaissent quelquefois sous la forme de choux-
fleur (Voy. fig. 44 et 51). Cependant, il faut admettre que
certains; processus inflammatoires peuvent également pro¬
duire une microgyrie de cette sorte. Bresler classe aussi
Fig. 44 . — Microgyrie des lobes cérébraux pariétaux
et occipitaux, d'après Bresler.
dans le groupe de microcéphalie les cas caractérisés par
une hypertrophie cicatricielle de la névroglie et du tissu
conjonctif; il désigne cette variété sous le nom de ulegyrie.
III. Porencéphalie. — Ici le cerveau présente des lacunes,
par suite d’arrêts partiels de développement, ce qui se
manifeste dans bien des cas par un affaissement de la
voûte du crâne. Quelquefois, les lacunes cérébrales résul¬
tent d’inflammation et de ramollissement de la substance
nerveuse, ce qui s’observe en particulier dans la polioencé-
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES. 195
phalite, affection qui survient , généralement dans la pre-
Fig. 45 a. Microcéphalie. Fig. 45 h.
mière année de la vie. Si la lacune siège au niveau d’un
centre important des mouvements musculaires, on constate
Fig. 46. — Microcéphalie.
avant tout une paralysie spastique avec des contractures
et une atrophie des muscles intéressés (Voy. fig. 47).
196
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
Fig. 47. — Porencéphalie. — Fils de paysan, 24 ans ; ses père et mère
étaient consanguins ; à l’âge de deux ans, il a eu des convulsions
et, depuis, une hémiplégie gauche ; il présente un léger strabisme.
A peu appris à l’école ; il est sujet à des attaques épileptiques;
il est très irritable et violent. La musculature est athlétique;
seulement, le bras et la jambe gauches sont moins développés
que les membres du côté droit ; en outre, sa démarche est
spastique.
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
197
On observe souvent la localisation de la porencépbalie
au niveau de la circonvolution centrale interne (Voy.
fig. 50 : au niveau de la fosse sylvienne et au-dessus d’elle
on trouve une baie de la grosseur d’un œuf d’oie, remplie
d’un liquide séreux sanguinolent). Sur un terrain pareil,
les accidents épileptiques, et en particulier les convulsions,
ont une tendance
très marquée à se
développer plus tard.
Il existe cependant
des cas de porencé-
phalie dans lesquels
on ne constate point
de troubles mentaux.
[A titre exception¬
nel, Baillarger et,
plus tard, Cullerre ont
noté des cas d 'hyper¬
trophie cérébrale chez
les idiots.]
IV .Hydrocéphalie.
— Sous l’influence de
lésions inflammatoi¬
res de l’écorce, des
méninges et de l’é—
pendyme ventricu¬
laire, il peut se pro¬
duire une augmenta¬
tion considérable du
liquide céphalo-ra¬
chidien; ce liquide
s’amasse de préfé¬
rence soit dans les es- Fig. 48. — Hydrocéphalie,
paces arachnoïdiens,
ce qui donne lieu à l’hydrocéphalie externe, soit dans les
ventricules, ce qui constitue l’hydrocéphalie interne. Ainsi
accumulé, il comprime les régions cérébrales adjacentes,
après avoir déterminé une dilatation plus ou moins consi¬
dérable des ventricules (Voy. pl. V et fig. 1 de la plan¬
che XXIII). Sous cette pression, l’écorce s’aplatit et le crâne
de l’enfant, avec les sutures non encore solidement formées,
cède sous la pression, de sorte que l’axe transversal, et
surtout l’axe longitudinal, augmentent, et que le front de-
198
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
vient fortement proéminent. [Dansràî/drocépàa//e,leliquide
céphalo-rachidien peut s’accumuler tantôt dans les espaces *
arachnoïdiens ( hydrocéphalie externe), tantôt dans les ven¬
tricules ( hydrocéphalie interne ). La conséquence de cette
accumulation liquide est la compression des régions envi¬
ronnantes, soit par dilatation excessive des ventricules,
soit par aplatissement des cir¬
convolutions cérébrales. Sous la
pression intracrânienne, les su¬
tures cèdent; de là, augmentation
de deux axes du crâne, de l’axe
transversal, mais surtout de l’axe
longitudinal. On conçoit que
cette hydropisie cérébrale déter¬
mine une atrophie de diverses
parties constitutives de l’encé¬
phale : hémisphères, ganglions
centraux, cervelet. La lésion his¬
tologique dominante est ici l’ar-
térite chronique, caractérisée par
l’épaississement des tuniques ex¬
terne et interne. Le nombre de
vaisseaux est augmenté.]
La face est petite, les yeux sont
■' dirigés en bas (Voy. fîg. 48). Si
an garçon de ]e processus inflammatoire ne
s’arrête pas, la vie de l’enfant
Fig. 49. — Hydrocépliali
légère chez un garçon d
douze ans ; taille lm,95
léger strabisme; dentition
ieger siramsmey aenu non danger,
mal développée ; voûte 1 , . s ,
nnlatine anlatie • éeHnla- Vent, dans 1 hydrOCép
Assez s
lie ; semble imperfectible et moyenne, le développement
au point de vue moral et intellectuel n’est nullement trou-
intellectuel. blé ; chez les enfants dont l’hydro¬
céphalie est fortement accusée,
ce développement ne se fait guère.
Parfois, on observe aussi chez les hydrocéphales des
accidents épileptiformes, des paralysies spastiques et du
clonus de certains muscles ; ces troubles moteurs peuvent
s’accompagner d’une intelligence intacte.
V. Idiotie familiale amaurotique. — Cette idiotie forme,
d’après Sachs, une variété spéciale qui, indépendamment
des constatations d’ordre anatomique, se caractérise clini¬
quement d’une manière plus précise que les variétés citées
plus haut. Des enfants, la plupart appartenant à des
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES. 199
familles Israélites de la Pologne, deviennent malades entre
le troisième et le cinquième mois de la vie : leurs muscles
deviennent flasques et leur développement intellectuel
s’arrête ; puis ces enfants sont frappés de cécité et meu¬
rent après quelques mois. Anatomiquement, on trouve
une chromatolyse de toutes les cellules ganglionnaires
avec un gonflement du corps de la cellule et un déplace¬
ment du noyau vers la périphérie ; de plus, on constate
des altérations des cellules de la rétine, une dégéné'res-
Fig. 50. — Cerveau présentant une forte lacune porencéphalique
au niveau du lobe pariétal droit.
cence du nerf optique et du faisceau pyramidal. Macro¬
scopiquement, on note quelquefois de l’œdème et de
l’hyperémie, de même qu’une hypoplasie partielle du grand
cerveau : les hémisphères sont asymétriques, les circonvo¬
lutions sont disposées en îles isolées, quelques-unes sont
atrophiées. On trouvera une section d’un cerveau hydrocé¬
phale avec des ventricules dilatés à la figure 1 de la
planche XXIII.
[ VI. Des travaux publiés en France par Bourneville (1880),
Jules Simon (1883), Richardière (1885), Thibal (1888) ont
200 ■ DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
mis en lumière une variété anatomo-pathologique de
l’idiotie dite sclérose cérébrale tubéreuse ou hypertro¬
phique. Ce qui caractérise cette lésion, c’est la présence
sur les diverses circonvolutions de masses scléreuses hyper¬
trophiées qui déforment complètement la surface des
hémisphères cérébraux. Ces masses sont lisses, blanchâtres
et dures ; elles tranchent très nettement sur la substance
grise voisine. Au point de vue histologique, la sclérose
tubéreuse est remarquable par l’absence d’éléments ner¬
veux dans toutes les parties sclérosées du cerveau. La
trame névroglique est très dense, riche en cellules arai¬
gnées. Les masses scléreuses sont pauvres en vaisseaux ;
ceux qui restent sont, entourés de nodules scléreux enva¬
hissants.]
[VIL À côté de la sclérose hypertrophique, il faut signaler
la sclérose atrophique, dans laquelle on constate une mé¬
ningite plus ou moins dense avec nodules scléreux enva¬
hissants disséminés autour des vaisseaux.]
[VIII. Chez un certain nombre d’idiots, on constate à
l’autopsie des lésions de méningo-encéphalite en tout com¬
parables à celles qu’on trouve dans la paralysie générale :
mêmes adhérences de la pie-mère à la substance corticale,
même décortication difficile s’accompagnant d’arrache¬
ment de la substance grise.]
Chez beaucoup d’idiots, on observe, en outre, d’autres
altérations anatomiques, qui ont conduit à admettre une
série de types crâniens, indépendamment de ceux que nous
avons déjà cités plus haut : type d'aztèque, caractérisé par
un crâne au front fuyant, la plupart du temps microcé¬
phale ; type ornithqïde ou d’oiseau , qui consiste en un
petit crâne allongé avec un squelette de la face proémi¬
nent, dit encore type simiesque. Viennent ensuite le crâne
de Mongol, étroit et rond, avec une face aplatie, et les
angles des yeux obliques; le crâne oblique ou plagiocé¬
phale) la scoliose du crâne ; ces divers types se rencon¬
trent aussi chez des gens normaux; le crâne en forme de
tour. Assez souvent on trouve une lacune dans 1’ossifîca-
tion des sutures; quelquefois, on est en présence d’une
synostose prématurée de la base du crâne, particulière¬
ment de la synostose tribasilaire.
Des altérations squelettiques dans le genre de celles
que représentent les figures 55, 56 et la planche VII
peuvent s’observer chez les idiots plus ou moins profonds.
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
201
Au microscope, on constate fréquemment des anomalies
vasculaires (Hammarberg). En ce qui concerne l’écorce, on
trouve deux groupes importants d’altérations (Nissl). D’un
côté, il peut s’agir d’un développement trop insuffisant de
l’écorce cérébrale, d’un arrêt de développement cellulaire
survenu pendant la vie fœtale ; là, les cellules sont arron¬
dies, clairsemées et souvent encore embryonnaires; les
Fig. 51. — Cerveau d’un idiot avec microgyrie au niveau des
lobes occipitaux et de quelques régions du lobe pariétal. Le
cervelet, d’un volume normal, n’est pas ici recouvert par le
cerveau arrêté dans son développement. Diamètre antéro-pos¬
térieur maximum du cerveau : 10cm,6.
fibres nerveuses et la substance grise de l’écorce ne se sont
pas encore développées. D’autre part, il se trouve des cas
avec des cellules complètement formées, et dans les ran¬
gées desquelles on observe de grandes lacunes à côté d’hy¬
pertrophie de la névroglie, ainsi que des cellules adipeuses
de Ehrlich, ce qui indique la dernière étape du processus
morbide.
202
DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
Flanche V. — Hydrocéphalie congénitale interne. Les ventri¬
cules latéraux sont remplis d’un liquide séreux transparent;
on aperçoit le plexus choroïde de couleur rougeâtre. L’épendyme
est un peu trouble et épaissi (il est rendu trop foncé sur la figure).
La substance blanche des hémisphères cérébraux est très amincie.
Idiotie.
Les idiots complets, profonds, entièrement imperfec¬
tibles, comme celui, par exemple, qui est représenté par la
figure 53, sont souvent inférieurs aux animaux au point de
vue des fonctions psychiques élémentaires. Quelquefois
môme, il est difficile de faire teter l’idiot nouveau-né. Beau¬
coup d’idiots, déjà avancés
en âge, sont incapables d’ap¬
prendre à manger seuls ; on
est obligé de les nourrir en
leur introduisant pénible¬
ment les aliments jusque
dans le pharynx, avec le
danger perpétuel qu’ils dé¬
glutissent de travers.
Parmi les idiots, 7 à 8 p. 100
sont frappés de cécité, soit
congénitale, soit acquise au
cours des premiers mois de
la vie. Il en est, à la vérité,
qui possèdent un bon organe
visuel, mais qui ne sont pas
en état de reconnaître la
chose vue : ils se heurtent
contre tout, parce qu’ils ne
rig. 02. — miot, avec la langue comprennent pas la signifi-
constamment tirée hors de la cation des obstacles. La Sur-
bouche. dité est un peu plus rare ; son
diagnostic est très difficile à
établir. Le goût et l’odorat sont parfois troublés. La sensi¬
bilité tactile est troublée moins souvent. Fréquemment,
on observe chez ces malades de l’analgésie ou de l’hypal-
gésie. Quelques-uns sont atteints de carie dentaire, et ne
manifestent jamais de la douleur. Les besoins de la défé¬
cation et de la miction sont rarement ressentis : les paré¬
sies de l’anus et de la vessie expliquent la fréquence du
gâtisme.
Tab.ô.
IDIOTIE.
Au point de vue intellectuel, la conception et l’aper-
ceplion sont nulles ou très faibles. Certains idiots ne sont
réveillés de leur obtusion mentale que par très peu de
sensations, par exemple par celle de la faim.
L’ association des idées et la mémoire jouent dans leur
vie psychique un rôle minime ; l’ensemble de leurs idées
se rapporte exclusivement au manger. Il ne saurait être
Fig. 53. — Idiot complet, imperfectible.
question chez eux de formation de jugements, de conclu¬
sions, encore moins de conscience de leur personnalité.
Il est également impossible de songer à leur apprendre
à parler. Souvent ils sont frappés d’une mutité complète.
Quelquefois ils profèrent un vague balbutiement ou des
cris. — - Beaucoup d’entre eux répètent des mots comme
des perroquets, sans les comprendre. Une idiote disait
continuellement : « Ah ! oh! et bonjour, bonsoir ». Le vo¬
cabulaire d’une autre s’élevait à six mots : « Muik (musique),
pain, donner, hommes, cray (crayon), lait ». L’ articulation
est, en outre, presque toujours défectueuse.
Parfois on observe des dispositions pour la musique :
204 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
Planche VI. — Idiot atteint de porencéphalie. A droite, parésie
spastique ; main cyanotique ; le sujet bave. Pendant les attaques
d’épilepsie, il s’est donné des hématomes des oreilles.
les enfants marmottent une mélodie ou bien balbutient sur
un ton rythmé.
Les mouvements des idiots sont souvent tout à fait dé¬
sordonnés. Quelques-uns
d’entre eux ne peuvent
môme pas apprendre à s’as¬
seoit; ils restent comme
des. poupées affalés dans
tous les coins ; d’autres
sontcontinuollomentagités
et manifestent sans cesse un
besoin de. remuer sans pou¬
voir exécuter le mouve¬
ment déterminé le plus
simple, beaucoup restent
la bouche ouverte et lirent
la langue en bavant, comme
c’est le cas de l'idiot repré¬
senté parla figure .r>2. Quel¬
ques-uns oublient très ra¬
pidement ce qu’on leur a
très péniblement appris;
ainsi, par exemple, un idiot
cessa de marcher et ne put
plus que ramper.
Les attitudes et les mou¬
vements désordonnés, ainsi
que les tics, sont très fré¬
quents chez les idiots (Yoy.
Fig. 54. — Idiotie avec tic fïg. 54). On observe chez
des mains. eux, en effet, des mouve¬
ments uniformes, rythmi¬
ques des membres du tronc ou de la face : ils tapent
avec les pieds, frappent avec les mains, balancent leur
corps, font des grimaces, poussent des cris inarticulés.
Peut-être faut-il rattacher aussi à la catégorie des tics
leurs mouvements de masturbation instinctive. Quelques
idiots se donnent des coups et souvent se blessent gra¬
vement (Voy. fig. 62). En outre, il n’est pas rare de cons-
Tab.6.
IDIOTIE.
205
tater chez eux des accidents nerveux : des crises épilepti¬
formes, des paralysies flasques ou accompagnées de
contractures, des parésies, des mouvements choréiques, de
Yalhélose, du nystagmus, du strabisme. Toutes ces mani¬
festations peuvent être bilatérales ou unilatérales. Les
Fig. 55. — Idiotie profonde avec altérations du squelette. Scoliose
totale. Le même idiot est représenté de face à la planche Vil.
contractures peuvent survenir soit à la suite des para¬
lysies spastiques, soit par inactivité des muscles corres¬
pondants.
Les traits du visage sont dépourvus d’expression, sou¬
vent contractés par un rire stupide ou par des grimaces.
Quelquefois, cependant, le faciès peut exprimer la peur ou
206 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
la colère. Si la grande majorité des idiots sont remar¬
quables par leur laideur plastique, il arrive parfois de
rencontrer parmi eux des enfants qui ont une figure assez
jolie (Voy. fig. 57).
sente par la figure 55 et la planche VII.
Envisagés au point de vue de leurs manifestations psy¬
chiques extérieures, on peut dire que les idiots micro¬
céphales sont plutôt excités, tandis que les hydrocéphales
sont généralement déprimés, placides.
Idiots perfectibles.
Il y a des idiots d’un degré un peu moins profond qui
parviennent à apprendre à parler d’une façon plus ou
Ta b. 7
IDIOTS PERFECTIBLES.
207
moins rudimentaire, ce qui permet jusqu’à un certain
point de les comprendre et de se faire comprendre d’eux.
A cet égard, on peut distinguer deux formes: l’une torpide,
apathique; l’autre versatile, excitée. Les idiots de ces
groupes perçoivent et retiennent dans leur mémoire un
plus grand nombre d’impressions, mais ils sont complè¬
tement incapables de transformer ces dernières en idées.
Ce sont les instincts de la vie végétative qui prédominent
Fig. 57. — Idiotie. Petite fille aux traits relativement réguliers.
Strabisme.
surtout chez eux : manger, boire, et cela souvent sans
limite. L’ onanisme instinctif est également fréquent chez
eux. Des sentiments plus compliqués, tels que la reconnais¬
sance, la tristesse, leur sont le plus souvent inconnus.
Pourtant, les idiots de cette catégorie rient souvent quand
ils mangent ou quand ils regardent des couleurs vives, ou
quand ils entendent des sons forts ; de même, ils crient
quand on les lave. Ils sont capables d’apprendre à se tenir
debout, à marcher, parfois même à s’habiller plus ou moins
seuls. On en voit même qui apprennent quelques travaux
208 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
très simples, comme de tresser de la paille ou garder les
oies. La faculté de la parole se manifeste généralement-
très tard, rarement avant la cinquième année, quelque¬
fois vers l’âge de huit . ans seulement. Quelques-uns
d’entre ces idiots acquièrent un petit vocabulaire, mais
déforment tel ou tel mot ; d’autres articulent d’une ma-
Fig. 58. — Idiotie perfectible.
nière défectueuse, en prononçant les consonnes à faux, ou
en omettant des syllabes? Le bégaiement est très fréquent
chez eux. La construction de la phrase est la plupart du
temps rudimentaire. Le sens des paroles prononcées n’est
pas toujours compris. Les réponses ne s’accordent pas
souvent avec les questions posées et se rapportent plutôt
à une question qui a été posée bien auparavant. Beau¬
coup d’idiots, comme c’est le cas de la jeune fille que
représente la figure 58, apprennent facilement par cœur et
IMBÉCILLITÉ. 209
retiennent souvent dans leur mémoire de grandes poésies,
ainsi que de longues séries 'de nombres; tout cela sans
comprendre le sens de ce qu’ils récitent. Fréquemment, le
développement intellectuel s’arrête dès la huitième ou la
dixième année de la vie, alors que le développement des
sentiments affectifs continue à se faire pendant quelque
temps, pour ne s’arrêter que plus tard. Un revirement ra¬
dical se produit dans certains cas au moment de la
puberté.
Les idiols apathiques restent assis toute la journée avec
un air hébété, absorbé. C’est à grand’peine qu’on peut
éveiller leur attention ; ils sont comme figés, incapables
d’émettre qnë autre idée que celle qu’ils ont par hasard
perçue. Leurs gestes sont uniformes et l’humeur est
presque toujours indifférente, à moins qu’elle ne respire le
bien-être, la béatitude stupide.
Les idiots excités manifestent une attention plus rapide,
mais impossible d’ordinaire à être fixée ( aprosexie ). Ils
divaguent et oublient d’un instant à l’autre ce qu’ils vien¬
nent de dire. Leur humeur varie souvent et va sans rime
ni raison de la gaieté à l’irritation et aux larmes. Ils sont
toujours à l’état d’agitation : courent çà et là, applau¬
dissent, rient, grimacent. Ce sont ce qu’on appelle
d’« éternels bavards ». Ils se fourrent toutes sortes de
choses dans la bouche. Ils montrent une tendance à Limi¬
tation. Assez souvent ils deviennent un danger public par
des incendies ou des viols qu’ils commettent sans savoir
pourquoi. Il se produit parfois dans leur état cœnesthé-
tique des oscillations périodiques. Les hallucinations et
les idées délirantes sont très rares chez eux.
Imbécillité.
Dès qu’il n’existe pas de troubles trop importants du
côté des organes des sens, des fonctions motrices et de
la faculté du langage, dès qu’il devient possible de tenter
un enseignement ou une éducation, nous désignons la
faiblesse congénitale de l’intelligence sous le nom
d'imbécillité. En pareil cas, la perception d’impressions
extérieures est très souvent bonne. Ce qui est surtout mé¬
diocre, c’est l’attention active et l’élaboration d’idées. La
mensuration psychologique montre, d’après Wrescliner,
que la marche de l’association des idées est ralentie déplus
WEYGANnT. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 14
2i0 débilités Mentales congénitales.
du double par rapport à l’état normal. La mémoire des im¬
béciles représente comme force la moitié de ce qu’elle est
chez les enfants normaux. Cependant, chez certains
imbéciles on constate un développement exclusif de la - .
mémoire tantôt pour le calcul, tantôt pour l’étude de
langues étrangères, tantôt pour la musique. Là où la
lacune se montre chez eux très grande, c’est dans la fa¬
culté de raisonnement, dans la recherche d’une conclusion.
Aussi, cette lacune de leur intelligence se manifeste-t-elle :•$
d’une manière particulièrement nette dans le calcul.
Il est rare qu’ils puissent compter au delà de 100. Quelques- '"S
uns peuvent additionner sur leurs doigts ou sur des objets
concrets, mais non pas de tété. La table des multiplica¬
tions peut encore se fixer par un exercice de la mémoire, Æ
mais les soustractions et les divisions sont toujours ii
beaucoup plus défectueuses. Quand un imbécile a répondu 9
que 34-4 font 7, il est souvent incapable de. dire combien
font 4 4-3.
Comme pour les idiots, on peut diviser les' imbéciles> .9
d’après le développement de leur volonté et de leur acti- . ®
vité mentale, en deux groupes les passifs ou apathiques
et les actifs ou excités.
Les imbéciles passifs sont indifférents, le plus souvent 9
d’une humeur niaisement gaie. Ils deviennent rarement dp'
gênants; ils se laissent diriger pour toutes sortes d’occu-.^B
pations, mais ne peuvent travailler d’une manière indé-:^H
pendante. Beaucoup d’entre eux sont paresseux, aiment
à rester au lit, promettent toujours de commencer leur
tâche le lendemain, ou bien laissent de côté le travail ■*’
commencé. Les troubles sensoriels et les idées délirantes .fl
sont, chez eux, assez'rares.
Les imbéciles actifs sont attentifs, mais leur attention 9
se lasse vite. Des éléments mal ou point coordonnés com- 8
posent leur intelligence, et leurs idées sont très confuses. Il
Il serait inutile de leur demander des notions abstraites.
Leur mémoire est souvent infidèle ; des faits imaginaires &
se mêlent aux souvenirs exacts. Souvent ils ont des idées ' f
baroques, très tenaces. Un imbécile, par exemple, portait
toujours sur lui trois livres : le premier traitait des songes, H
un autre était un volume de contes, le troisième contenait
le code pénal. Ils sont capables d’apprendre un peu de cal- S
cul, quelques dates d’histoire, quelques faits de géogra- -fl
phie, quelques bribes de langues étrangères. Souvent ils
MORAL INSAMTY.
211
parlent avec facilité, mais radotent et le fond de leurs
conversations est très pauvre. Au point de vue de leur
état cœnesthétique, ils sont généralement gais, mais sou¬
vent changeants. Leurs sentiments affectifs sont instables.
Ils sont incapables d’une sympathie basée sur la réflexion,
ni d’amitié, ni d’amour pour leurs parents, ni de recon¬
naissance, ni de repentir. Ils suivent toujours leurs ins¬
tincts, avec un égoïsme absolu, sans égards pour personne.
Fig. 59. — Imbécillité. Face asymétrique.
[Ces malades sont donc, comme le dit Sollier, des êtres
antisociaux, tandis que les idiots et les imbéciles à forme
apathique sont des êtres asociaux .]
Moral insanity.
En 1819, Grohmann a soulevé le problème de l’idiotie et
de la folie morales. Puis en 1835, Prichard a décrit comme
une entité morbide la « moral insanity ». Aujourd’hui,
on a abandonné cette manière d’envisager ce syndrome.
Dans beaucoup de psychoses, l’intelligence et la mémoire
peuvent se maintenir en très bon état, tandis que les émo¬
tions et les instincts sont particulièrement anormaux. De
là, des conflits avec la loi et les mœurs, comme cela
s’observe, par exemple, dans l’alcoolisme, dans certaines
212 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
formes d’excitation maniaque, dans la démence précoce.
En outre, on trouve des enfants dont les sensations n’évo¬
quent pas chez eux de sentiments affectifs et émotifs
normaux. Déjà à l’état normal, le développement intellec¬
tuel et affectif de la vie psychique présente souvent de
grandes différences, ce qui fait qu’on dit d’un tel que c’est
un homme « de tête » et d’un tel autre que c’est un homme
« de cœur » . Chez l’un prédomine le raisonnement ; l’autre se
guide plutôt par les sentiments. Il y a des enfants qui, par
insuffisance de développement de leurs sentiments affectifs,
tourmentent les animaux, commettent des tours d’une ruse
ou d’une cruauté raffinées, mentent, sont entêtés. Si plus
tard ces enfants sont livrés à eux-mêmes, s’ils sont exposés
à l’alcoolisme et à tous les dangers d’une vie irrégulière, ils
ne tardent pas à entrer en conflit avec les lois : les uns
deviennent des vagabonds; les autres, les jeunes filles, se
livrent à la prostitution; les plus agités d’entre eux com¬
mettent de grands crimes. Autrefois, on voulait, d’après
ces diverses tendances anormales de la vie émotive et ins¬
tinctive, édifier autant de « maladies » spéciales et l’on
décrivait : la kleptomanie, la pyromanie, la manie de la
diffamation, du meurtre, en un mot, toutes les soi-disant
« monomanies ». Aujourd’hui, nous rangeons de pareilles
manifestations parmi les symptômes d’un état morbide
qui peut s’observer dans diverses psychoses, mais plus
spécialement dans l’imbécillité. II faut noter que les délits
d’ordre sexuel sont fréquemment des signes d’imbécillité
ou d’une autre anomalie intellectuelle. Nous ne pouvons
guère examiner ici, à ce propos, la question du criminel
héréditaire, car cela nous entraînerait trop loin. Remar¬
quons seulement que l’opinion d’après laquelle le prin¬
cipe absolu de la psychiatrie est de considérer la plupart
des graves délits comme des symptômes d’une affection
mentale, est complètement erronée. La psychiatrie exige,
au contraire, que chaque cas soit examiné individuel¬
lement. Ce n’est qu’après cet examen qu’elle permet de
décider si un délit est en môme temps le symptôme d’une
psychose. Et alors cette dernière est démontrée à l’aide
d’autres symptômes qui l’établissent avec certitude, avec
toutes les garanties possibles d’un diagnostic scientifique.
(Voy. à ce sujet le chapitre xi).
DÉBILITÉ mentale.
213
Débilité mentale.
Les enfants atteints de la forme la plus légère de la
débilité mentale congénitale peuvent bien atteindre un
certain degré d’instruction. Seulement cette instruction ne
peut être poursuivie en commun avec les enfants nor¬
maux ; aussi a-t-elle besoin d’être faite dans des classes
spéciales.
Les cas les plus marqués sont ceux où la faiblesse intel¬
lectuelle porte surtout sur le calcul.
Fig. 60. — Type de débile intellectuel qui a eu, en prison,
un accès léger de délire hallucinatoire.
D’autres débiles calculent bien, mais leur jugement est
faible ou bien ils n’ont aucune imagination, ne peuvent
former le moindre projet, ni écrire une lettre. Quelquefois,
on constate chez ces débiles des troubles de la pronon¬
ciation.
Pour quelques-uns d’entre eux, la débilité mentale se
manifeste surtout dans les domaines affectif et psychomo¬
teur. Comme enfants, ils ne comprennent aucun jeu,
ou bien sont violents ; d’autres, au contraire, sont apa¬
thiques au plus haut degré ; quelques-uns présentent des
goûts bizarres, ou forment des projets fantastiques sans
jamais les exécuter. On remarque surtout chez eux un
manque d’équilibre et une malformation du caractère.
214 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
Ces divers symptômes, auxquels l’hystérie s’associe très
souvent, sont parfois les avant-coureurs d’une psychose
ultérieure et ne se distinguent guère clairement des états
mentaux observés chez les dégénérés (Voy. chap. xm).
Le développement intellectuel d’un certain nombre d’en¬
fants débiles et psychopathiques est souvent compromis
ou entravé par un état morbide somatique, comme la scro¬
fule, l’anémie, les troubles respiratoires dus à l’asthme,
au gonflement des amygdales, aux végétations adénoïdes;
parfois aussi, par des vers intestinaux.
Diagnostic. — Tout d’abord la débilité mentale hérédi¬
taire ou congénitale doit être établie par un diagnostic
différentiel très sévère. On peut observer au cours de la
première enfance d’autres psychoses (Emminghaus) liées,
par exemple, à la paralysie infantile, comme cela se voit
principalement dans la syphilis héréditaire. II peut par¬
fois se produire aussi une agitation maniaque et de véri¬
tables psychoses à l’occasion de l’épilepsie ou de l’hysté¬
rie et môme (par la faute d’éducateurs ignorants) des accès
de delirium tremens. Au cours des névroses telles que la
chorée, la maladie de Basedow, l’état mental de l’enfant
peut également s’altérer. Les délires fébriles ne sont pas
rares non plus, et cela au cours des plus légères affections
des premières années de la vie. A partir de la douzième
année, on peut observer la démence précoce, principale¬
ment sous ses formes héboïde et hébéphrénique, avec des
tics, la suggestibilité, et. surtout le négativisme. C’est
surtout dans les premières années de la vie que le dia-
gnostic est difficile. Comme points de repère, importants,
il faut signaler la mobilité désordonnée de la langue ou
l’habitude de laisser celle-ci pendre hors de la bouche, et
aussi la difficulté d’apprendre à parler (Voy. fig. 61).
• Une fois que le diagnostic de la débilité mentale hérédi¬
taire ou congénitale est établi d’une manière certaine, il
faut rechercher ensuite : 1° les conditions anatomiques de
cette débilité : encéphalite de la première enfance, poren-
céphalie, hydrocéphalie, bien que souvent, pourtant, la
lésion anatomique seule ne suffise point pour constituer
sûrement la cause première du trouble mental ; 2° le degré
de l’idiotie, de l’imbécillité ou de la débilité mentale, ce
qui permet de déterminer jusqu’à quel point une amélio¬
ration est possible.
Le questionnaire adopté doit permettre un examen
215
DÉBILITÉ MENTALK.
rapide du sujet sur ses connaissances acquises et ses idées
personnelles. L’interrogatoire doit porter sur les per¬
sonnes de l’entourage, les dates, les adresses, les petits
problèmes de calcul, les événements courants de la vie, les
langue continuelleinent hors de la bouche.
notions les plus élémentaires sur l’espace, le temps, la
religion, l’histoire, la géographie, la vie sociale, la mon¬
naie, le commerce, l’art, la morale. Un livre d’images offre
aussi un excellent moyen d’examen : le sujet doit en nom¬
mer et expliquer les illustrations. Sur 97 images pré¬
sentées à trois frères atteints de débilité mentale, l’un en
216 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
a reconnu 29, un autre 32, le troisième n’en a reconnu
que 9. Parmi les réponses fausses, il s’en trouvait qui pré¬
sentaient des traces de justesse ; ainsi l’un nommait
purement et simplement vautour toute espèce d’oiseaux,
sans se préoccuper si c’était un canard, une cigogne,
un aigle ou un perroquet. Lorsque la débilité mentale
est très faiblement accusée, une longue observation ainsi
qu’une grande sagacité pédagogique sont nécessaires
pour arriver à formuler un diagnostic exact.
Pronostic. — Il est rare que les idiots arrivent à un
âge avancé, quoique, d’autre part, la mort par une lésion,
cérébrale analogue à celle qu’on observe dans l’idiotie
amaurotique familiale de Sachs soit également un fait
rare. On admet généralement que 48,6 p. 100 des idiots
meurent dans les asiles de tuberculose pulmonaire.
Sur 385 enfants idiots et débiles traités à Stetten, il en est
mort 11p. 100 dans l’espace de huit ans, 20 p. 100 durent
rester à l’asile, 18 p. 100 furent mis en liberté sans
amélioration, 31 p. 100 furent renvoyés améliorés, au
point de pouvoir, sans danger, être traités au dehors;
20 p. 100 furent très améliorés : ils purent étudier avec suc¬
cès dans une école destinée à des enfants normaux et
apprendre un métier leur permettant jusqu’à un certain
point de pourvoir à leur entretien. [Les conditions qui
influent d’une façon défavorable sur l’éducabilité des
idiots sont : l’extrême émotivité (Jules Voisin), le gâtisme
incurable et les attaques comitiales fréquentes. L’éduca¬
tion faite avec soin profite aux catégories suivantes :
idiots par lésion acquise, débiles; arriérés dociles, en¬
fants abrutis par défaut d’éducation (les wolfs-boys ).]
Traitement. — Sur les moyens préventifs, voyez le
chapitre x.
Le traitement pathogénique ou étiologique, d’ailleurs
rarement applicable, est dirigé principalement contre la
syphilis héréditaire, la tuberculose et le rachitisme.
Lannelongue proposa, contre la microcéphalie, une
opération tendant à écarter quelques sutures osseuses du
crâne, pour donner plus d’espace au cerveau et lui per¬
mettre un développement plus actif. L’opération a été
exécutée plus de 200 fois, avec 17,24 p. 100 de termi¬
naison léthale. On n’a pas signalé un seul cas de gué¬
rison.
L’amélioration constatée dans 38,42 p. 100 des cas doit
DÉBILITÉ MENTALE.
plutôt être attribuée aux soins médico- pédagogiques in¬
tensifs prodigués aux enfants opérés.
Fig. 62. — Idiotie. — Enfant de quatre ans, après la craniectomie
de Lannelongue. La section d’os du crâne a été faite dans le sens
de la raie visible sur la tête de l’enfant. État resté le même ;
le malade a des tics et se frappe la tête comme avant l’opération.
Il bave. Lanugo persistant sur la région dorsale.
L’hypothèse en vertu de laquelle ces opérations ont été
pratiquées est malheureusement erronée ; car la petitesse
du cerveau est non pas une conséquence, mais une cause
de la petitesse du crâne. L’ossification prématurée des
218 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
sutures chez les idiots juvéniles est un fait extraordinai¬
rement rare. [Sur 350 crânes d’idiots, Bourneville ne l’a
pas observée une seule fois.]
Dans l’hydrocéphalie aiguë, on a essayé défaire la ponc¬
tion des ventricules cérébraux. On n’a obtenu qu’un résul¬
tat momentané, purement symptomatique ; la pression du
cerveau diminuait pour augmenter ensuite en même temps
que continuait le processus exsudatif.
Aü point de vue somatique, on peut intervenir avec suc¬
cès contre les vices de conformation comme les becs-de-
lièvre, contre les végétations adénoïdes, les troubles diges¬
tifs, le gâtisme, les escarres. Les sujets qui urinent au lit ne
doivent recevoir le soir que des aliments secs. En cas d’ona¬
nisme, il faut songer au traitement des vers intestinaux,
du phimosis et d’autres causes morbides locales; il faut
essayer ensuite les bains froids, les bromures, la lupuline.
Contre l’agitation, on a recommandé les bromures, la
scopolamine. Les convulsions sont traitées comme dans
l’épilepsie.
Le traitement des organes des sens des idiots et débiles
constitue un autre problème important à résoudre.
Le rôle essentiel de la thérapeutique appartient ici à la
pédagogie, et ce rôle est d’autant plus grand que le degré
mental de l’enfant est plus élevé. Avant tout, il faut arriver
à développer l’attention de l’enfant en éveillant chez lui
de vives impressions sensorielles. Souvent, l’éducateur doit
consacrer une heure par jour pour apprendre à l’enfant à
manger. On développe la motilité du sujet en l’exerçant à
marcher, à se tenir' debout, à monter des escaliers. Pour
exercer les mains, on se sert d’un appareil dans lequel les
doigts s’habituent à boutonner et à nouer. L’exercice le
plus important est celui de la parole. De bonne heure
chaque objet doit être associé avec une image acoustique
et une image verbale motrice. Par exemple, aux repas on
montrera etl’on nommera lafoürchetté, et l’enfant répétera
ce mot plusieurs fois; au lavabo, on lui montrera et nom¬
mera l’éponge, et il s’exercera à dire le même mot. Les
habitudes vicieuses demandent, pour être corrigées, énor¬
mément de patience. L’enseignement proprement dit —
abstraction faite des exercices du langage — doit procé¬
der parla méthode de l’intuition que l’on pratique le plus
possible sur des objets usuels en nature ; on présente à
l’enfant des ustensiles réels de ménage, des vrais aliments.
DÉBILITÉ MENTALE.
219
Il est nécessaire aussi de se servir pour la démonstration
d’une collection d’objets : modèles, images. L’enfant
doit parvenir à la compréhension d’un objet par un
Fig. 63. — Un jeu d’épicerie pour enfants atteints d’idiotie.
effort personnel; cela est facile, par exemple, au cours
des promenades au jardin ou dans les champs. En même
temps, on essaie de développer chez lui des notions abs¬
traites, comme : la cause, l’effet, le but. Ainsi, lorsque l’en¬
fant a faim, on l’envoie chercher du pain; on lui fait en-
220 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
suite comprendre qu’il faut aller chercher le pain chez le
boulanger ; que le pain se fait avec de la farine provenant
du blé ; qu’il faut donner de l’argent en échange du pain,
et que l’argent' est gagné par le travail. Le directeur
Herberich a imaginé un moyen pratique d’instruction en
organisant dans son établissement une « épicerie enfan¬
tine », où l’enfant, tout en jouant, peut acquérir les notions
de marchandises, de monnaies, de mesures et de poids
(Voy. fig. 63). On exerce le sens des formes au moyen de
modèles, de bâtonnets, d’anneaux, de tablettes. .
C’est à peine si un dixième des imbéciles apprend à lire
passablement; la plupart ne parviennent qu’à épeler, tout
ait plus à lire les syllabes. Les uns apprennent plus facile¬
ment à comprendre le sens d’un mot, les autres à le pro¬
noncer. Le calcul est ce qui présente le plus de difficultés.
Pour l’enseigner, on se sert d’objets concrets, tels que.de
petites boules; on imagine des achats ou des échanges.
Le chant et la gymnastique s’apprennent assez facilement.
Le plus difficile est d’agir sur la sphère de la volonté et
des sentiments affectifs. La plupart du temps on n’obtient
des enfants qu’un attachement très médiocre.
On les habitue peu à peu à la propreté et à la discipline,
et pour cela il faut éviter toute punition corporelle qui ne
sert à rien.
De très bonne heure on doit exercer l’habileté des
doigts par des travaux de cuisine ou d’aiguille pour les
filles et toutes sortes de métiers manuels pour les garçons.
La vannerie, par exemple, s’apprend facilement et a déjà
servi de gagne-pain à beaucoup de ces enfants sortis de
l’établissement. La figure 64 présente deux idiots considé¬
rablement améliorés parla méthode médico-pédagogique.
La grande majorité des idiots et des imbéciles ne peut
être efficacement traitée dans la famille. Il est diffi¬
cile de trouver une personne capable de leur donner des
soins et une éducation appropriés. De plus, l’impression
qu’ils produisent sur leur entourage, en particulier sur
leurs frères et sœurs normaux, est très mauvaise. Il existe
en Allemagne environ quatre-vingts établissements pour
idiots et imbéciles, dont douze à peine sont publics ; les
autres sont des fondations privées appartenant à des
sociétés philanthropiques, à des maisons religieuses ou à
des particuliers, médecins ou pédagogues. Certaines de
ces maisons reçoivent des centaines d’enfants; d’autres
DÉBILITÉ MENTALE. 221
ne forment qu’un petit cercle sur le mode familial. Il
serait utile que l’État organisât de son côté, pour les en-
Fig. 64. — Élèves d'une école pour idiots et imbéciles. Les deux
portraits isolés marqués d’un * sont ceux d’enfants considéra¬
blement améliorés au point de vue intellectuel. (Figure d’après
Schmid-Monnard.)
l'ants de ce genre, un plus grand nombre d’asiles placés
sous la direction des médecins.
Idiotie et imbécillité au point de vue médico-légal.
La criminalité des idiots et surtout des imbéciles est
considérable, ainsi que nous l’avons indiqué en étudiant
222 DÉBILITÉS MENTALES CONGÉNITALES.
la« moral insanity». Les expertises relatives à des idiots
sont généralement faciles; les imbéciles présentent à ce
point de vue plus de difficultés, à ..cause des troubles
d’ordre affectif qui sont souvent prédominants. Cependant,
on aura des données plus certaines en reconstituant tout
le passé, héréditaire et personnel, du sujet, etl’on trouvera,
en particulier dans les divers certificats d’écoles, de pré-
Fig. 65. — Temps passé par un imbécile alternativement dans les
maisons de correction, les hôpitaux et les asiles d’aliénés pendant
vingt-neuf mois, à différentes dates, de mars 1897 à juillet 1899.
Les espaces en noir indiquent le temps passé dans les prisons ;
les places rayées H® marquent le temps passé dans les hôpitaux
généraux et les places marquées en lignes croisées!!® montrent
le temps passé dans les asiles d’aliénés.
cieuses indications. Parmi les nombreux délits commis par
des imbéciles, citons surtout celui de l’insubordination
pendant le service militaire, qui constitue souvent la pre¬
mière indication mettant en doute la santé intellectuelle
du sujet. La biographie de nombreux imbéciles n’est
qu’une suite d’internements où la prison alterne avec
l’asile d’aliénés (Voy. fig. 65).
[Les contestations médico-légales se produisent le plus
DÉGÉNÉRÉS.
223
souvent à l’occasion des crimes et des délits commis par
des individus atteints d’imbécillité à un faible degré. Nom¬
breux sont en effçt.ies imbéciles de cette catégorie qui
sont arrêtés pour vagabondage, outrage ou rébellion aux
agents de la force publique, attentats à la pudeur, vol,
incendié, viol. Ces individus sont poursuivis judiciaire¬
ment et très fréquemment condamnés comme des sujets
d’intelligence normale. Leur état d’infériorité mentale
passe inaperçu, faute d’examen spécial qui n’aurait pas
manqué de démontrer tout ce que leur esprit présente
d’insuffisant et tout ce que leur corps offre en fait de mal¬
formations ou d’arrêts de développement indiquant indi¬
rectement une mauvaise organisation de leur système
nerveux. Plus complexes encore au point de vue médico-
légal sont les cas d’imbécillité à laquelle vient s’ajouter
une intoxication transitoire ou permanente, un délire
plus ou moins confus ou systématisé, avec ou sans hallu¬
cinations. L’expert est obligé en pareil cas d’examiner à
part chacun des états pathologiques, pourchercher ensuite
l’influence qu’ils ont pu exercer mutuellement l’un sur
l’autre, ainsi que lesi conséquences de leur action combi¬
née pour la responsabilité pénale du sujet.] ■
XIII. - FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS
La débilité mentale congénitale intercepte dès le début
de laviepsychiquele développement intégral d’une person¬
nalité. L’homme qui en est atteint doit être classé dès son
enfance parmi les êtres intellectuellement invalides, et d’or¬
dinaire même il passe toute sa jeunesse dans un asile
d’idiots. Nous avons maintenant à parler d’un autre groupe
d’individus psychiquement anormaux dont le développe¬
ment physique et intellectuel s’est fait d’une façon satisfai¬
sante, mais dont la personnalité psychique s’écarte de 1 a
normale dès les premières années de la vie, et cela dans
un sens plutôt défavorable. Ce sont, en un mot, des êtres
déviés, au point de vue psychique, du type moyen nor¬
mal des hommes, des êtres dits « dégénérés » qui, géné¬
ralement, n’ont pas besoin d’être internés, à moins qu’on
ne soit obligé de les traiter dans un asile à l’occasion d’un
trouble mental plus étendu. Un examen attentif permet
ordinairement de retrouver l’origine de ces caractères ori-
224
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
ginaux en remontant jusque dans l’enfance. En môme
temps, par l’étude des antécédents familiaux, on peut
relever d’une façon précise une série de circonstances
d’ordre héréditaire : des troubles mentaux ou nerveux
des ascendants ou d’autres faits qui, le plus souvent, indi¬
quent une déviation du type normal. Dans les deux cin¬
quièmes des cas au moins, on' constate une hérédité
similaire. Dans certaines familles, tous les membres, sans
exception, manifestent des tendances psychopathiques,
sans qu’il survienne une grave psychose. Moebius donne
cette définition : « Tout être qui présente une déviation,
transmissible par hérédité, du type anthropologique nor¬
mal, est un dégénéré ». A la vérité, nous sommes encore
bien loin de posséder un « code intellectuel » scientifique¬
ment établi, contrôlable et sans lacunes, permettant de
classer avec sûreté tel homme parmi les normaux et tel
autre parmi les dégénérés.
Ce sont avant tout des aliénistes français, Magnan et
ses élèves, qui ont cherché à grouper les diverses formes
de la folie des dégénérés, domaine principal des états men¬
taux limitrophes, intermédiaires entre la folie et la raison.
Chez beaucoup d’individus, ces états limitrophes représen¬
tent la base sur laquelle une affection mentale se déve¬
loppera plus tard. Aussi, n’est-il pas toujours facile de
faire la distinction entre ces troubles intermédiaires et
certaines affections mentales héréditaires, comme la débi¬
lité ou l’hystérie. De même, une division des dégénérés en
groupes est à l’heure actuelle difficilement réalisable.
Nous allons décrire d’abord les états de dégénérescence
légère, dans lesquels la déviation consiste en ce fait que
le développement psychique n’a pu atteindre le niveau
normal. Nous étudierons ensuite : le groupe, plus net¬
tement établi, des dégénérés avec perversions sexuelles-,
les neurasthéniques constitutionnels qui, tout en possédant
une conscience claire de leur trouble psychique, sont pen¬
dant toute leur vie des abouliques manquant de persévé¬
rance et de ténacité et accomplissant cependant leur
besogne grâce à des efforts parfois énormes; le groupe se
rattachant au précédent, mais cliniquement bien carac¬
térisé, des obsédés et impulsifs ; les mélancoliques consti¬
tutionnels, malades chez lesquels tous les événements de
la vie sont constamment accompagnés d’un sentiment
intense de déplaisir, de sorte qu’ils sont continuellement
DÉGÉNÉRÉS.
225
déprimés; et, en dernier lieu, les dégénérés à caractère
pathologique, sujets chez lesquels l’empreinte caractéris¬
tique de leur individualité psychique s’est développée
d’une façon si exclusive qu’ils diffèrent d’une manière
frappante de la moyenne des gens et qu’ils s’exposent, par
ce fait, à bien des conflits avec la société au milieu de
laquelle ils vivent.
[Que faut-il comprendre par la dégénérescence mentale
de Morel et de Magnan? Une déviation du typé mental
sain, déviation qui est le plus souvent d’origine hérédi¬
taire et toxi-infectieuse. Aussi, n’y a-t-il aucune exagéra¬
tion à dire que tous les aliénés sont des individus menta¬
lement dégénérés. D’ailleurs, de tout temps, les aliénistes
ont constaté le fait de la fréquence extrême des troubles
mentaux chez les parents (ascendants ou collatéraux) des
aliénés. Ils ont recueilli et publié de nombreuses obser¬
vations dans lesquelles on voit que des sujets atteints d’un
trouble psychique quelconque avaient un père ou une mère,
un oncle ou une tante, un grand-père ou une grand’mère
frappés d’une affection mentale similaire ou dissemblable.
Ces faits indiquaient nettement l’existence d’une trans¬
mission des dispositions des troubles psychiques des
ascendants aux descendants par la voie de la génération.
Mais en étendant le champ d’observation, en recherchant,
notamment chez les ascendants des aliénés, non seule¬
ment les accidents d’ordre psychique, mais toutes les ma¬
nifestations pathologiques de n’importe quel ordre, et
cela sans aucune idée préconçue, on a facilement cons¬
taté qu’on retrouve dans les familles des aliénés, à côté
des syndromes mentaux, des syndromes neuro-patholo¬
giques des plus variés, allant depuis l’hystérie et l’épilep¬
sie jusqu’au tabes et la sclérose en plaques. Mieux encore,
en scrutant de plus près l’histoire des ascendants, on finit
par trouver chez eux des affections telles que, d’une part,
la goutte, le diabète, l’obésité, la gravelle, le cancer,
l’eczéma, l’asthme, le rhumatisme, et, d’autre part, la
chlorose, l’anémie, la tuberculose, les tumeurs blanches,
c’est-à-dire, tantôt les manifestations de l’arthritisme ou
de l’herpétisme sur lequel les travaux de Lancereaux
ont jeté une si vive lumière (1), tantôt celles de la scrofule,
les unes et les autres constituant, d’après Bouchard, les
(J) Lancereaux, Traité de l’herpétisme. Paris, 1883.
Weygahdt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. lb
DÉGÉNÉRÉS.
affections qui caractérisent le ralentissement de la nu¬
trition (1). Il est donc évident qu’en dernière analyse, si
les ascendants des aliénés leur transmettent vraiment
quelque chose par la voie de la génération, c’est avant
tout une nutrition altérée qui fait le terrain ou le milieu
de culture. En pareil cas, la transmission héréditaire est
incontestable : des parents arthritiques, souffrant de mi¬
graines, d’hémorroïdes, de la gravelle ou de la goutte,
transmettent à leurs rejetons un trouble dans les
échanges nutritifs grâce auquel ils sont aptes, depuis leur
conception jusqu’à leur mort, à subir tous les syndromes,
somatiques ou psychiques, dépendant del’herpétisme. La
dégénérescence est en somme ici déterminée par la trans¬
mission d’une diathèse herpétique, comme elle est pro¬
duite dans d’autres cas par la diathèse scrofuleuse. Les
autres facteurs de la dégénérescence sont constitués en
grande partie, pour ne pas dire en totalité, par les intoxi¬
cations et les infections, chroniques ou aiguës, transmises
par les ascendants ou acquises par les descendants.
A cet égard, le cas le plus démonstratif, le plus pro¬
bant est celui qui s’observe, malheureusement, surtout
en France et sur lequel les travaux de tous nos cliniciens
insistent avec infiniment de raison, le cas des enfants
provenant de l’union d’alcooliques chroniques. L’observa¬
tion démontre la fréquence extrême, parmi ces rejetons,
de toute sorte de syndromes mentaux et nerveux de la
dégénérescence (Morel, Magnan) : mélancolie, délire
de persécution, hystérie, épilepsie, imbécillité, idiotie.
En pareil cas, il est permis d’admettre que le germe
d’un alcoolique chronique, tout en ne portant pas en lui
le poison en nature, est très affaibli, diminué dans sa vita¬
lité, et ne peut, par conséquent, engendrer qu’un fœtus
dont l’évolution sera troublée, retardée ou arrêtée en
totalité ou partiellement. En somme, l’intoxication chro¬
nique des ascendants, comme leur infection chronique,
modifie leur organisme et .altère plus particulièrement
leurs organes de la reproduction. Aussi, les enfants qui
naissent dans ces conditions s’éloignent forcément du
type sain par leur faiblesse et leurs anomalies de dévelop¬
pement, et présentent ainsi toute sorte de stigmates de
(1) Ch. Bouchard, Maladies par ralentissement de la nutrition •
Paris, 1880.
227
DÉSÉQUILIBRÉS.
dégénérescence qui n’existaient pas chez les ascendants.
C’est encore par la voie congénitale que se prépare la
dégénérescence mentale ainsi comprise, dans le cas des
intoxications ou des infections aiguës que peuvent présen¬
ter les parents au moment de la conception et la mère
au cours de la gestation. Si les cellules génératives du
père ou de la mère, ou des deux à la fois, sont impré¬
gnées, au moment de la conception, d’un poison comme
l’alcool ou d’une toxine d’une maladie infectieuse quel¬
conque, le spermatozoïde et l’ovule étant altérés, le pro¬
duit de la conception ne pourra être que pathologique.
Par exemple, on sait que les enfants conçus en état
d’ivresse sont ceux qui sont le plus sujets aux affections
nerveuses et njentales et qui sont le plus souvent porteurs
de divers stigmates physiques et psychiques de la dégé¬
nérescence de Morel et de Magnan. Donc, cette « dégé¬
nérescence » peut se concevoir aujourd’hui, au moins en
partie, comme le résultat d’une transmission d’un ralen¬
tissement de la nutrition, dû tantôt à l’herpétisme, tantôt
à la scrofule ; comme une dystrophie du germe par une
toxi-infection, tantôt chronique, tantôt aiguë, des ascen¬
dants ; comme une dystrophie acquise sous l’influence de
mêmes facteurs diathésiques ou toxi-infectieux. Ce sont
ces éléments pathogéniques qui donnent à l’enfant un
organisme tel qu’il devient facilement apte à contracter
des troubles psychiques plus ou moins graves, en raison,
d’une part, de l’accumulation des facteurs diathésiques
ou toxi-infectieux congénitaux, et, d’autre part, de l’accu¬
mulation de toutes les causes fâcheuses qui peuvent sur¬
venir depuis la naissance de l’individu jusqu’à sa mort.
Cette aptitude aux troubles psychiques étant l’expression
d’une profonde modification dans la nutrition de l’orga¬
nisme du sujet, on doit s’attendre à trouver chez lui des
caractères physiques, fonctionnels et psychiques de cette
modification ; ces caractères constituent ce que Morel et
Magnan appellent les stigmates de la dégénérescence]
A. — DÉSÉQUILIBRÉS
Le premier groupe des « déséquilibrés » se compose de
ces individus qui se distinguent pathologiquement, sur un
point quelconque, de la manière d’être d’un sujet sain.
Les proportions de leur personnalité psychique s’éloignent
228
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
plus ou moins de la symétrie qui se constate dans la
moyenne des personnes de la même race et de la même
condition sociale. Ces proportions s’écartent en un point
quelconque de leurs fonctions psychiques, et cela dans un
sens défavorable à leur équilibre. Il est vrai aussi que
parfois, à côté de l’insuffisance sur un point de l’intelli¬
gence, on observe sur d’autres points des capacités très
brillantes. D’ailleurs, ni le malade, ni son entourage ne
considèrent ce manque d’équilibre comme un trouble mor¬
bide. Pour caractériser l’état du déséquilibré, Mœbius
emploie le terme d 'instabilité ou de disharmonie mentale.
« Quand les parties constituantes d’un système, dit cet
auteur, sont réparties de telle sorte que, après une série
de chocs,, elles reviennent à leur situation primitive, on
peut dire que leur équilibre est stable. » C’est dans ce sens
que le dégénéré est un être instable dont l’équilibre intel¬
lectuel disparaît au moindre choc et qui, à cause de cela,
mérite bien le nom de « déséquilibré ».
La question d’hérédité mise à part, c’est vainement
qu’on cherche la plupart du temps une cause acquise
susceptible d’expliquer la genèse de cet état mental. Déjà
tout jeune encore le déséquilibré n’est pas « comme les
autres enfants»; il évite les jeux en commun; il est
insupportable, indiscipliné, menteur. Cependant, d’ordi¬
naire, il peut terminer ses études à l’école et parvenir à
apprendre un métier ou une profession libérale. C’est sou¬
vent plus tard qu’il se produit dans la vie du déséquilibré
toutes sortes de difficultés, lorsqu’il s’agit, à force de
persévérance et d’initiative personnelle, de se faire une
situation. Il arrive aussi que, tout en remplissant complè¬
tement les devoirs de sa profession, le malade manifeste
des symptômes qui révèlent son déséquilibre psychique :
une vanité sans bornes, une inquiétude nullement justifiée,
un manque grave de scrupules, de prévoyance, d’exacti¬
tude ou de bonne volonté. « Quand, sur un point quel¬
conque des fonctions psychiques, on constate un moins
ou un plus trop accusé, c’est alors qu’on dit que l’homme
est un déséquilibré » (Moebius).
Nous avons déjà abordé la question des instincts cri¬
minels morbides. Beaucoup de dégénérés ont aussi maille
à partir avec la justice, soit à cause de leurs penchants
défendus par les lois, soit aussi parce que les lacunes de
leur intelligence les laissent tomber dans toute sorte de
DÉSÉQUILIBRÉS. 229
situations difficiles et échoir souvent dans un milieu cri¬
minel. D’autre part, il est vrai, on voit assez souven
des dégénérés dont la conduite est irréprochable.
Les signes physiques de la dégénérescence mentale sont
d’habitude assez nombreux chez les déséquilibrés. Ce sont
surtout des malformations légères qui, en général, ne sont
pas considérées comme pathologiques et qui, cependant,
révèlent une déviation du type normal : myopie, cheveux
clairsemés, développement incomplet dè certains attributs
du sexe, comme la barbe. Souvent aussi on signale le
rachitisme.
[On constate souvent chez les déséquilibrés, outre les
malformations physiques dont il a été question plus haut,
des troubles fonctionnels parmi lesquels il faut citer :
marche tardive due très vraisemblablement au développe¬
ment retardé des faisceaux pyramidaux, le gâtisme pro¬
longé au delà des limites ordinaires, l’apprentissage
tardif de la parole, puberté trop précoce ou trop tardive,
troubles de la parole comme le zézaiement, le bégaiement,
la blésité, les migraines apparaissant pendant l’enfance
(Joffroy).]
C’est sur un état mental et physique de ce genre que
peuvent, d’après l’enseignement de Magnan, se développer
des troubles psychiques secondaires, appelés par lui les
syndromes épisodiques de la dégénérescence mentale. Dans
beaucoup de cas, ces syndromes épisodiques se présentent
longtemps avant l’éclosion d’une affection mentale, comme
la folie intermittente, la paranoia, les processus démentiels,
les folies d’involution.
Quelquefois ces accidents épisodiques de la dégénéres¬
cence mettent en évidence certains troubles mentaux, qui
d’ordinaire ne nécessitent pas l’internement, comme, les
obsessions et les impulsions, la neurasthénie et la dépres¬
sion constitutionnelles, les anomalies sexuelles, les carac¬
tères pathologiques.
D’ailleurs, les divers troubles psychiques des déséqui¬
librés n’évoluent pas toujours, il s’en faut, sans graves
incidents. Très souvent les graves écarts de leur conduite,
les oscillations brusques de leur humeur changeante,
montrent leur incapacité de se diriger dans la vie sai¬
nement.
Dans certains cas, le déséquilibré est, en môme temps,
un débile intellectuel présentant des lacunes considérables
230
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
dans le domaine des sentiments affectifs, par exemple.
Des dégénérés de cette sorte rentrent dans le groupe
décrit par Koch sous le nom d’ « arriérés psychopa¬
thiques ».
A côté de la débilité mentale congénitale, il y a encore
à considérer, au point de vue du diagnostic différentiel ,
les périodes initiales de la démence précoce, qui cepen¬
dant d’ordinaire est significative, en révélant de très
bonne heure des signes isolés, comme le négativisme, les
tics. De plus, des accidents mentaux analogues peuvent
survenir spontanément chez les épileptiques; néanmoins,
c’est la périodicité de ces accidents, de même que
l’obscurcissement de la conscience qui les accompagne
souvent, qui permettront de juger l’existence de l’épi¬
lepsie.
Le meilleur traitement du déséquilibre intellectuel serait
une mesure prophylactique empêchant les' dégénérés de
se propager. [Mais ce n’est là qu’un vœu stérile.] Une édu¬
cation très soignée est nécessaire dès les premières
années de la vie, comme on l’a démontré au chapitre x.
Chez les adultes, le moyen le plus efficace consiste dans
un travail régulier exécuté sous une surveillance cons¬
tante. Ce qui est surtout funeste en pareil cas, c’est une
occupation plus ou moins vague et l’oisiveté. Des conseils
intelligents sont ici d’un excellent effet pour calmer les
mauvaises tendances et pour encourager les bonnes.
Au point de vue médico-légal, les déséquilibrés rendent
assez souvent difficile la tâche de l’expert, car leur res¬
ponsabilité pénale ne peut pas être considérée toujours
comme entière et absolue.
B. - DÉGÉNÉRÉS AVEC PERVERSIONS SEXUELLES
L’intégrité de l’instinct sexuel fait partie du développe¬
ment complet, physique et psychique de l’être humain.
Cet instinct se développe normalement à l’âge de la
puberté, entre quatorze et vingt ans, et dure, chez la
femme, jusqu’à la ménopause (entre quarante et quarante-
cinq ans) et chez l’homme jusqu’à l’âge de soixante ans
environ. Un individu normal parvient facilement à rester
continent pendant un certain temps, surtout lorsque cette
continence se trouve commandée par les circonstances
au milieu desquelles il vit. Au contraire, les sujets ’flus ou
DÉGÉNÉRÉS AVEC PERVERSIONS SEXUELLES. 231
moins psychopathiques se laissent facilement aller, en pa¬
reil cas, à toute sorte d’écarts de conduite et d’anomalies
dans le but de se procurer des satisfactions sexuelles. Les
perversions du sens génital indiquant une dégénérescence
mentale sont très nombreuses.
L’ onanisme, qui est extraordinairement répandu, ne sau¬
rait être considéré, d’une façon générale, comme un signe
d’une anomalie psychique grave. Toutefois, c’est sur le
terrain de la dégénérescence mentale que se développe
très souvent l’onanisme grave, celui qui est pratiqué, par
exemple, plusieurs fois par jour. D’autre part, cette habi¬
tude vicieuse favorise singulièrement l’éclosion des mani¬
festations neurasthéniques, par l’épuisement qu’elle cause
à tout l’organisme, la concentration exclusive de la pensée
sur les sensations sexuelles, la dépression qu’elle provoque
à la suite de la lutte que la volonté engage en pure perte
contre ce besoin morbide de la masturbation.
La déviation dans l'intensité de l’instinct sexuel n’est pas
chose rare. Il n’est pas facile de fixer à cet égard une
échelle de gradation, parce que les opinions au sujet dés
relations sexuelles normales diffèrent extrêmement d’un
physiologiste à l’autre. A la vérité, on pourra dire qu’il y
a excitation sexuelle quand les idées relatives à ce pen¬
chant assiègent l’esprit continuellement, pendant des
journées entières. Chez certains aliénés, il n’est pas rare,
surtout au début de leur affection, de trouver une aug¬
mentation d’excitabilité sexuelle, en particulier dans la
manie, la paralysie générale, la démence sénile, la neuras¬
thénie. Chez beaucoup d’hystériques, la plupart de leurs
idées se rapportent au domaine génital, sans que pourtant
il y ait chez eux un besoin sexuel plus intense qu’à l’état
normal. Les sujets atteints de phtisie pulmonaire sont
également assez souvent génitalement excitables. D’un
autre côté, on observe souvent un affaiblissement de la
puissance sexuelle dans les affections fébriles, la néphrite,
le diabète, le tabes, l’alcoolisme chronique, le morphi¬
nisme, l’intoxication par la nicotine, dans certaines formes
de la paralysie générale. D’ailleurs, beaucoup de dégéné¬
rés présentent aussi une puissance génitale anormalement
affaiblie. Parfois, c’est l’érection qui est trop faible ou
trop courte; souvent, c’est l’éjaculation qui se produit
trop tôt.
Une autre (6rme de perversion du sens génital est la
232
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
mise à nu, dans un endroit public, des organes sexuels,:
ou Yexhibitionisme. Cette perversion, qui se produit sous
l’influence de la surexcitation génitale, par exemple à la
vue d’une personne de l’autre sexe, s’observe fréquem-'
ment chez les dégénérés ; elle a été signalée aussi chez
des épileptiques, des imbéciles, des déments, des paraly¬
tiques généraux.
Plus singulière est la perversion se définissant assez clai¬
rement par le terme homosexualité. Un homme reste
complètement insensible aux charmes de la femme, tandis
qu’en présence de jeunes gens ou de petits garçons il
éprouve des désirs sexuels. Dans les cas très marqués de
ce penchant contraire à la nature, le dégénéré se livre sur
ces hommes au coitus per anum, à la pédérastie. De même,
une femme reste froide au contact des hommes et se sent
attirée plutôt vers des femmes, sur lesquelles elle se livre
à des actes voluptueux rappelant le coït ou. en donnant
l'illusion (amour lesbien, tribadie).
Il faut cependant reconnaître que tous les cas de ces
perversions ne sont pas déterminés par une prédisposi¬
tion spéciale, morbide, et, au sujet de ces anomalies,
l’opinion publique a souvent varié. Dans l’antiquité sur¬
tout, pendant la période florissante de la civilisation
grecque, la pédérastie était extrêmement fréquente. Elle
l’est encore aujourd’hui en Orient, ainsi qu’au sud de
l’Europe. Dans les grandes villes, elle est aussi beaucoup
plus répandue que dans. les campagnes.
La pédérastie s’observe :
1° Par suite de manque d’occasions de coït normal, par¬
ticulièrement dans les conditions d’existence qui obligent
des individus mâles à habiter ensemble; ainsi, par
exemple, elle est pratiquée par certains marins pendant
une longue traversée;
2° Chez des sujets qui ont abusé des rapports sexuels
normaux et qui recherchent des excitations nouvelles iné¬
dites; la plupart des pédérastes rentrent dans cette
catégorie ;
3° Chez certains aliénés, et particulièrement chez les im¬
béciles, à titre symptomatique; la figure 66 en est un
exemple ;
4“ Enfin, chez les divers représentants de la dégénéres¬
cence mentale. Tandis que Krafft-Ebing et Moll consi¬
dèrent la pédérastie comme une manifestation d’origine
DÉGÉNÉRÉS AVEC PERVERSIONS SEXUELLES.
233
héréditaire, d’autres auteurs, comme Schrenk-Motzing,
prétendent que c’est seulement la disposition psychopa¬
thique générale qui est congénitale, tandis que le penchant
sexuel se trouve dévié, perverti par des causes d’ordre
extérieur: Ulrichs prétend que 0,5 p. 100 de tous les
hommes sont des homosexuels.
On rencontre de temps à autre des individus mâles ayant
un habitus extérieur féminin : figure imberbe, formes ar-
Fig. 66. — Pédéraste passif ; imbécile. Traits féminins ;
pas de barbe ; cheveux frisés ; grosses lèvres.
rondies, voix de fausset. Ce sont des androgynes 1).
D’autre part, on voit quelquefois des femmes ayant un
squelette fortement développé comme chez un homme,
une grosse voix, une barbe ; il s’agit là de gynandres. Par¬
fois, mais pas toujours, on observe chez ces individus la
perversion du sens génital sous la forme de l’homo¬
sexualité.
Mais souvent l’habitus extérieur des pervertis sexuels ne
présente absolument rien de spécial. Quelques-uns d’entre
eux cherchent à se donner artificiellement l’apparence
d’une personne de l’autre sexe. Les hommes de cette ca-
234 FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
tégorie se rasent toute la face, s’habillent avec une coquet¬
terie ridicule, portent des bracelets, des corséts, de
fausses hanches ; manifestent une prédilection pour des
occupations féminines, comme des travaux à l’aiguille, la
cuisine; aiment les friandises. Les femmes du môme genre
imitent les hommes dans la forme de leurs vêtements,
portent les cheveux courts, fument, boivent, jurent,
montent à cheval, font de l’escrime, font des farces de
jeune homme et prennent de l’intérêt à des occupations
masculines.
Souvent les tendances à la perversion sexuelle se mani¬
festent dès la première enfance. On voit alors le petit
garçon jouer trop longtemps à la poupée, la petite fille avec
des soldats. Presque toujours l’instinct sexuel s’éveille dans
ces cas d’une façon prématurée, d’abord avec un caractère
hétérdsexuel, puis homosexuel. 11 arrive aussi parfois que,
pendant la puberté, l’instinct génital se manifeste d’abord
sur le mode homosexuel et ne devient normal que plus
tard. Les pédérastes deviennent des amis inséparables ; ils
échangent des baisers et ne se lassent point d’admirer
mutuellement leurs vertus et qualités. 11 n’est pas rare
qu’ils se fassent des scènes de jalousie. Les pédérastes
actifs semblent être plus fréquents que les passifs. Les
pervertis homosexuels pratiquent plutôt l’onanisme mu¬
tuel, s’embrassent et simulent le coït anal bien plus
qu’ils ne le réalisent. Dans toutes les grandes villes existe
une véritable prostitution masculine : des hommes se
donnent des rendez-vous et organisent même des bals
pour leur débauche homosexuelle. Quelques pédérastes se
sont mariés et ont même eu des enfants. Or, pendant le coït
avec leur femme, et pour jouir de cet acte, ils étaient obli¬
gés de s’imaginer qu’ils étaient dans les bras de leur ami
en pédérastie. Les pédérastes sont particulièrement nom¬
breux parmi les coiffeurs pour dames, les garçons d’hô¬
tels, les artistes dramatiques, en particulier ceux qui
jouent des rôles de femmes.
L’homosexualité féminine conduit également à des
amitiés suspectes, ainsi qu’à des actes analogues au coït,
qui est pratiqué parfois à l’aide d’un pénis artificiel.
On observe assez souvent V hermaphrodisme psychique,
qui consiste en ce fait qu’une personne entretient des
relations génitales avec les deux sexes. Ce sont, avant
tout, des individus débauchés qui recherchent dans la
DÉGÉNÉRÉS AVEC PERVERSIONS SEXUELLES. 235
pédérastie une excitation leur permettant de coïter ensuite
avec une femme. Sont dans le même cas certaines filles
publiques, qui souvent se livrent aux hommes pour leur
gagne-pain, mais qui, pour leur plaisir personnel, recher¬
chent de préférence des femmes.
Le penchant sexuel des hommes pour des j eunes garçons,
qui sévissait, entre autres temps, pendant la période des
empereurs romains, résulte surtout fréquemment du be¬
soin de surexciter l’instinct génital; il vient aussi de cette
circonstance qu’un individu, généralement un vieillard,
à tendances homosexuelles, ne trouve pas d’adulte com¬
plaisant et s’adresse, par suite, aux enfants sans défense.
La jouissance génitale accompagnée d’actes de cruauté
constitue une perversion appelée algolagnie. Elle se
compose de deux variétés : le masochisme (nom donné
d’après le romancier Sacher-Masoch), dans lequel l’exci¬
tation sexuelle ne se réalise que lorsque le sujet a enduré
quelques coups plus ou moins cruels, et le sadisme (en
souvenir du marquis de Sade), dans lequel la jouissance
n’est possible que lorsque le sujet administre des coups à
son partenaire.
La première de ces variétés est extrêmement répandue,
au point que beaucoup de filles publiques tiennent en
provision des verges et des cordes pour frapper ou ligoter,
à volonté, leurs clients atteints de masochisme. Il y a ce
qu’on appelle les « amoureux d’épingles », qui se font
enfoncer par une femme des aiguilles dans les fesses ou
dans le scrotum. Dans les grandes villes, certaines prosti¬
tuées s’en font une spécialité. Là où la perversion se mani¬
feste avec le plus d’excès, c’est dans la coprolagnie, qui
consiste à trouver plaisir aux actes les plus repoussants
de la part de la femme, comme de recevoir l’urine de
celle-ci dans la bouche, lécher ses pieds, goûter à ses
excréments. Il n’est pas rare aussi d’observer le maso¬
chisme féminin, où la femme prend plaisir à se faire
l’esclave de son amant.
Dans le sadisme, le perverti trouve une excitation géni¬
tale en frappant la femme, en la foulant aux pieds, en la
mordant, en la blessant ; l’individu sadique aime aussi à
voir abattre des animaux. Les sadiques à un degré ex¬
trême sont souvent des assassins par plaisir et des tueurs
de filles. Les femmes sadiques sont tout aussi fréquentes.
Parfois, le sadisme se combine chez elles avec l’homo-
236
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
sexualité : une femme s’excite et jouit en voyant une autre
lemme tuer un animal.
Chez certains dégénérés, l’excitation voluptueuse s’est
spécialisée, non pas sur une personne, mais seulement
sur certaines parties de cette personne ou sur des objets
quelconques qui lui appartiennent et qui sont dès lors
vénérés comme un fétiche. Krafft-Ebing distingue trois
variétés de cette perversion dite fétichisme : 1° l’excitation
génitale s’éveille en regardant ou en touchant une partie du
corps féminin, ses yeux, ses oreilles, ses mains, ses pieds,
ses cheveux ; la manie des coupeurs de nattes est fondée sur
la jouissance que procure la vue ou le contact des cheveux
féminins; 2° l’excitation sexuelle par un objet de vête¬
ment, un mouchoir, un jupon, une chemise, les bottines.
Les fétichistes qui jouissent par ce dernier objet se rap¬
prochent des masochistes, en ce sens que beaucoup d’entre
eux adorent, par exemple, à
se faire marcher sur le pied
par des femmes élégamment
chaussées ; 3° l’excitation
voluptueuse par certaines
étoffes, particulièrement les
fourrures, le velours, la soie,
le cuir. Certains fétichistes
font des collections en¬
tières de boucles de che¬
veux, de mouchoirs, de bas
de femme...
Entre autres perversions,
citons encore la bestialité ou
la sodomie, qui consiste dans
des rapports sexuels avec
des animaux. Cette déviation
du sens génital s’observe le
plus souvent chez des sujets
intellectuellement ; débiles
Fig. 67. — Nécrophile atteint qui vivent avec des animaux,
d’imbécillité. en qualité de pâtres, par
exemple. Cependant la sodo¬
mie s’observe quelquefois dans le Midi et en Orient,
comme moyen d’augmenter l’excitation génitale.
N’oublions pas la nécrophilie ou la profanation sexuelle des
cadavres, perversion due sans doute toujours à une débilité
NEURASTHÉNIE CONSTITUTIOÎWELLE. 237
mentale héréditaire. La figure 674nontre wtn nécrophile im¬
bécile, qui, pendant la nuit, s’était introduit dans le Cimetière
de sa • commune, et avait fait sur des cadavres des .ten¬
tatives de coït. On a observé aussi des sujets qui ont fait
des tentatives analogues sur des statues.
Les points essentiels du diagnostic différentiel de ces
diverses perversions sexuelles ont déjà été mentionnés au
commencement de ce chapitre.
Le traitement est guidé par le diagnostic et l’étiologie.
Chez les pervertis dégénérés, le pronostic est peu favo¬
rable. Le traitement par la suggestion peut cependant leur
rendre quelques services. Dans les premières séances, ily
a lieu d’employer la suggestion contre la masturbation et
les autres excitations artificielles; plus tard, on suggère
l’insensibilité pour toute sorte d’excitations morbides jus¬
qu’alors existantes, l’oubli des images mentales de nature
lubrique, et, finalement, le goût normal pour le sexe op¬
posé. Des préparations bromurées peuvent servir à dimi¬
nuer l’excitation sexuelle, de même que le travail physique
et les bains de siège froids. Plus efficace serai t évidemment
la prophylaxie, consistant avant tout dans une surveillance
attentive au moment où l’instinct sexuel s’éveille chez les
enfants, surtout chez ceux d’entre eux qui vivent dans les
pensionnats et les internats.
C. - NEURASTHÉNIE CONSTITUTIONNELLE
11 y a vingt ans, Beard a décrit la neurasthénie et lui a
donné comme cause principale la vie déréglée de ses com¬
patriotes américains. L’incapacité pour un travail intel¬
lectuel, le manque de persévérance, le besoin d’agitation,
l’inquiétude physique, les accès d’angoisse, les états hy¬
pocondriaques, les vertiges, les douleurs sourdes de la
tête, le trouble du sommeil, les paresthésies, les douleurs
dorsales, l’abattement dans les membres, l’excitabilité du
cœur, l’irrégularité de la digestion et le trouble des fonc¬
tions génitales, telà sont les traits fondamentaux que Beard
a rattachés à cette affection. Peu à peu on reconnut que de
tels états se produisent en effet souvent chez des sujets sur¬
menés. Mais, d’autre part, des syndromes analogues appa¬
raissent également chez des individus qui ne se sont jamais
surmenés sous aucune forme et qui, pendant toute leur
existence, n’en ont pris qu’à leur aise. Il est donc utile de
238
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
distinguer la neurasthénie acquise, déterminéè avant tout .
par Y épuisement, de la neurasthénie constitutionnelle, héré¬
ditaire, congénitale, dans laquelle la disposition à l'épuise¬
ment est exagérée, morbide.
Tandis que les dégénérés désignés sous, le nom de désé¬
quilibrés s’écartent dans un sens quelconque du type anthro¬
pologique normal et sont moins responsables que des indi¬
vidus sains d’esprit, nous avons affaire ici àdes sujets chez
lesquels les facultés intellectuelles, tout en étant intègres,
et quelquefois môme très brillantes, sont cependant en¬
travées par un sentiment d’impuissance, d’insuffisance, de
fatigue, sentiment qui se manifeste de bonne heure, à
l’occasion d’une occupation quelconque. En même temps,
cespersonneséprouventd’ordinaireune sensation physique .
plus ou moins prononcée de faiblesse générale, de fatigue.
Parmi les symptômes de dégénérescence, il faut citer
encore tout spécialement leur humeur hypocondriaque,
leurs tendances mélancoliques, leurs habitudes bizarres,
comme l’onychophàgie, par. exemple ; leurs tics et leurs
grimaces, qui les rendent souvent si insupportables à
leur entourage ; leurs penchants sexuels anormaux ; leurs
états d’angoisse qui se manifestent parfois par des batte¬
ments de cœur, de la pâleur, des sueurs, des tremblements;
enfin, leurs idées obsédantes et leurs impulsions de
formes diverses.
A la vérité, certains de ces symptômes se présentent
parfois d’une façon tellement prédominante qu’ils sem¬
blent constituer à eux seuls toute l’affection. Nous-avoas—
déj à parlêdes-éta ts d edégénéreseence-dans lesquels pré¬
domine ane^anomalie- sexuelle. Les états obsédants et im¬
pulsifs constituent parfois aussi le phénomène essentiel du
tableau clinique. Dans d’autres cas, c’est l’humeur mélan¬
colique qui est le symptôme principal. fTesfc— pourquoi
nous-aurons-eneere à-examincr séparément-ces deux-der-
«ières-variétés-.
L’aperception [ou l’attention active] du malade est quel¬
quefois troublée par sa distraction. Les troubles sensoriels
sont exceptionnels. La faculté d’association des idées ne
s’écarte pas essentiellement de la normale. Seulement, le
travail de la pensée se fait péniblement et se trouve inter¬
rompu à chaque instant par les oscillations chancelantes
de la volonté. D’autre part, l’acte de se souvenir ou d’ima¬
giner, en un mot la reproduction des idées, coûte de
NEURASTHÉNIE CONSTITUTIONNELLE. 239
grands efforts. Nous avons déjà mentionné les tendances
hypocondriaques, les idées obsédantes, les impulsions.
Les malades s’occupent beaucoup d’eux-mêmes; ils
aiment à consulter les médecins de toutes les catégories,
les autorités aussi bien que les charlatans ; ils sentent le
besoin d’épancher leur cœur, parlent fréquemment de
leurs souffrances, aiment à être plaints ; [ils jouent aussi
quelquefois avec des idées de suicide, à la manière
du Hamlet de Shakspeare. Il est rare qu’ils aient beaucoup
de compassion pour leurs semblables; ils sont même sou¬
vent mal intentionnés, méchants, et prennent une joie
secrète à mettre quelqu’un dans l’embarras, à parler des
situations désagréables des autres, à remuer toutes les
blessures^ _ j' au-Im a. .
sPtçkessayé d’examiner par la méthode psychométrique
la capacité au travail intellectuel dans la neurasthénie
constitutionnelle. Les malades devaient faire, pendant un
temps déterminé, de petites additions continues de
nombres d’un seul chiffre en notant chaque intervalle d’une
minute. Après cela, on pouvait, en fixant le quantum de
travail accompli dans chaque unité de temps, établir ce
qu’on appelle une « courbe de travail ». Chez les sujets
normaux, la production s’accroît d’ordinaire dans l’espace
des deux aux quatre premiers quarts d’heure, par suite
de l’augmentation de l’exercice, pour baisser ensuite peu
à peu à mesure que la fatigue augmente. Chez les neuras-
théniques constitutionnels, j^artîbnstàté de brusques sauts
au cours de la production, qui se modifiait parfois, dans
l’intervalle de cinq minutes, de 50 à 100 p. 100. Chez les
neurasthéniques par épuisement acquis dontmous-avens
-parlé, la capacité productive baissait, au contraire, dès le
début de l’expérience; il se produisait ensuite un état de
fatigue morbide, qui excluait toute possibilité d’exercice.
Ce n’est que pendant la convalescence que les neurasthé¬
niques par épuisement acquis pouvaient fournir une courbe
de travail se rapprochant de la production normale pour
l’atteindre entièrement après la guérison complète.
Parmi les symptômes physiques, on note unte céphalalgie
sourde avec sensation de compression de la tête; des
éblouissements et des vertiges; de la lassitude dans les
membres, de la lourdeur dans les jambes. Parfois, on
constate aussi de l’inégalité pupillaire, un léger tremble¬
ment, une exagération des réflexes, une tachycardie avec
240
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
arythmie du cœur, des troubles de la sensibilité, en par¬
ticulier des fourmillements, des chatouillements, des
engourdissements au niveau des extrémités; fréquemment,
de la constipation ; parfois, des érections, des pollutions et
des pertes séminales.
Le diagnostic doit se faire par exclusion d’autres états
morbides, surtout de ceux de nature organique : la tuber¬
culose, la néphrite chronique, l’artériosclérose, l’ulcère
de l’estomac, l’entéroptose, les affections des organes
génito-urinaires, la goutte, l’anémie; les intoxications par
l’alcool, la nicotine, le plomb ; les formes frustes de la
maladie de Basedow.
Dans l’ hystérie, on trouve, à part les convulsions, des
paroxysmes d’étouffement, des anesthésies localisées, des
stigmates hystérogènes, un caractère égoïste et capricieux,
une suggestibilité extrême. Il est parfois difficile de dis¬
tinguer la neurasthénie constitutionnelle de Vimbécillité à
un faible degré, ainsi que de certaines variétés, les plus
bénignes, de la folie intermittente-, cette dernière diffi¬
culté a conduit à créer une variété peu justifiée au point
de vue nosologique et dite « neurasthénie périodique ».
Dans l’âge moyen de la vie, la neurasthénie constitution¬
nelle doit faire songer à la paralysie générale au début-, il
faut alors se rappeler que les maux de tête de la paralysie
générale procèdent plutôt par crises aiguës et ne ressem¬
blent pas à la sensation de compression sourde de la tête
qu’éprouve le neurasthénique; de plus, le paralytique
général présente, detrèsbonneheuredéjà, quelqueslacunes
de la mémoire et un changement de caractère. [En pareil
cas, la recherche des éléments figurés dans le liquide céphalo¬
rachidien peut considérablement faciliter la tâche du cli¬
nicien.]
Au point de vue thérapeutique, l’isolement est de toute
première nécessité. Lorsque la nutrition générale est
défectueuse, une cure d'engraissement avec repos complet,
dans un établissement ouvert, peut être utile. Dans le
régime alimentaire, il faut éviter toutes les substances nui¬
sibles, et en particulier l’alcool. Il faut surveiller la régu¬
larité des selles.
h' électricité constitue un excellent moyen pour faire de
la suggestion masquée. Un massage général, ainsi que Yhy-
drolhérapie modérée, peuvent contribuer à fortifier le
malade. Un changement de climat ou le séjour au bord de
OBSESSIONS ET IMPULSIONS. 241
la mer ou dans les montagnes d’altitude moyenne sont
souvent efficaces. Le traitement médicamenteux doit être
relégué à l’arrière-plan. Contre l’anémie, le fer et les pré¬
parations arsenicales, joints à un repos correspondant, se
trouvent certainement indiqués; mais, pour tout le reste, il
faut bien se dire que les médicaments nervins, et en parti¬
culier les préparations bromurées, ne jouent qu’un rôle
absolument secondaire dans cette cure, qui est avant tout
diététique. II faut se méfier énormément de l’emploi des
soporifiques. Les bains de siège et les bains de pieds chauds
avant de se coucher sont parfois très utiles.
Le traitement psychique peut avoir dans ce cas un effet
très bienfaisant. Il est d’abord facilité par la confiance du
malade, que l’on gagne souvent par un examen conscien¬
cieux. Il faut laisser le patient exposer tranquillement la
longue kyrielle de ses plaintes. Après examen très attentif,
on lui donne des conseils empressés, on le tranquillise, on
le met en garde contre une inquiétude exagérée; tout en
lui montrant qu’on ne considère pas ses souffrances
comme de peu d’importance ou comme imaginaires; à la
fin, on lui remet un plan détaillé de toute la cure. La sug¬
gestion et l’hypnose sont quelquefois employées avec
succès chez des neurasthéniques excités, angoissés,
obsédés.
Chez les malades qui sont quelque peu capables de se
livrer à un travail manuel, le traitement indiqué plus haut,
joint à une occupation régulière, est particulièrement
salutaire — ,
D. — OBSESSIONS ET IMPULSIONS
Chez la plupart des neurasthéniques, il arrive assez
souvent qu’une idée quelconque s’établit impérieusement
d’une façon extraordinairement gênante, et que les malades
eux-mêmes reconnaissent comme maladive. Il s’agit ici de
véritables phobies, manies et impulsions. Chez bien des
dégénérés, certaines de ces manifestations sont tellement
prononcées et si rebelles que tous les autres symptômes
s’effacent devant eux et que l’état d’obsession se met au
premier plan du tableau clinique.
Peurs obsédantes oq phobies. — Un sentiment de vive
angoisse, et cela à propos de n’importe quoi ou même sans
raison, vient souvent s’introduire de force dans la eons-
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 16
242
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
cience du malade, d’ailleurs normal au point de vue de son '7
intelligence, de ses connaissances et de sa mémoire. Le‘
malade sait généralement très bien qu’il n’existe aucun
motif suffisant pour justifier cette angoisse, et cependant
il prend de grandes précautions pour éviter toutes les
occasions qui provoquent chez lui ces états d’inquiétude
insurmontable.
Une forme très répandue de ces peurs pathologiques est
Y agoraphobie ou la peur des places publiques, comme aussi .
la dinophobie ou la crainte de vertiges. Le malade ne peut
traverser une place libre sans avoir, à la seule vue de cet
espace, une impression de vertige. Il fait souvent de grands
détours dans ses courses, pour éviter des places de ce
genre. Dans certains cas, il se fait accompagner ou con¬
duire par le bras pour traverser la place redoutée : on a
vu un malade donner régulièrement une pièce d’argent au
premier gamin venu, pour traverser la place en sa com¬
pagnie. Dans des cas graves, le malade s’oppose violem¬
ment contre toute tentative ayant pour but de lui faire
traverser la rue et, lorsqu’on veut l’y obliger, il est pris
d’une surexcitation qui ressemble à une véritable crise : il
se débat vivement, pâlit, éprouve des battements au cœur,
des nausées, entre en sueur, tremble, vacille, sent ses
jambes faiblir. Les malades dont les phobies se produisent
dans d’autres occasions se comportent d’une façon tout à
fait analogue. On connaît, par exemple, le vertige des
hauteurs, qui, il est vrai, est souvent augmenté par l’asso¬
ciation bien justifiée du danger objectif, comme lorsqu’on
se trouve sur la crête d’une haute montagne. Les sujets
neurasthéniques éprouvent déjà le vertige rien qu’en regar¬
dant par une fenêtre du premier étage, ou même en aper¬
cevant dans le lointain, par le gros bout d’une lorgnette ;
de théâtre, les objets qui les entourent. Une jeune fille
neurasthénique disait : « Je ne voudrais pas être grande;
sans quoi j’aurais le vertige rien qu’en regardant mes
pieds ».
Les occasions à propos desquelles se produisent les
diverses phobies sont extrêmement variables. La préten¬
tion de vouloir désigner chaque phobie par un nom spécial
est absolument oisive.^olly les réunit toutes sous le titre
collectif de caïrophobie ou d’ « état d’angoisse ». Citons
cependant les termes employés le plus couramment. La
ngciophobie est la peur maladive de l’obscurité, très fré-
OBSESSIONS ET IMPULSIONS. 243
quente chez les enfants ; Vandrophobie est la peur morbide
des hommes, comme la gynécophobie est la peur patholo¬
gique des femmes; la claustrophobie est la crainte d’un
séjour dansdes espaces fermés : c’est en quelque sorte] le
contraire de l’agoraphobie; la sidérodromophobie est la
peur des chemins de fer. On observe fréquemment aussi la
mysophobie ou la peur de se salir, ainsi que la peur du
contact ; les mysophobes hésitent à saisir des loquets de
portes ; ils ont du dégoût à toucher des pièces de monnaie ;
ils ne veulent tendre la main à personne ; ils évitent avec_
un soin méticuleux l’air expiré par une autre personne et
cherchent, par de fréquents lavages, à éloigner les germes
d’une maladie et toutes les saletés qu’ils supposent pou¬
voir leur être transmis. [Chez nous, cet état est connu sdus
le nom de délire du loucher .] La crainte des maladies, la
nosophobie, n’est pas rare non plus ; on l’observe surtout
chez de jeunes médecins qui passent tout leur temps à
examiner leur propre corps, qui font des analyses quoti¬
diennes de leur urine, qui percutent à chaque instant leur
tendon patellaire, qui se procurent un phonendoscope
pour pouvoir ausculter leur cœur. Chez les nosophobes, on
observe assez souvent la syphilophobie. Vérylhrophobie est
la crainte de rougir qui se manifeste chez certains sujets,
quand ils se trouvent dans une situation imprévue. Cet
état a quelque chose de commun avec l’attitude embar¬
rassée, gauche et timide que certaines personnes ont en
société, et principalement en présence de leurs supé¬
rieurs hiérarchiques. Le « trac » de l’orateur et la
« frousse de l’examen » sont des faits un peu analogues.
Les neurasthéniques qui ont souffert de ces divers états
sont parfois pris d’une crainte de s’intimider, de perdre
leur sang-froid et de ressentir les troubles dont nous
venons de parler dans les occasions importantes ; ils
éprouvent, en un mot, une véritable phobophobie, ou la
peur d'avoir peur. [On observe encore fréquemment les
« peurs » suivantes : la pyrophobie (peur du feu), l'hémalo-
phobie (peur du sang), l’ anthropophobie (peur des foules),
la zoophobie (peur des animaux), la rabiophobie (peur de
la rage), la phlisiophobie (peur de la tuberculose pulmo¬
naire), la ihanatophobie (peur de la mort) qui peut juste¬
ment pousser l’obsédé au suicide, la nécrophobie (peur
des cadavres). Toutes ces phobies présentent deux carac¬
tères importants : l’impossibilité pour l’obsédé de vaincre
244
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
le sentiment de peur qu’il éprouve em présence d’un phé- .
nomène, d’un objet ou d’une substance, et l’état de cons¬
cience complète qui accompagne ce sentiment (Magnan).]
Obsessions. — Chez bien des malades, au lieu dé peurs,
ce sont d’autres idées qui s’introduisent' avec violence
dans le champ de la conscience. Il est vrai qu’ici encore,
aux idées morbides se joint souvent un sentiment de
dépression, un malaise, une inquiétude plus ou moins
considérable. Déjà l’homme normal peut observer, dans
les états de grande fatigue, qu’un nom quelconque* une
mélodie, un visage se représentent continuellement à sa
conscience. Chez des sujets à fond dégénératif, sous
l’influence d’un épuisement nerveux même léger, se
produit fréquemment un état mental appelé la manie
du doute [et que Falret a décrit le premier sous le nom
de folie du doute\. Les malades atteints de ce trouble
se demandent à chaque instant s’ils ne se sont pas ren¬
dus coupables d’une négligence quelconque ; ils se posent
des questions à propos de tout et doutent de tout. Le
sujet a toujours le sentiment d’avoir oublié ou manqué
quelque chose. Avant de sortir de chez lui, il va voir
plusieurs fois si la lumière est bien éteinte, si la caisse
est fermée; il presse plusieurs fois sur le loquet delà
porte pour s’assurer si vraiment personne ne peut s’intro¬
duire dans son appartement ; il rouvre des lettres qu’il
vient de fermer, dans le doute où il .est d’y avoir oublié
d’écrire un détail ; il porte constamment la main à .sa cra¬
vate, pour voir si elle tient bien. Parfois, se. présentent
d’autres idées obsédantes : l’image de quelqu’un complète¬
ment nu ; le besoin d’inscrire les noms de toutes les per¬
sonnes ou de demander leurs noms à toutes les personnes:
qu’on rencontre dans la rue ( onomatomanie ), ou de noter
ou d’additionner tous les nombres [arithmomanie), ou
encore de compter tous les numéros des maisons.
La manie de voler est une des formes les plus, fréquentes
de ces idées obsédantes. De même, on observe le besoin
irrésistible de poser toutes sortes, de questions. [Ainsi,
d’après Bail, les « réalistes » demandent des niaiseries sur
les objets qui lès entourent, comme celle-ci, par exemple :
« Pourquoi la chaise a-t-elle quatre pieds ? » Les « métaphy¬
siciens » posent des questions insolubles, sur les derniers
événements ou soulèvent les « problèmes de la création » :
« Pourquoi sommes-nous au monde ? Quel est le but de
OBSESSIONS ET IMPULSIONS.
245
l'humanité? Pourquoi est-ce l’été ou l’hiver? »] Grashey a
fait remarquer que de semblables questions rappellent
l’état mental de l’enfant qui est au premier degré de son
développement intellectuel et indiquent un besoin d’exer¬
cer ou d’étendre sa pensée. Ce qui fait surtout souffrir
l’obsédé, ce sont les idées qui le poussent à mettre le
trouble quelque part et aussi les idées de contraste. Par
exemple, dans une cérémonie où il n’a que faire, il est
obsédé par le désir de prendre la parole ; à un enter¬
rement, une idée comique hante son esprit et le pousse,
à rire...
Assez souvent l’obsession s’étend jusque sur le domaine
psychomoteur, et devient alors une impulsion. 11 est
sans doute déjà arrivé à plus d’un homme normal de se
demander, au cours d’une promenade au bord d’un pré¬
cipice, ce qui arriverait s’il poussait tout à coup son
compagnon pour le précipiter en bas. Chez les dégénérés,
l’obsession peut, en pareil cas, devenir si forte que le ma¬
lade croit qu’il ne pourra plus y résister et qu’il se met
anxieusement à fuir l’occasion d’y succomber. Ainsi, par
exemple, il se sent poussé à mettre le feu ou à tuer quel¬
qu’un, ou à embrasser tout à coup une jolie femme, tout
cela d’une façon morbide, ! en se faisant violence pour
résister; mais l’obsession est, en pareil cas, presque tou¬
jours irrésistible. Il faut encore citer ici : l’obsession im¬
pulsive de dérober quelque. chose à la devanture d’une
boutique ( kleptomanie ); de donner un soufflet à un pas¬
sant; de monter, étant! au 'théâtre, sur la scène; de pro¬
noncer des paroles inconvenantes ( coprolalie ). Le malade
ne parvient nullement à maîtriser ces impulsions. Certains
reculent devant l’occasion imminente ; beaucoup tombent
dans l’angoisse et le désespoir et supplient qu’on veuille
bien les garantir contre leurs impulsions, les guérir ou les
enfermer. Ges impulsions’ aboutissent de temps à autre
à des actes réels ; c’est :ce qu’on observe surtout dans les
premières années de leur existence. Après avoir accompli
l’acte impulsif, les malades se sentent Comme délivrés et
soulagés. Kraepelin donné) à cette forme d’obsession suivie
d’actes le nom de folie impulsive.
La folie obsédante et. impulsive doit être distinguée, au
point de vue du diagnostic différentiel,- de diverses autres
affections dans lesquelles on peut observer des obses^
sions et des impulsions à titre de phénomènes sympto-
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
246
matiques. Ainsi, un paralytique général comptait pen¬
dant des semaines, à la façon d’un obsédé, les bouches de
chaleur qui se trouvaient en face de son lit. Chez des
paranoïques simples ou déments, ces idées obsédantes
peuvent s’observer également, comme pendant la phase
dépressive de la folie circulaire. Pourtant, jusqu’à présent,
on n’a pas établi une transition entre la folie obsédante
et la paranoïa (Hoche). Dans les cas d’actes impulsifs, il
faut songer avant tout à éliminer Y épilepsie, ou môme
Yhystérie.
Le traitement doit avoir pour but de procurer au malade
un soulagement par des entretiens apaisants sur ses
souffrances morales. On doit l’éloigner de tout ce qui
peut l’affecter et lui conseiller de vivre dans un nouveau
milieu. Dans les cas bénins, on peut assez souvent obtenir
des résultats satisfaisants par la suggestion simple ou
hypnotique. Dans les cas graves, l’internement peut deve¬
nir nécessaire. Dans ce cas, une maison ouverte offrant
au malade la possibilité de s’occuper utilement est sou¬
vent préférable à l’asile d’aliénés, dont les pensionnaires
exercent sur le malade une impression pénible. Des inter¬
rogatoires trop fréquents énervent souvent l’obsédé. Par¬
fois, il faut se tenir en garde contre la possibilité d’un
suicide. - -
/• E.'— MÉLANCOLIE CONSTITUTIONNELLE
Sur le terrain de la neurasthénie héréditaire, il n’est pas
rare d’observer les troubles psychiques légers, d’ordre ob¬
sédant ou impulsif, ainsi qu’un état cœnesthétique par¬
ticulièrement triste, sombre. Mais si, dans certaines formes
de neurasthénie, ce sont les obsessions et les impulsions
qui dominent, on trouve, dans d’autres variétés, une pré¬
dominance d’idées accompagnées d’une souffrance morale.
Les malades perçoivent bien, associent correctement les
idées, ont une faculté normale d’attention et de repro¬
duction, mais tout ce qu’ils pensent, tout cé qu’ils font est
accompagné d’un sentiment dépressif. Les sentiments
d’anxiété et d’inquiétude sont plus rares. Les. tentatives
d’intérprétation présentent bien quelquefois une nuance
morbide, mais elles sont passagères, de très courte durée
et ne résistent pas aux objections qu’on. leur oppose. Sou¬
vent, la manière d’être du malade porte l’empreinte de
MÉLANCOLIE CONSTITUTIONNELLE.
247
cette disposition triste de rhumeùr; il est irrésolu, tatillon,
capricieux, trop méticuleux. Il se croit responsable de tout
ce qui arrive, se dit las de vivre et commet quelquefois
des tentatives de suicide, comme c’est le cas de la malade
représentée par la figure 68. Dans d’autres cas, l’état ccenes-
Fig. 68. — Mélancolie constitutionnelle.
thétique est parfois surexcité. Le sommeil laisse souvent
à désirer ; le malade est constipé ; il souffre de céphalalgie
avec sensation du casque sur la tête ; il a des palpitations,
un sentiment de vide et des souffles dans la tête ; souvent
se manifestent en même temps des spasmes de certains
muscles qui se transforment bientôt en grimaces et en tics.
Dans la grande majorité des cas, la mélancolie conslilu-
lionnelle apparaît au cours des années qui suivent de près
l’âge de la puberté, très souvent à la suite d’un grand
chagrin, d’un traumatisme psychique. Cependant, il faut
248
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
sé souvenir que la prédisposition joue là un rôle prépon¬
dérant ; ce qui l’indique souvent, entre autres détails, c’est
l’intolérance du sujet pour l’alcool que l’on constate
presque toujours dans l’histoire de ses antécédents.
Le diagnostic différentiel doit éliminer d’abord les phases
dépressives de la folie intermittente, dont les caractères
essentiels sont : la périodicité des crises ; l’apparition, entre
les phases de dépression, d’intervalles lucides et des accès
d’excitation maniaque ; enfin, l’arrêt complet des fonctions
psychomotrices et du travail d’association. Il faut éliminer
aussi la mélancolie d'involulion , qui est l’affection de l’âge
climactérique et se distingue par l’intensité plus grande de
la douleur morale, par les crises d’angoisse, quelquefois
aussi par des troubles sensoriels de nature dépressive.
Dans le traitement de la mélancolie constitutionnelle, il
faut user de la suggestion sous forme d’exhortations bien¬
veillantes et consolantes ; ce moyen calme le malade pour
un peu de temps, alors que l’hypnotisme proprement dit
ne donne généralement, en pareil cas, aucun résultat. Le
mieux encore, c’est d’arriver à occuper le malade dans un
milieu paisible où il sera suivi avec attention et surveillé
au point de vue de ses idées et tentatives de suicide.
F. — CARACTÈRES PATHOLOGIQUES
Par « caractère psychologique » d’un, homme, nous com¬
prenons l’ensemble des qualités psychiques complexes
grâce auxquelles l’individu voit la vie à sa manière et règle
sa conduite d’une façon déterminée. Plus l’empreinte de ces
qualités est originale et forte, plus nous attribuons à l’in¬
dividu qui les possède tel ou tel caractère. Nous avons
déjà vu que, chez le déséquilibré, quelques traits isolés
s’écartent de l’état normal. Dans les cas dont nous avons
à parler maintenant, il s’agit moins d’une disproportion
des qualités entre elles que d’une véritable malformation
psychologique. En effet, la direction tout entière de la
pensée et de l’activité du sujet est tellement déviée d’un
seul côté que sa personnalité psychique s’éloigne complè¬
tement du type physiologique moyen. Cette déviation
anormale a pour résultat fréquent des conflits de toute
sorte avec l’entourage. Chez le déséquilibré, il s’agissait de
tels ou tels défauts partiels; ici, c’est la manière d’être de
l’individu dans son ensemble qui diffère entièrement de la
CARACTÈRES PATHOLOGIQUES. 249
normale. 11 est probable que, parallèlement à ce dévelop¬
pement psychique particulier, correspond aussi ùn proces¬
sus pathologique spécial dans l’écorce cérébrale; c’est une
hypothèse que nous devons admèttre a priori , bien qu’il
nous soit encore, jusqu’à présent, impossible de connaître
d’une façon plus précise les rapports entre le caractère et
l’écorce cérébrale. Ce terme de caractères pathologiques
ne doit nullement être pris dans le sens éthique, d’autant
plus qu’il existe précisément toute une série de grands
faits historiques relatifs à la civilisation et à la vie sociale,
qui ont été accomplis par des hommes hors ligne dont la
constitution psychique différait d’une manière tranchée de
celle de la grande masse humaine, et qui, néanmoins, pré¬
sentaient certains signes; psychopathiques en nombre
souvent considérable.
NoU§ ne pouvons ici entrer dans plus de détails pour
expliqueF'les-4raits=pisplropa'fInques des talents ou des
génies paçti&uliSrsT Quant aux C'ara^Ure&j:rùninels,, nous
renvoyons au chapitre xn. Les chapitres xiveTxV traitent
du caractère hystérique et du caractère épileptique.
^-âkni^'RéïïlemênFëîr'passant’quéTqueslypes de carac¬
tères pathologiques qui nous paraissent particulièrement
caractéristiques. Un des plus fréquents est le caractère
fanatique. En vertu d’un amour-propre exagéré, le sujet
doué d’un pareil caractère s’accroche à une idée et cherche
à la réaliser avec une suite inlassable, une énergie de fer,
sans égard pour lui-même ni pour les autres. Ce qui dis¬
tingue les sujets fanatiques des paranoïques, c’est moins
cette circonstance que leurs idées sont souvent plausibles,
d’une exécution possible et même désirable; mais c’est
surtout la manière dont ils se comportent, eu égard à leur
but. Ils ne vont pas jusqu’à présenter des. idées délirantes.
Ils ne sont pas complètement inaccessibles aux objections
et savent généralement peser le pour et le contre. Ils en
arrivent souvent au point de -concéder que leur projet
n’est qu’un idéal, et finissent même quelquefois par se
laisser convaincre, après bien des efforts inutiles, de l’im¬
possibilité de le réaliser. D’ordinaire, ces individus ne se
concentrent pas sur un but unique, : mais, placés dans
d’autres situations, ils développent toutes sortes de plans
nouveaux, quels qu’ils soient. A ce type se rattachent beau¬
coup d 'inventeurs, de réformateurs, et sans doute aussi
un grand nombre de politiciens, à' agitateurs, d'innovateurs
250 FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
en religion, de sectaires, des sujets qui refusent de prêter
serment, des antivaccinateurs, des antiviviseclionnisles.
Une variété particulière de ce type est représentée ■ par
les fanatiques du droit, les chicaniers, désignés aussi sous
le nom de pseudo-processifs. En toute occasion, ils sont à
cheval sur leurs droits; dans toutes les discussions, ils
veulent avoir le dernier mot; à propos de bagatelles, ils
entreprennent de longs procès ; ils ne voient autour d’eux
que des dénis de justice et des offenses ; ils en appellent
d’instance en instance, accumulent procès sur procès, et
font penser aux aliénés atteints de la folie processive.
Pourtant, on ne trouve pas chez eux de système délirant
bien développé, systématisé, qui les absorbe d’une manière
continue ; ils finissent plutôt par s’apaiser, par cesser les
disputes et par regarder leurs griefs comme aplanis,
quitte à aborder, il est vrai, d’autres sujets de conflits.
Dans les circonstances ordinaires de la vie, ces sujets se
rendent, d’ailleurs, insupportables à leurs parents, à leurs
amis, tandis que les processifs, en dehors de leur système
délirant, peuvent être des individus sociables et des com¬
pagnons très agréables.
Michel Kohlhaas représente, jusqu’à un certain point, le
type de ces pseudo-processifs.
[Weygandt se contente ici de faire allusion au person¬
nage historique Michael Kohlhaas, qu’il regarde comme le
type d’un pseudo-processif. Il suppose, avec raison, que
l’histoire de Kohlhaas est suffisamment connue des lec¬
teurs allemands, grâce à la célèbre nouvelle historique de
Kleist sur Kohlhaas, dont Mlle Becker a publié une tra¬
duction très intéressante^!^ Il n’est peut-être pas inutile
de'lf'esumer ici en 'quelques mots le « cas » de Michel
Kohlhaas. C’était un honnête maquignon de la Marche de
Brandebourg au xvie siècle, qui, exaspéré par un abus de
pouvoir dont il a été victime de la part d’un seigneur, et
ne parvenant pas à se faire rendre justice, entre en révolte
contre la société. Il se fait chef de brigands, et, à la tête
d’une troupe de paysans et de vagabonds, il commet les
plus grands ravages, tient tête aux forces armées envoyées
contre lui, jusqu’à ce qu’enfin il obtienne la satisfaction
matérielle qu’il avait réclamée. Mais il l’obtient au prix de
f (1) Kleist, Michel Kohlhaas. Traduction française par Mlle Ida
(Becker. Paris, 1888 (Hachette).
CARACTÈRES PATHOLOGIQUES. 251
sa vie et périt sur l’échafaud. — Ce qui n’est peut-être pas
moins intéressant, c'est que l’auteur de la vie de Michel
Kohlhaas, Kleist, était lui-même un déséquilibré d’une
haute intelligence, qui a péri par le suicide.]
On pourrait encore mentionner ici ces hommes qui sont
toujours de l’opposition, les éternels contradicteurs de
toutes sortes qui éprouvent le besoin de faire des objections
à tous les raisonnements les plus plausibles, les esprits
paradoxaux qui, en toute chose, prennent, de parti pris, le
contre-pied en voulant toujours avoir raison, sans se
rendre compte du ridicule dont ils se couvrent aux yeux
de tout le monde.
Parmi les caractères pathologiques, on peut aussi ranger
certains collectionneurs qui passent leur temps et sacrifient
leur argent à rassembler une quantité d’objets, souvent
sans valeur, à les classer et à s’en occuper avec un soin
exagéré. Cette passion, presque irrésistible, n’est pas sans
provoquer quelquefois des conflits avec la justice, quand
elle pousse les individus à se procurer par tous les
moyens les objets de leurs désirs. A ce groupe se rat¬
tache le type de l 'avare qui consacre sa vie, au prix de
toutes les privations, à amasser des richesses que l’on
trouve après sa mort. A citer encore le caractère de cer¬
tains dévots, dont la passion peut se développer au point
qu’ils négligent tous leurs intérêts et vont jusqu’à com¬
mettre des délits.
Enfin, un groupe important de caractères pathologiques
est formé par les vantards, les hâbleurs, les individus qui
« jettent de la poudre aux yeux », les amateurs de la réclame
malsaine, dont fourmillent toutes les classes de notre
société. Les sujets de cette catégorie sont incapables de
mener une vie régulière, malgré une intelligence généra¬
lement suffisante ; ils cherchent partout et toujours l’occa¬
sion de satisfaire leur vanité, de se procurer une existence
confortable sans travail sérieux, et avant tout de se faire
passer pour des gens hors ligne, extraordinairement intel¬
ligents. Même dans les établissements pénitentiaires et
dans les maisons de santé, où l’on a souvent l’occasion
de les observer, ces individus continuent leurs vantardises
et leurs mensonges, malgré l’impossibilité où ils sont d'en
tirer le moindre avantage. Leur aperception et leur faculté
d’association sont ordinairement suffisamment dévelop¬
pées; la mémoire est même souvent remarquable. Un
252
FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.
malade de Kraepelin savait parler douze langues : l’alle¬
mand, le français, l’anglais, le russe, le polonais, le rou¬
main, le hongrois, l’italien, le suédois, le latin, le grec
et l’hébreu. Malheureusement, leur volonté est désordon¬
née ; une activité régulière leur est impossible, car, plus
leur vie est variée et accidentée, plus ils se sentent heu¬
reux. Le vantard polyglotte dont nous venons de parler
avait été successive¬
ment, et à de courts
intervalles, comédien,
cocher, garçon de café,
mineur, balayeur de
rues, interprète et por¬
tefaix.
Chez quelques-uns,
comme chez la femme
représentée — par — ta
-4igwe-fj§; le trait par¬
ticulier de leur carac¬
tère consiste dans le
mensonge, le mensonge
pathologique, la pseu-
dologia phantastica ,
comme l’appelle Del-
brück. Presque tou¬
jours le sujet joint aux
mensonges des actes
plus ou moins abraca¬
dabrants. Ainsi, l’un
d’eux avait établi un
bureau de sténogra-
veut convaincre l’entourage qu’elle phie et de dactylo¬
est aveugle et sourde. graphie, où toute la
journée il dictait des
lettres, des offres de services, des commandes à des
maisons de commerce imaginaires, sans jamais en expé¬
dier aucune; il se référait à des réponses qui ne lui
étaient jamais parvenues; il se vantait en société ou auprès
de ses parents de ses relations commerciales extraordi¬
naires, jusqu’à ce qu’enfin on découvrît toute son exis¬
tence chimérique, qui, d’ailleurs, on le conçoit facilement,
ne lui avait jamais rien rapporté. On a voulu ranger
ces cas sous la rubrique de l’hystérie; mais Henneberg
Fig. 69. — Caractère pathologique ;
tendance au mensonge; la malade
HYSTÉRIE.
253
remarque avec . raison qu’ils appartiennent plutôt au
domaine de la dégénérescence mentale, quoiqu’on cons-
tate ici certains phénomènes hystériques, comme les atta¬
ques, les paralysies. [Il s’agit, en pareil cas, de la dégéné¬
rescence mentale compliquée d’hystérie.]
Le traitement des sujets à caractères pathologiques
varie évidemment selon les cas. En, général, il doit être
surtout psychique. Il ne faut prêter aucune attention aux
mensonges; il faut obliger ces malades au travail, et, au
besoin, les interner.
Au point de vue médico-légal, on ne peut tout au plus
que leur accorder des circonstances atténuantes.
XIV. — HYSTÉRIE
[Depuis 1888, plusieurs travaux français publiés sous
l’impulsion de l’École de la Salpêtrière, ceux notam¬
ment de Gilbert Ballet, Marquezy, Henri Colin, Roubi-
novitch, ont démontré surabondamment la coïncidence
fréquente en clinique de l’hystérie avec < les stigmates
psychiques et physiques de la dégénérescence. Personnel¬
lement, nous avons publié, en 1890, les résultats,, très
probants à cet égard, des recherches portant sur des
malades entrés, de 1875 à 1890, à Sainte-Anne, dans le ser¬
vice de l’admission.
Dans ces recherches, faites sans aucun parti pris, où
l’on avait simplement soin d’enregistrer les particularités
saillantes de l’histoire de chaque sujet, on trouve une
démonstration manifeste de l’association des signes de
l’hystérie avec les stigmates de dégénérescence.
En étudiant ces nombreuses observations cliniques, on
constate que, jusqu’à un certain âge, l’histoire pathologique
de ces « hystéro-dégénérés » est dégagée de toute manifes¬
tation anormale grave; ils sont simplement bizarres,
originaux, débiles; ils ont des aptitudes restreintes et,
quoique leur déchéance morale ou intellectuelle soit évi¬
dente, ils ne paraissent pas encore sérieusement atteints
aux yeux de leur entourage. Mais bientôt, sous l’influence
d’un traumatisme, d’une émotion, d’excès alcooliques ou
autres, d’une maladie infectieuse, l’individu commence à
présenter des obsessions, des impulsions * et, simultanément,
des accidents hystériques.' Ce fait est conforme à l’histoire
254
HYSTÉRIE.
des dégénérés. Il faut bien admettre que la plupart des indi¬
vidus qui portent èn eux les éléments de la constitution
pathologique peuvent vivre et mourir sans avoir jamais ;
présenté des accidents nerveux ou psychiques graves; ils
conservent cette prédisposition héréditaire à l’état latent,
et cela grâce à des conditions favorables d’éducation ou
de traitement. Mais les autres héréditaires dégénérés, la
minorité, ceux qui ont subi d’une façon intense l’influence
de leurs ascendants malades, ceux chez qui, dès leurenfance,
l’équilibre des fonctions nerveuses et psychiques se trouve
complètement rompu, ceux-là se comportent autrement.
Leur constitution neuro- et psychopathique est incapable
de lutter contre les moindres exigences de la vie courante ;
ce sont des vaincus avant la lutte, et les chocs des agents
nuisibles du monde extérieur provoquent chez eux, avec
une grande, facilité, les troubles plus ou moins graves sous
forme de syndromes psychiques et d’affections nerveuses.
Ainsi, dans les nombreuses observations recueillies à
Sainte-Anne, nous avons eu justement à nous occuper des
représentants de cette minorité. En examinant l’évolution
pathologique de ces derniers, on constate que l’individu
chez lequel les tendances émotives dominent le tableau
clinique devient plus tard un agoraphobe, un claustro¬
phobe ou autre phobe quelconque; quand ce sont les
troubles intellectuels qui occupent la première place dans
l’histoire de l’enfant, nous voyons l’adulte devenir un
obsédé, un onomatomane, par exemple; quand c’est la
sensibilité générale qui se fait remarquer dès le début par
un fonctionnement irrégulier, on voit plus tard l’individu
devenir un hypocondriaque; enfin, si les troubles mo¬
teurs réflexes occupent le devant de la scène, on se trouve
plus tard en présence de l’épilepsie, de l’hystérie ou de la
chorée (Joffroy). Or, tous ces troubles divers peuvent
exister associés chez le môme enfant, et les différents
syndromes psychiques ou nerveux qui en résultent pour¬
ront plus tard se trouver également associés chez l’adulte.
On trouvera alors chez le même individu de l’hémianes¬
thésie, du rétrécissement du champ visuel, des crises con¬
vulsives, en un mot, de l’hystérie, associée à la folie du
doute, au délire du toucher, à l’onomatomanie, aux impul¬
sions suicides ou homicides, à l’absence ou à l’aberration
du sens génésique, à toutes les perversions d’ordre moral
ou organique et à toutes les malformations d’ordre phy-
HYSTÉRIE.
255
sique. On peut donc dire que la dégénérescence et l’hys¬
térie paraissent avoir une affinité mutuelle qui se mani¬
feste sous l’influence d’un agent provocateur quelconque :
alcoolisme, maladies infectieuses, 'traumatismes, pertur¬
bations morales.
Cependant, les troubles psychiques liés directement aux
attaques d’hystérie, comme les périodes hallucinatoires,
par exemple, ne doivent pas être confondus avec ceux
qui résultent de la dégénérescence mentale de l’individu,
comme les obsessions et les impulsions, par exemple.
En un mot, il y a pour la dégénérescence et l’hystérie une
affinité d'origine, mais non une identité de nature .]
Sous le nom d'hystérie, nous comprenons un état psy¬
chique anormal dans lequel les idées qui se présentent
dans la conscience d’une façon prédominante sont celles
qui émanent des sensations d’ordre somatique ou moral
appartenant exclusivement en propre à la personnalité du
sujet.
En outre, toutes ces idées concernant le moi sont accom¬
pagnées dans l’hystérie d’un sentiment cœnesthétique
plus vif qu’à l’état normal. Enfin, ces idées qui dominent
la conscience du sujet exercent sur son système nerveux
tout entier, et plus particulièrement sur sa motilité, ainsi
que sur sa sensibilité, une influence considérable soit
dans le sens de l’excitation, soit dans celui de l’inhibition.
Autrefois, on pensait que c’était l’utérus (Oa-cépa) qui pro¬
duisait tous ces phénomènes morbides, par ses divers
déplacements dans l’intérieur du corps. Cette opinion
repose sur une parcelle de vérité. C’est, en effet, du sys¬
tème génital, chez la femme, que partent le plus souvent
les fortes excitations qui provoquent chez elle des sensa¬
tions qui fixent son attention sur son propre corps. Chez
l’homme sain, au contraire, l’attention est le plus souvent
attirée par des excitations extérieures à son corps. Mais
l’hystérie n’est nullement spéciale au sexe féminin; de
plus, pour provoquer cet état, il n’est pas toujours néces¬
saire qu’il y ait une excitation intense venant d’un
organe malade. Les excitations diverses dont notre orga¬
nisme est continuellement le siège occupent entièrement
la personnalité réflexe de l’hystérique, tandis que ces
mêmes excitations ne provoquent d’ordinaire aucune
espèce d’idées conscientes chez l’homme sain qui n’y pense
généralement que par un effort voulu de son attention.
256
HYSTÉRIE.
De plus, l’attention d’un grand nombre d’hystériques
peut être artificiellement fixée sur certaines excitations;
on peut ainsi leur inspirer, leur suggérer des sensations et
des idées qui ne leur appartiennent pas, qui leur sont
étrangères, mais qui se rapportent à des états somatiques.
Aussi, est-ce avec raison qu’on considère les manifesta¬
tions nerveuses de l’hystérie comme naissant exclusive¬
ment par l’intermédiaire d 'idées et comme étant, par
conséquent, d’origine purement psychique ; cela, contraire¬
ment à d’autres accidents nerveux, tels que certaines
paralysies, certaines convulsions, qui sont provoqués par
une lésion organique du système nerveux et dont la pro¬
duction n’a rien à voir avec ce qui se passe dans la
conscience du sujet. On ne doit pas admettre que les phé¬
nomènes hystériques se produisent d’après un plan déter¬
miné, voulu, et qu’ils représentent une série d’actes
électifs. Ce qui arrive plutôt, c’est que, parmi les idées qui
correspondent à divers états et à divers actes d’ordre
somatique, il s’en trouve qui pénètrent avec une inten¬
sité plus grande que d’habitude dans la conscience du
sujet et réagissent à leur tour sur sa sphère somatique.
On ne saurait naturellement démontrer pourquoi c’est
tantôt telle idée qui s’impose, tantôt telle autre ; pourquoi,
dans un cas, l’inlluence s’exerce sur la sphère motrice et,
dans un autre cas, sur la sphère sensorielle, sensitive ou
sécrétoire. Déjà l’homme sain, en s’observant attentive¬
ment, peut assez souvent constater combien certaines de
ses fonctions, en apparence purement automatiques, sont
influencées par des représentations mentales, en particulier
par des idées d’aperception. Nous faisons abstraction ici du
rythme du pouls et de la respiration ; mais les actes comme
la miction, la défécation, l’intonation de la voix, la sen¬
sation de douleur ressentie à l’occasion d’excitations quel¬
conques, par exemple par suite de vêtements ou de chaus¬
sures trop étroits, tous ces actes sont souvent différemment
influencés, selon que nous fixons plus ou moins notre atten¬
tion sur eux. Il faut cependant reconnaître que tous les
symptômes de l’hystérie ne peuvent nullement être pro¬
voqués directement par des idées. Ce principe d’explica¬
tion ne saurait s’appliquer, par exemple, au cas de l’absence
des réflexes pupillaires observée parfois dans de grandes
attaques d’hystérie ; il faudrait admettre, en pareil cas, que
l’impulsion, passant par-dessus les centres nerveux accès-
HYSTÉRIE.
257
sibles à notre intelligence et à notre volonté, vient mettre
en action d’autres centres psychomoteurs sur lesquels
notre volonté ne peut rien. [Lire sur la psychologie de
l’hystérie les travaux de Bernheim, Charcot, Pitres, Janet,
Sollier.]
Dans Y étiologie de l’hystérie, il y a lieu d’insister sur
l'hérédité dont l’influence est certaine dans 75 p. 100 des cas.
La transmission héréditaire similaire n’est pas rare.
L’apparition de diverses manifestations hystériques est
pourtant précédée d’ordinaire d’une cause occasionnelle ,
le plus souvent d’une vive émotion due à une excitation
soit d’ordre somatique, soit de nature psychique. La
surexcitation psychique jointe à un traumatisme constitue
une cause occasionnelle fréquente. Le terrain favorable au
développement des troubles hystériques est préparé par
diverses circonstances. Nous voyons, par exemple, des
symptômes hystériques dans l’idiotie congénitale, dans la
manie, dans la démence précoce, dans l’anémie, dans les
intoxications morphinique, cocaïnique, saturnine, alcoo¬
lique. Parmi les excitations d’ordre somatique, les phéno¬
mènes génitaux jouent un rôle fréquent, sans que l’appétit
sexuel soit réellement augmenté.
Jolly a calculé qu’il y a 5,5 femmes hystériques pour
1 homme atteint de la môme névrose. Chez les enfants, on
a observé l’hystérie typique dès la troisième année, mais
on en a surtout constaté fréquemment à l’âge scolaire. Les
Orientaux seraient particulièrement disposés à l’hystérie.
[Suivant Debove et Sallard, l’hystérie est commune dans
tous les pays, dans toutes les races, davantage peut-être
dans la race israélite.]
Des troubles hystériques peuvent être provoqués par la
suggestion en masse, dans les réunions où sont assemblés
beaucoup d’individus prédisposés ; on assiste alors à de
véritables épidémies psychiques.
[L’hystérie de l’homme ou de la femme s’accompagne
très souvent, sinon toujours, des manifestations diverses de
la dégénérescence mentale. La figure 74 en est un exemple.]
Symptomatologie. — Nous allons examiner successi¬
vement les symptômes isolés de l’hystérie, ses syndromes
les plus importants, son évolution. Presque tous les
symptômes de cette névrose dépendent d’un facteur psy¬
chique ; mais le plus souvent ils apparaissent à l'observa¬
tion sous une forme physique.
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 17
258
HYSTÉRIE.
La perception est en général suffisante, mais d’ordinaire
l’attention ne se fixe que d’une façon superficielle sur
l’idée perçue.
Les altérations dans le domaine de la perception senso¬
rielle sont extrêmement fréquentes.
L'acuité visuelle peut diminuer d’un seul côté ou des
deux en même temps. Parfois, le malade distingue mal les
couleurs ; très souvent on constate un rétrécissement con¬
centrique du champ visuel. Dans quelques cas, on a pu
observer de l'amblyopie ou de la cécité. Un examen atten¬
tif, surtout lorsque le trouble ne se trouve que d’un seul
côté, permet pourtant de constater encore l’existence fonc¬
tionnelle de l’œil atteint. Ainsi, un hystérique amaurotique
unilatéral qui regarde dans un stéréoscope dont l’un des
verres est coloré en jaune et l’autre en bleu pourra combi¬
ner les deux couleurs et percevoir une surface verte.
Les illusions et les hallucinations hystériques qui se pro¬
duisent dans des cas graves se rattachent la plupart du
temps au sens de la vue. Elles sont parfois très complexes.
Souvent, elles sont accompagnées d’un état cœnesthétique
triste, pénible. Le malade voit des cercueils, des morts,
des spectres, la femme infidèle, une scène de tribunal, des
animaux fantastiques. On a aussi observé de la micropsie
et de la macropsie. Quelquefois, les malades voient les
traits des assistants complètement changés.
L’ouïe peut être diminuée d’un côté seulement ou des
deux à la fois. Il se produit aussi parfois une surdité hys¬
térique, qui disparaît d’une façon intermittente, surtout à
l’occasion de communications qui intéressent particuliè¬
rement le sujet. Les illusions et les hallucinations dé l’ouïe
sont plus rares.
La diminution de l 'odorat et du goût se produit éga¬
lement plus ou moins complètement. De plus, il n’est pas
rare qu’il y ait de l’idiosyncrasie par rapport à certaines
sensations olfactives ou gustatives se traduisant par une
répugnance ou une prédilection marquée pour tel ou tel
aliment, et surtout pour telle ou telle odeur.
• Les troubles de la sensibilité cutanée abondent dans
Ehystérie. Il en est qui surviennent si fréquemment qu’on
les a considérés comme particulièrement caractéristiques
de cette névrose et qu’on les a désignés sous le nom de
stigmates hystériques. Un des symptômes les plus fréquents
est Y anesthésie. L’insensibilité cutanée peut intéresser la
HYSTÉRIE.
259
surface tout entière du corps ou n’être que localisée ; quel¬
quefois, elle n’existe que d’un côté ; assez souvent elle est
disposée par plaques plus ou moins étendues. Dans ce
dernier cas, il ne s’agit pas de régions circonscrites dans
le sens anatomique et correspondant à un territoire ner¬
veux déterminé de la peau. La distribution de l’anesthésie
n’est soumise, en apparence du moins, à aucune règle fixe :
elle frappe la face ou la région crânienne, en affectant la
forme d’une casquette ; elle existe au niveau d’une extré¬
mité tout entière ou bien seulement au niveau de certaines
parties de cette extrémité : aux mains, en forme de gants
ou de manchettes ; à l’avant-bras, à la partie supérieure
du bras, à la partie inférieure des jambes. Parfois, l’anes¬
thésie est localisée au tronc, en forme de gilet de flanelle.
Quelquefois l’anesthésie change de place et se manifeste,
successivement, au niveau de diverses parties du corps.
Les muqueuses sont souvent insensibles aussi, en particu¬
lier la conjonctive oculo-palpébrale. Le réflexe de l’épi¬
glotte fait souvent défaut. Parfois, Y hémianesthésie est en
même temps sensitive et sensorielle. Le degré de l’anesthésie
est variable; il arrive souvent qu’on peut enfoncer une
aiguille à travers la main d’un sujet hystérique, sans que
celui-ci fasse mine de s’en apercevoir.
L 'hyperesthésie peut, à son tour, se manifester d’une ma¬
nière très marquée sur diverses régions du corps. Celles-ci
sont alors très sensibles à la moindre pression. On trouve
ces plaques d’hyperesthésie rarement aux points d’émer¬
gence des nerfs, mais bien plus souvent au niveau des
parties proéminentes du corps, comme le sommet du
crâne, le front, le coccyx, la mamelle, les articulations. Les
organes du bassin semblent souvent, eux aussi, particulière¬
ment sensibles à la pression ( avarie ). De môme, ne sont pas
rares des douleurs de nature névralgique. On connaît no¬
tamment la douleur frontale {clou) et la sensation de com¬
pression dans la gorge, le larynx et l’œsophage {boule).
Souvent ces diverses douleurs changent de place.
Parmi les troubles d’ordre moteur, il faut mentionner le
tremblement, les convulsions cloniques de diverses régions
du corps, de la tête, des bras, des jambes, de la langue, des
paupières, du diaphragme et parfois du corps tout entier;
des mouvements tétaniques et choréiques-, des tics, des
spasmes ; des contractures de toute sorte dans les groupes
musculaires les plus divers. Des paralysies motrices hysté-
260
HYSTÉRIE.
riques se montrent souvent d’un côté du corps ou au
niveau des membres inférieurs seulement. Il peut se pro¬
duire de Vabasie et de l’astasie, comme chez l’hystérique
représenté par la figure 70.
Fig. 70. — Hystérie avec abasie. — Le sujet essayant de marcher
tombe en avant avec mille précautions.
Quelquefois, on constate une paralysie des cordes vocales
déterminant de l 'aphonie. Il est rare qu’il survienne une
paralysie des muscles moteurs de l’œil. Les réflexes ten¬
dineux sont souvent exagérés.
On peut observer du mutisme, du bégaiement, du balbu-,
tiement et aussi de l'aphasie de nature hystérique. Les
troubles de la parole varient assez souvent chez le même
malade. On constate aussi quelquefois de l 'inégalité pu¬
pillaire, du ngstagmus. Au cours de l’attaque convulsive,
on peut observer l’absence des réflexes pupillaires.
Fréquents aussi sont les troubles de l'appétit, des répu¬
gnances ou des désirs ardents, des envies pour certains
mets, des gastralgies, des éructations, des pituites, des
vomissements. On a vu des hystériques jeûneurs exciter vive¬
ment la curiosité publique ; mais souvent on s’èst aperçu
qu’ils prenaient secrètement des aliments. On connaît la
grossesse hystérique, qui est due au météorisme d’origine
HYSTÉRIE.
261
nerveuse. On observe souvent de la diarrhée, de la consti¬
pation, des spasmes de la vessie. Les troubles menstruels
sont fréquents.
La tachycardie et d’autres troubles cardiaques se mani¬
festent souvent par crises. Le dermographisme n’est pas
rare. Beaucoup de symptômes ont été encore décrits, les
uns très réels, les autres reposant probablement sur une
illusion. Parmi ces derniers, citons : les hémoptysies et les
hématémèses qui, chez les hystériques, proviennent le plus
souvent d’un saignement des gencives ; la sueur sanguine,
le pemphigus, et probablement aussi la fièvre hystérique.
L’ association des idées et la mémoire sont généralement
bien développées, à part naturellement les cas d’hystérie
évoluant sur une oase d’imbécillité. Après des attaques, il
peut subsister une légère amnésie. 11 n’existe pas de
psychose de longue durée exclusivement due à l’hystérie.
Cependant, chez les paranoïques et chez les déments pré¬
coces paranoïques, on constate parfois des phénomènes
d’hystérie. La suggestibilité et surtout les altitudes catalepti¬
formes ne sont pas rares au cours des attaques d’hystérie.
Les troubles de la conscience sont fréquents. Leur carac¬
tère distinctif est de survenir sous forme de crises inter¬
mittentes. On observe notamment des vertiges, des défail¬
lances de courte durée, provoquées ordinairement par des
influences psychiques, accompagnées souvent de troubles
cardiaques, de tremblements.
Les grandes attaques se caractérisent par des sym¬
ptômes d’ordre moteur. Les malades peuvent tomber par
terre comme dans une attaque épileptique, mais cependant
.avec infiniment plus de ménagements, sans jamais se
blesser. Ils s’étirent, présentent des convulsions rythmiques,
se roulent, se blottissent, le tout avec des changements
rapides d’attitudes. Assez souvent le malade courbe sa
région dorsale en s’appuyant seulement sur la tête et sur
les pieds, et en donnant à son corps la forme d’un arc ;
c’est ce qu’on appelle l’arc de cercle (Voy. fig. 71). Le ma¬
lade peut prendre des attitudes théâtrales dites altitudes
passionnelles (Voy. fig. 72), ou bienfaire des gestes absurdes
rappelant les tics des catatoniques, comme de bondir par ci
ou par là, de grimper, de valser, de s’agiter continuelle¬
ment en accompagnant ces divers actes désordonnés de
violentes crises de larmes ou de rire [phénomènes que
Charcot a décrits sous le nom de clownisme\.
262 hystérie.
La durée des attaques est variable : de quelques minutes
à une demi-heure. Si les sujets se sentent observés, les
phénomènes morbides se produisent d’une façon plus vio¬
lente et durent bien plus longtemps. En saisissant énergi¬
quement le malade, en l’aspergeant d’eau froide ou en lui
Fig. 71. — Hystérie. — Arc de cercle à un faible degré.
faisant passer un courant faradique, on peut arrêter la
crise très rapidement.
Parfois, la crise d’hystérie ressemble assez par ses carac¬
tères extérieurs à une attaque comitiale. L'absence des
réflexes pupillaires pendant la crise et l 'amnésie consécutive
sont très rares dans l’hystérie, contrairement à ce qui se
passe dans l’attaque épileptique où ces phénomènes sont
constants; néanmoins, il faut se rappeler que ces sym¬
ptômes peuvent s’observer chez les hystériques. La mor¬
sure de la langue et les blessures survenues au cours d’une
attaque indiquent plutôt l’épilepsie. Le diagnostic différen¬
tiel ne peut pas toujours être fait d’une manière sûre exclu¬
sivement d’après les caractères de la crise, de sorte qu’il
faut, dans certains cas, tenir compte des autres symptômes
présentés par le sujet ou recourir à la réaction thérapeu¬
tique déterminée par les préparations bromurées.
Dans certains cas d’hystérie, il se produit une somnolence
ou une narcolepsie plus ou moins accentuée accompagnée
quelquefois de catalepsie et de somnambulisme.
Il y a des crises d’hystérie assez nombreuses qui offrent
surtout un caractère psychique : crises de délire, d’états
HYSTÉRIE.
263
crépusculaires de la conscience, de stupeur. Ces sortes de
crises psychiques marquent parfois le prélude ou la der¬
nière phase d’une attaque
convulsive ; quelquefois,
■elles alternent avec celle-
ci; il est vrai que, dans
d’autres cas, elles se pré¬
sentent sans aucune con¬
nexité avec les accidents
convulsifs.
Dans les crises déli¬
rantes, on peut observer
des hallucinations de di¬
verses espèces. Sous leur
influence, les malades
réagissent en manifes¬
tant leur épouvante ou
leur ravissement ; ils
jouent leur rôle comme
dans une véritable comé¬
die ; bien souvent, ils
croient passer par des
situations romanesques :
ils voient apparaître la
personne aimée dans des
sphères élevées, ils sen¬
tent s’abattre sur leur nuque la main froide et dure du
policier; ils assistent à l’ensevelissement de toute leur
famille.
Ganser a décrit un état de confusion et de trouble crépus¬
culaire de la conscience, dans lequel les malades présen¬
taient presque toujours un grand nombre de stigmates
d'hystérie, particulièrement de l’analgésie et des troubles
sensoriels. Les sujets étaient complètement désorientés
dans l’espace et dans le temps et répondaient de travers
à des questions les plus simples, au point que leurs ré¬
ponses faisaient penser soit à de l’imbécillité, soit à là
simulation. Dans les cas de ce genre, le malade compte
mal, additionne 2 -j- 3 à faux, indique son propre nom ou
son propre âge d’une façon inexacte. Voici, par exemple;
un fragment d’interrogatoire se rattachant aux sujets de
cette catégorie : « Combien de nez avez-vous ? » « Je n’en
sais rien. » « Mais est-ce que vous avez un nez? » « Je n’ai
Fig. 72. — Hystérie. — Attitudes
passionnelles.
264
HYSTÉRIE.
pas d’yeux. » « Combien de doigts avez-vous? » « J’en ai
onze. « « Savez-vous ce que c’est qu’un écü? » « Je ne
connais pas d’écu ; c’est un joujou qu’on donne aux en¬
fants. » On entend souvent des assemblages de paroles
n’ayant absolument aucun sens; c’est ainsi qu’un malade
s’écriait : « Le nom des pommes de pin et des poteaux de
télégraphe. » Ce tableau clinique dure peu de jours ; après
la crise, les malades ont l’air de se réveiller d’un rêve et
prétendent ne pas se souvenir de ce qui s’est passé.
On peut, en outre, observer des états de stupeur, dans
lesquels les sujets ne réagissent pas aux excitations habi¬
tuelles, mais sont pourtant accessibles à des impressions
plus intenses. En même temps, les malades peuvent pré¬
senter des phénomènes cataleptiques.
Il faut noter aussi la suggestibilité. Même en dehors de
l’attaque d’hystérie et de la stupeur, il subsiste parfois de
la catalepsie et une tendance à des phénomènes d'écho.
Les symptômes nerveux les plus divérs peuvent être
modifiés, provoqués ou supprimés au moyen de représen¬
tations mentales que l’on a suggérées au malade. On fait
disparaître les contractures par la faradisation ; les anes¬
thésies se traitent par des excitations cutanées répétées.
A cet égard, l’état hystérique est parent de l’état hypnotique.
C’est le cas de rappeler ici le phénomène du transfert, qui
a été décrit pour la première fois par des neurologistes
français et en vertu duquel on peut, en influençant les
parties insensibles ou paralysées par l’application des
métaux et des aimants, ou par un courant électrique, faire
cesser le trouble local et le faire reparaître dans une autre
partie du corps. Sans recourir à ces moyens, il est possible
d’obtenir les mêmes effets à l’aide d’une suggestion habi¬
lement faite; peut-être les obtiendrait-on aussi par un
électro-aimant sans courant.
Faisons aussi ressortir tout particulièrement la tendance
des hystériques aux mensonges et à la simulation. Il ne faut
accepter qu’avec une grande circonspection les descrip¬
tions saisissantes que font les hystériques de leur maladie.
Il en est qui se sont fait pratiquer la laparotomie sans
qu’il existât chez eüx une affection organique quelconque
d’un organe abdominal. D’autres exercent sur eux-mêmes
des mutilations plus ou moins graves.
Les mensonges des hystériques sont extrêmement fré¬
quents, de même que les fausses accusations devant les
HYSTÉRIE. 265
tribunaux, ayant généralement trait à des prétendus
attentats à la pudeur.
Les divers symptômes que nous venons de décrire peu¬
vent tantôt alterner, tantôt se produire plusieurs à la fois.
Les diverses altérations de la conscience se manifestent
chez presque chaque hystérique ; pourtant, les étals cré¬
pusculaires et les autres troubles psychiques sont relati¬
vement plus rares. Parfois c’est pendant l’enfance, mais
la plupart du temps c’est au cours de la puberté que les
premiers troubles apparaissent. Une profession régulière,
un mariage où l’on a beaucoup d’enfants peuvent faire
disparaître en grande partie les symptômes de l’hystérie ;
il faut cependant remarquer que le mariage ne doit pas
être considéré comme un remède, et que chez bien des
hystériques mariés se produisent quelquefois des accidents
nerveux et psychiques les plus graves. Il est incontestable
que, sous l’influence d’une culture intellectuelle trop
intense, les troubles de nature hystérique surviennent plus
fréquemment ; mais il faut reconnaître que des cas typiques
d’hystérie s’observent dans les milieux les plus simples,
chez des gens de la campagne le moins instruits.
Dans l’intervalle des manifestations aiguës de l’hystérie,
alors môme que les stigmates manquent totalement, il
subsiste pourtant, dans des cas très marqués, une manière
d’être spéciale du caractère, que l’on désigne sous le nom
de tempérament ou de caractère hystérique. [Avec l’École de
la Salpêtrière, nous pensons que le caractère de perversité
que beaucoup d’auteurs, y compris Weygandt, prêtent
si volontiers aux hystériques, ne leur appartient pas en
propre, ou, pour dire plus précisément, comme Charcot,
que ce caractère ne se rencontre chez eux que lorsque la
névrose hystérique s’y trouve associée à des éléments
divers de la dégénérescence héréditaire. Colin a fait
ressortir parfaitement bien cette idée de Charcot dans son
Essai sur l'état mental des hystériques .] Au premier plan se
trouvent l’instabilité de tous les facteurs psychiques, l’hu¬
meur capricieuse, variable, grâce à laquelle le malade,
facilement troublé par la moindre excitation, est enclin
à l’abattement ou à l’exaltation. Les hystériques aiment à
se plaindre de tout et de tout le monde, tout en sachant
très bien en même temps se maîtriser en dépit des plus
grandes douleurs et des plus grandes difficultés.
Les malades se montrent capricieux et changeants au
$66
HYSTÉRIE.
plus haut point. Aussitôt que des idées pénibles surgissent
dans leur conscience, il se produit des troubles nerveux
quelconques qui disparaissent ensuite, à l’occasion, par
exemple, d’un plaisir. Toutes les assertions des hystériques
fourmillent d’exagérations, d’enjolivements et même de
•mensonges pleins d’imagination. Un trait dominant de
leur caractère est l 'égoïsme intense avec lequel ils savent
exploiter tout le monde pour la satisfaction de leurs
désirs, tout en restant indifférents aux qualités et aux
besoins d’autrui. Ils se mettent toujours en avant. Même
des jeunes filles hystériques, d’intelligence débile, comme
c’est le cas des malades représentées par les figures 75 et 76,
savent souvent se faire une place prédominante dans leur
cercle de relations, dans le but d’attirer l’attention exclu¬
sivement sur elles. L’origine de leurs plaintes, des muti¬
lations qu’elles se font et même de leurs tentatives de
suicide, d’ailleurs aussi peu sérieuses que jouées avec une
habile mise en scène, l’origine de tous ces actes est pour
une bonne part leur vanité.
Très souvent les hystériques affirment avoir avalé une
aiguille. Une jeune hystérique cousait des initiales dans
l’épiderme de la paume de sa main. D’autres aiment à
s’affubler de toilettes voyantes, à couleurs criardes, ou à
se friser avec coquetterie. Une hystérique imbécile s’est
coupé les cheveux très courts pour étonner son entourage
(Voy. (ig. 73).
On les trouve partout où il se passe quelque chose de
sensationnel. Beaucoup ont la manie de prendre des noms
bizarres. Généralement, ils ne sont capables d’aucun travail
sérieux, soutenu, demandant de l’abnégation ; tandis qu’au
contraire, pour satisfaire leur égoïsme, ils se soumettront
à de grandes fatigues, supporteront toute sorte de tour¬
ments, rempliront môme au besoin des fonctions exigeant
de l’abnégation, comme celle d’infirmière, par exemple.
Placés ensemble, les hystériques sont absolument insup¬
portables les uns pour les autres, et leurs querelles n’en
finissent plus. Il faut dire que ces sujets se soumettent à
des natures énergiques ; ainsi, vis-à-vis de leurs médecins
ils sont généralement très confiants et soumis ; il est vrai
que cela ne dure guère. On connaît leur tendance à changer
souvent de médecins, à s’adresser à toutes les autorités, à
tous les charlatans, à rechercher des cures miraculeuses
avec l’aide d’une influence -religieuse au besoin. Nous avons
HYSTÉRIE.
267
déjà mentionné que leur appétit sexuel, contrairement à
ce que pense le vulgaire, n’est aucunement augmenté.
La suggestibilité des
hystériques se manifeste
souvent par une appari¬
tion commune d’acci¬
dents hystériques, chez
des personnes qui vivent
constamment ensemble.
Cela se voit, par exemple,
dans certains établisse¬
ments où une vie uni¬
forme donne beaucoup
d’occasions à ceux qui y
habitent de s’occuper
continuellement de leur
propre état. On a dé¬
crit une série d’endémies
et d 'épidémies dans des
écoles de filles, dans des
internats et aussi dans
des couvents. On possède
déjà à ce sujet des rela¬
tions importantes datant
des siècles précédents.
Friedmann (1) raconte
ainsi une épidémie qui a
eu lieu en 1632 à Lou-
dun, au couvent des Ur-
, sulines, qui menaient une
vie strictement ascéti¬
que : « Subitement, seize
religieuses tombèrent
» malades, entre autres la
supérieure ; elles avaient
des hallucinations de
nature effrayante; elles voyaient des fantômes, des morts',
elles présentaient aussi des hallucinations érotiques :
des démons pénétraient auprès d’elles et employaient sur
elles des artifices de séduction. Les malades couraient
Fig. 73. — Hystérique atteinte d’im¬
bécillité ; s’est coupé les cheveux
très courts et s’èst parée de fleurs
pour attirer sur elle l’attention dé
tout le monde.
(1) Friedmann, Ueber Wahnideen im Volkerleben ( Sur les idéeè
délirantes observées dans la vie populaire), 1901.
HYSTÉRIE.
hors de leurs cellules, grimpaient sur les toits, s’ima¬
ginaient être maltraitées par les démons, voyaient des
cadavres dans le feu du purgatoire, prétendaient que
les diables voulaient pénétrer en elles par la bouche et
le vagin. En outre, survenaient des accès d’agitation avec
arc de cercle; les malades couraient de tous les côtés,
hurlaient, laissaient pendre la langue, se livraient à des
Fig. 74. — Homme hystérique, imberbe, avec crâne carré.
actes d’exhibitionisme, présentaient de la coprolalie, des
hochements de tête, des convulsions épileptiformes, de
la catalepsie, de l’anesthésie. Dans l’intervalle de ces
accidents, toutes ces hystériques se rendaient à leur culte.
Dans une de leurs extases délirantes, elles désignèrent un
aumônier comme étant l’auteur de leur état de possédées.
Lorsque ce prêtre voulut essayer (l’exorciser ses accu¬
satrices, elles étaient prêtes à le déchirer en morceaux;
bientôt après, il fut mis à la torture et exécuté. Des
personnes vivant dans le voisinage du couvent furent
atteintes de la même névrose, jusqu’à ce que cette épidémie
psychique ait disparu après une durée de neuf années. »
[La Bibliothèque diabolique, éditée par Délayé et Lecrosnier,
HYSTÉRIE. 269
sera très utilement consultée sur ces questions à' épidémies
hystériques .]
Diagnostic. — Nous avons déjà dit plus haut que des
accidents de nature hystérique peuvent survenir d’une
façon intercurrente dans un grand nombre d’affections
mentales. Chez les maniaques, pendant la phase aiguë de
leur excitation, on peut observer du clownisme hystérique.
Dans la clientèle privée, les cas légers de manie sont sou¬
vent considérés à tort
comme étant de nature
hystérique, bien que, par
leur apparition périodique
et aussi par les symptômes
de surexcitation et de fuite
d’idées qui les accompa¬
gnent, ces cas appartien¬
draient plutôt à la folie
intermittente.
Certains malades passent
pendant des années pour
être hystériques, jusqu’à ce
que, finalement, sans tran¬
sition nette, on voit appa¬
raître chez eux les signes de
la démence précoce. Quel¬
quefois, cette dernière af¬
fection, surtout sa forme
catalonique, s’accompagne
d’un état d’excitation rap¬
pelant l’hystérie par ses
manifestations convulsives,
jusqu’à ce qu’ enfin la psy¬
chose reprenne son évolution caractéristique. De même,
dans la démence paranoïque, le tableau général des acci¬
dents peut pendant assez longtemps présenter un aspect
hystériforme, par la coquetterie anormale du sujet, son
attitude arrogante. Il importe de ne pas confondre cette
psychose avec l’hystérie, car son pronostic est infiniment
plus défavorable. De même, ce serait faire fausse route
que de considérer cette psychose comme de l’hystérie
grave se terminant par la démence. J’ai eu l’occasion
d’observer, dans un cas de mélancolie d'involution, des
spasmes isolés à forme hystérique. On peut voir se déve-
Fig. 75. — Femme hystérique.
270
HYSTÉRIE.
lopper dès manifestations hystériques chez les imbéciles et
même chez les idiots.
Quant aux rapports qui existent entre l’hystérie et
l’épilepsie, les avis sont partagés. Certains auteurs admet¬
tent des transitions de l’une à l’autre, ou bien établissent
une forme intermédiaire, Yhystéro-épilepsie, accompagnée
d’une part de con¬
vulsions cloniques,
et d’autre part de
symptômes hystéri-
formes. Je crois
que, dans la plu¬
part des cas, il est
généralement • pos¬
sible d’établir cli-'
niquement la dis¬
tinction entre l’hys¬
térie et l’épilepsie.
On sait que, dans
cette dernière affec¬
tion, on a trouvé
récemment, à l’au¬
topsie, des altéra¬
tions déterminées
de l’écorce. Il est
vrai aussi qu’on
peut observer une
simple association
de ces deux névro¬
ses, de môme que,
de temps en temps,
on a l’occasion de
Fig. 76. — Femme hystérique ; attitude voir des attaques
coquette. épileptiques appa¬
raître au cours de
la folie intermittente. 11 est à noter, pour le diagnostic
différentiel de ces névroses, que les crises hystériques^
ont un caractère plus théâtral, qu’elles varient d’inten¬
sité selon l’entourage du malade; qu’elles ne s’accom¬
pagnent que rarement de l’abolition des réflexes pupil¬
laires; qu’elles ne provoquent presque jamais des blessures
dans la chute des malades; que l’amnésie dont elles sont
HYSTÉRIE.
271
quelquefois suivies n’a rien d’absolu, comme dans l’épi¬
lepsie, et constitue plutôt un trouble et non une abolition
complète, du souvenir. Les crises d’hystérie ne présentent
pas non plus la périodicité des attaques d’épilepsie ; elles
se rattachent plutôt à des impressions psychiques quel¬
conques ; de plus, il y a lieu de bien noter, dans l’intervalle
des crises, le caractère ordinairement égoïste, vaniteux,
instable de l’hystérique, alors que le caractère de l’épilep¬
tique est plus grave, plus pédantesque.
Certains alcooliques peuvent présenter des manifes¬
tations hystériques. Rappelons, en passant, que dans quel¬
ques affections nerveuses organiques, comme le tabes, les
myélites, il se produit parfois des symptômes additionnels
dus à la grande névrose.
Pronostic. — Comme l’hystérie repose sur une prédis¬
position, il n’est guère possible d’espérer pouvoir la faire
disparaître complètement. Cependant, on peut obtenir
une amélioration satisfaisante, et cela même dans des cas
d’une gravité moyenne, en mettant le sujet dans un milieu
approprié, en lui imposant une occupation régulière et en
écartant de lui toutes les impressions susceptibles de le
surexciter.
Traitement. — Le traitement symptomatique de l’hys¬
térie agit souvent d’une manière surprenante, mais mal¬
heureusement nullement durable. Veau froide, Y électricité
faradique peuvent arrêter subitement une attaque ou faire
disparaître une paralysie. De même, les hystériques sont
presque toujours très suggestibles et accessibles à l’in¬
fluence de Y hypnotisme. Il est vrai que, d’ordinaire, après
la disparition d’un symptôme il s’en produit aussitôt de
nouveaux. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on se trouve en pré¬
sence de symptômes aussi gênants que l’astasie, l’aphonie,
une contracture généralisée à toute la musculature du
corps, il est permis d’essayer prudemment de l’hypno¬
tisme, tout en se disant qu’on risque de remplacer une
contracture de la jambe par celle d’un bras ou bien une
abasie par une analgésie.
Ce qui est plus utile que tous ces moyens plus ou moins
fallacieux, c’est de transporter le malade dans un milieu
nouveau sans s’attarder à rechercher chez lui tous les
symptômes d’hystérie plus ou moins marqués qu’il peut
présenter. Aussi, ce qui constitue la base principale du
traitement, c’est la séparation du malade de sa famille, qui
272
HYSTÉRIE.
ne fait que le plaindre continuellement et exagère ainsi ses
tendances à des idées morbides. En outre, on doit, aussitôt
que possible, donner au malade un travail suivi. Une vie
régulière, réglée d’après une discipline sévère, empêche
les crises de l’avenir. Le mariage ne constitue pas du tout,
comme on le croyait autrefois, un moyen efficace contre
l’hystérie. Au contraire, pour certaines femmes hysté¬
riques, il est une excellente occasion de se livrer chez elles
à tous les excès et de développer ainsi leurs tendances mor¬
bides, pour le plus grand désespoir de leur mari, comme
pour le malheur de leurs enfants menacés dans leur édu¬
cation. Dans des cas où l’hystérie s’accompagne de troubles
particulièrement graves de la conscience, on peut être
obligé de recourir à l'internement du sujet dans un asile
d’aliénés, dont l’organisation bien comprise présente, pour
des natures instables, un milieu mieux approprié qu’une
maison de santé ouverte ou qu’une simple pension de
famille. Il importe aussi d 'isoler les hystériques les uns
des autres, car l’expérience démontre que leur traitement
en commun crée généralement des situations intolérables.
On ne doit pas prendre trop au sérieux les scènes de ten¬
tatives de suicide, habilement jouées par les hystériques
qui n’y apportent généralement aucune conviction sérieuse.
Les interventions chirurgicales d'ordre gynécologique n’exer¬
cent aucune influence favorable sur l’état mental des hys¬
tériques.
Au point de vue médico-légal, il y a lieu de tenir le plus
grand compte des tendances simulatrices des hystériques.
Leurs délits favoris sont : le vol, la calomnie, les fausses
accusations et, en particulier, les accusations de viol, dont
elles sont généralement les victimes imaginaires. Rappelons
que les médecins qui, dans leurs visites aux hystériques,
se livrent sur elles à un examen gynécologique, s’exposent
quelquefois par ce fait à des inculpations mensongères
d'attentat à la pudeur et de viol. Il n’est pas rare aussi que
des incendies soient l’œuvre d’un hystérique.
[Ce n’est que dans les états crépusculaires de la con¬
science, de délire, de crises convulsives, de stupeur et
de sommeil que les hystériques peuvent profiter des
dispositions de l’article 64 du Code pénal.] A part ces
états très caractérisés, la responsabilité pénale des hysté¬
riques peut tout au pl is être considérée comme légère¬
ment atténuée.
HYSTÉRIE TRAUMATIQUE.
273
Hystérie traumatique.
La majorité des auteurs désigne actuellement sous le
nom d’hystéro-lraumatisme les états morbides déterminés
par des impressions psychiques d’une grande intensité,
.agissant soudainement, comme, par exemple, une grande
frayeur, et dont les symptômes rappellent souvent l’hys¬
térie. Ces états peuvent survenir aussi à la suite de trau¬
matismes, surtout de blessures reçues à la tête, d’une
chute, de coups, d’un accident de chemin de fer, et aussi
après des tentatives de suicide. L’appréciation de ces états
est rendue difficile par la coexistence, toujours possible,
d’une lésion organique du système nerveux central.
Tandis qu’on peut généralement établir avec sûreté le
diagnostic de la contusion et de la compression du cerveau,
il faut reconnaître que la commotion cérébrale peut se pré¬
senter sous des aspects extrêmement différents, aussi bien
au point de vue de ses lésions anatomiques qu’au point
de vue de ses manifestations cliniques. Après un accident
violent, nous constatons souvent la perte de la connaissance
avec amnésie consécutive. Parfois aussi, bientôt après le
choc, il se produit une vive surexcitation accompagnée de
confusion mentale. Dans un grand nombre de cas de
traumatisme crânien, on observe une affection évoluant
d’une façon progressive et rappelant la paralysie générale
par l’abolition des réflexes pupillaires, les troubles de la
parole, l’affaiblissement progressif de l’intelligence ; cette
affection est désignée par Kôppen sous le nom de pseudo¬
paralysie générale traumatique. Dans d’autres cas, le trauma¬
tisme, accompagné d’une lésion des circonvolutions cen¬
trales, peut produire de Y épilepsie jacksonienne ou de l’épi¬
lepsie réflexe. A défaut de ces divers troubles fort graves, et
dus le plus souvent à des lésions localisées, il peut se décla¬
rer un état qui, à certains égards, rappelle la neurasthénie :
même sentiment de fatigue qui s’accroît au moindre effort,
ainsi que Gross et Rœder l’ont démontré expérimentale¬
ment, même état cœnesthétique déprimé. Parfois il sur¬
vient, en outre, des obsessions et des impulsions. Le som¬
meil, l’appétit, la nutrition générale laissent à désirer. On
constate aussi des céphalalgies avec sensation de casque,
des vertiges, des tremblements, des sueurs, une exagération
des réflexes. Puis, peu à peu, se présentent nettement des
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 18
symptômes qui sont plutôt de nature hystérique, comme
les hyperesthésies, les paresthésies, les hypoesthésies, les .
analgésies, le rétrécissement du champ visuel,' les troubles
de la motricité. Très fréquemment, il arrive que l’individu
traumatisé s’habitue à l’idée qu’il est malade par suite de
la durée interminable du procès entrepris par lui pour
obtenir des dommages-intérêts et une rente viagère. En
pareil cas, des essais de simulation ou, du moins, des
exagérations ne sont pas rares. Il est vrai, d’ailleurs, que
des états semblables s’observent aussi dans des cas où il
n’est nullement question de procès en dommages-intérêts.
C’est ainsi qu’un jeune savant, qui avait été délivré d’un
sarcome par une opération chirurgicale, resta de longues
années avant de pouvoir retrouver l’énergie de se con¬
sacrer à ses travaux habituels. En somme, l’état neuras- ,
thénique semble être dû à une perturbation directe du
système nerveux central, tandis que les symptômes hysté-,
riques se développent plutôt en raison des idées que le
malade se forge relativement à l’aggravation des conditions
de son existence et aux dommages-intérêts qu’il espère
obtenir par l’intermédiaire des tribunaux.
XV. - ÉPILEPSIE
L 'épilepsie [haut mal, mal caduc, morbus sacer, mal comi¬
tial] est une des maladies les plus connues depuis les temps
les plus anciens. Entre autres personnages historiques qui
en étaient atteints, citons Cambyse, Alexandre le Grand,
César, Caligula, l’apôtre saint Paul, Charles le Gros, Alfred
le Grand d’Angleterre, le roi Wenceslas, Napoléon Ier. A côté
de quelques hommes tout à fait éminents, il y en a beaucoup
d’autres d’une valeur intellectuelle moins grande. Quoi qu’il
en soit, le trait dominant que l’on a toujours reconnu à cette
affection est l’apparition soudaine et violente d’attaques
convulsives, ainsi que le nom même de l’épilepsie l’indique
(È7uXafi6(xmv veut dire exactement surprendre). Il est vrai
que, peu à peu, l’attention s’est portée sur divers états
psychiques anormaux, connexes avec l’épilepsie, tels que la
confusion mentale, l’agitation, constatés particulièrement
avant ou après l’attaque et auxquels on a donné les noms de ;
folie pré-épileptique ou post-épileptique. Cependant l’attaque,
avec sa profonde suppression de la conscience, est déjà en
ÉPILEPSIE.
275
elle-même un trouble mental. D’autre part, dans l’inter¬
valle des attaques, on remarque assez souvent des dévia¬
tions variées de l’état mental normal. Les attaques con¬
vulsives constituent le symptôme le plus apparent, mais
elles ne constituent pas à elles seules toute l’épilepsie. Il
faut même savoir que cette affection peut évoluer sans
qu’il y ait la moindre attaque, sous la forme de ce qu’on
appelle V épilepsie psychique ; de même, par exemple, que,
dans la tuberculose pulmonaire, l’hémoptysie est l'accident
qui frappe et inquiète surtout le malade et son entourage,
sans que ce symptôme soit indispensable à l’existence
même de cette maladie.
Symptomatologie. — L’épilepsie est un état morbide
dans lequel surviennent de temps en temps, sous forme
d’attaques, des troubles divers de la conscience ; dans
l’intervalle des attaques, on ne remarque d’habitude qu’une
modification spéciale du caractère, et quelquefois aussi dé
la débilité mentale. Parmi les troubles de la conscience,
il faut citer : les pertes de connaissance accompagnées de
convulsions ; les absences accompagnées ou suivies parfois
de phénomènes de légère excitation ; les vertiges, crises de
délire avec obscurcissement de la conscience, illusions et
hallucinations, conceptions délirantes et actes incohérents,
en un mot la folie épileptique ; enfin, crises d’abattement
ou d’actes purement impulsifs.
La grande attaque convulsive se caractérise par une perte
complète de connaissance qui se produit soudainement et
qui est accompagnée de convulsions. L’attaque peut éclater
sans aucun prodrome. Dans d’autres cas, il y a des signes
précurseurs : changement d’humeur, malaise, irritabilité,
mal de tête, vertiges, tremblements, pendant des heures
ou même pendant des jours. En outre, la perte de la con¬
naissance elle-même est souvent précédée directement par
des symptômes initiaux, appelés auras. Ces phénomènes
précédant immédiatement la crise comitiale sont de nature
diverse. Les auras d’ordre moteur sont : contracture d’un
groupe de muscles ou des extrémités ; besoin de marcher
en avant ou en arrière, de faire des bonds, de danser ou
de tourner en rond. La forme d’aura dans laquelle le
malade, au début de l’attaque, se met à courir d’une façon
inconsciente, a été désignée sous le nom d'épilepsie
procursive. Beaucoup d’auras sont constituées par des
phénomènes de nature sensitive : paresthésies, sentiment
•276
ÉPILEPSIE.
Planche VIII. — Épileptique pendant une attaque convulsive.
Les extrémités étendues dans une convulsion tonique, la jambe
gauche un peu relevée. Cyanose; écume aux lèvres.
de pression abdominale, douleurs diverses. Parmi les auras
sensorielles, citons : une sensation gustative ou olfactive par¬
ticulière; des tintements, des sifflements, des paroles, une
mélodie, quelquefois aussi un accès de surdité ; l’apparition
d’étincelles et de couleurs, en particulier la vue de la cou¬
leur rouge, la macropsie ou la micropsie, rarement la cécité.
Parfois l’aura est constituée par une forte sueur ou par
des rougeurs ou pâleurs subites de la face ; [c’est l’aura
vaso-molrice ].
On observe aussi des auras psychiques sous forme d’illu¬
sions ou d’hallucinations diverses, d’accès d’agitation, de
crises d’angoisse, d’effroi, d’abattement, de paramnésie.
En ce qui concerne l’aura paramnésique, un malade expri¬
mera, par exemple, l’idée qu’il a déjà au tout ce qui arrive.
D’autres prononcent quelques mots, toujours les mêmes
pour chaque sujet, avant de tomber. C’est ainsi qu’un
malade s’écriait chaque fois : « pas au revoir ». Un autre
apercevait écrite en lettres brillantes l’expression, suivante
dépourvue de sens: « avoir du pois » ; il voulait pro¬
noncer ces mots, mais chaque fois la perte de la connais¬
sance survenait aussitôt.
Après l’aura, les malades s’affaissent en. poussant géné¬
ralement un long cri, perçant ou sourd, résultant de la
convulsion des muscles de l’expiration oucdes muscles du
larynx. La chute à la renverse se produit souvent si subir)
tement que les malades se font des blessures plus ou moins
graves : des bosses à la tête, des écrasements de l’os nasal et
autres fractures, des hématomes auriculaires, des brûlures.
La figure 77 représente la main d’un épileptique couverte
de cicatrices consécutives à des brûlures survenues au
<5©urs de l’accès.
La période Ionique des convulsions de l’attaque dure
plusieurs secondes : toute la musculature est contractée
d’une façon tétanique ; le corps se raidit ; quelquefois les
jambes étendues sont un peu levées ; les mains sont cris¬
pées; la respiration cesse pendant un moment et il survient
de la cyanose. La planche VIII représente cette phase de
la crise comitiale.
Les pupilles sont dilatées et ne réagissent plus ni à la
lab. 8 ■
ÉPILEPSIE.
277
lumière ni à l’accommodation. Souvent il y. a de l’écume
à la bouche. Des évacuations involontaires d’urine et de
selles sont très fréquentes.
Cet état peut durer une demi-minute, avant de passer à
la période des convul¬
sions cloniques.
Cette seconde phase
de l’attaque débute par
de courtes convulsions
des muscles de la tête,
du tronc et des extrémi¬
tés ; les secousses de¬
viennent de plus en plus
rapides et de plus en plus
nombreuses, de sorte
qu’ici encore le malade
est exposé à des blessu¬
res, quelquefois même à
une luxation des ép aules .
Les yeux roulent con¬
vulsivement dans leurs
orbites. Les convulsions
des muscles de la mâ¬
choire déterminent quel¬
quefois un étranglement
ou une morsure de la
langue; il peut même
arriver que l’extrémité
de la langue soit griè¬
vement blessée (Voy.
pl. IX). Après un temps
qui varie de trente se¬
condes à quelques mi¬
nutes, les convulsions
deviennent plus lentes
et plus faibles.
D’ordinaire, ils’y joint
' une période comateuse :
le malade tombe dans
un sommeil qui dure quelques minutes ou plusieurs heures ;
il sort de là avec des maux de tête, de l’abattement, parfois
des vomissements, et sans se souvenir en aucune façon de
l’attaque. Dans quelques cas, on constate aussi une amnésie
Fig. 77. — Cicatrices résultant de brû¬
lures et contractures des doigts
survenues au cours d’une attaque
d’épilepsie.
278
ÉPILEPSIE.
Planche IX. — Forte cicatrice résultant d’une morsure de la
langue, survenue au cours d'une attaque comitiale.
rétrograde, de sorte que les dernières heures et même les
derniers jours qui ont précédé l’attaque n’existent plus
pour le malade.
Parmi les phénomènes physiques qui accompagnent
l’attaque, il faut mentionner une altération fréquente des
réflexes tendineux : tantôt leur exagération, tantôt leur abo¬
lition. En outre, de temps à autre on constate des hémor¬
ragies cutanées ou muqueuses. La température est presque
toujours supérieure à la normale, en moyenne, de 0°,3.
On a, de plus, observé une série d’altérations chimico-
biologiques, soit pendant, soit après l’attaque. Malgré
quelques constatations contradictoires, il paraît certain,
d’après Kraïnsky et Haig,que,la veille de l’attaque, le taux
de l’acide urique est diminué, tandis qu’il est augmenté
après l’attaque. Klein a pu établir que, après l’attaque,
dans plus de la moitié des cas il y a de l’albuminurie, dans
environ un douzième "dèsTçasVdé l’albumosurie, puis dans
deux tiers des cas une augmentation de chlorures ; jamais
il n’a trouvé de la glycosurie alimentaire. L'urine avant et
après l’attaque, injectée à des lapins, a, dit-on, un effet
toxique. Mais cette assertion n’a pas été confirmée par les
recherches de Bratz et de Hebold. Ajoutons encore que,
d’après Kraïnsky, il s’accumule périodiquement dans le
sang du carbonate d’ammoniaque qui se décompose après
l’attaque. [La toxicité urinaire des épileptiques est étudiée
depuis le travail de Seyfert qui a signalé, en 1854, la pré¬
sence de l’albumine dans l’urine après les attaques. En
France, Mabille, en 1880, a publié une note sur ce sujet
dans les Annales médico-psychologiques. En 1890, Jules
Voisin et Péron ont étudié l’albuminurie post-paroxystique
et les conclusions de leurs expériences sont : 1° l’albumi¬
nurie post-paroxystique existe dans la moitié des cas;
2° elle s’observe dans tous les modes d’épilepsie; 3° l’état
de mal épileptique paraît toujours accompagné d’albu¬
minurie ; 4° l’albuminurie est constante chez les mêmes
malades, mais elle est très fugace et très variable en quan¬
tité; elle se montre surtout dans les deux premières
heures qui suivent l’accès convulsif et elle paraît avoir un
rapport constant avec la congestion de la face. En ce qui
concerne la toxicité urinaire des épileptiques, les mêmes
Tab.f).
ÉPILEPSIE.
279
auteurs sont arrivés aux conclusions suivantes : il y a
hypotoxicité urinaire avant et pendant les accès; il y a
hyper toxicité à la suite des accès.] Agostini affirme qu’il
y a, après l’attaque, une augmentation d’acide chlorhy¬
drique dans l’estomac. Smith a souvent constaté avant
l’attaque une courte dilatation du cœur.
Quand les attaques se succèdent rapidement, la perte
de la connaissance persiste même dans les intervalles;
c’est Y état de mal épileptique ; les malades sont étendus
inertes, sans réaction, les yeux enlr’ouverts ou fermés,
parfois les globes oculaires un peu proéminents, les
pupilles larges et immobiles ; la respiration est stertoreuse,
et quelquefois il y a menace d’asphyxie.
Comme variété spéciale, il faut encore mentionner les
attaques comitiales nocturnes, qui se produisent souvent
complètement à l’insu du sujet. Le lendemain matin, le
malade est mal à son aise ; il a des maux de tête ; ses divers
réflexes sont souvent altérés; parfois, les conjonctives
sont injectées; les urines peuvent contenir de l’albumine,
et, de plus, le malade constate qu’il a uriné dans son lit.
Les petites attaques dites épilepsie mineure ou petit
mal comitial sont caractérisées par un trouble de la
conscience dont l’intensité est très variable. Il survient des
états ressemblant à des attaques et qui sont, en quelque
sorte, comme un rudiment de l'attaque convulsive. La
conscience s’éclipse au milieu d’une conversation ou d’un
travail; les malades prononcent encore deux ou trois
paroles ou quelques sons inarticulés, font entendre un
bruit pareil à un claquement de la langue ; laissent, en
écrivant, courir leur plume en dehors de la feuille de
papier; lâchent tout à coup ce qu’ils ont entre les mains.
Quelques autres phénomènes d’ordre moteur se manifes¬
tent en même temps, comme des secousses convulsives
dans un groupe de muscles ou dans une extrémité, con¬
tractions spasmodiques des paupières, raideur subite du
tronc. La chute à terre est rare dans le petit mal. A la
suite de cet état comitial, l’amnésie est la règle.
Mais parfois, au cours de cette forme d’épilepsie, les
sujets accomplissent des actes quelconques, comme, par
exemple, de parler d’une façon automatique. Mais ces
dernières manifestations peuvent aussi bien être rangées
parmi les états crépusculaires de la conscience.
Il survient-, en outre, de simples défaillances au cours
ÉPILEPSIE.
desquelles les malades s’affaissent, sans aucun autre
symptôme; tout se réduit à une courte interruption de la
conscience durant quelques secondes ; c’est ce qu’on
appelle une absence.
De plus, on voit se produire encore des obscurcisse¬
ments très passagers et momentanés de la conscience, des
vertiges dans lesquels le malade peut encore se retenir ou
s’asseoir, et qui ne s’accompagnent pas d’interruption
complète de la conscience.
Enfin, on a observé des attaques de faiblesse motrice
avec affaissement .subit et passager, mais sans aucun
trouble de la conscience, la lucidité d’esprit étant pleine¬
ment conservée.
Des accès de migraine ophtalmique surviennent également
d’une façon périodique chez beaucoup d’épileptiques.
Parmi les états psychiques de nature comitiale, il faut citer
encore les colères, les accès de mauvaise humeur et de tristesse
non motivées, altération extrêmement fréquente de l’état
coenesthétique sans aucune obnubilation de la conscience,
que Kraepelin a, le premier, fait bien ressortir. On constate
déjà souvent ce changement brusque de l’humeur à la
phase prodromique d’une attaque convulsive. Mais un
examen approfondi montre que, même dans les inter¬
valles exempts d’attaques, il se produit souvent des
accès périodiques de tristesse et de mauvaise humeur. Il
s’agit alors d!une disposition d’âme maussade, désa¬
gréable, accompagnée souvent d’une irritabilité assez
grande. Le malade sent lui-même cette altération
de son caractère ; cela le prend malgré lui ; il se sent
comme ensorcelé ; il devient triste ; un rien le met hors
de lui ; il voudrait disparaître ; il prend en dégoût toute
son existence ; il roule dans sa tête des projets de
suicide. Beaucoup de ces malades fuient le monde, préfè¬
rent vivre dans la solitude, deviennent sauvages, restent
continuellement au lit. D’autres, au contraire, cherchent
noise à tout le monde et sont portés à la violence. Aschaf¬
fenburg a signalé de semblables accès de mauvaise
humeur chez 78 p. 100 d’épileptiques devenus aliénés, et il
en distingue trois formes :
1° Simple dépression avec dégoût de la vie;
2° Mauvaise humeur avec inquiétude, accompagnée
parfois d’illusions et d’hallucinations visuelles : éclairs,
silhouettes noires, taches rouges ;
ÉPILEPSIE. 281
3° Excitation, colères avec tendances aux querelles, et
logorrhée sans fuite d’idées.
Ces accès de mauvaise humeur ou colères épileptiques,
dont la figure 78 offre un exemple, peuvent durer de quel¬
ques heures à deux ou trois jours ; le malade se sent
après eux comme délivré, il redevient plein d’espoir,
s’excuse même volontiers de toutes les querelles qu’il a
suscitées pendant sa mauvaise humeur. Chez un même
Fig. 78. — Épileptique à l’état de confusion mentale et de colère
(d’après Sommer).
malade, les divers accès que nous venons de décrire se
présentent ordinairement toujours sous la même forme.
Cependant, les accès d’ordre psychique sont souvent
marqués par un trouble plus ou moins accusé de la
conscience. Dans Y état crépusculaire de cette dernière, qui
précède ou qui accompagne une attaque convulsive et qui,
d’ailleurs, peut survenir aussi d’une façon indépendante, la
perception des impressions venant du monde extérieur est
souvent affaiblie; de même, la compréhension des impres¬
sions complexes, comme celles du langage par exemple, est
souvent complètement supprimée. En revanche, les expres¬
sions du malade révèlent fréquemment l’existence d’hallu-
282
ÉPILEPSIE.
cinations, la plupart auditives et visuelles. D’ordinaire
l’objet de ces hallucinations est de nature effrayante et,
souvent, d’une teinte religieuse : ce sont des cloches qui
sonnent, des voix célestes qui se font entendre, des anges
avec des ailes sombres qui s’approchent et planent autour
du malade, des têtes de morts qui grimacent, le feu de
l’enfer qui flamboie, des étincelles semblables à des petits
vers luisants qui sont projetées de tous les côtés, un rat
qui court au travers du visage. Dans d’autres cas, le
malade s’imagine qu’on le dissèque ou qu’on le chlo-
roformise. Dans les états graves, le sujet n’a aucune
conscience de ce qu’il dit, son attention est nulle et il n’y
a plus aucune cohésion ni ordre dans ses pensées. Au lieu
d’actes motivés par la volonté, on voit se produire sur¬
tout des mouvements automatiques, déterminés parfois
par une impression quelconque, sans qu’aucune idée
intervienne pour les modifier ou les arrêter. Souvent aussi
ce sont des actes impulsifs, reposant sur une excitation
purement motrice. Un malade sortit un jour par la
fenêtre de sa chambre située au rez-de-chaussée, se rendit
à son bureau, y saisit une chaise qu’il rapporta chez lui
par le même chemin ; après quoi il reprit connaissance.
Ordinairement le sujet tient en même temps des propos
délirants. Une malade disait, par exemple, qu’elle a fait
un faux serment ou que le Sauveur est près d’elle.
Les actes inconscients sont souvent délictueux ou cri¬
minels : ce sont des coups, des attentats aux mœurs, des
incendies, des vols. Le cas de ce jeune barbier qui, dans
l’état crépusculaire de sa conscience, courait partout avec
ses rasoirs, faisant ses offres de service à tout le monde
et les exécutant réellement, montre combien les sujets de
ce genre peuvent être dangereux. On observe surtout fré¬
quemment chez eux des fugues. Un malade de Berlin se
réveilla tout à coup à bord d’un navire qui entrait dans
le port de Stettin ; il n’avait conservé aucun souvenir du
chemin qu’il avait fait pour se rendre à la gare, ni du
voyageen chemin de fer, ni de son embarquement sur le
navire. On connaît aussi le cas de cet autre malade qui,,
dans un état crépusculaire de la conscience, fit le voyage
de France à Bombay.
Au sortir de ces accès d’ordre psychique, les malades se
réveillent comme d’un sommeil. Tout à coup ils recouvrent
leur connaissance et désirent savoir ce qui leur est arrivé.
ÉPILEPSIE.
L’un d’eux disait que l’intelligence lui revenait par sac¬
cades. Ordinairement il reste encore un peu d’affaissement
intellectuel avec un sentiment de lourdeur extrême de la
tête. A la suite de ces accès, on constate de l 'amnésie qui
s’étend rarement à toute la durée de l’accès. Parfois les
malades savent donner, immédiatement après leur réveil,
quelques renseignements qui disparaissent ensuite com¬
plètement de leur mémoire comme un songe fugitif. Ce
fait est important au point de vue des enquêtes judiciaires.
D’autre part, il subsiste assez souvent des bribes de
souvenirs, des réminiscences partielles. Un malade, par
exemple, qui, dans l’état crépusculaire de sa conscience, a
parcouru une certaine distance à travers la ville, n’en a
conservé au réveil aucun souvenir, si ce n’est qu’il a sou¬
haité le bonjour à un ami. Un autre malade, tombé un soir
dans un léger état crépusculaire, a tenu une conversation
dont, immédiatement après, il ne savait plus rien jusqu’au
lendemain matin, où une seule question, traitée par lui,
lui revint à la mémoire.
Souvent, Vêlai crépusculaire de la conscience prend les
caractères d’un délire, grâce à l’altération de la faculté de
la compréhension, ainsi qu’aux troubles sensoriels et à
l’excitation concomitante. Ce délire est accompagné, la
plupart du temps, d’un sentiment plus ou moins profond
d’angoisse. Des visions effrayantes assaillent le malade ; il
ne reconnaît plus son entourage, il divague, il cherche à se
protéger, à se défendre contre ses bourreaux ; il frappe
autour de lui, déchire tout. L’un d’eux s’écriait : « Cela va
bientôt s’arranger — Notre Seigneur ne m’abandonnera
pas — je me tuerai — nous nous reverrons en enfer. » En
général, il y a de l’euphorie ou de l’exaltation. Dieu et les
saints apparaissent au malade ; il se croit au ciel, il déclare
qu’il est le Christ ou un prophète ; il pousse des cris d’allé¬
gresse, chante et danse ou s’agenouille devant un autel
imaginaire.
On observe aussi, de temps à autre, des délires avec
conservation partielle de la conscience, dans lesquels,
malgré leurs troubles sensoriels, les malades répondent
pourtant à certaines questions d’une manière exacte.
Viennent ensuite les étals de stupeur, dans lesquels les
sujets se comportent d’une façon assez régulière, mais
sans qu’on constate la moindre activité aperceptive ou
volutionnelle. On peut parfois inférer de leurs propos
284
ÉPILEPSIE.
qu’ils ont des troubles sensoriels. Les sujets sont pros¬
trés ; les quelques paroles qu’ils prononcent sont presque
toujours des bribes incohérentes, confuses; on constate
parfois de la verbigération ; mais souvent aussi il y a du
mutisme. Quelques-uns refusent la nourriture, d’autres se
laissent ingurgiter leur repas. On observe parfois de la cata¬
lepsie, de la suggestibilité. De brusques explosions d’agita-
> tion ne sont pas rares. A leur suite, il subsiste de l’amnésie.
Ordinairement, deux ou plusieurs attaques sont reliées
par des états crépusculaires de la conscience pendant les¬
quels les malades peuvent encore commettre des actes
absurdes. Par exemple, un paysan prononçait, entre deux
attaques convulsives, dont la dernière était accom¬
pagnée d’une crise d’excitation formidable, une véritable
oraison funèbre, dans laquelle il mêlait des tirades latines
à des phrases inütrhérentes et à des invocations incom¬
préhensibles'—--*
Même pendant le sommeil, il peut se produire non seule¬
ment des attaques .(Convulsives, mais encore des actes
inconscients , de véritables • crises de somnambulisme ; le
malade parle pendant son sommeil, se lève, se promène,
grimpe même quelquefois sur le toit avec une surprenante
sécurité, qui s’explique par ce fait qu’il n’est pas gêné par
l’idée du danger qu’il aurait s’il était éveillé. Certains sujets,
plongés dans cet état de somnambulisme épileptique,
ont même accompli des actes en apparence logiques,
comme d’écrire des lettres ou de composèr des discours qui
ne sont pas sans avoir quelque sens. On réveille ordinai¬
rement les épileptiques en somnambulisme en les appelant
par leur nom, ou en les aspergeant d’eau froide ; après
quoi ils se plaignent généralement de lassitude, mais sans
se souvenir de rien.
Il n’est pas rare d’observer aussi des actes instinctifs et
impulsifs, sans que la conscience soit supprimée, ou même
diminuée sensiblement. Les épileptiques, qui, même en
dehors des attaques, sont presque toujours en mauvaise
humeur, accomplissent parfois machinalement un acte quel¬
conque absolument comme s’ils étaient dans un de leurs
états crépusculaires de la conscience. Ces actes se carac¬
térisent par leur soudaineté, leur violence et leur brutalité.
Un malade se rendit en courant dans un café et plongea
son couteau dans le ventre d’un consommateur qui entrait.
Un autre, qui se suicida en se coupant le cou, se trancha
ÉPILEPSIE.
la trachée, l’œsophage et les carotides jusqu’à ce que le
couteau arrivât à la colonne vertébrale. De cette même
manière impulsive, les sujets de cette catégorie commettent
des incendies, des attentats à la pudeur, des viols. On a
désigné ces sortes d’accès d’excitation soudaine et passa¬
gère sous le nom de manie ou de folie transitoire.
Un des actes qu’on observe le plus souvent est la ten¬
dance aux fugues [à l'automatisme ambulatoire ]. Les ma¬
lades deviennent inquiets, ne peuvent plus s’asseoir, ni
rester chez eux ; ils se mettent à courir pendant des heures
dans les rues ou hors de la ville ; d’autres sont pris pen¬
dant des semaines entières de cette envie morbide de
voyager, d’une véritable poriomanie (Schultze).
C’est ce qui explique que parmi les vagabonds on trouve
dans une proportion considérable des épileptiques errant
à l’aventure. Il est arrivé à plus d’un d’entre eux de périr
victimes de leurs fugues pendant des nuits d’hiver.
[Ce qui caractérise ces crises d 'automatisme ambulatoire,
c’est la soudaineté du départ, le besoin instinctif, incons¬
cient et irrésistible de marcher, l’absence de tout but, la
perte totale du souvenir de la fugue.]
Un autre acte instinctif et impulsif, assez souvent observé
chez les épileptiques typiques, est l’absorption irrésistible
de quantités énormes de boissons enivrantes.
Souvent ces malades sont poussés à absorber, pendant
des jours et des nuits, verres sur verres, non seulement des
liqueurs alcooliques ordinaires, mais encore de l’eau de
Cologne, de l’alcool à brûler, parfois même du vinaigre, du
pétrole, de l’éther, du chloral.
Ce penchant à boire des liquides qui enivrent est d’autant
plus dangereux que les épileptiques présentent le plus
souvent, à l’égard de l’alcool, une grande intolérance ; il
suffît parfois d’un léger excès, voire même de quelques
verres de bière, pour provoquer chez eux soit une violente
attaque convulsive, soit des états crépusculaires de la
conscience, soit encore et surtout des accès d 'ivresse
pathologique, au cours desquels la faculté de compréhension
s’évanouit rapidement, en même temps qu’il se produit une
excitation avec actes de violence, illusions et hallucinations.
[Féré a décrit plusieurs cas de fringales chez des épilep¬
tiques qui dévoraient des quantités invraisemblables d’ali¬
ments.]
A côté de ces manifestations pathologiques procédant
ÉPILEPSIE.
par crises, il faut maintenant jeter un coup d’œil sur les
troubles permanents caractérisant l'état mental des épi¬
leptiques. Beaucoup d’entre eux ne présentent aucun affai¬
blissement intellectuel. Quelques épileptiques ont même
produit des œuvres intellectuelles de premier ordre. Néan¬
moins, môme dans ces cas favorables, on constate assez
souvent une altération de la personnalité psychique, cons¬
tituant ce qu’on a appelé le caractère épileptique.
Les sujets atteints du mal comitial sont généralement
des égoïstes, non pas, il est vrai, à la manière des hysté¬
riques, pour qui tous les moyens sont bons du moment
qu’ils servent leur vanité, mais bien plutôt en ce qu’ils se
désintéressent de tout ce qui est en dehors d’eux pour ne
s’occuper exclusivement que de leur état. Extrêmement
contents d’eux-mêmes, ils vivent volontiers dans la soli¬
tude. Dans les intervalles de leurs crises, ils ont souvent
conscience de leur état morbide, et cependant ils restent
ordinairement pleins d’espoir, même en présence des pro¬
grès incessants de leur affection nerveuse.
Les épileptiques se surveillent et observent leur état
maladif avec attention. Les idées religieuses jouent souvent
chez eux un grand rôle. Ils se considèrent volontiers
comme étant sous une protection particulière et ils ont
souvent le nom de Dieu à la bouche. On remarque chez eux
une certaine gravité mêlée de lourdeur et de pédantisme.
Ils exécutent péniblement, lentement et avec une patience
infinie leur travail professionnel. Il n’y a rien d’insignifiant
pour les épileptiques ; ils vont jusqu’à copier la moindre
lettre qu’ils reçoivent, et ils mettent un soin méticuleux
aux choses les plus indifférentes. Leur habitus extérieur
est généralement strictement correct: ils soignent leur
toilette, se font ordinairement une raie aux cheveux et
même à la barbe ; ils ont souvent une attitude compassée
et cérémonieuse. Dans leurs récits, ils sont prolixes, diffus,
filandreux, ne savent pas distinguer ce qui est essentiel de
ce qui ne l’est pas ; ils développent toutes sortes de points
accessoires, et pourtant ne perdent point le fil principal
du récit, comme cela arrive, par exemple, dans la manie,
par suite de la fuite des idées. L’état cœnesthétique est
inégal, sujet à des explosions, susceptible ; souvent aussi,
ces malades ont des idées singulières qu’ils exécutent avec
opiniâtreté. Malgré toutes leurs manières polies et bien
élevées, ils ne sont pas capables de se placer au point de
évolution de l’épilepsie. 287
vue des intérêts d’autrui; assez souvent ils manquent
complètement de reconnaissance et de confiance.
Chez plus de la moitié des épileptiques se développe, au
cours de leur affection, un affaiblissement intellectuel plus
ou moins accusé. La compréhension diminue, le temps de
toutes les réactions intellectuelles s’allonge, la sphère des
intérêts se rétrécit de plus en. plus, tout ce qui ne touche
pas au « moi « échappe à l’attention de l’épileptique. La
mémoire aussi diminue progressivement. L’humeur est
déprimée et excitable. Les actes immoraux ne sont pas
rares. L’affaiblissement intellectuel peut atteindre un degré
très avancé. La démence est d’autant plus profonde que
l’épilepsie survient à un âge moins avancé de la vie, et que
les attaques convulsives deviennent plus violentes et plus
fréquentes. D’ordinaire, on constate un, tremblement des
mains et de la langue. Dans les cas les plus graves, les
malades ne peuvent plus parler, ni articuler nettement ;
ils ne font que balbutier ou bégayer. Une apathie complète
se produit; en outre, surviennent le gâtisme, des contrac¬
tures, en un mot un état semblable à ceux qu’on constate
parfois dans les formes les plus graves de l’idiotie.
Quelquefois se développent aussi des idées délirantes
assez systématisées accompagnées dans quelques cas d’hal¬
lucinations; des idées de persécution, ayant parfois un
caractère sexuel, des idées de grandeur ; on a donné à ces
délires le nom de paranoïa à base épileptique (Buchholtz).
La main de l’épileptique, en dehors de toute crise comi¬
tiale d’ordre moteur ou psychique, présente souvent des
secousses involontaires, convulsives (Sommer). De plus, il
existe un tremblement des mains, d’intensité variable. Les
réflexes rotuliens sont généralement exagérés.
Évolution de l’épilepsie.
Les manifestations que nous venons de décrire peuvent
alterner ou se combiner de la manière la plus variée les unes
avec les autres et déterminer la forme de l’épilepsie dont le
sujet sera atteint pendant toute la durée de sa vie. Il y a
des épileptiques qui ne présentent que de graves at¬
taques convulsives, survenant périodiquement avec une
régularité parfois extraordinaire : tous les deux ou
trois jours, toutes les deux ou trois semaines ou tous
les deux ou trois mois, sans que d’autres accidents sur-
viennent; tout au plus constate-t-on l’altération du carac¬
tère qui se manifeste progressivement. La fréquence des
attaques varie, elle aussi, dans des proportions considé¬
rables. Chez quelques malades, elles ne surviennent que
tous les deux ans; chez d’autres, deux ou trois fois seule¬
ment pendant toute la vie; chez beaucoup, en revanche,
nous les voyons survenir tous les jours ; et chez une jeune
fille, à l’asile de Stettin, on a pu observer, dans l’espace
de seize mois, jusqu’à 16 832 attaques.
Fig. 79. — Épileptique avec front proéminent; attaques
convulsives; états crépusculaires de la conscience.
Les autres manifestations comitiales peuvent s’y ad¬
joindre de diverses manières, soit comme phénomène
initial ou terminal d’une attaque convulsive, soit aussi à
titre de phénomène équivalent venant à l’époque déter¬
minée remplacer l’attaque convulsive. Le sujet représenté
par la figure 79, avait, par exemple, des attaques convul¬
sives qui alternaient avec des crises crépusculaires de la
conscience. Aussi appelle-t-on ces accidents de remplace¬
ment des équivalents d’une attaque convulsive. Chez bon
nombre des comitiaux, les attaques convulsives sont plus
rares que les autres manifestations morbides de leur
psycho-névrose.
ÉVOLUTION DE L’ÉPILEPSIE.
289
Les psychoses épileptiques, dans le sens étroit de ce tèrme,
c’est-à-dire les étals crépusculaires de la conscience, les
délires, la stupeur, ne se manifestent que chez un nombre re¬
lativement faible des comitiaux. Mais il en existe beaucoup
qui n’ont pas d’attaques classiques et qui présentent seu¬
lement le « petit mal », ainsi que des accidents psychiques
soitensemble,
soit isolé¬
ment, et cela
avec une cer¬
taine périodi¬
cité. En parti¬
culier, les cri¬
ses de colère
ou de mau¬
vaise humeur
épileptiques,
qu’on néglige
facilement
dans une ob¬
servation su¬
perficielle,
complèten t
souvent la pé- Fig. 80. — Épilepsie. — Tenue extérieure correcte,
riodicité des Attaques convulsives ; accès de colère et de
accidents mauvaise humeur; poriomanie ; états crépus-
rnorbides plus culaires de la conscience,
frappants, qui
ne semblent ainsi se produire que par fragihents en appa¬
rence irrégulièrement espacés.
Seule l’expérience clinique démontre bien la variété de
diverses manifestations de l’épilepsie au cours de son
évolution chez le même sujet. Dans l’ordre de fréquence
viennent : les états crépusculaires de la conscience, les
délires, les accès d'excitation à forme impulsive, la porio¬
manie ou la manie des pérégrinations, les crises de colère
et de mauvaise humeur, les illusions du souvenir, Yinlo-
lérance pour l'alcool, la démence terminale. Les figures
80, 81, 82, 83 présentent des épileptiques atteints de ces
accidents comitiaux, isolés ou combinés. Mais . de ce
que les manifestations comitiales sont nombreuses et
très variées, il ne s’ensuit nullement qu’on doive admettre
la doctrine de certains criminalistes psychologues, comme
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 19
290 ÉPILEPSIE.
Lombroso, qui a priori considèrent comme épileptiques
tous les états d’excitation impulsive se produisant subi¬
tement et spontanément, sans être accompagnés d’autres
symptômes comitiaux.
Jusqu’à présent, les études faites sur les états épilep- j
tiques les représentent dans leur ensemble comme faisant
tous partie d’une seule maladie, l 'épilepsie essentielle, con¬
génitale. A côté, il existe toute une série d’états [épileptoïdes
qui ont une signification
symptomatique indépen¬
dante de l’épilepsie essen¬
tielle et qui sont en rapport
principalement avec une
intoxication ou une lésion
organique du cerveau.
Dans les lésions eéré-Ü
braies telles que : tumeur, -
abcès, contusion, hydrocé--:
phalie, des attaques épilep¬
tiques peuvent en effet se
joindre [aux autres sym¬
ptômes qui caractérisent
ces affections. En outre, des
foyers cicatrisés et complè¬
tement guéris de l’écorce
Fig. 81. — Épilepsie avec état cérébrale peuvent aussi pro¬
crépusculaire de la conscience]; voquer des attaques épi-
attaques comitiales. ‘ leptiques. On connaît les
attaques de V épilepsie jack-
sonienne qui se produisent à l’occasion de lésions ayant leur
siège dans les circonvolutions psychomotrices. Ces atta¬
ques se manifestent d’abord par des convulsions cloniques
dans les groupes de muscles correspondant au siège de la
lésion ; puis, ces convulsions s’étendent aux muscles cor¬
respondant aux centres moteurs environnants, de sorte que
les convulsions passent de la face au bras et à la jambe, ou
réciproquement. Dans des lésions localisées du système
nerveux périphérique, on a également observé des attaques
épileptiformes constituant ce qu’on appelle l'épilepsie
réflexe.
On trouve en outre, dans un certain nombre d’affections
mentales, comme la paralysie générale, la démence précoce,
la démence par artériosclérose cérébrale, des,; attaques
ÉVOLUTION DE L’ÉPILEPSIE. 291
épileptiformes survenant à titre de __ symptômes d’une
lésion de l’écorce cérébrale.
Au cours du jeune âge, de graves maladies infectieuses
peuvent produire des lésions cérébrales organiques et,
consécutivement, une véritable épilepsie. Mais, même à un
âge avancé, un facteur toxique provoque souvent des
accidents épileptiques, notamment des attaques. Cela
s’observe parfois dans l'urémie, dans l’intoxication
Fig. 82. — Épilepsie avec accès périodiques de colère et de mau¬
vaise humeur ; crises d’excitation ; front large ; arcades zygoma¬
tiques proéminentes; expression sombre.
saturnine et fréquemment sous l’influence des abus
alcooliques.
L 'alcoolisme a bien des rapports avec l’épilepsie. Nous
parlerons plus loin de l’influence de l’alcoolisme hérédi¬
taire sur la production de l’épilepsie. L’abus de boissons
peut, chez un individu, d’ailleurs nullement prédisposé à
l’épilepsie, produire des accidents comitiaux, surtout des
attaques convulsives. En outre, les individus atteints
d’épilepsie congénitale sont intolérants pour l’alcool;
l’usage même de petites quantités de cette substance
devient chez eux une cause d’accidents graves, comme
l’ivresse pathologique, les états crépusculaires de la cons¬
cience, les actes impulsifs. Nous avons déjà signalé qu’un
292 ÉPILEPSIE.
assez grand nombre d’épileptiques sont sujets d’une façon
périodique au penchant d’absorber de grandes quantités de;
spiritueux. De temps en temps on observe aussi une faim,
des fringales de nature impulsive [Féré], dont la satis¬
faction présente moins d’inconvénients. Il faut mentionner
aussi la dipsomanie, qui trouve son explication la plus
juste quand on l’envisage comme une manifestation de
nature épileptique.
[La dipsomanie est considérée par la plupart des auteurs
français comme une manifestation épisodique de la dégé¬
nérescence mentale
héréditaire (Ma¬
gnan). On verra
plus loin l’opinion
différente d’un cer¬
tain nombre d’alié¬
nistes allemands.]
Il y a déjà long¬
temps qu’on a re¬
marqué qu’à côté
de l’ivrognerie per¬
manente il existe
une ivrognerie in¬
termittente se pro¬
duisant par accès
périodiques. Des
Fig. 83. — Épilepsie avec démence. Front individus ordinai-
bas, arcades zygomatiques trop sail- rement très sobres
lantes ; nez large, épaté ; lèvres épaisses, sont de temps en
temps envahis par
un désir irrésistible d’absorber des boissons alcooliques,
désir auquel ils finissent par céder d’une manière incons¬
ciente pendant un certain nombre de jours ; après quoi
ils reviennent à eux et reprennent une vie régulière.
C’est ce qu’on appelle en Allemagne les buveurs trimes¬
triels. Beaucoup d’aliénistes n’ont vu là qu’une forme
de l’alcoolisme. Magnan considère la dipsomanie comme
un syndrome épisodique de la dégénérescence; mais
pour Kraepelin, Aschaffenburg et Gaupp, ce syndrome ne
serait qu’une variété de l’épilepsie.
Dans les formes typiques, observées chez des sujets abso¬
lument sobres et rangés, comme c’est le cas du sujet repré¬
senté par la figure 84, on voit survenir par moments, sans
évolution de l’épilepsie.
cause apparente, un changement cl’huméur. Les individus
deviennent tristes, excitables, facilement contrariés, fa¬
tigués de la vie, mal à l’aise. Ils sont poussés à sortir de
chez eux et d’ordinaire ils cherchent un allégement à cet état
moral dans l’absorption de l’alcool. Parfois l’abattement se
manifeste après la consommation d’une petite quantité
d’alcool. Le dipsomane emploie sans scrupules tous les
moyenslui permettant desatisfairesapassion momentanée :
Fig. 84. — Dipsomanie. État cœnesthétique triste.
il prend l’argent où il peut, en extorque à sa famille,
engage et vend tout ce qu’il possède ; on a vu des femmes
dans cette situation se prostituer pour une bouteille de
vin. Le malade va sans relâche d’auberge en auberge et
absorbe verre sur verre, du vin, de la bière, de l’eau-de-vie,
parfois aussi de l’éther; tout cela sans que se produise
l’effet égayant, tant, recherché, de l’alcool. Un malade d’Es-
quirol but en un seul jour cent soixante-quatorze verres
d’eau-de-vie. Le dipsomane ne devient ni gai, ni commu¬
nicatif, ni sociable, mais il reste assis à l’écart, sans parler,
se cache même souvent, refuse brutalement de se mêler aux
conversations. Généralement, l’état ordinaire d’ivresse ne
se produit pas. Quelques dipsomanes commettent des actes
immoraux d’une façon impulsive. L’accès cesse après quel-
294
ÉPILEPSIE.
ques jours ou quelques semaines; il est souvent suivi d’un
trouble plus ou moins accusé du souvenir. Puis on constate
aussi des symptômes de l’intoxication alcoolique : embarras
gastro-intestinal, sueurs, tremblements, langue épaisse,
saburrale. Assez fréquemment le caractère du malade subit
une profonde altération ; il devient comme tous les épilep¬
tiques : égoïste, suffisant, grincheux, pédant, suggestible.
Si l’on réussit à empêcher le dipsomane de boire, en l’in¬
ternant, par exemple, pour un certain temps dans un asile,
les excès alcooliques périodiques sont remplacés par des
crises intermittentes de colère ou de mauvaise humeur,
qui correspondent tout à fait aux crises du même genre
observées chez les épileptiques.
Gaupp fait remarquer que chez beaucoup d’épileptiques
avérés, outre les convulsions, les absences, les vertiges
avec états crépusculaires de la conscience et les ivresses
pathologiques, on constate aussi des accès de dipsomanie.
Il remarque encore que les crises périodiques de mauvaise
humeur constituent chez la plupart des épileptiques un
signe essentiel de leur état comitial. Il fait ressortir que
ces épileptiques, chez lesquels les accès d’ivrognerie se
joignent à des symptômes avérés d’épilepsie, sont reliés,
par toute une série continue de cas intermédiaires, à ceux
qui, ayant peu d’accidents, présentent pourtant des crises
régulières de mauvaise humeur. De même, il existe pour
Gaupp un lien naturel entre les épileptiques et les dipso¬
manes proprement dits, chez lesquels les autres manifes¬
tations comitiales manquent complètement et qui ne
présentent que des accès périodiques de colère et de besoin
irrésistible de boire.
Diagnostic. — En présence des attaques convulsives et
des absences, il faut savoir distinguer l’épilepsie vraie des
manifestations épileptiformes symptomatiques. A ces der¬
nières appartiennent les attaques convulsives d’origine
toxique, par exemple, saturnine ou alcoolique ; les attaques
provoquées par des lésions organiques du cerveau ; enfin,
les attaques à' épilepsie réflexe. Il se produit également des
ictus épileptiformes, des convulsions, des absences et des
vertiges dans la paralysie générale ou la démence précoce .
Nous avons parlé au chapitre xiv des caractères qui dis^
tinguent les accidents hystériques de ceux qui sont de
nature épileptique.
Dans le diagnostic des crises de colère et de mauvaise
ÉVOLUTION DE l’ÉPILEPSIE.
295
humeur d’origine comitiale, il faut exclure lies diverses
causes morales susceptibles de les provoquer, de même
que les états de dépression de longue durée que l’on
observe dans la mélancolie, la folie intermittente, la
démence précoce, dans les diverses formes de la folie des
dégénérés. La périodicité constitue un élément de première
importance pour le diagnostic des accès de mauvaise
humeur d’origine épileptique.
Le diagnostic différentiel de diverses variétés de la folie
épileptique proprement dite, qui se caractérisent par des
troubles de la conscience, de l’amnésie consécutive et par
des illusions ou hallucinations spéciales, doit être fait
avec les états crépusculaires d'origine hystérique ; les états
d’agitation, souvent accompagnés de négativisme, de la
démence précoce ; la confusion mentale ou Vamentia, . et
les divers délires dus à Y alcoolisme, à [l 'épuisement, aux
fièvres.
Dans le diagnostic différentiel de la démence épileptique,
il faut s’attacher à bien établir les particularités du carac¬
tère du sujet et éliminer la démence précoce, en consta¬
tant l’absence du négativisme, des attitudes maniérées et
des tics qui caractérisent cette dernière affection. On doit,
en outre, éliminer l’ imbécillité ou l 'idiotie congénitales.
Certains cas dans lesquels il existe, dès les premières
années de la vie, de l’hémiparésie, des attaques épilep¬
tiques et de l’idiotie pourraient être également et à bon
droit rattachés à l’épilepsie ; cependant, étant donné l’arrêt
profond du développement intellectuel, occasionné par la
précoce apparition de ces divers troubles, on est autorisé
à les ranger sous la rubrique de la faiblesse intellectuelle
congénitale.
Les dipsomanes se distinguent des alcooliques ordinaires
par lg périodicité de leur besoin irrésistible de boire et de
leurs accès de colère ou de mauvaise humeur ; par leur
attitude insociable et violente pendant les crises de dipso¬
manie. On ne confondra pas cette dernière avec la ten¬
dance aux excès de boisson, se déclarant quelquefois aux
époques de la menstruation, au début de la manie, de la
paralysie générale ou de la démence précoce ; de même,
il n’existe aucun rapport entre la dipsomanie et les envies
de boire des femmes enceintes, les excès fréquents résultant
de toute sorte d’occasions, comme les jours de fête ou de
paye.
296
ÉPILEPSIE.
Anatomie pathologique. — Nous ne parlerons pas ici
de l’épilepsie symptomatique.
Dans l’épilepsie essentielle, Wildermuth a trouvé des
lésions circonscrites, des cicatrices polio-encéphaliques dans
13,3 p. 100 des cas.
Pourtant, on a constaté aussi dans cette même forme
d’épilepsie une lésion diffuse de l’écorce cérébrale. Il s’agit
alors d’altérations vasculaires, de développement exagéré
de la névroglie, de même que de diverses lésions cellu¬
laires. Weber a trouvé chez des sujets morts pendant
l’attaque comitiale ou pendant un état crépusculaire de
la conscience des hémorragies et des œdèmes céré¬
braux.
Chez des épileptiques morts peu de temps après des
crises répétées, le même auteur a trouvé une proliféra¬
tion delà névroglie avec de nombreuses cellules araignées,
de même qu’un épaississement des parois vasculaires.
Dans les cas de démence épileptique, Weber a pu consta¬
ter une forte prolifération de la névroglie avec formation
fibreuse particulièrement abondante, un épaississement
des parois des vaisseaux et une disparition de cellules
nobles. La corne d’Ammon est fréquemment altérée, et , 1
cela le plus souvent d’un seul côté. Bratz y a trouvé, chez
50 p. 100 d’épileptiques, des lésions scléreuses, de l’atro- ■
phie et de la pigmentation cellulaire. Marinesco signale,
entre autres lésions des cellules pyramidales, le déplace¬
ment de leurs noyaux vers la périphérie, une dissolution
de leur chromatine, une diminution et une atrophie de
leurs prolongements. Parmi les diverses lésions des cellules
nerveuses, il y a encore à mentionner l’absorption du corps
de la cellule nerveuse par des cellules de la névroglie
qui s’y infiltrent (Voy. pl. XIX, fig. 5 et 6). D’autre part, la
disposition de diverses couches cellulaires qui composent
l’écorce corticale est parfois modifiée.
[On a signalé chez des épileptiques un grand nombre de
lésions nerveuses. Indépendamment de celles citées par
Weygandt, rappelons que Duguet a décrit en 1865 des
indurations du cervelet; Bourneville, J. Voisin ont men¬
tionné la méningo-encéphalite lente ; Barthez et Billiet,
Bourneville et Brissaud ont signalé la sclérose hypertro-
phique; Chaslin, en 1889, a décrit la sclérose névroglique ; ’]
Marinesco et Sérieux ont insisté sur les lésions intersti¬
tielles et vasculaires, tout en considérant comme insuffi-
ÉVOLUTION DE L’ÉPILEPSIE. 297
samment démontrée la sclérose névroglique pure décrite
par l’auteur précédent.]
Pronostic. — La vie du comitial est menacée par des
accidents qui peuvent lui arriver au cours des états cré¬
pusculaires et des attaques convulsives ; elle peut être
menacée directement par suite d’attaques trop accumulées
comme dans l’état de mal épileptique. Les attaques répé¬
tées et l’état de mal sont, d’après Wildermuth, la cause de
la mort dans 50 p. 100 des cas, et cela, la plupart du temps,
par asphyxie.
Le problème de la curabilité de l’épilepsie est encore
très incertain.
Après des années et même des dizaines d’années
d’absence de tout accident comitial, il peut se faire qu’une
attaque convulsive survienne de nouveau.
Pratiquement, on peut considérer comme guéris les cas
où, pendant des années, on ne constate aucun symptôme.
C’est en se guidant par ces considérations que Habermaas,
de l’asile de Stetten, a pu établir, au point de vue du pro¬
nostic, les proportions suivantes : curables, 10,3 p. 100 ;
restant à l’abri de la démence, 17,3 p. 100 ; conservant les
aptitudes complètes pour exercer un métier, 21 p. 100 ;
conservant des aptitudes partielles pour le travail,
30 p. 100; incapables de travailler, 49 p. 100; gravement
atteints et menacés de mort, 60 p. 100.
La durée moyenne de la vie des épileptiques est de
vingt-cinq ans environ.
La démence épileptique comporte un pronostic très
grave, surtout si les accidents comitiaux, et en particulier
les attaques convulsives, commencent dans l’enfance et si
ces dernières sont très fréquentes, violentes et procèdent
par séries. Pourtant, même dans les cas d’épilepsie débu¬
tant à l’âge adulte, la démence peut se déclarer et faire de
très rapides progrès. La guérison de la démence épilep¬
tique est exceptionnelle.
Cause et nature. — Chez près des neuf dixièmes
des malades atteints d’épilepsie congénitale, on peut
établir l’existence d’une hérédité morbide. Dans plus d’un
quart des cas, il s’agit d’une hérédité similaire. Beau¬
coup de parents d’épileptiques présentaient d’autres psy¬
choses, ou bien ont eu des convulsions infantiles. Dans un
quart des cas il y avait comme cause principale l’alcoo-
lisme des parents. 11 est à noter qu’un tiers des enfants
ÉPILEPSIE.
d’alcooliques et la moitié des enfants d’épileptiques sont
atteints de convulsions. En faveur de l’origine constitu¬
tionnelle de l’épilepsie plaident aussi, d’une part, les divers
stigmates de dégénérescence (par exemple ceux représentés
parla ligure 1) qu’on trouve souvent chez les comitiaux ; et,
d’autre part, l’apparition précoce de la maladie, qui, dans
plus de 10 p. 100 des cas, s’établit dans les dix premières
années de la vie. Certains auteurs tendent à considérer
l’éclampsie infantile comme étant aussi de nature épilep¬
tique. Chez presque un tiers des individus appelés à deve¬
nir plus tard épileptiques, on peut constater dans leurs
antécédents l’existence des convulsions dès les premières
années de leur vie. Très fréquemment, une épilepsie débu¬
tant à la période de l’adolescence se rattache à une polio- '
encéphalite de la première enfance.
Il n’est pas rare, en outre, de constater dans le passé du
malade l’existence d’un traumatisme crânien ou autre,
d’une maladie infectieuse [P. Marie], comme la scarlatine,
la fièvre typhoïde, la coqueluche, la variole, la syphilis,
ou d’une émotion violente, toutes circonstances indiquées
souvent par l’entourage comme étant la cause de l’épilep¬
sie. Mais il s’agit ici, au fond, de causes occasionnelles;
qui déterminent l’explosion d’une prédisposition latente.
On doit considérer l'abus de l'alcool comme le plus
important de tous ces facteurs [Charcot, Magnan].
Les questions relatives au siège des convulsions et à la
périodicité des attaques sont particulièrement importantes
à étudier au point de vue pathogénique.
Kussmaul a pu provoquer des attaques épileptiformes
chez l’animal, après l’ablation de l’écorce cérébrale. Noth-
nagel a déterminé des convulsions en faisant une piqûre
dans le segment antérieur de la fosse rhomboïde [théorie
bulbaire de Marshall Hall et de Nothnagel], On construi¬
sit sur cette expérience la théorie de l’origine bulhaire de
l’attaque épileptique.
De son côté, Hitzig [avec Fritsch, Ferrier] démontra
que des attaques du môme genre peuvent être produites
par une excitation électrique et par l’extirpation de régions
motrices de l’écorce, tandis que Unverricht considérait la
présence de l’écorce cérébrale comme nécessaire pour la
formation et le développement des attaques [théorie cor¬
ticale]. Ewald trouva que les attaques convulsives qu’il
pouvait provoquer par une excitation d’un point de l’écorce
évolution de l’épilepsie.
299
chez le chien cessaient aussitôt qu’il avait isolé ce point
par un cylindre de verre. Binswanger et Ziehen admet¬
tent que les convulsions toniques généralisées de l’attaque
comitiale sont dues à une irritation d’origine subcorticale.
Cette dernière opinion étant admise, la base essentielle¬
ment corticale des symptômes épileptiques est incontes¬
table. Ce qui corrobore cette assertion, c’est ce fait qu’à
presque chaque symptôme comitial correspondent des
altérations cliniquement constatables de la conscience ;
c’est donc que les troubles de la conscience sont intime¬
ment liés à la plupart des symptômes de l’épilepsie. Il n’y
a tout au plus que les attaques très rares de parésie pure¬
ment motrice qui ne s’accompagnent pas d’altérations
psychiques ; mais, dans tous les cas, il faut admettre que
l’écorce cérébrale est le substratum de ces attaques,
comme en général celui de tous , les phénomènes psy¬
chiques. D’autre part, comme nous l’avons' mentionné
plus haut, nous constatons, à l’autopsie de certains épi¬
leptiques, de fortes altérations diffuses de l’écorce céré¬
brale, altérations qui, partant de la périphérie, pénètrent
plus ou moins dans la profondeur de l’organe. Pour expli¬
quer les symptômes comitiaux, d’ordre moteur, surtout
les convulsions cloniques, il faut admettre des altérations
des régions motrices de l’écorce cérébrale, en particulier
de la région des cellules de Beetz, au niveau de la circon¬
volution centrale antérieure.
Étant donné, comme nous l’avons expliqué plus haut,
que toutes les manifestations épileptiques supposent une
prédisposition maladive de certaines régions du cerveau,
il ne nous reste pas moins encore à chercher la cause de la
périodicité des symptômes comitiaux. Cette cause semble
venir de l’organisme lui-même ; elle paraît être endogène.
Les doutes sur l’existence chez les épileptiques d’une
auto-intoxication cérébrale périodique due à un trouble
intermittent dans les échanges disparaissent de plus en
plus. Les diverses expériences tendant à démontrer la pré¬
sence des poisons chez ces malades rendent cependant
encore très incertaine l’hypothèse de l’auto-intoxication,
surtout en ce qui concerne l’explication de la périodicité
des crises.
Cette périodicité trouve plutôt sa raison d’être dans les
analogies que présentent d’autres processus intermittents
d’ordre physiologique qui ont lieu dans le sommeil, la
300 ÉPILEPSIE.
veille, la' menstruation. Sur la périodicité pathologique,
voy. le chapitre xvi.
[L’excitabilité morbide des centres corticaux, conformé¬
ment à la théorie de Fritsch, Hitzig et Ferrier, explique
suffisamment bien toutes les manifestations sensorielles
et motrices de l’épilepsie. Sous quelle influence se pro¬
duit l’excitation ? Les intoxications et les infections sem¬
blent jouer là un certain rôle, si l’on se rapporte aux
recherches de J. Voisin, Péron, Petit, Combemale, Bué.
La convulsion tonique serait le fait de l’excitation pri¬
mitive d’un centre cortical sous l’influence d’un facteur
toxique, tandis que la convulsion clonique serait la consé¬
quence de l’épuisement nerveux, conformément à l’opi¬
nion de François Frank, Féré, Marinesco, Sérieux.]
Traitement. — Il n’est peut-être pas un seul médica¬
ment, ou moyen thérapeutique quelconque qui n’aient été
essayés contre l’épilepsie.
Au point de vue prophylactique, l’abstinence absolue de
l’alcool doit être conseillée à tous les enfants dont l’hérédité
morbide les menace du mal comitial.
Dans l'épilepsie symptomatique, il s'agit de combattre
la maladie causale. On a pu obtenir, en pareil cas, des
résultats favorables par des interventions chirurgicales
sur le crâne ayant pour but l’ablation des tumeurs, d’es¬
quilles ou des cicatrices. Dans quelques cas, on a aussi
favorablement influencé l’évolution de l’épilepsie par la
trépanation sans trouver aucune lésion macroscopique.
Nous considérons comme tout à fait inutile, et n’offrant
aucune chance de succès, les interventions, telles que
la ligature de la carotide ou de l’artère vertébrale,
l’excision du ganglion sympathique supérieur, la tra¬
chéotomie.
Pour augmenter la résistance du sujet contre les acci¬
dents épileptiques, il est bon de fortifier son organisme
d’une manière générale, et surtout de régulariser l’activité
de son cœur et de ses organes digestifs.
La plupart du temps, on a recours à un traitement mé¬
dicamenteux.
Depuis cinquante ans, les préparations bromurées sont en
vogue : bromure de potassium ou de sodium, ou le
mélange de trois bromures [Charcot, A. Voisin], ou les
bromures effervescents. La dose est de 3 à 9 grammes par
jour, en trois fois. [Raymond préfère donner une dose
ÉVOLUTION DE l’ÉPILEPSIE. 301
unique que le malade prend le soir en se couchant.] Chez
beaucoup de malades soumis à cettë médication, il survient
peu à peu du bromisme, se caractérisant par de l’acné, des
troubles de l’appétit et de la digestion, une diminution des
réflexes tendineux, un affaiblissement de la mémoire et .
môme quelquefois une insuffisance du cœur et des reins.
On combat ces états par des médicaments stomachiques,
par l’arsenic. En outre, on peut encore essayer les prépa¬
rations remplaçant les bromures, comme la bromaline à la
dose de 4 à 10 grammes par jour. Un autre succédané des
bromures est la bromipine, mélange de brome et d’huile de
sésame (1/10 ou 1/2) ; ce médicament peut se prendre faci¬
lement en capsules de gélatine, à la dose de trois à six
capsules par jour contenant chacune environ 2 grammes
de la mixture à 33 p. 100. D’après Landenheimer, il se forme
dans l’organisme, le plus souvent dans le sang et dans la
lymphe, un dépôt de brome, dont la quantité détermine
l’effet du médicament. Les individus pauvres en chlorures,
comme les anémiques et les cachectiques, retiennent dans
leur organisme trop de bromures aux dépens des chlo¬
rures, de sorte que chez eux le danger du bromisme est
plus grand ; contre cette forme de bromisme, l’absorption
quotidienne d’une dose déterminée de sel de cuisine peut
être efficace.
Même après la cessation des attaques épileptiques au
cours d’un traitement bromuré, il y a lieu de ne pas inter¬
rompre cette médication pendant un an au moins, tout en
prescrivant des doses de moins en moins fortes. Autant
que possible, il est préférable de continuer à donner du
bromure en petite quantité, encore pendant une deuxième
année. On recommande l’emploi aussi prolongé que pos¬
sible des bromures dans l’éclampsie infantile.
L’effet de cette médication est souvent très favorable ;
mais parfois il reste nul et même, dans quelques cas, on a
observé une recrudescence des attaques après l’usage des
bromures. Le traitement par les bromures doit toujours se
faire sous la surveillance du médecin.
La médication par les bromures et l'opium, proposée par
Flechsig, a tout au plus permis d’obtenir quelques résultats
favorables dans des cas anciens. On commence par donner
trois fois par jour (U1', 02 d’opium et l’on augmente lente¬
ment ladosejusqu’à ce que, dans l’espace de six ou sept se¬
maines, le malade arrive à prendre 1 gramme d’opium par
302 ÉPILEPSIE.
jour. Puis on remplace brusquement l’opium par 6 à
8 grammes de bromure.
Les autres médicaments recommandés contre l’épilepsie
agissent d’une façon tout à fait incertaine. La belladone, ,
et l 'atropine s’emploient parfois avec succès, combinées
avec les bromures. On a aussi conseillé la digitale et
l 'adonis, l'armoise, la racine de valériane, l'oxyde de zinc,
l'acide osmique, 1 ’osmiate de potassium, l'hydrate de chloral,
l'hydrate d’amyle, le nitrate d'argent, le borax, le nitrite
d'amyle.
On ne doit, en aucun cas, compter exclusivement sur
l’effet thérapeutique des bromures. Leur action utile ne se
produit qu’à la condition d’un régime diététique convenable.
Une régularité des plus strictes de la vie est ici absolument
nécessaire. Il faut éviter tous les mets difficiles à digérer,
les épices, le café, le thé, le tabac, et surtout l’alcool. Le
pain ne doit être ni trop frais ni trop noir. Quelquefois on
constate une importante amélioration après un régime
lacté absolu.
| Personnellement, j’ai observé plusieurs cas d’épilepsie
fortement améliorés par ce régime.
Richet et Toulouse ont signalé les résultats favorables
obtenus par un régime alimentaire dans lequel le sel de
cuisine est complètement éliminé. Ils s’efforcent de produire
une hypochloruration de l’organisme de l’épileptique, afin
de le rendre plus apte à profiter de l’action des bromures.
Grâce à cette « méthode métatrophique », ils ont pu abaisser
le nombre des attaques convulsives de 92 p. 100 et celui
des vertiges de 70 p. 100, tandis que les états d’excitation
ont été peu modifiés. Le régime qu’ils conseillent se com¬
pose principalement d’un litre à un litre et demi de lait
par jour, de 40 à 50 grammes de beurre, de trois œufs
sans sel, de fruits et de 3 à 400 grammes de pain blanc,
qui, au lieu de chlorure de sodium, contient 3 grammes
de bromure.]
Aux malades ayant des auras nettement caractérisées,
on recommande, au moment où ces phénomènes s’an¬
noncent, de respirer du nitrite d'amyle ou de prendre
rapidement une dose de bromure ; mais le plus souvent
ces moyens sont inutiles, car l’attaque vient immédiatement
après l’aura. Mais ce que les malades, en pareil cas, ont de
mieux à faire, c’est de s’étendre au plus vite, avant que
la crise se produise. Une fois les convulsions commencées,
évolui
DE L’ÉPILEPSIE.
les assistants ne peuvent que chercher à donner au malade
une position couchée aussi commode que possible, à faci¬
liter sa respiration et à le garantir contre les divers trau¬
matismes qui pourraient seproduire au cours de l’attaque.
Dans Vêlai de mal épileptique, on donne des lavements
à l 'hydrate de chloral ou à Yhydrate d'amyle ; on emploie
aussi une légère chloroformisation, et, parfois, on fait une
phlébotomie.
Les épileptiques atteints d’un état crépusculaire de la
conscience, de délire ou de stupeur doivent être placés dans
un asile fermé. Les états d’excitation les plus graves qui
se produisent dans les asiles d’aliénés s’observent géné¬
ralement chez les épileptiques ; quelquefois il est utile
d’isoler le malade pour quelque temps dans une chambre
capitonnée.
11 existe un certain nombre d’asiles spéciaux destinés
à recevoir les sujets atteints d’épilepsie sous toutes ses
formes. On y prend ordinairement un soin particulier
pour coucher les malades tombant dans les attaques con¬
vulsives, et à cet effet se trouvent des matelas dans chaque
pièce. Pour le reste, les asiles pour comitiaux ne diffèrent
en rien des asiles d’aliénés. Les épileptiques atteints
d’idiotie peuvent être un peu occupés dans les asiles
pourvus d’une colonie agricole. Un certain nombre d’asiles
pour idiots, imbéciles et débiles, reçoivent en outre des
enfants atteints d’épilepsie. Dans les cas où il ne s’agit que
d’attaques convulsives et d’états très passagers de troubles
de la conscience, on peut éviter l’internement, mais les
proches du malade doivent en pareil cas exercer autour de
lui une surveillance très active. Les sujets épileptiques ne
doivent jamais faire seuls de longues promenades, ni
prendre seuls des bains. Quelquefois, le séjour dans un
asile ouvert destiné aux affections nerveuses peut avoir sur
eux une bonne influence. Des cures climatériques sont
parfois utiles. On doit généralement déconseiller aux
comitiaux une profession demandant une certaine respon¬
sabilité. Mais il est impossible de fixer à cet égard une
règle générale ; chaque cas doit être examiné individuelle¬
ment.
Chez les dipsomanes, une abstention complète d’alcool
est indispensable. De même, au début d’une crise de colère
ou de mauvaise humeur épileptiques, il faut exercer une
bonne surveillance sur le malade, lui donner aussitôt un
ÉPILEPSIE.
peu de bromure, d’opium ou de trional et, si possible, le
transporter rapidement dans un établissement où il puisse
être soumis à un traitement approprié.
Épilepsie au point de vue médico-légal.
L’épilepsie est certainement l’affection mentale la plus
importante au point de vue médico-légal. Beaucoup de
crimes sont commis par des comitiaux : vol, escroquerie,
effraction, actes de violence, délits contre les mœurs,
incendie, rébellion, outrages, désertion. Il est souvent très
difficile de déterminer l’état mental de l’inculpé au mo¬
ment de l’exécution de l’acte criminel. S’il s’agit d’un état
crépusculaire de la conscience, de délire, ou d'une autre
manifestation psychique analogue, l’appréciation est plus
simple, surtout dans les délits qui sont commis immédia¬
tement avant ou après une attaque convulsive.
L’appréciation devient plus incertaine quand l’acte incri¬
miné est commis pendant une absence, un accès d’automa¬
tisme ambulatoire ou de fugue, une crise d’agitation, un
état d’ivresse pathologique, un accès de colère ou de mau¬
vaise humeur comitiales. Chose curieuse, des états de ce
genre sont encore aujourd’hui assez souvent méconnus ou
négligés. Le vulgaire comprend malaisément et se refuse à
croire qu’on puisse déclarer comme irresponsable un indi¬
vidu qui, un moment avant ou après l’acte criminel, agis¬
sait d’une manière en apparence consciente et raisonnable.
Or, il n’est pas rare de voir un épileptique exécuter pen¬
dant une absence, en dehors de tout délit ou crime, des
actes inoffensifs, comme le calcul, l’écriture, la musique,
sans conserver un instant après le moindre souvenir de
ces divers actes. Il faut, en pareil cas, examiner soigneuse¬
ment les symptômes dûment constatés et les comparer
avec les états anormaux de la conscience qui ont été
observés chez le môme sujet pendant son séjour à l’asile.
La soudaineté d’un acte, son exécution brusque, automa¬
tique, l’amnésie consécutive complète ou partielle sont,
chez un épileptique avéré, autant d’indices en faveur
d’un état pathologique. Parfois la période d’observation
doit être très prolongée pour permettre d’établir le dia¬
gnostic d’épilepsie. Si les symptômes observés indiquent
une crise comitiale motrice ou psychique survenue au
moment précis où l’acte a été commis — cette cris
FOLIE INTERMITTENTE.
305
fût-elle abortive, — le malade doit être déclaré irrespon¬
sable. Au contraire, les sujets qui n’ont que des accès con¬
vulsifs et d’autres accidents périodiques sont responsables
pour les délits commis par eux dans l’intervalle de ces
accès. L’existence d’un caractère épileptique ne peut être
considérée que comme une circonstance atténuante. Nous
avons déjà parlé du peu de valeur que peut avoir le témoi¬
gnage d’un comitial. Il est parfois nécessaire de prononcer
l’interdiction des épileptiques déments, en état de mal, ou
dipsomanes.
Note supplémentaire sur l'épilepsie.
Parmi les indigènes de Malacca et de l’archipel de Ma¬
laisie, on observe un trouble psychique appelé la course
d'Amok. Le malade se met tout à coup à courir, en bran¬
dissant un poignard, à travers villes et villages, pénètre
dans les maisons et frappe de son arme tous ceux qu’il ren¬
contre sur son chemin ; souvent il tue ainsi une douzaine
de personnes, jusqu’à ce qu’on l’enchaîne ou bien jusqu’à
ce qu’il se suicide. Cette attaque a pour base un délire
accompagné d’hallucinations visuelles : le malade voit noir
et rouge; des animaux, le diable lui apparaissent. En
même temps, il est pris de vertiges. A la suite de l’attaque
survient le sommeil suivi d’un état de stupeur qui dure
plusieurs jours ; l’amnésie est la règle. Mais chez les Malais
se produisent d’ailleurs, et cela même sans excitation pré¬
liminaire, des états dépressifs avec stupeur. Parfois
l’attaque survient au cours d’une psychose. Mais assez
souvent aussi la crise se produit spontanément et se rap¬
proche alors le plus des états épileptiques. On indique
comme causes occasionnelles de ces états : des émotions
violentes, les fièvres, surtout la fièvre paludéenne.
XVI. - FOLIE INTERMITTENTE
[Folie à double forme (Baillarger) ; Folie circulaire (J.-P. Falret) ;
Folie à formes alternes (Baillarger) ; Folie intermittente (Magnan) ;
Folie périodique (G. Ballet).]
Il existe tout un groupe de troubles mentaux qui appa¬
raissent chez le même sujet, tantôt sous la forme d’un
accès d ’excilation, tantôt sous celle d’un accès de dépres¬
sion. Ces accès, dont le contraste est si frappant, guérissent
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 20
306
FOLIE INTERMITTENTE.
généralement, mais laissent après eux une disposition
à de nouveaux accès. Chaque accès pris isolément peut se
caractériser soit par de l’excitation seule, soit par de la
dépression seule; ou bien, dans un seul et même accès.,
ces deux phases morbides peuvent se produire succes¬
sivement et alternativement ; ou bien, enfin, les symptômes
d’une de ces phases peuvent se mêler à ceux de l’autre
phase et constituer ainsi une seule forme. Les symptômes
fondamentaux de la phase maniaque ou de la phase dé¬
pressive se caractérisent : 1° au point de vue cœnesthétique,
par une disposition d’humeur excitée dans le premier cas,
déprimée dans l’autre ; 2° au point de vue psychomoteur,
par de la surexcitation motrice dans la phase maniaque
et l’arrêt dans la phase opposée ; 3° au point de vue intel¬
lectuel, par la fuite des idées dans la première phase et la
suspension de tout processus d’association dans la phase
dépressive. Il ne se produit pas dè transformation de cette
psychose périodique en d’autres troubles mentaux, c’est-
à-dire que cette affection mentale n’engendre ni la paralysie
générale, ni les psychoses d’épuisement, ni les processus
démentiels, ni la paranoia.
Hippocrate fait déjà remarquer que les mélancoliques
peuvent devenir des maniaques.
On établit souvent une distinction entre la manie simple
et la manie périodique, comme entre la dépression simple
et la dépression périodique. De même, on distingue les cas
dans lesquels il existe une alternance régulière des états de
dépression et d’agitation, c’est-à-dire la folie circulaire.
Mais, comme il n’est pas possible de reconnaître, d’après
l’examen de diverses formes isolées de ces états, si l’on se
trouve en présence d’une manie ou d’une dépression simples
ou d’une manie ou d’une dépression circulaires; comme,
d’autre part, la nature congénitale et héréditaire de ces
différents types morbides permet souvent de les ramener
les uns et les autres à un grand groupe unique, il est préfé¬
rable de les comprendre tous, d’après Kraepelin, sous la
seule rubrique de la folie intermittente (manie-mélancolie).
[Au début de ce chapitre, il nous paraît important d’ap¬
peler immédiatement l’attention du lecteur sur un point
de doctrine qui sépare les aliénistes allemands et français.
Alors que la plupart des psychiatres allemands considèrent
la folie intermittente comme une des manifestations de la
dégénérescence mentale héréditaire, beaucoup d’aliénistes
FOLIE INTERMITTENTE.
307
français, à l’exemple de Magnan, envisagent cette psychose
comme tout à fait indépendante de la dégénérescence.
Pour eux, les accès d’excitation maniaque et de dépression
mélancolique de la folie intermittente doivent être tota¬
lement distingués, d’une part, des récidives de manie et de
mélancolie simples, et, d’autre part, des accès maniaques ou
mélancoliques à répétition qu’on constate chez les sujets
entachés de dégénérescence mentale héréditaire.
Ainsi, d’après Gilbert Ballet (1), tout accès de manie ou
de mélancolie simple est en général provoqué par des
causes physiques ou morales qui agissent en raison de
leur intensité ou de leur durée ; les accès symptomatiques
de la folie périodique peuvent naître spontanément sans
l’intervention d’aucune cause provocatrice apparente. Ces
accès périodiques se développent d’une façon assez brusque
sans être précédés, comme les accès de manie et de mé¬
lancolie simples, d’une période prodromique plus ou
moins longue. Enfin, leur multiplicité est tout autre que
celle de ces derniers, dont on compte rarement plus de
deux ou trois au cours de l’existence, quand les hasards
de l’étiologie en amènent la récidive.
Quant aux accès de mélancolie et de manie dégénérative,
ils se développent sur un terrain spécial. Dans l’intervalle
de ces accès, les malades présentent la débilité intellec¬
tuelle ou le déséquilibre mental qui caractérisent les dégé¬
nérés. Au contraire, dans la folie périodique, au moins
dans les cas types, et durant les premiers temps de l’af¬
fection, l’intelligence du malade est normale dans l’inter¬
valle des accès.]
Symptomatologie. — Vaperception [ou l’attention
active] ne reste indemne que dans des cas légers. Lorsque
l’excitation est très vive, cette faculté est atteinte par suite
de l’impossibilité de plus en plus grande pour le malade
de fixer son attention. Le sujet se trouve excité par les
impressions les plus différentes, souvent même par la
première bagatelle venue, sans qu’il soit capable d’en rien
élaborer convenablement dans son esprit. Les idées aper-
ceptives ne sont plus suffisamment étayées sur des images
de souvenirs. Loin d’être augmentée, l’attention active,
c’est-à-dire l’aperception, est plutôt affaiblie et dans un
(1) Gilbert Ballet, art. Folie périodique, in Traité de médecine
Charcot-Bouchard. Paris, 1894, p. 1123.
FOLIE INTERMITTENTE.
état dit d'hypoprosexie. La liaison des éléments constitu¬
tifs de l’aperception est également plus relâchée qu’à
l’état normal et rappelle ce qu’on observe dans l’excitation
d’origine alcoolique. Dans la phase dépressive, la con¬
ception des éléments d’aperception est rendue très difficile.
Les troubles sensoriels ne sont pas fréquents; néanmoins,
il se produit parfois des illusions, plus rarement des
hallucinations. C’est précisément l’état fugace et incertain
de là conception mentale qui favorise la production d’illu¬
sions. En raison d’une vague ressemblance, le sujet së
trompe sur la personnalité de certains individus de son
entourage. Un malade prenait le bruit de voitures pour Un
roulement de tambours ; un autre, en état de dépression,
croyait reconnaître des cornes dans les cheveux épais de
son médecin. Stôrring a décrit des pseudo-hallucinations
dans lesquelles une foule d’images très nettes passent devant
l’œil du sujet, sans qu’elles aient le caractère de l’objec¬
tivité et sans qu’elles puissent s’ordonner dans l’espace.
Le trouble de Y association des idées est particulièrement
important dans la folie intermittente. Dans la phase
maniaque, l’association des idées est affaiblie. Au lieu
d’associer les idées, comme le fait l’homme sain, d’après
leurs rapports réels (par exemple : maison, propriété;
maison, toit), le maniaque intermittent associe souvent,
une idée à une autre, d’après une simple analogie de son,
sans tenir compte de la signification du mot (par exemple :
maison, tison). On peut même démontrer expérimentale¬
ment comment les associations fondées soit sur les rap¬
ports intimes des idées d’après leur sens (causalité, subor¬
dination), soit sur leur coexistence, vont en s’affaiblissant
dans la phase maniaque ; et comment, au contraire, les
associations superficielles, fondées sur les habitudes du
langage et sur les analogies des sons (rime et assonance),
prennent une place toujours plus grande dans cette même
phase et, quelquefois, constituent le débit tout entier du
malade. Le processus d’association n’est nullement accé¬
léré dans la phase maniaque, comme on le croirait au pre¬
mier abord ; il est plutôt relâché. La production des idées
fondées sur les rapports extérieurs de mots est facilitée aux
dépens de l’élaboration des idées d’après le sens. Les ma¬
lades aiment, en conséquence, à rimer, à faire des jeux de
mots, à citer, à déclamer, à chanter. Dans cette évolution
fugitive de la pensée, ils ne peuvent fixer leur esprit sur un
FOLIE INTERMITTENTE.
but déterminé; ils font des digressions et ils changent
sans cesse de thème, selon les nouvelles impressions exté¬
rieures qui se succèdent ; ils font souvent des coq-à-l’âne.
Kraepelin cite quelques exemples de ces discours : « Abel
— Babel — Babylone — eau — iode — Apollinaris... »
Au plus haut degré de l’excitation, la fuite d'idées devient
une véritable divagation ; les malades sont complètement
désorientés, ou ne réagissent que très rarement à toute
tentative de les ramener dans la voie de la raison.
Dans la phase de dépression, la fuite des idées est rem¬
placée par l 'arrêt de la pensée. Les malades deviennent
insensibles à toutes les impressions du monde extérieur ;
il leur est difficile ou impossible d’associer une nouvelle
impression à leurs images du souvenir ; l’ordonnance asso¬
ciative des idées subit fréquemment un temps d’arrêt. Ils
mettent longtemps à réfléchir aux choses les plus simples.
Us font souvent des fautes de calcul, de sorte qu’on les
prendrait pour des sujets intellectuellement affaiblis, et
pourtant ils se rendent parfaitement bien compte quand
ils se trompent. « Mon intelligence a vraiment bien souf¬
fert », disait une malade lorsque, ayant à soustraire
consécutivement les nombres 3 de 100, elle ne pouvait plus
continuer cette petite opération arithmétique.
Le jugement est, dans la phase maniaque, extrêmement
superficiel chez les intermittents ; leur « esprit de conversa¬
tion » ne s’élève guère au-dessus du niveau d’un bavar¬
dage banal. Parfois, ils émettent des idées délirantes ;
cependant, les malades eux-mêmes ne prennent souvent
pas au sérieux ce qu’ils disent. Une meunière, tout en
sachant très bien que c’était le médecin qui la questionnait,
lui disait : « C’est entendu, je ne suis qu’un âne de moulin,
monsieur l’apothicaire ». Les malades aiment à décerner
aux personnes de leur entourage toutes sortes de titres
ronflants, inattendus : « Votre Altesse Andalouse, Votre
Majesté Bourbonienne ». Mais, quand ils sont dans une
violente colère, il arrive souvent qu’ils appellent par leur
vrai nom ceux qu’ils invectivent. Quelques maniaques
périodiques ont des idées de grandeur qui rappellent
même parfois les inventions absurdes des paralytiques
généraux : ils ont des millions, ils sont forts comme Her¬
cule. Chez les déprimés se produisent parfois des idées
d'humilité, de persécution et de culpabilité. Mais ces
diverses idées ne persistent ordinairement pas longtemps.
310
FOLIE INTERMITTENTE.
La mémoire se montre presque toujours intacte, quand
du moins il est possible de fixer l’attention des malades et
de les décider à répondre. Seulement, dans les cas de la
plus forte excitation avec confusion d’idées, il reste parfois
de l’amnésie.
L’étal cœneslhélique peut présenter toutes les nuances :
la gaieté folâtre et exubérante, comme les malades repré¬
sentés par les figures 86 et 87 ; 1’ « humour « imperturbable,
comme l’homme de la figure 85; la bonhomie réfléchie,
l’humeur sé¬
rieuse, tran¬
quille et mesu¬
rée, la profonde
tristesse, le dé¬
sespoir le plus
accusé. L’état
cœnesthétique
gai peut, dans
la manie pério¬
dique , être si
intense que les
malades rient
aux éclats au
sujet de graves
Fig. 85. — Folie intermittente. — Excitation blessures qu’ils
--nia avec expression joviale et dégagée. se font au cours
de leurs accès
d’excitation. Dans d’autres cas, l’humeur excitée se tra¬
duit par des tendances agressives : les malades sont irri¬
tés, querelleurs, enclins à des explosions de colère.
L’état cœnesthétique triste de la phase dépressive peut
aller jusqu’à un accablement avec découragement et idées
de suicide. L’humeur triste a plus rarement pour objectif
un but déterminé ou une idée délirante : les malades sont
plutôt presque toujours dégoûtés de tout ce qu’ils rencon¬
trent sur leur chemin, et ne se trouvent relativement heu¬
reux que quand ils sont au repos complet.
h' excitation psychomotrice a principalement un caractère
réflexe et se rattache étroitement au fond d’idées du mo¬
ment. A l’opposé des déments juvéniles, qui exécutent des
mouvements sans objet, le maniaque intermittent a tou¬
jours, dans l’expression motrice de son agitation, un but
déterminé. Ce sont des actes qu’il accomplit, et ce ne sont
FOLIE INTERMITTENTE.
311
pas seulement des décharges purement motrices auxquelles
il se livre automatiquement. Dans la forme la plus légère
de cette excitation psychomotrice, le besoin impulsif
de parler se trouve au premier plan ; plus l’agitation
augmente, plus le besoin d’occupation devient intense. Les
malades font toutes sortes de mauvais tours : ils veulent
ôter au médecin le mou¬
choir de sa poche, ou les
lunettes de dessus son
nez; ils taquinent le per¬
sonnel de l’établisse¬
ment, ils dansent et
chantent ; beaucoup se
drapent d’une manière
pittoresque avec toutes
sortes de chiffons; une
fille de la campagne se
costumait en Iphigénie
(Voy. flg. 88). Très sou¬
vent, ils se parent de
fleurs et de rameaux, se
fabriquent des bagues
avec toutes sortes de
matériaux. Les tentatives
d’évasion ne sont pas
rares. Dans un état d’ex¬
citation violente, ils cou¬
rent çà et là, comme des
bêtes fauves, se désha¬
billent, s’arrachent les
cheveux, invectivent ou
menacent les personnes
de leur entourage, se
jettent à terre avec leur literie, détruisent beaucoup d’ob¬
jets. Une vieille femme, représentée parla figure 89, agitée
au point de pouvoir à peine parler d’une façon intelligible,
essayait toutes les nuits de reculer les lits des autres ma¬
lades et se tordait de rire quand cette gaminerie réveillait
ses compagnes. L’excitation des malades s’accroît extraor¬
dinairement chaque fois qu’il se passe quelque chose de
nouveau autour d’eux. Une personne qui fait son entrée
dans la salle est saluée par eux d’une façon bruyante ; une
visite quelconque produit une surexcitation; une contra-
Fig. 86. — Folie intermittente. —
Excitation maniaque, avec rire
exubérant.
312
FOLIE INTERMITTENTE.
diction peut provoquer un nouveau débordement do
paroles ou d’actes violents. Toutes les expressions, tous
les actes des malades, si fugitifs et si rudimentaires qu’ils
soient, portent pourtant le cachet d’une certaine recherche, .
Fig. 87. — Folie intermittente. — Excitation maniaque, vive gaieté;
la malade frappe dans les mains pour applaudir.
d’un certain goût. La figure 90, par exemple, représente un
modèle de tapisserie qu’une aliénée intermittente a exécuté
pendant un de ses accès d’excitation. Le maniaque inter¬
mittent représenté par la figure 91 a fabriqué, pendant un
de ses accès, une poupée avec le linge de son lit.
Les paroles prononcées par ces malades ont, dans la
forme la plus légère de l’excitation, un caractère raison-
FOLIE INTERMITTENTE.
313
neur. Le sujet cherche, par un flux de mots et par des
phrases plus ou moins subtiles, à ce qu’on lui donne tou¬
jours raison. Ensuite se produit un bavardage sans fin,
avec des idées émises sans ordre,' sans cohésion logique,
une véritable logor¬
rhée, mais qui pour¬
tant est en rapport
avec le sentiment de
gaieté du moment.
Le débit est plein de
fanfaronnades, de
termes étrangers ,
d’intermèdes chan¬
tés, de jeux de mots.
Les maniaques in¬
termittentes repré¬
sentées par les figu¬
res 92 et 93 en sont
des exemples.
Les écrits des ma¬
niaques intermit¬
tents montrent la
même volubilité : la
forme de l’écriture
change, les traits
des lettres devien¬
nent, au cours de
l’écriture, plus épais
et plus saccadés; les
malades aiment à
souligner souvent,
à se servir d’encres Fig. 88. — Folie intermittente. — Excita-
de couleur diffé- tion maniaque modérée. La malade s’est
rente. _ costumée enylphigénie.
La phase* de dé¬
pression se caractérise, au contraire, par un arrêt psy¬
chomoteur, une difficulté de plus en plus grande à se
décider, à agir volontairement, à' exécuter tout mouve¬
ment, ce qui se révèle extérieurement par le ralentisse¬
ment de tous les modes d’expression de la pensée et de la
volonté. Dans les cas légers, les malades sont tranquilles
et ne manifestent leur tristesse que lorsqu’on essaie de les
changer de place, comme c’était le cas de la mélancolique
314
FOLIE INTERMITTENTE.
Fig. 89. — Folie intermittente. — Excitation
maniaque avec accès de rire effréné.
intermittente re¬
présentée par la
figure 94. Dans
un cas d’arrêt
psychomoteur
plus accusé, les
malades parlent
peu et à voix
basse; ils don¬
nent la main len¬
tement, montrent
la langue avec
circonspection.
Chez ces mala¬
des, ce n’est pas
seulement l’im¬
pulsion initiale
du mouvement
qui est retardée,
comme cela ar¬
rive chez le cata-
tonique avec stu-
Fig. 90. — Modèle de tapisserie exécuté par une maniaque inter¬
mittente, avec des chiffons arrachés à sa literie.
FOLIE INTERMITTENTE.
315
peur; mais chaque phase d’un mouvement est exécutée
chez eux avec une extrême lenteur. Quelques autres ma¬
lades aiment à garder le lit ; ils se soucient peu de leur
entourage; on doit veiller à la façon dont ils accom¬
plissent certains actes les plus élémentaires, comme de
manger, d’être
propre. Au plus
fort degré de la
dépression, le
sujet peut tom¬
ber dans une
stupeur très in¬
tense ; il reste
alors couché,
complètement
immobile ; on
est obligé de lui
introduire dans
la bouche sa
quelquefois, il
urine sous lui ;
ses extrémités
deviennent froi¬
des et cyano- '
sées.
Pour l’exa¬
men exact de la
psychomotilit
des intermit¬
tents, Kraepelin
a construit une Fig. 91. — Folie intermittente. — Pendant son
balance d'écri- accès maniaque, te malade s’est fabriqué une
lare. Chaque poupée avec le linge de son lit.
pression de l’é¬
criture, ainsi que le montre la figure 95, est transmise au
moyen d’un Jevier sensible sur le tambour tournant d’un
kymographe (kymographio-dynamomètre), de manière que
la hauteur, l’oscillation et l’augmentation de a pression,
a rapidité de l’écriture et les pauses puissent être exacte¬
ment indiquées par une courbe.
Les malades en stupeur examinés à l’aide de cette ba-
ance d’écriture (Voy. fig. 95) présentent une pression très
faible, une difficulté à avancer, une diminution de rapidité,
des pauses beaucoup plus longues, une difficulté à passer
d’un mouvement à l’autre. Dans la phase maniaque, nous
trouvons, au contraire (Voy. fig. 95), une haute pression,
qui augmente encore au fur et à mesure que l’écriture
avance, une aug¬
mentation crois¬
sante des traits et
une rapidité de plus
en plus grande d’é¬
criture. Dans cer¬
tains cas, chez les
déprimés, le kymo-
graphe ne révèle
aucune déviation,
bien que, dans les
mouvements im¬
portants ou dans
l’hésitation du su¬
jet, il y ait lieu en¬
core de constater
un arrêt. La dé¬
marche est très dif¬
férente dans la
phase mélancolique
et la phase d’exci¬
tation : dans la pre¬
mière, les pas sont
petits et rappro¬
chés (fig. 96) ; dans
l’autre, rapides et
grands (fig. 97).
La fatigue du ma-
Fig. 92. — Folie intermittente. — Excita- niaque intermittent
tion maniaque avec chant. est diminuée en rai¬
son de son excita¬
tion. Il arrive que les malades de cet ordre ne dorment pas
pendant des semaines et des mois, tandis que, dans des
formes tout à fait légères d’excitation, le sommeil se
produit souvent de bonne heure, mais ne dure guère
longtemps. Les déprimés, au contraire, éprouvent con¬
tinuellement le besoin du repos, quoique souvent ils
restent, le soir, longtemps couchés sans dormir, ou
FOLIE INTERMITTENTE.
317
bien ils se réveillent parfois de trop bonne heure.
Les expressions du visage, dans la folie intermittente,
correspondent à tous les degrés intermédiaires entre la
bonne humeur, la gaieté, le rire cordial, jusqu’à l’exubé¬
rance et au rire le plus effréné, ou jusqu’à la colère et
l’irritation la plus violente.
Fig. 93. — Folie intermittente. — Excitation maniaque avec rire
et expression satisfaite.
Dans la dépression, la physionomie est grave, sombre,
immobile, plus rarement inquiète. La physionomie du
maniaque est extrêmement mobile et changeante, tandis
que celle jdu déprimé est à peine altérée. Mais, en somme,
les traits du visage sont tels qu’on les trouverait chez un
individu normal, dont le visage correspondrait à une émo¬
tion correspondante : gaie ou triste.
318
FOLIE INTERMITTENTE.
Le poids du corps, ainsi que le montre le graphique re¬
présenté par la figure 98, baisse d’une façon tout à fait sur¬
prenante dans la période d’excitation, parfois de 50 p. 100,
tandis que, dans la phase dépressive, il augmente. On a
vu un malade perdre, en un jour d’excitation, 8 livres de
son poids. Assez souvent le sujet présente de la constipa¬
tion et des vomissements. Un malade vomissait habituel¬
lement à la fin d’un accès d’agitation. L 'appétit du maniaque
Fig. 94. — Folie intermittente. — Accès de dépression mélancolique
avec arrêt psychomoteur peu accusé.
est souvent très grand, tandis que chez le déprimé il faut
parfois avoir recours à l’alimentation artificielle.
Le pouls s’élève, dans la manie, souvent à plus de
100 pulsations par minute, tandis que sa fréquence dimi¬
nue dans la dépression et tombe quelquefois au-dessous
de 50. La pression sanguine est abaissée dans la manie et
tombe à 100, même à 60 millimètres de mercure ; dans la
dépression, elle s’élève à 130, même à 178 millimètres de
mercure contre 110 ou 120 de l’état normal. Le sphygmo-
mètre accuse dans la manie une élévation rapide et des
FOLIE INTERMITTENTE.
319
Fig. 95. — Courbes de la balance d'écriture ; moitié de la
H grandeur naturelle (d’après Gross) (1). — a, courbe normale dans
l’écriture de la lettre m ; b, courbe de la lettre m, dans l’écriture
d'un malade en stupeur : pression lente et moins accusée ; c, la
courbe de la lettre m dans l’écriture du maniaque : pression
forte, augmentation de l’excitabilité ; d, la courbe de la lettre m
du maniaque passant à l’état de stupeur: excitabilité augmentant
lentement.
Fig. 96. — Traces des pas dans la folie intermittente (phase
dépressive avec stupeur) : les pas sont petits et très rapprochés.
Fig. 97. — Traces des pas dans la phase maniaque de la folie
intermittente : les pas sont rapides etgrands. (Ces deux tracés sont
empruntés à Kaplan et Mônckemoller, Neur. Centralbl., 1900.)
(1) Kraepelin, Psychologie, t. II.
320
FOLIE INTERMITTENTE.
courbes à angle aigu, assez souvent du dicrotisme ; dans
la dépression, il donne lieu, au contraire, à une courbe
bien moins haute avec une lente augmentation et d
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Fig. 98. — Courbe du poids du corps d’un malade atteint de la
folie intermittente pendant quatre ans et trois mois : exci¬
tation ; — dépression (d’après Pilez).
l’abaissement général. La figure 99 représente les sphygmo-
grammes se rattachant à ces deux états de la folie inter¬
mittente.
Fig. 99. — Folie intermittente. Sphygmogrammes. — a, dans la
phase maniaque ; b, dans la phase de dépression d’un malade
atteint de la folie intermittente (d’après Pilez).
Dans la phase d’excitation, la richesse du sang en hémo¬
globine paraît être diminuée. On a aussi constaté quelque¬
fois des troubles vaso-moteurs, de l’exanthème et de
l’herpès dans la phase d’excitation, des extrémités froides
et cyanosées dans la dépression. En outre, dans ce dernier
état, il se produit parfois une diminution dans la sécrétion
FOLIE INTERMITTENTE.
321
des larmes et de la sueur; la peau est sèche et se pèle.
Dans la manie, la respiration est plus précipitée ; elle se
ralentit dans la dépression. Pendant la phase maniaque,
et aussi quelquefois dans la période de dépression, les
urines présentent une diminution d’acide urique et de
phosphates. Kôppen a constaté, à l’apogée de l’attaque,
de l’albuminurie et de la peptonurie. D’autres éléments
anormaux ont été trouvés dans l’urine des intermittents :
albumose, acétone, acide diacétique, indican.
Le système nerveux présente parfois des troubles pendant
une des phases : convulsions, accidents nerveux à forme
hémiplégique, agitation motrice, arc de cercle, le tout
le plus souvent de nature hystérique. De plus, on trouve
quelquefois de l’inégalité pupillaire, avec affaiblissement
des réactions à la lumière et à l’accommodation, de même
qu’une exagération des réflexes rotuliens.
Assez souvent on observe des maux de tête, de l’angoisse
précordiale, des troubles de la sensibilité. L’abaissement
apparent de l’acuité de divers sens s’explique par l’état
psychique du malade.
On a observé dans quelques cas de l’asthme nerveux
survenant régulièrement pendant les phases de manie in¬
termittente. Parmi les affections viscérales, il faut signaler
la tuberculose et la pleurésie dont sont parfois menacés
les malades pendant les phases de stupeur.
[Dans notre étude sur la mélancolie, Toulouse et moi
avons produit quelques documents susceptibles de faire
mieux connaître la folie intermittente, dans sa forme
mélancolique (1).
La mélancolie intermittente est essentiellement une vésa¬
nie d’accès qui peut se présenter plusieurs fois chez le
même malade. Dans les périodes intercalaires, l’affection
mentale semble avoir complètement disparu. Les accès
apparaissent à des intervalles réguliers et présentent
entre eux une ressemblance à peu près complète. Le
sujet manifeste exactement les mêmes conceptions déli¬
rantes, le même degré de résignation et d’aboulie. Le début
peut être brusque, comme la terminaison. Nous nous
sommes beaucoup servis dans notre travail de l’observation
d’une circulaire qui présentait durant douze jours un état
(1) J. Roubinovitch et Toulouse, La, mélancolie, p. 212 et suiv.
Paris, 1897.
WeyctAndt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 21
322
FOLIE INTERMITTENTE.
d’excitation sans perte de connaissance ni délire, et qui,
durant quinze autres jours, restait dàns un état de dépres¬
sion mélancolique. Nous avons donc pu étudier facilement
les conditions somatiques de la gaieté et de la tristesse
chez cette malade, qui réalisait ainsi à merveille une
excellente expérience de laboratoire. Voici quelques-unes
des remarques que cette étude nous a suggérées.
Le poids du corps croît dans l’excitation et diminue dans
la dépression. C’est là une résultante d’autres variations,
et notamment des modifications parallèles de l’appétit.
Les variations de poids sont de 3 kilogrammes en moyenne
d’une période à l’autre. Dans une année, elles n’ont pas
dépassé le maximum de 6 kilogrammes (de 60 à 66 kilogr.).
Le poids baisse d’ordinaire au commencement de la dé¬
pression, se relève quand vient l’excitation et continue ce
mouvement d’ascension jusqu’à la fin de cette dernière
période, de sorte que la ligne graphique du poids décrit
une courbe à concavité supérieure, dont les deux extrémités
correspondent au commencement de la dépression et à la
fin de l’excitation, et le milieu à la jonction de deux
périodes.
La température subit des modifications qui pourraient
être représentées par la môme courbe graphique. Il n’y a
guère qu’un degré de différence au maximum entre les
deux températures; les variations moyennes ne sont
même que de quelques dixièmes autour de 37°.
La composition du sang paraît subir des modifications
tout aussi importantes, d’après les recherches de Dumas,
qui a constaté les faits suivants : au début de la période
d’excitation, il y a une forte diminution (apparente) de
globules, à cause de la vaso-dilatation. Au début de la
période de dépression, il y a une forte augmentation
(apparente) de globules, à cause de la vaso-constriction.
Dans le courant des périodes, au contraire : en excitation,
il y a croissance continue (et réelle sans doute) et, en
dépression, décroissance continue (et réelle probablement
aussi) (1).
La force musculaire change aussi dans chacune des deux
périodes. Ces différences sont de 15 kilogrammes en
moyenne ; elles oscillent entre 10 et 30 kilogrammes.
Le pouls se modifie également; le nombre des pulsations
(1) G. Dumas, Revue philosophique, n° 6, 1897.
ÉTATS MANIAQUES. 323
oscille entre 60 et 80; la tension artérielle, entre 10 et 20.
La forme de la pulsation est ample dans l’excitation et
contractée dans la dépression.
Le pouls capillaire, pris avec le pléthysmographe de
Hallion et Comte, est ample dans l’excitation. Dans la
dépression, il est tellement faible, môme après avoir
réchauffé les mains, qu’il ne peut être enregistré.
Le nombre des mouvements respiratoires oscille entre
10 et 20.
La respiration est ample dans l’excitation, et superficielle
dans la dépression.
Les urines oscillent de 500 à 2000 centimètres cubes.
Les éléments urinaires varient aussi. Dans la période
d’excitation, ces éléments sont en quantité ordinaire, sauf
les chlorures, qui sont, ainsi que la densité, un peu dimi¬
nués. Dans la période de dépression, la densité devient
normale, l’urée diminue, l’acide urique augmente, ainsi
que l’acide phospliorique (dénutrition des éléments ner¬
veux).]
ïi — Types cliniques.
Nous devons maintenant passer en revue lés types cli¬
niques les plus importants de la folie intermittente et la
façon dont ils se succèdent chez le même malade ; nous
examinerons ensuite les différentes variétés de révolution
de la folie intermittente pendant toute la vie du sujet.
A. — ÉTATS MANIAQUES
I. Dans la manie classique, la manie gaie, l’accès est
souvent annoncé par une phase prodromique de plusieurs
jours, pendant laquelle le sujet se plaint de maux de tête,
de manque d’appétit, de mauvais sommeil; en même temps
surviennent fréquemment des manifestations d’ordre dé¬
pressif. Peu après, par un changement assez brusque, le
malade passe à un état cœnesthétique gai et s’agite; il est
entreprenant, affairé, bavard ; il veut faire des emplettes,
il forme des projets de voyage ; il voudrait se marier ; il
devient lascif; il ne supporte pas la contradiction; il
chante, danse et n’est jamais en repos; il oublie tous les
principes de la moralité et des convenances. Des jeunes
filles bien élevées expriment des désirs immoraux ; des
324
FOLIE INTERMITTENTE.
pères de famille courent dans des maisons de prostitution.
L’intensité de l’agitation
change à chaque instant ;
toute diversion ne fait
qu’augmenter le trouble.
Les manifestations exté¬
rieures semblent d’abord
particulièrement vives,
mais bientôt elles devien¬
nent fugitives et superfi¬
cielles. Une femme sexa¬
génaire chantait en même
temps, pêle-mêle, des can¬
tiques et des chansons gri¬
voises. Souvent, au stade
de l’exaltation simple,
verbale, se joint pour
quelque temps une exci¬
tation furieuse, dans la¬
quelle les malades font un
tapage continuel, se rou¬
lent, rugissent, se livrent
à des manifestations tout
à fait incohérentes et sont
quelquefois complètement
désorientés, comme c’est
le cas des sujets représen¬
tés par les figures 100,
101, 102, 114.
Quelquefois surviennent
des troubles sensoriels ;
sous leur influence, les
sujets sont violents et pré¬
sentent une tendance à la
destruction. Un malade se
sentait poussé à mettre le
Fig. 100. - Folie intermittente. - feu et à égorger sa mère.
Accès d’excitation chez un vieil- Finalement, se produit
lard maniaque. Le malade s’est assez souvent une phase
drapé dans la couverture de son lit. de décroissance de l’agi¬
tation dans laquelle pré¬
domine Une humeur plutôt déprimée et où l’on constate
aussi un léger arrêt dans les fonctions psychomotrices.
ÉTATS MANIAQUES. 325
On a voulu regarder ce stade comme une réaction faisant
suite à l’épuisement; mais cette opinion est contredite par
ce fait que cet état manque dans beaucoup de cas ; que,
dans d’autres cas, il
précède l'attaque; et,
enfin, qu’il survient
parfois tout à fait en
dehors de toute exci¬
tation maniaque.
Dans les diverses
formes de l’excitation
maniaque, il existe un
état émotionnel gai
avec fuite d’idées, en
même temps qu’une
versatilité extrême de
l’humeur. Quelquefois
il se produit aussi de
l’arrêt psychomoteur
avec humeur triste,
c’est-à-dire le passage
brusque d’un sym¬
ptôme maniaque à un
autre symptôme ap¬
partenant à la phase
de dépression. Sur
150 cas de manie in¬
termittente, nous n’en
avons trouvé que 5 to;ut
à fait purs, non entre¬
mêlés de symptômes
quelconques de dé¬
pression.
Selon l’intensité du
trouble, on peut dis- Fig. loi. — Folie intermittente. — :
tinguer divers degrés. La malade danse dans un accès de
[Régis admet à ce su- manie gaie,
jet cinq degrés d’inten¬
sité : 1° délire aigu; 2° manie aiguë; 3° manie subaiguë;
4° manie raisonnante ; 5° exaltation maniaque.] A noter
encore que tel symptôme peut être plus fortement marqué
que tel autre, par exemple une exaltation moyenne avec
une gaieté très intense, ou réciproquement. La malade
326
FOLIE INTERMITTENTE.
représentée par la figure 103 était atteinte d’une simple
exaltation maniaque, sans excitation motrice.
II. Â côté de la manie classique, gaie, il faut placer
la forme plus lé¬
gère dite hypomanie
(Mendel), désignée
aussi sous le nom
de manie sans dé¬
lire ou de folie rai¬
sonnante. Dans ce
type de l’hypoma-
nie, on observe
tous les troubles
fondamentaux indi¬
qués plus haut,
mais sans les com¬
plications qui sur¬
viennent au cours
d’une forte excita¬
tion , sans confu¬
sion d’idées, sans
troubles sensoriels.
[Comme ditFalret,
c’est « le fond sans
le relief ».] L’hu¬
meur est animée
sans être débor- ' •
dante ; le malade
se sent « mieux por¬
tant que jamais».
Il n’est guère d’or¬
dinaire bruyant et
ne trouble pas le
repos de l’entou¬
rage ; son esprit
d’entreprise se ma-
’ement nifeste surtout en
projets et en dis-
êâû ï s
Fig. 102. — Folie intermittente. — Même
malade, en excitation sur place ; elle
remue les mains dans
rapide, uniforme.
eussions : au lieu
de plaisanteries grivoises, il émet des sarcasmes incisifs ;
au lieu de jeter sa literie sur la tête du médecin, il discute
avec lui ou bien lui remet des lettres, des mémoires dans
lesquels il se plaint souvent d’avoir été privé de sa liberté.
ÉTATS MANIAQUES. 327
Un simple paysan édita un volume de vers ; un marchand,
Fig. 104. — . Folie intermittente. — Même malade au cours d'un
accès de dépression.
d’habitude très sérieux, se fiança avec une fille des rues;
Fig. 103. — Folie intermittente. — La malade présente un état
cœnesthétique gai sans excitation motrice.
FOLIE INTERMITTENTE.
d’autres écrivent des brochures, des diatribes sur leur
séjour dans les divers asiles. L’entourage est parfois stu¬
péfait dp ilux de parole de ces malades, de la souplesse et
de la richesse de leur imagination. Quand ils sont dans les
salles des malades, les maniaques raisonnants dans le genre
de ceux représentés par les figures 105, 106 et 113 font sou¬
vent le tourment des autres malades et du personnel parleur
esprit incessant de dénigre¬
ment et de délation. L’ac¬
cès se produit souvent sans
phase de dépression préli¬
minaire ou consécutive ;
mais, à un examen attentif,
on découvre quelquefois
que le revirement de l’hu¬
meur en sens contraire s’est
préparé depuis plusieurs
jours ou plusieurs heures.
Un malade, qui était la plu¬
part du temps d’une gaieté
inaltérable, se mettait tout
à coup à pleurer; il donnait
comme raison qu’il voulait
faire son testament et qu’il
venait justement de se dire
que le prince souverain de
son pays était déjà très
vieux.
111. Manie légère. —
Enfin, il reste encore à dé-
: un type d’état qui
représente la forme la plus
légère de la manie : « ma¬
nia mitis » ou « mitissima »
(Hoche, Hecker). On ren¬
contre des malades qui se sentent atteints d’une cer¬
taine inquiétude, dans laquelle il leur est impossible de se
livrer à une occupation régulière. Les pensées traversent
leur tête comme un bourdonnement. Souvent ils sont gais
sans bien savoir pourquoi. Tel était le cas des sujets
représentés par les figures 110 et 111. Quelquefois, c’est une
humeur surexcitée qui prédomine. Le sommeil est bon, en
général. Pendant le jour, les maladesjse plaignent de toutes
Fig. 105. — Folie intermittente. ]
— Accès de manie raisonnante ;
expression gaie, résolue.
so
pr
ÉTATS MANIAQUES.
329
sortes de choses, sans pouvoir spécifier l’objet de leurs
préoccupations. On constate tout au plus de la tachycardie
et des troubles digestifs. Cet état anormal apparaît et dis¬
paraît sans aucun motif apparent. Souvent on prend ces
malades pour des neurasthéniques ; mais il n’y a dans leur
cas aucun excès de travail, aucun surmenage, qui précède
l’accès, et le repos n’apporte pas non plus l’amélioration
désirée.
Dans d’autres cas, ces formes de la manie très légère
•Fig. 106. — Folie intermittente. — Accès de manie raisonnante.
alternent avec les états de dépression à peine prononcée.
Tel malade, dans les états de légère inquiétude, veut con¬
tinuellement divorcer. D’ordinaire, l’entourage du sujet a
beaucoup à en souffrir.
A côté de ces trois formes de la manie classées dans
l’ordre de leur intensité, on observe encore des types qui
ont qualitativement une apparence un peu différente, bien
qu’on puisse y reconnaître les trois symptômes fondamen¬
taux : l’agitation psychomotrice, l’humeur surexcitée et la
fuite d’idées.
IV. Manie grave. — La manie grave est un état d’excita¬
tion de la plus haute intensité. Comparée à la manie clas¬
sique, l’orientation est ici plus défectueuse et la conscience
330
FOLIE INTERMITTENTE.
bien plus troublée. A titre transitoire, on trouve de ces
jours d’excitation violente, même chez des malades habi¬
tuellement plus tranquilles. Mais il y a aussi des cas où les
malades sont peu excités au point de vue psychomoteur
et où, pourtant, il subsiste pendant un temps assez long
une confusion mentale, une orientation défectueuse avec
obscurcissement grave de la conscience.
V. Manie avec délire. — Parfois se produisent, au cours
de l’excitation mania¬
que intermittente, des
idées délirantes telle¬
ment absurdes qu’on
pourrait croire à la
paralysie générale.
Quelque fugitives que
soient presque tou¬
jours ces idées, et quel¬
que évidente que soit
dans certains cas leur
inconsistance, il arrive
pourtant qu’elles do¬
minent pour quelque
temps le tableau cli¬
nique, surtout quand
il s’y joint des trou¬
bles sensoriels. Par
exemple, la malade re¬
présentée par la figure
107 voyait une figure
d’or qui représentait
pour elle l’esprit de son .
Fig. 107. — Folie intermittente. — Accès père planant à travers
de manie avec délire. la chambre; elle re¬
marquait que le buste
de Beethoven lui souriait et elle y joignait des idées de
grandeur, disant qu’elle avait une mission divine à accom¬
plir sur terre.
VI. Manie avec colères. — Une forme nettement dis¬
tincte de l’excitation maniaque intermittente et qui peut se
présenter avec des degrés d’agitation les plus divers est la
manie coléreuse, dont la figure 108 offre un exemple. La plu¬
part du temps, l’état cœnesthétique excité du maniaque
s’exprime ici par des paroles blessantes et des tracasseries.
ÉTATS MANIAQUES. 331
Dans les cas plus légers, le maniaque n’est poussé à s’em¬
porter que lorsqu’on le contredit. Certains malades ont des
crises de colère et des accès de mauvaise humeur à l’état
permanent. Ils se
sentent dérangés
dans leurs plans
parleur entourage ;
ils deviennent aca¬
riâtres, se fâchent
de ce que leurs pro¬
jets ne se réalisent
pas assez vite, de ce
qu’on ne les prend
pas au sérieux; in¬
sistent, menacent
et quelquefois écla¬
tent dans une co¬
lère furieuse. Ils se
montrent excessi¬
vement suffisants,
orgueilleux, impé¬
rieux, hautains. Ils
n’ont aucun égard
pour leur entou¬
rage, maltraitent le
personnel, parlent
avec mépris de tout
le monde, disent
des insolences et se
laissent aller à des
violences. On a vu
quelquefois ces ma¬
lades commettre un
meurtre dans l’in¬
térieur de l’asile. Fig. 108. — Folie intermittente. — Accès
Fréquemment, ils de manie coléreuse,
ont des tendances à
la destruction. C’est surtout pendant la convalescence qu’ils
sont difficiles à traiter, lorsqu’ils se regardent déjà comme
guéris et qu’ils réclament violemment leur liberté. La
colère peut se transformer en dépression ; il peut aussi se
produire de l’arrêt psychomoteur. Ces symptômes sont
parfois entremêlés, de sorte que les malades parlent
FOLIE INTERMITTENTE.
peu, tout en restant très préoccupés,
rement.
agités
B. — ÉTATS DE DÉPRESSION
La phase dépressive de la folie intermittente se manifeste
Fig. 109. — Folie intermittente. — Accès de dépression avec
stupeur.
essentiellement par les trois symptômes fondamentaux :
l’humeur triste, l’arrêt psychomoteur et l’arrêt de l’asso¬
ciation des idées. Cet état peut passer par les degrés les
olus divers, depuis le dégoût de la vie et les idées de suicide
Fig. 110.
— Folie intermittente. î— Excitation maniaque légère. Le
malade joue, s’amuse dans son bain.
ÉTATS DE DÉPRESSION.
333
jusqu’à l'abattement à peine accusé et une apparence de
gravité sérieuse du faciès. L’arrêt psychomoteur va depuis
la stupeur intense jusqu’à un léger besoin d’isolement et
d’immobilité, jusqu’à l’incapacitéde travailler ou de prendre
une décision quelconque, jusqu’à ne plus parler que par
monosyllabes. Nous voyons quelquefois l’arrêt psycho-
Fig. 111. — Folie intermittente. — Excitation maniaque légère. Le
malade, portant des fleurs à sa boutonnière, fume en même temps
un cigare et une pipe.
moteur et l’abattement à peine marqués. Dans d’autres
cas, une forte stupeur s’associe à une légère dépression,
ou réciproquement. Ce dernier état, qui se présente souvent
à la fin de l’attaque, est précisément celui qui est plus
dangereux, au point de vue des idées et des tentatives de
suicide, que la période d’aboulie. Des troubles sensoriels
et des idées délirantes peuvent se produire. Par exemple,
une servante voyait les cadavres de ses parents et enten¬
dait des voix. L’orientation est parfois bien conservée,
334 FOLIE INTERMITTENTE.
comme elle peut aussi laisser beaucoup à désirer. L’arrêt
Fig. 112. — Folie intermitlente. — Crise de dépression délirante,
des fonctions d’association fait paraître ces malades plus
affaiblis intellectuellement qu’ils ne le sont en réalité. Le
Fig. 113. — Même malade (fig. 112) en accès transitoire
de manie raisonnante. Folie intermittente.
FORMES MIXTES. 335
plus souvent, ils ont nettement le sentiment de leur état
pathologique.
Essayons d’indiquer quelques variétés de ces états
dépressifs :
1° Stupeur avec dépression mélancolique. — La figure 109
en offre un exemple ;
2° Dépression mélancolique avec arrêt psychomoteur
léger (Voy. fig. 104) ;
3° Dépression mélancolique avec idées délirantes,
comme la figure 112 en présente un cas ;
4° Dépression mélancolique légère. — De même qu’il y
a une « mania mitissima », il se produit aussi une forme
très légère de dépression et de stupeur, forme qu’on
observe, il est vrai, le plus souvent hors des asiles. Cet
état arrive subitement : les malades se sentent tout à coup
changés ; ils ne peuvent plus travailler, n’ont plus aucune
joie et ne sont plus capables de prendre une décision
quelconque. Tantôt cet état est caractérisé surtout par
une humeur morose dont ils ne peuvent se délivrer, mal¬
gré tous les efforts et en dépit des impressions les plus
agréables ; tantôt il s’agit d’une faiblesse de volonté avec
une indifférence complète et de l’apathie.
C. - FORMES MIXTES
A côté des phases séparées de manie et de dépression,
il y a encore à considérer des états mixtes dans lesquels les
symptômes de ces deux phases se trouvent entremêlés.
Ces formes mixtes de la folie intermittente se présentent
d’ordinaire de la manière suivante :
1° Il arrive que, au cours d’un accès de manie ou de
dépression, l’un des plus importants symptômes se trans¬
forme brusquement en sens contraire ; par exemple, un
malade excité d’une façon permanente devient, pour un
jour, d’une humeur triste; un autre, qui est continuelle¬
ment en stupeur mélancolique, s’excite parfois pendant
une heure ou un jour;
2° Dans le cas d’une transformation brusque de la phase
maniaque en phase dépressive ou réciproquement, la
modification de l’humeur ou de la psychomotilité se pro¬
duit plus tôt, de sorte que, pendant la période de transi¬
tion, il existe un mélange de symptômes tenant de deux
phases ;
Fig. 114. — Folie intermittente. — Accès maniaque. La malade
s’amuse en se couvrant d’ouate des pieds à la tête.
Quelque diverges que puissent être les variations
symptomatiques de ces états mixtes, il y a pourtant
un certain nombre de types cliniques particulièrement
3° Un accès peut se trouver complètement, ou en grande
partie, dominé par la forme mixte.
FORMES MIXTES.
337
fréquents, parmi lesquels nous signalerons les suivants :
1° Stupeur avec manifestations maniaques. — 11 existe,
en pareil cas, comme chez le malade représenté par la
figure 116, simultanément un arrêt psychomoteur avec un
état cœnesthétique gai; il s’y ajoute le plus souvent Y arrêt
de la pensée, à la place de la fuite d’idées. C’est encore le
cas du sujet représenté par la figure 116. La compréhen¬
sion, la présence d’esprit et l’orientation sont d’ordinaire
bonnes; seulement, dans un arrêt de la pensée poussé à
un haut degré, les malades ont de la peine à avoir une
notion nette du lieu et du temps. L’arrêt peut être assez
Fig. 115. — Folie intermittente. — Accès de dépression avec stupeur.
fort pour amener le refus de nourriture et la cyanose des
extrémités; seuls- les traits du visage révèlent, par une
expression gaie et un léger sourire, l’état cœnesthétique
expansif. Dans d’autres cas, les sujets répondent encore à
voix basse, mais préfèrent rester au lit, ont des mouve¬
ments lents ; leur démarche est lourde ; ils donnent la
main avec hésitation; leur écriture est ralentie.
La courbe indiquée par la balance d’écriture corres¬
pond à cet arrêt dans les fonctions psychomotrices ; on y
voit cependant, en même temps, des signes d’irritabilité
indiquant l’excitation maniaque. Dans un arrêt, psycho¬
moteur léger, les malades laissent errer leurs regards,
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 22
FOLIE INTERMITTENTE.
observent avec attention, prennent part à tout cë qui les
entoure et font de temps en temps des remarques très
justes.
Sous le masque de l’arrêt psychomoteur, on reconnaît
pourtant quelquefois une légère tendance maniaque à
s’occuper, à remuer : les malades jouent, tranquillement
couchés dans leur lit, avec leurs doigts et leur literie; ils
se parent d’anneaux faits avec des fils de drap, se tressent
les cheveux et la barbe ; ils font des espiègleries avec une
douce joie. Un malade avait trouvé quelques grains de blé
Fig. 116. — Folie intermittente. — Accès d excitation maniaque avec
symptômes de stupeur. Simultanément : arrêt psychomoteur et
état cœnesthétique gai.
dans un sac de paille; il les planta contre le mur du jardin
et se réjouit en lui-même en voyant, plus tard, la semence
sortir de terre. Un autre, questionné au sujet d’un frag¬
ment d’écorce d’arbre qu’il avait arraché, répondit : « Les
serpents changent de peau aussi. » Parfois l’excitation de
l’état cœnesthétique se présente sous forme d’érotisme ;
les femmes, en pareil cas, veulent retenir et embrasser le
médecin en faisant des allusions à leurs prochaines
fiançailles. Des idées délirantes de nature expansive sur¬
viennent d’une façon passagère. Le sommeil et l’appétit
sont le plus généralement défectueux, le poids du corps
diminue.
2° Dépression avec phénomènes d’agitation. — C’est en
FORMES MIXTES.
quelque sorte le type inverse à l’état maniaque avec mani¬
festations de stupeur. A ce groupe se rattachent les cas
dans le genre de celui représenté par la figure 117, dans
lesquels survient une humeur trisle avec de l’ agitation et de
la fuite d'idées ; cas qu’on pourrait désigner sous le nom
de dépression agitée. Chez un maniaque, l’humeur peut
se transformer brusquement en
arrêt psychomoteur, et chez un
déprimé cet arrêt peut tout à
coup céder la place à un état cœ-
nesthétique gai.
Dans le passage de la phase
maniaque à la phase dépressive,
le changement de symptômes
peut survenir à différents mo¬
ments, mais cette forme de de-
pression avec agitation peut aussi
survenir compie un accès indé¬
pendant. La compréhension, la
présence d’esprit, l’orientation
et la mémoire sont presque tou¬
jours intactes. Les troubles sen¬
soriels etles idées délirantes sont
rares et transitoires. L’état cœ-
nesthétique triste peut être très
intense, s’accompagner d’idées
de suicide, d’auto-accusation, de
refus de nourriture, d’auto-muti¬
lation, ou bien cet état peut aussi
n’être qu’indiqué par une humeur Fig. 117. - Folie intermit-
irritée, des plaintes, des que- tente. — Accès de dé-
relles, des tracasseries; l’excita- pression avec agitation,
tion, de son côté, peut être vio¬
lente ou douce, indiquée seulement, par exemple, par le
besoin de parler.
3° Manie avec arrêt de la pensée. — Quand on tient
compte de l’association chez le même intermittent de
symptômes aussi contraires que la fuite d’idées et l’arrêt
de la pensée, on constate que le nombre des états mixtes
possibles est très grand. Un cas qui se présente assez sou¬
vent en clinique est celui où un état cœneslhétique gai avec
agitation psychomotrice se trouve réuni à un arrêt de la
pensée ; une pareille association est en opposition avec la
340
FOLIE INTERMITTENTE.
manie classique accompagnée habituellement du phéiKH J
mène de la fuite d’idées. Il n’est pas rare que cet état
mixte se présente vers la fin d’un accès maniaque, à la
période de décroissance ou de moria (Mendel). Parfois
l’accès mixte survient aussi à titre indépendant. On pourrait
désigner cette forme sous le nom de manie avec arrêt de
la pensée ou manie improductive.
Les malades présentent un état cœnesthétique expansif
avec un besoin de s’occuper ; ils font toutes sortes d’extra¬
vagances, sont parfois érotiques, impossibles à diriger,
irritables, coléreux ; leur agitation peut s’accroître à l’ex¬
trême. Pourtant, leurs expressions verbales laissent aper¬
cevoir une certaine monotonie avec faiblesse de l’imagi¬
nation. Au lieu d’être continuellement en éveil et plein
d’inventions comme le maniaque ordinaire, le sujet est
plutôt absurde et niais, au point qu’on pourrait le prendre
pour un dément. Les malades ont l’esprit lourd ; il leur faut
souvent réfléchir longtemps avant qu’un nom, d’ailleurs
familier, leur vienne à la pensée; l’orientation est pénible;
la solution de petits problèmes de calcul leur demande un
temps infini, pour souvent ne pas aboutir à une réponse
correcte. Leurs plaisanteries, qu’ils étalent d’un air radieux,
sont fades et plates. Leurs mouvements sont saccadés, pré¬
cipités, désordonnés, sauvages (Voy. fîg. 102). Souvent ces
malades ne répondent que : « oui, oui », ou « je sais, je
sais », ou quelque chose dans ce genre.
4° Formes mixtes atypiques. — De temps en temps se
présentent en clinique des formes mixtes atypiques, de telle
façon que la dépression ou l’arrêt psychomoteur, au lieu
de produire une difficulté de la pensée, produit plutôt une
fuite d’idées. Par exemple, un sujet plongé dans la stu¬
peur mélancolique ne parlait que d’après des associations
par assonances.
Certains malades se plaignent de ce que, à l’état de dé¬
pression, leurs pensées se pressent dans leur cerveau. De
même aussi dans la stupeur avec excitation maniaque,
on constate quelquefois une fuite d’idées au lieu d’une
difficulté de penser. Un autre groupement des symptômes
fondamentaux peut encore produire simultanément [de
l’arrêt dans un certain nombre de fonctions psychomo¬
trices, par exemple le besoin de rester au lit, l’incapacité
du travail, la lourdeur dans les mouvements des extré¬
mités, et, à côté de ces phénomènes, de l’excitation ver-
ÉVOLUTION DES ACCÈS.
341
baie; ou bien encore un mélange singulier de sentiment
très élevé de sa propre personne avec unétatcœnesthétique
triste. Cette dernière forme naît d’un état d’excitation
avec irritabilité qui ressemble à certaines variétés de la
manie raisonnante. Enfin, dans quelques cas, il se produit
une transformation si prompte des divers symptômes,
qu’on se trouve en présence d’une nouvelle forme
plus compliquée. C’est surtout la transformation rapide
dans le domaine affectif (changement déjà très marqué
dans la manie classique) qui, par les continuelles oscilla¬
tions entre l’humeur gaie et l’humeur triste, caractérise
toute une série de cas.
II. — Évolution des accès dans la folie intermittente.
Les accès de la folie intermittente présentent, au point
de vue de leur durée et de leur évolution et selon les
diverses formes décrites plus haut, les plus grandes diffé¬
rences entre eux. Depuis les accès qui se passent en peu
de jours, et môme en un seul jour, jusqu’à ceux qui durent
quatre et même sept ans, on peut observer tous les inter¬
médiaires. Nous avons déjà fait remarquer la rareté
d’accès tout à fait purs, c’est-à-dire présentant seulement
soit de l’excitation maniaque, soit de la dépression mélan¬
colique. Il est vrai que, d’ordinaire, l’un de ces deux états
fondamentaux prédomine. Mais, fréquemment, la phase
opposée se montre soit comme période préliminaire, soit
comme stade final, soit encore par courts intervalles épi¬
sodiques. En observant attentivement un ensemble de
150 cas, j’ai trouvé que 20 p. 100 des malades avaient au
moins un ou plusieurs accès ayant un caractère mixte
prédominant, tandis que j’ai remarqué, dans 33 p. 100 des
cas, des états mixtes transitoires, particulièrement pen¬
dant le passage d’une phase à la phase opposée. Des
oscillations souvent réitérées d’un groupe de symptômes
se sont trouvées dans 14 p. 100 des cas.
Indiquons maintenant par la méthode graphique l’évo¬
lution possible des accès. Une ligne droite, noire,
pleine, — , indique le temps de l’arrêt des fonctions
psychomotrices ; une ligne blanche, =, marque le
temps de l’excitation. La courbe au-dessus de la
ligne droite exprime l’état cœnesthétique expansif ; la
342
FOLIE INTERMITTENTE.
ourbe au-dessous de la ligne droite V _ J .exprime l’état
cœnesthétique déprimé (fîg. 118).
Fig. lis.
Arrêt psychomoteur avec Agitation avec état
dépression. cœnesthétique expansif.
L’évolution de la folie intermittente qui consiste dans
un accès de manie précédé ou suivi d’un stade de
dépression, évolution qu’on considère souvent comme
typique, est représentée par la figure 119, dans laquelle
Fig. 119. — Représentation graphique d’un accès d’excitation
précédé et suivi d’une phase de dépression. Les traits verticaux
indiquent les semaines.
les traits de séparation indiquent les semaines. Dans un
de nos cas, il y avait un accès de dépression suivi d’un
4-L1 !.. .Li-HH
Fig. 120. — Graphique d’un accès de dépression suivi d’une courte
phase d’excitation. Les traits verticaux marquent les semaines.
stade maniaque. Nous le représentons par la figure 120.
Un autre cas de stupeur avec phénomènes maniaques se
H=Hrt i rrrrri ri ! 1 1 1 1 1 1 m i-nh
Fig. 121. — Graphique d’un accès de stupeur accompagné
de phénomènes maniaques.
représente par la figure 121, où les traits verticaux
marquent les mois.
ÉVOLUTION DES ACCÈS.
343
Un autre cas de dépression avec agitation est repré¬
senté par la figure 122.
Fig. 122. — Graphique d’un accès de dépression avec agitation
maniaque.
Presque toujours, les états mixtes se manifestent, quand
le revirement de l’état cœnesthétique n’a pas lieu en même
temps que le changement dans les fonctions psycho¬
motrices du sujet. Ces états se produisent encore d’une
façon intercurrente, lors de la transformation passagère
d’un symptôme en symptôme contraire. Dans un de nos
cas, par exemple, on voit survenir, à la fin de la troisième
semaine d’un accès d’excitation, une dépression passagère
avec agitation ; puis, la manie règne jusqu’à la fin de la
sixième semaine; après quoi s’établit l’arrêt psychomoteur
avec état cœnesthétique expansif persistant, de sorte que
la forme de la stupeur maniaque subsiste pendant deux
semaines et demie et que les dernières trois semaines et
demie se passent dans la stupeur mélancolique. Cette
évolution est indiquée par la figure 123.
Fig. 123. — Graphique d’un accès d’excitation suivi d'une courte
phase de dépression agitée, d’un long accès maniaque et, finale¬
ment, de stupeur mélancolique.
Dans des cas de changements plus fréquents de sym¬
ptômes, la forme de la folie intermittente peut encore
devenir beaucoup plus compliquée, ainsi que le montre
le graphique représenté par la figure 124.
Fig. 124. — Graphique d'un cas de folie intermittente à forme
très complexe.
Dans la grande majorité des cas, l’histoire clinique de
l’intermittent est dominée par un état cœnesthétique fon-
344
FOLIE INTERMITTENTE.
damental, gai ou déprimé. S’il est vrai qu’on peut dire
que tel accès de manie est accompagné d’intervalles de
dépression, précédé ou suivi d’un stade mélancolique; ou
bien que, inversement, tel accès de dépression a eu des
interruptions, des périodes maniaques, il ne faut pour¬
tant jamais oublier qu’à tout moment il peut se produire
un brusque revirement, avec retour à l’état cœnesthétique
primitif, propre au sujet.
La connaissance de ces transformations, souvent brus¬
ques, est importante en pratique, parce que, dans certains
cas, même chez un maniaque typique, il peut survenir,
en même temps qu’une dépression soudaine, une tentative
Fig. 125. — Folie intermittente. — Accès de stupeur légère en voie
de transformation en manie raisonnante.
de suicide. La figure 125 représente une malade en voie
de passer de la stupeur à la manie raisonnante.
ÉVOLUTION.
345
III. — Évolution de la folie intermittente dans
son ensemble.
Tout ce qui précède a déjà permis de reconnaître que,
dans la folie intermittente, très fréquente en clinique,
l’affection a une tendance à se produire par accès ou pério-
Fig. 126. — Folie intermittente. — Premier accès de dépression
légère chez une femme de vingt-trois ans.
diquement. La manie simple classique est généralement
considérée comme une affection rare; de même on ne ren¬
contre que très rarement une dépression mélancolique
unique, présentant les symptômes de l’arrêt psychomoteur
avec difficulté de penser, abattement, tristesse. Cepen¬
dant, des cas de ce genre peuvent s’observer quelque¬
fois.
A remarquer que, chez des sujets jeunes ayant eu un accès
346
FOLIE INTERMITTENTE.
isolé de manie ou de mélancolie, on ne peut jamais affirmer
qu’il ne se reproduira pas plus tard de nouveaux accès.
C’est le cas de la jeune femme représentée par la figure 126.
Sur 2400 cas, Mayser n’a trouvé que 1,3 p. 100 de manie
simple. Parmi mes malades atteints de la folie intermit¬
tente, je n’en ai trouvé que 4 p. 100 n’ayant eu qu’un accès
isolé ; encore faut-il remarquer que les renseignements
sur le passé des malades ne donnent jamais la certitude,
absolue que des états légers d’excitation ou de dépression
n’ont pas passé inaperçus. Sur 133 malades, 22 en étaient
à leur second accès, 33 à leur troisième et 23 à leur
quatrième accès; 13 avaient eu cinq accès, 17 avaient eu
six accès ; 6 eurent leur septième, 2 leur huitième et 3 leur
neuvième accès. Un d’entre eux comptait quatorze accès,
et sept d’entre eux en comptaient un bien plus grand
nombre dont on ne peut donner exactement le chiffre. La
plupart du temps, le premier accès survient à l’âge de la
puberté, plus rarement au moment de l’involution ou dans
la vieillesse.
Mendel cite un cas de manie survenu pour la première
fois à l’âge de quatre-vingts ans, qui 'dura six mois;
après quoi le malade resta en bonne santé pendant cinq
On parle souvent de certaines variétés, comme la manie
périodique, la mélancolie périodique, la folie circulaire. Dans
cette dernière forme, on observe un changement régulier
et alternant entre la manie, la dépression et un intervalle
d’état normal. Mais, en fin de compte, la plupart de ces
formes présentent, en réalité, une marche atypique, dans
laquelle des états maniaques, dépressifs et mixtes, d’es¬
pèces les plus diverses, alternent sans aucune régularité
avec des intervalles d’état normal d’une durée très
variable.
Un malade, par exemple, présente à l’âge de trente et
un, de trente-quatre, de trente-huit, de quarante et un et
de quarante-trois ans des accès maniaques, interrompus
quelquefois par de courtes phases de dépression ; d’autres
sont frappés chaque année ou chaque trimestre. Des
femmes sont atteintes à chaque menstruation. Le nombre
possible des variations est à cet égard incalculable. Géné¬
ralement, les accès tardifs sont plus longs et les intervalles
sains sont en pareil cas beaucoup plus courts.
Sur dix malades atteints de la folie intermittente, un
ÉVOLUTION.
347
seul environ présente d’une façon prédominante le type
de la mélancolie ou de la manie périodiques. Dans la
forme dite circulaire, on a essayé de distinguer plusieurs
variétés :
1° Folie à double forme proprement dite (alternance
d’excitation et de dépression avec des intervalles sains),
conformément au graphique représenté par la figure 127 ;
Fig. 127 . — Graphique de la folie à double forme.
ou bien la disposition inverse (dépression et excitation
avec intervalles normaux), ainsi que le montre le graphique
représenté par la figure 128 :
Fig. 128. — Graphique représentant une autre variété de la folie
à double forme.
2° Folie intermittente à type continu (fig. 129) ;
Fig. 129. — Graphique de la folie intermittente à type continu.
3° Folie intermittente à accès sériés (fig. 130) ;
Intervalles normaux Grand intervalle Intervalles normaux
très courts. normal. très courts.
Fig. 130. — Graphique de la folie intermittente évoluant par accès
4° Folie intermittente à forme alterne avec un inter¬
valle sain après chacune des phases (fig. 131).
- - Ç37
- Graphique de la folie intermittente à forme alterne.
En réalité, cette classification a peu d’importance, puis¬
que les types sont extrêmement variables, et que toutes
348
FOLIE INTERMITTENTE.
les transitions possibles se produisent, tandis que les cas
purs sont très rares.
Les figures 133 et 134 montrent un malade dont la folie
intermittente a évolué conformément au graphique sui¬
vant :
Fig. 132. — Histoire graphique d’une folie intermittente. Quatre
années divisées en douze mois avec l’indication des accès d’exci¬
tation, de dépression et des intervalles normaux.
Dans un cas, on ) a. constaté que le type alternait toutes
les vingt-quatre heures. Les variétés tout à fait régulières
sont, comme nous l’avons dit, des plus rares. Le plus sou¬
vent ce sont des. états de manie raisonnante ou de légère
dépression qui sont
réguliers, et qui d’ail¬
leurs se reproduisent
quelquefois dans les
divers accès en se res¬
semblant « avec une
fidélité photographi¬
que ». On observe aussi
quelquefois une manie
intense alternant avec
une légère dépression
ou une manie raison¬
nante alternant avec
delà stupeur mélanco¬
lique, comme c’était
Fig. 133. — Folie intermittente. — Exci- le cas du malade re¬
lation maniaque; manie raisonnante. présenté par les figu¬
res 133 et 134.
Les cas dont l’évolution est le plus typique sont sans
doute ceux, peu graves, qui se développent en dehors de
l’asile, dans lesquels l’état cœnesthétique triste alterne
très régulièrement avec un léger calme, et qu’on a été
assez souvent conduit à considérer comme une neurasr
ihénie circulaire ou périodique. Quand les accès se succè¬
dent rapidement, il arrive que l’intervalle normal lui-
même, au lieu d’être un temps intermédiaire absolument
ÉVOLUTION.
349
sain, est remplacé par une phase d’agitation et de mau
vaise humeur. Parfois se produisent aussi, d’une façon
périodique, un état de manie délirante, de manie avec
hallucinations, ou bien des formes mixtes.
La forme la plus fréquente sous laquelle se présente
la psychose inter¬
mittente est le type
à évolution circu¬
laire atypique avec
un certain degré de
polymorphisme. En
pareil cas peuvent
se succéder : la ma¬
nie raisonnante, la
grande ^excitation
maniaque, la stu¬
peur, un état cœnes-
thétique légèrement
triste, môme la ma¬
nie délirante avec
des états mixtes.
Cependant, la plus
grande partie de l’accès porte généralement, dans l’en¬
semble, un caractère d’unité.
Un cas qui prouve combien le pronostic offre peu de
certitude, au point de vue de la périodicité' des formes
morbides que nous étudions, est celui d’une femme repré¬
sentée par la figure 135, qui, jusqu’à sa cinquante-huitième
année, eut de nombreux accès de dépression, lesquels
restèrent toujours entièrement pareils. Ensuite elle; eut
une attaque d’apoplexie et devint hémiplégique gauche.
Là-dessus survint de nouveau un accès de dépression,
auquel, pour la première fois de sa vie, se joignit un accès
de manie typique. Depuis ce temps, il se produit tous les
ans chez cette malade un accès circulaire avec une suc¬
cession de manie et de mélancolie, souvent aussi avec des
états mixtes. L’état cœnesthétique gai est, ainsi que le
montre la figure 135, la plupart du temps inaltérable,
malgré sa paralysie et les menaces d’escarres. Le besoin de
parler et la fuite des idées sont très prononcés. On constate
toujours nettement chez elle la tendance à rimer (le bon
docteur — est mon libérateur), à déclamer des citations, à
faire des taquineries aux médecins.
Fig. 134. — Folie intermittente. — Même
malade en état de stupeur mélancolique
(fig- «S).
Fig. 135. — Folie intermittente. — Au début, longue série d'accès
de dépression. Après une attaque d’apoplexie suivie d’hémiplégie
gauche, accès de dépression suivi, pour la première fois, d’un
accès de manie. Depuis, succession alternative d’accès d'excita¬
tion, de dépression et de formes mixtes.
lique; et, de plus, que les accès ultérieurs sont un peu
plus graves, durent plus longtemps, se succèdent un peu
plus rapidement et présentent plus de tendance à se mani¬
fester sous des formes mixtes.
IV. — Diagnostic de la folie intermittente.
Le diagnostic différentiel de l’accès, sans l’appui des ren¬
seignements sur le passé du malade, peut présenter de
grandes difficultés. Un accès de manie classique présente
à la vérité un aspect trop caractéristique pour être con¬
fondu avec le délire alcoolique ou la paralysie générale à
la période d’excitation. Le délire alcoolique a pour lui sa
désorientation et la conservation de la présence d’esprit,
sa disposition gaie de l’humeur, ses troubles sensoriels et
DIAGNOSTIC.
351
son tremblement. La paralysie générale se reconnaît par
l’affaiblissement de la mémoire, le trouble de la parole et
les troubles des réflexes pupillaires. De môme, il est diffi¬
cile de se méprendre sur les symptômes d’une dépression
mélancolique avec arrêt des fonctions psychomotrices et
intellectuelles.
Les états d’excitation relativement plus légère avec idées
délirantes, survenant au cours de la folie intermittente,
peuvent faire penser à la paralysie générale. Mais, dans
cette dernière affection, sans parler des symptômes soma¬
tiques, la mémoire est nettement affaiblie, la faculté
d’abstraction très diminuée. U1 excitation catalonique à un
faible degré, accompagnée d’un état cœnesthétique gai, ne
présente pas le phénomène de la fuite d’idées; dans les
expressions orales du sujet, on constate une tendance à ré¬
péter certains mots d’une façon stéréotypée; en même
temps, il existe une complète incohérence des idées; de
plus, au lieu du besoin d’agir qui caractérise le maniaque,
on constate ici un besoin de mouvements sans but, de
même que du négativisme avec certaines attitudes manié¬
rées et des tics caractéristiques. Les états d’excitation de
nature hystérique se rattachent à des mobiles d’ordre exté¬
rieur. L’excitation d’origine épileptique s’accompagne
d’une idéation moins désordonnée et d’un trouble de
la conscience plus accusé que la forme délirante de la
manie.
Il faut distinguer les états de dépression mélancolique
survenant au cours de la folie intermittente à un âge
avancé, de la mélancolie d'involulion et de la mélancolie
sénile. Dans celle-ci, l’arrêt psychomoteur et intellectuel
n’existe pas et ordinairement les idées délirantes ont une
direction plus déterminée ; de plus, il existe un état d’an¬
goisse plus marqué en comparaison avec l’état cœnesthé¬
tique triste, mais bien moins accusé que celui qu’on
observe chez les mélancoliques avec stupeur. Chez des
sujets jeunes, il importe de bien distinguer la dépression
mélancolique de la stupeur catalonique.
L’arrêt psychomoteur de la dépression mélancolique,
avec son ralentissement uniforme de tous les mouvements,
doit surtout être différencié du négativisme, des particula¬
rités motrices, des grimaces, des tics, des attitudes manié¬
rées du catatonique. L’état cœnesthétique de la démence
précoce est essentiellement plus superficiel, les troubles
352
FOLIE INTERMITTENTE.
sensoriels et les propos absurdes, délirants, sont beaucoup
plus fréquents.
La délimitation des formes mixtes est parfois plus diffî-
cultueuse. En particulier, la stupeur avec symptômes
maniaques rappelle la paralysie générale-, la dépression
mélancolique avec phénomènes d’agitation rappelle encore
plus la mélancolie d'involution que la stupeur dépressive,
tandis que la manie avec arrêt de la pensée [manie dite
improductive ) peut être prise pour un état d’affaiblisse¬
ment des facultés intellectuelles.
Les états tout à fait légers d’excitation ou d’abattement
ont souvent été confondus avec la neurasthénie. Ils s’en
distinguent principalement par leur rapide apparition
sans phase préliminaire, par leur caractère réfractaire aux
moyens thérapeutiques et par le fait que le sommeil est
presque toujours bien conservé.
Quelles que soient les variétés, il y a à tenir grand compte
de l 'expression du visage. Chez les maniaques avec acci¬
dents de dépression, la physionomie révèle soit une
gaieté, soit un abattement absolument aussi naturels que
chez l’homme sain, et n’ayant rien de commun avec les
grimaces maniérées, les ricanements, les grincements du
catatonique ou avec les traits relâchés du paralytique gé¬
néral.
Le diagnostic devient beaucoup plus facile quand un
certain nombre d’accès se sont déjà produits antérieure¬
ment. Il faut pourtant remarquer que la démence précoce,
à cause de sa marche procédant par poussées successives,
peut prendre toutes les apparences d’un état intermittent,
et, d’autre part, que dans la paralysie générale il se pro¬
duit une ou plusieurs rémissions qui pourraient donner le
change et être prises pour des intervalles sains.
Au point de vue de Y évolution de l'affection, il est im¬
possible d’établir un diagnostic différentiel. Il est tout
aussi difficile de reconnaître, d’après la forme de l’état,
si un accès appartient à une manie circulaire ou à une
manie périodique ou à une manie dite simple, que de
dire, en regardant un enfant, s’il a des frères et sœurs ou
s’il est unique.
La folie intermittente ne se transforme guère en
démence précoce ou en paralysie générale. Elle peut se
développer en raison d’une prédisposition de nature dégé¬
nérative, en particulier sur le terrain de l’hystérie ou
PRONOSTIC.
353
même de l’épilepsie, car on a pu observer des accidents
comitiaux chez des malades atteints de la folie intermit¬
tente. On a quelquefois décrit une combinaison de la folie
intermittente avec la paralysie générale. Mais on ne sau¬
rait être trop prudent dans ces diagnostics à double face,
car il ne s’agit presque toujours, en fin de compte, en
pareil cas, que d’une paralysie générale avec des stades
initiaux de dépression ou d’excitation. Naturellement,
l’intermittent peut succomber à des affections purement
exogènes, intercurrentes, par exemple au delirium tre-
mens, comme nous l’avons observé dans un cas personnel.
Anatomie pathologique. — Il ne saurait encore être
question de constatations anatomo-pathologiques cer¬
taines. L’hyperémie cérébrale, qui a été quelquefois cons¬
tatée macroscopiquement, n’est pas nécessairement en
relation directe avec la folie intermittente. Les altéra¬
tions histologiques des cellules; constatées d’après la
méthode Nissl, ne peuvent encore être expliquées et bien
interprétées. Pilez déclare que dans dix cas il n’a pu cons¬
tater rien de pathologique; que dans sept cas on pouvait
admettre un foyer de nature cicatricielle ; que dans dix
autres cas il a fait une constatation positive toujours
différente. Il croit qu’il faut chercher des anomalies, prin¬
cipalement d’ordres morphologique et histologique.
Pronostic. — Le pronostic de l’accès isolé est favorable.
L’accès guérit au point que le malade de naguère rede¬
vient complètement capable de vivre dans son milieu ordi¬
naire et même d’accomplir de grands travaux intellectuels,
voire même des découvertes.
Un grand naturaliste allemand, membre de l’Académie
française, avait des accès de folie intermittente. Il est vrai
que des accès isolés ne cessent chez lui que tard, après
cinq années ou plus. Et il reste toujours probable qu’un
nouvel accès se produira plus tard. Quand et de quelle
façon l’accès se produira-t-il? c’est ce qui ne peut être
indiqué avec certitude. S’il y a eu antérieurement un cer¬
tain nombre d’accès, on peut s’attendre à ce que les accès
ultérieurs suivent une marche semblable, sauf qu’ils seront,
à la vérité, plus intenses et plus riches en alternances. Ce
n’est que dans les accès légers, revenant fréquemment,
qu’il reste assez souvent, même pendant l’intervalle sain,
une certaine fragilité persistante des fonctions intellec¬
tuelles et de la psychomotilité; de même que pour les
Wbygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 23
354
FOLIE INTERMITTENTE.
violents accès survenant dans la vieillesse, la restilutio ad
inlegrüm ne peut toujours s’obtenir complètement.
Étiologie et nature de la folie intermittente. — La
folie intermittente est une affection endogène par excel¬
lence. Ce qui le prouve, . c’est la part considérable qui
revient dans cette psychose à Yhérédité. Sur 137 cas, dont
nous écartons 34 pour insuffisance ou incertitude de ren¬
seignements, nous trouvons 96 fois une hérédité très
chargée. Ce n’est que dans 7 cas que l’influence hérédi-:
taire était niée d’une façon digne de foi. On peut certaine¬
ment admettre l’hérédité dans 90 p. 100 des cas. Très,
fréquemment, la forme morbide transmise par l’hérédité
ne varie guère : les sujets d’une même famille sont géné¬
ralement frappés de la- même forme de folie intermittente.
Parfois, les accès des membres d’une même famille se
ressemblent trait pour trait; dans d’autres cas, les ascen¬
dants présentent plutôt. de la mélancolie et les descen¬
dants plutôt de la manie, ou réciproquement. De denx
cousines, l’une avait chaque fois de la manie raisonnante
avec état cœnesthétique irrité, l’autre avait un accès de
manie grave accompagnée parfois d’une très légère dépres¬
sion.
Les conditions héréditaires jouent vraisemblablement
un plus grand rôle qu’on ne l’admet d’ordinaire. Chez
beaucoup de membres d’une même famille qui n’avaient
jamais subi un traitement psychiatrique, on peut observer
un trait caractéristique quelconque constituant un sym¬
ptôme de la folie intermittente, comme, par exemple,-
l’excitabilité, l’humeur ou trop grave ou trop gaie, la
loquacité ou le mutisme, l’imagination trop débordante.
Dans bon nombre de cas, on a constaté que les intermit¬
tents présentaient dès leur jeunesse des; particularités
caractéristiques. Les uns, en très petit nombre il est vrai,
étaient médiocres, presque imbéciles, tandis, que la plu¬
part d’entre eux étaient intellectuellement très bien doués..
Quelques-uns se faisaient remarquer, par leur hypocondrie,
leur caractère tatillon, indécis, leur piété exagérée, leur
sympathie pour l’Armée du Salut, leur recherche trop
ardente des plaisirs, leur tendance à composer, des vers,
leurs rêvasseries. Un de ces malades, par exemple, étant
enfant, avait des moments de misanthropie et d’humeur
acariâtre, d’autres pendant lesquels il était bavard et
tracassier. Ce même malade avait eu dans sa jeunesse une
ÉTIOLOGIE
• NATURE.
355!
encéphalite, consécutive à un traumatisme crânien. Dans
un cas, la menstruation n’avait jamais paru. La cause de.
la psychose né doit pourtant nullement être cherchée dans
cette dernière circonstance, qui constitue elle-même un
dès symptômes de la prédisposition morbide. .Parfois, on.
constate une simple disposition à l’hystérie; dans d’autres
cas, apparaissent, mais seulement pendant les accès de la-
folie intermittente, des symptômes d’hystérie et même des
attaques très marquées de cette névrose, i
Assez fréquemment on explique l’accès isolé par une
cause venant du sujet lui-même, comme là grossesse, la
puerpéralité, la lactation, la ménopause, de sorte qu’on
peut quelquefois accorder à ces facteurs la valeur d’une
cause déterminante au point de vue de la production de
l’accès isolé de la folie intermittente. Ces divers motifs
sont probablement invoqués d’autant plus souvent que le
sexe féminin paraît plus prédisposé à cette psychose que
le "sexe masculin.
Il n’est pas rare aussi de voir signaler dans les renseigne¬
ments sur le début de l’affection des causes d'ordre moral :
une frayeur à l’occasion d’un incendie, une émotion à pro¬
pos d’un événement de famille, comme les fiançailles et le
mariage, la rupture de fiançailles, un décès, des examens
et des concours, un congé reçu. La masturbation figure
également parmi les causes indiquées. On voitfréquemment
que le même sujet est frappé d’une série d’accès évoluant
toujours suivant le même mode et dont chacun est expliqué
par une cause différente : une première fois, il s’agit d’un
choc psychique, une autre fois d’un traumatisme, une
troisième fois sans cause apparente. Bien entendu1, les
diverses causés indiquées né sont que des circonstances
occasionnelles de peu d’importance.
La grande majorité des premiers accès se produit à l’d</$
de la puberté, ainsi que le montre le graphique de la
figure 136. On trouve aussi quelques cas dans lesquels les
premiers accès sont survenus à l’âge de l’involution.
On doit admettre qu’un organisme psychopathique
oppose à cette première crise physiologique une résis¬
tance d’autant plus forte qu’il est moins atteint par la
dégénérescence et que les accès ne se produisent alors
que plus tard, à l’époque dite de retour d'âge. Il est possible
que des sujets plus résistants traversent sans accidents ce
tempus minoris resistenliæ, jusqu’à ce que la vieillesse
356
FOLIE INTERMITTENTE.
avancée, par son influence dégénérative propre, permette
à la psychose de se manifester librement.
Meynert croyait pouvoir expliquer les phases diamé¬
tralement opposées de la folie intermittente par des
altérations périodiques de l'innervation vasculaire. Une
tension trop élevée de la musculature des vaisseaux doit,
d’après cet auteur, produire l’anémie du cerveau et pro¬
voquer à sa suite un abattement général avec état cœnes-
thétique triste, tandis que la dilatation des parois vascu-.
Zahtder Faite (Nombre des cas) :
Fig. 136. — Graphique indiquant le nombre des cas et les âges
moyens de la vie où se produit le premier accès de la folie
laires produit de l’hyperémie qui a pour conséquence
une excitation maniaque. Cette hypothèse n’est nullement
démontrée et ne peut surtout se soutenir en présence des
états mixtes que nous avons décrits plus haut.
En quoi consistent exactement les causes des phases
opposées et de la périodicité des accès? Jusqu’à présent
nous ne pouvons que les soupçonner. Les processus
physiologiques à évolution périodique, comme le sommeil,
la menstruation et, selon Havelock Ellis, l’impulsion
sexuelle chez les animaux, caractérisent également les
phénomènes du rut et de l’hibernation. Bien entendu, dans
TRAITEMENT.
357
ces actes physiologiques dépendant de toutes sortes de fac¬
teurs, il ne saurait être question d’une loi physique aussi
régulière que l’est, par exemple, celle qui gouverne les
processus périodiques du système solaire. Nous rencon¬
trons également des oscillations périodiques dans le
domaine psychique. La capacité de production d’un
homme s’exprime jour par jour par une certaine courbe
déterminée. Chez des artistes, la productivité intellec¬
tuelle subit très nettement des oscillations périodiques.
Môbius essaie d’expliquer physiologiquement la périodi¬
cité de l’activité artistique de Gœthe : chez ce poète, à des
périodes de moindre production succédaient subitement
des phases pendant lesquelles la source qui semblait tarie
se remettait à jaillir de nouveau; le travail intellectuel
s’accomplissait alors avec une facilité extraordinaire ; en
même temps revivaient chez lui des sentiments érotiques,
— phénomène dont le poète lui-même a eu conscience et
qu’il avait désigné sous le nom de sa « seconde puberté ».
Dans le domaine pathologique, nous voyons les phé¬
nomènes périodiques survenir d’une façon bien moins
régulière. Ainsi, nous sommes bien obligés d’admettre
l’existence de l’épilepsie quand, dans toute la vie d’un sujet,
est survenue peut-être une seule attaque classique, sans
que ce cas puisse être distingué pour cela de ceux où, au
cours d’un seul mois, se produisent cent attaques comi¬
tiales et plus.
Traitement. — Seuls, les cas les plus légers peuvent
se traiter dans la famille, à condition d’être surveillés très
étroitement. Presque toujours l’excitation se calme dès
l’entrée du sujet à l’asile. A cause de leur excitabilité et de
la facilité avec laquelle change leur humeur, il est bon,
autant que possible, de mettre les malades au plus grand
repos et de les séparer complètement des autres pension¬
naires, de façon qu’ils ne puissent ni les voir, ni les entendre.
Les bains chauds prolongés ont souvent un excellent
effet dans la manie grave. Il faut donner aux intermittents
une bonne nourriture. Pour prévenir l’accès attendu, Hitzig
recommande des injections hypodermiques d 'atropine à la
dose de 0sr,001 à Ou1', 003 en graduant ces quantités avec
beaucoup de précaution et en les diminuant ensuite pro¬
gressivement. D’autres auteurs recommandent, dans le
même but, Yhyosciiié à la dose de 0sr,001 ou des bromures
à haute dose, de 1 à 12 grammes.
358 paranoïa ou délires systématisés.
La dépression mélancolique exige une surveillance
active, à cause! des idées et tentatives toujours possibles
de -suicide. L'alitement,, un régime alimentaire fortifiant,
une régularisation des selles sont des moyens très utiles en
pareil'cas. On a recommandé l 'opium et. aussi le bisulfate
i de i quinine. Dans la stupeur la plus, intense, le massage
trouve son application. Il importe de surveiller le poids
du corps par des pesées régulières, très, fréquentes. On ne
doit pas cesser le traitement adopté pour telle ou telle
forme de la folie intermittente avant que le poids primitif
du sujet n’ait été regagné et maintenu depuis un certain
temps. L’abstention complète de l’alcool doit être la règle.
Dans les intervalles sains, les malades doivent se garder
avec grand soin de toute excitation, de tout excès et de
toute irrégularité dans le régime. Les enfants de familles
dans lesquelles la folie intermittente est héréditaire ont
besoin d’une éducation particulièrement attentive, sans
surmenage; une grande prudence est surtout nécessaire
au moment du choix d’une carrière.
Médecine légale. — Au début d!un accès d’excitation,
certains intermittents font à la légère des, achats, des con¬
trats, des dons, des legs ruineux. D’autres se livrent au
vagabondage, commettent toutes sortes de scandales, de
délits contre les mœurs, se rendent assez souvent coupables
de rébellion. En pareil cas, l’irresponsabilité est complète.
Dans les cas d’accès de courte durée, l’interdiction n’est
pas nécessaire du moment que les malades sont placés
dans un asile.
xvii. — paranoïa ou délires systématisés
[Pour faciliter au lecteur français la compréhension du
terme « paranoïa », indiquons quelques syndromes de la
psychiatrie française, ancienne et moderne, qui pourraient,
à la rigueur, être désignés par ce terme, en y ajoutant,
toutefois, un qualificatif suffisamment précis :
1° La plupart des monomanies d’Esquirol ;
2° Le délire de persécution , type Lasègue;
3° Le délire de persécution avec idées hypocondriaques,
type Morel;
4° Le délire de persécution avec idées ambitieuses, type
Foville; _
paranoïa ou délires systématisés. 359
• 5” Le délire des persécutés-persécuteurs, type Falret ;
6° Le délire chronique à évolution systématique, passant
par quatre phases : inquiétude, persécution, ambition,
démence, délire type Magnan;
7° Délire systématisé unique sans tendances évolutives ;
8° Délires primaires, multiples, polymorphes, sans évolu¬
tion déterminée, durables ;
9° Délires d’ emblée et courts des héréditaires dégénérés ;
10° Délire de persécution avec auto-accusation .]
Sous le nom de paranoia (de napavoeiv, penser de tra¬
vers) on a désigné et l’on désigne encore beaucoup
d’états psychopathiques, à la base desquels se trouvent
des idées délirantes plus ou moins systématisées. Mais,
comme des idées de ce genre s’observent aussi dans la plu¬
part des affections mentales et comme, au point de vue du
diagnostic différentiel, elles n’ont pas plus d’importance
pathognomonique que n’en a, par exemple, la fièvre dans
beaucoùp de maladies internes, — il s’ensuit que cette
expression n’a qu’une valeur très relative pour désigner
une affection mentale spéciale. Ce qui le prouve déjà, ce
sont certaines statistiques d’autrefois, où l’on voulait
trouver, parmi les malades de quelques asiles, de 70 à
80 p. 100 de paranoïques. L’expression de paranoia aiguë
est surtout impropre, puisqu’elle embrasse un grand
groupe de cas n’ayant rien de commun entre eux et qui,
chacun, évoluent plus tard dans une direction absolument
différente. ■ Les partisans de la paranoia aiguë prouvent
eux-mêmes combien les cas décrits sous ce nom sont peu
homogènes, quand ils indiquent les causes de ces cas,
notamment l’alcool, le plomb, la cocaïne, le surmenage,
le changement d’habitation. Certes, l’alcool peut engen¬
drer des troubles mentaux dans lesquels se manifestent
des idées délirantes, mais ces accidents trouvent mieux
leur place parmi les affections mentales d’origine alcoo¬
lique. Bien des formes morbides par lesquelles débute la
démence précoce ont été souvent considérées comme des
types purs de paranoia aiguë et improprement désignées
sous ce dernier nom. Les cas de folie intermittente accom¬
pagnés d’idées délirantes, dont nous avons parlé aux
pages 330 et 335 de ce livre, ont même conduit à créer la
variété. dite paranoia chronique qu’on trouve décrite dans
certains traités de psychiatrie; or, cette variété comprend
encore elle-même beaucoup de données contradictoires,
60 paranoïa ou délires systématisés.
hétérogènes. Ün grand groupe de formes morbides accom¬
pagnées d’idées délirantes conduisent à l’affaiblissement
intellectuel caractéristique de la démence précoce. Ces
formes se caractérisent dans leurs stades initiaux par
des troubles de la volonté tout à fait pathognomoniques.
Nous décrirons ce groupe au chapitre xvm sous le nom
de « démence paranoïque ».
Pour nous, le terme de paranoia ne servira à désigner
que ce groupe restreint de cas dans lesquels un système
délirant permanent se développe progressivement et do¬
mine tous les actes du malade, alors que la faculté de rai¬
sonner et d’associer les idées, la mémoire et la psycho¬
motilité sont intactes. L’affection se manifeste généralement
à l’âge moyen de la vie, entre vingt-cinq et cinquante ans,
Ses premiers symptômes remontent presque toujours à
plusieurs années en arrière.
[En somme, qu’est-ce que la paranoia ?
C’est un délire systématisé constitué par des idées erro¬
nées, bizarres, des associations d’idées singulières, accom¬
pagnées parfois d’illusions et d’hallucinations.
Chez les délirants systématisés, le désordre intellectuel
a l’apparence d’un trouble partiel, mais, en réalité, une
idée délirante ne peut se développer isolément sans irra¬
dier fatalement sur toutes les pensées, tous les sentiments
et tous les actes du malade, de sorte qjie le délire systéma¬
tisé est un véritable trouble mental général.
Les malades partent d’un principe faux dont ils suivent
les déductions qui leur paraissent logiques et dont ils
tirent des conséquences qui leur semblent légitimes.
Mais les péripéties de cette évolution plus ou moins
logique sont extrêmement nombreuses, ce qui donne na¬
turellement lieu en clinique à d’innombrables variétés.
Deux types de paranoia sont établis par la clinique:
type à systématisation lente, progressive et profonde, et
type à systématisation rapide et superficielle.
Dans le premier, le sentiment de souffrance, quelle que
soit sa nature : malaise physique, orgueil blessé, amour,
est analysé par le malade ; il en recherche les causes avec
soin, il met du temps avant de préciser la moindre con¬
ception délirante ; en logicien habitué à ne raisonner que
sur des faits qui puissent lui sembler sérieux, il attend
des preuves qui mettent souvent des années avant de se
produire. Ces preuves, il croit les trouver tantôt dans
paranoïa ou délires systématisés. 361
l'attitude des gens qui l’entourent, dans les regards des
passants, dans les propos qu’il entend tenir dans la rue
ou dans les maisons qu’il fréquente. N’oublions pas que le
sentiment de souffrance est toujours présent et de plus en
plus intense, constituant une véritable émotion fixe qui
tenaille le malade et qui le force à expliquer le pourquoi
de sa douleur. Le systématiseur à forme mélancolique
aiguille cette explication vers lui-même et trouve dans sop
propre passé la cause première de sa douleur. Le systé¬
matiseur persécuté, au contraire, dirige son attention vers
l’entourage ; sûr de lui-même, tranquille sur son passé, il
ne peut voir l’origine du mal qu’en dehors de lui.
Alors, à force de penser à la même chose, à force d’ana¬
lyser la même souffrance, l’un comme l’autre arrivent au
même résultat : leur champ intellectuel se rétrécit et, tout
Jpgiciens qu’ils sont, leur raisonnement se rapetisse et ne
s’exerce plus que sur un nombre restreint d’idées ayant un
rapport étroit avec leur souffrance. C’est peu à peu, sous
l’influence de cette sorte d’auto-suggestion, que les systé-
matiseurs finissent par se convaincre de la justesse de
leurs préoccupations. Si, à force d’exciter leur faisceau
fronto-sphénoïdal, ils parviennent à réveiller le centre
auditif et à le faire travailler d’une façon automatique
dans le sens de leurs préoccupations, ils auront d’abord
des illusions auditives, ensuite de véritables hallucina¬
tions. Alors, leur conviction n’est que plus vite entraînée
et ils évoluent vers un délire stable, parfaitement organisé
et qui, au point de vue de leur logique à eux, ne laisse
plus rien à désirer : tout est net, tout s’explique. Reste
seulement alors à compléter quelques détails : par exemple,
pour le systématiseur persécuté, il s’agira de rechercher
exactement qui complote contre sa sécurité, les moyens
dont dispose l’ennemi, le pourquoi de ses attaques.
Étant donné le cercle vicieux dans lequel se trouve
enfermée l’intelligence de ces malades, on comprend qu’ils
ont, pour résoudre toutes les questions de détail, ou le
moyen des interprétations seules ou le moyen des inter¬
prétations combinées avec des troubles sensoriels,
Selon qu’ils se serviront de l’un ou de l’autre de ces
moyens, ils arriveront plus ou moins rapidement à trou¬
ver la solution de toutes les questions.
Dans un cerveau habitué à une logique serrée et puis7
santé, les interprétations ne permettent d’arriver à une
362 paranoïa ou délires systématisés.
solution qu’avec une grande lenteur; les troubles senso¬
riels sont d’un secours, plus prompt, car ils apportent
avec eux un élément irrésistible : un témoignage qui, aux
yeux des malades, est objectif. Bref, les malades parvien¬
nent à . s’expliquer tout : la haine, l’amour, la douleur
physique dont ils sont les héros ou les victimes, les uns
par leur parenté politique, les autres par leur fortune, les
autres encore par leur intelligence supérieure.
Au fond : de l’âme de tout systématiseur persécuté,
logique avec lui-même, il y a une dose plus ou moins
grande d’orgueil. Les systématiseurs mélancoliques sont,
au contraire, des individus humbles. La souffrance morale
les anéantit, tandis que chez les persécutés elle exalte l’or¬
gueil. De sorte que,' instinctivement, parla nature originelle
de leur caractère, les uns sont fatalement conduits à l’idée
de grandeur, à une sorte de conception hypertrophique
de leur personnalité, pendant quelles autres, logiquement
aussi, sont amenés à l’idée de culpabilité et du suicide.
Mais, pour que les uns et les autres en arrivent là, il faut
que leur champ intellectuel se soit rétréci encore plus qu’à
la phase de la confirmation de leur délire initia}.
Or, le travail du cerveau est soumis aux mêmes lois
physiologiques que celui de tous les autres organes dé
l’économie : n’exerçant que certains neurones de la corti-
calité, n’utilisant que certains trajets d’association, les
autres, restés inactifs, perdent peu à peu leur puissance
fonctionnelle et finissent par devenir des éléments négli¬
geables : le cerveau est fonctionnellement amoindri et, si
cet amoindrissement devient définitif, l’atrophie s’en mêle
à la longue et la démence s’installe. Voilà l’évolution du
type du délire à systématisation parfaite, telle qu’elle est
possible dans un cerveau doüé d’une certaine puissance et
habitué à un travail logique d’analyse et de synthèse.
' Un type tout à fait' opposé est celui du délire dont la
systématisation est rapide, superficielle. Le point de
départ est exactement le même : une émotion fixe ou une
idée fixe. Mais le cerveau n’est nullement habitué à rai¬
sonner. Dans la vie ordinaire, nous connaissons tous des
individus qui ne savent pas réfléchir, qui n’ont pas l’habi¬
tude d’analyser quoi que ce soit. Ils se signalent, naturel¬
lement, par un jugement superficiel, une généralisation
rapide, un raisonnement par à peu près.
Dans le domaine pathologique, nous retrouvons des
paranoïa ou délires systématisés. 363
délirants qui raisonnent de cette façon-là. Aussi, n’ont-ils
même pas besoip d’hallucinations pour trouver la raison
de leur préoccupation : en quelques jours, en quelques
semaines ils ont organisé leur délire dans lequel règne, au
point de vuè de la construction logique, le désordre le
plus grand ; tout ce qu’ils disent choque par trop le bon
sens ; c’est par trop invraisemblable ; on ne voit aucun
enchaînement dans les phénomènes ; sans rime ni raison,
on voit, par exemple, des idées de persécution se combiner
avec des idées de grandeur, des idées hypocondriaques
ou autres. En un mot, c’est un délire bâclé et non solide¬
ment construit comme dans le type précédent. La rapidité
avec laquelle il s’est formé explique pourquoi, dans un cer¬
tain nombre de ces délires à systématisation très défec¬
tueuse, les hallucinations sont absentes.
Entre ces deux types extrêmes, la clinique nous montre
l’existence de toutes les formes intermédiaires, absolu¬
ment comme chez les individus sains la vie réalise tous
les degrés depuis l’intelligence la plus puissante en déduc¬
tions logiques jusqu’à l’esprit le plus superficiel.
Mais les deux types extrêmes du délire , systématisé
sont-ils d’une essence toute différente? Peut-on affirmer
que l’un suppose un cerveau absolument sain à l’origine,
tandis que l’autre est le privilège des cerveaux prédisposés?
Quand on étudie attentivement l’histoire des familles
des malades à délire systématisé (quelle que soit d’ailleurs
la puissance de la systématisation), on découvre très fré¬
quemment, chez les ascendants ou les collatéraux, des
preuves incontestables soit de maladies nerveuses ou men¬
tales, soit des tares arthritique ou scrofuleuse.
' Ainsi, en ce qui concerne les malades que j’ai eu l’oc¬
casion d’étudier, tous sont entachés de tares héréditaires.
En examinant le passé personnel de ces malades,; on est
souvent frappé des singularités de leur intelligence,
comme si, dès l'origine, ils avaient en germe l’état mental
qui, ultérieurement, sous l’influence, des circonstances de
la vie, se transformera en une affection délirante systéma¬
tisée. La disposition vers cette forme morbide me semble
être originelle ; ce qui s’acquiert, c’est la faculté de systé¬
matiser plus ou moins bien les idées délirantes, pour ainsi
dire innées, et qu’une cause occasionnelle quelconque :
puberté, ménopause, maladie infectieuse ou intoxication,
fera éclater à un moment donné. L’éducation, l’instruc-
paranoïa ou délires systématisés.
tion exercent une grande influence' sur la manière de sentir
et de raisonner, mais elles changent difficilement les pen¬
chants, les tendances naturelles, originelles de l’esprit. ;
Je crois donc, comme Kraepelin, que, quelle que soit
la perfection dans la manière de systématiser un délire,
il s’agit dans tous les cas de cerveaux originellement !
tarés.]
Les malades se sentent mécontents, deviennent méfiants
vis-à-vis de leur entourage, manifestent des appréhen¬
sions, parlent avec un air attristé de leur condition, cri¬
tiquent beaucoup de choses qui ne les concernent pas
directement. Bientôt, ils s’écartent de leurs relations anté¬
rieures ; leur carrière ne les intéresse plus, ils attendent
beaucoup de l’avenir, laissent entrevoir qu’ils accompli¬
ront encore des actes dont le monde sera étonné. Ordinai¬
rement, ce sont tout d’abord des idées de persécution qui
se rapportent à des motifs imaginaires ou réels ; ces idées
sont entremêlées d’affirmations et d’observations de toutes
sortes. Le malade rapporte à sa personne tous les événe¬
ments les plus insignifiants. Lit-il dans les journaux des
faits divers, immédiatement il se croit visé. Une conver¬
sation à voix basse entre individus qu’il ne connaît pas, un
rassemblement dans la rue, tout cela concerne sa personne.
Il examine, avant de les prendre, les aliments et les bois¬
sons qu’on lui sert, pour s’assurer qu’ils ne présentent
rien de suspect. Puis, il ne se sent plus en sûreté chez lui
et cherche à changer de domicile. D’un seul contradic¬
teur, il en fait un grand nombre et s’imagine bientôt que
des gens ont conspiré contre lui. On le calomnie pour
contrarier ses plans d’avenir. L’humanité aurait de lui
une tout autre opinion si l’on savait ce dont il est capable
et quelles qualités précieuses il possède.
C’est ainsi que, généralement, le paranoïque présente
toutes sortes d 'idées de grandeur, accompagnées d’idées de
persécution. L’amour-propre du malade est immense. Par¬
fois, c'est le délire des grandeurs qui domine toute la
forme morbide. Le sujet croit qu’il descend d’une famille
illustre, mais que, étant enfant, il a été abandonné. Il s’ef¬
force de trouver des preuves de sa noblesse, de son sang
princier ; il promet toutes sortes de faveurs, de grâces et
de titres ; il fouille dans tous les livres ; il se sent flatté
par des allusions à sa naissance qu’il croit y trouver ; il
a vu un carrosse seigneurial s’avancer près de lui ; dans
paranoïa ou délires systématisés. 365
le portrait d’un prince, il découvre une ressemblance avec
ses propres traits; le prêtre dans son sermon a fait des
allusions à lui. Un malade se prenait pour le fils de
Bismarck. Dans une brasserie où un consommateur disait,
en parlant de ce qu’il buvait : « En voilà un qui est pur »,
un autre malade s’appliquait cette remarque. Un matin en
se levant, et se sentant reposé par le sommeil, ce même
paranoïque déclara avec conviction « que la force d’un
sang princier coulait dans sesveines». En songe, il se voyait
transporté dans le palais du roi. D’autres s’imaginent pou¬
voir faire des découvertes et trouver la quadrature du
cercle, le ballon dirigeable o.u le mouvement perpétuel.
Un malade, représenté par la figure 137, qui se croyait
Fig. 137. — Paranoia avec idées de grandeur. Le malade est entrain
de construire le modèle d’une voiture automobile.
de souche noble, et qui pendant des années avait fait des
recherches dans les archives pour y retrouver sa généa¬
logie, avait construit dans ses heures de loisir une voiture
de carton qui devait représenter le modèle d’une auto¬
mobile. D’autres encore se croient être des novateurs en
religion, des prophètes, des réformateurs, et il en est
même qui réussissent à rassembler autour d’eux un groupe
de disciples qui forment une véritable secte (Voy. p. 23).
11 en est qui se croient aimés d’une personne illustre,
366 paranoïa ou délires systématisés.
d’une princesse, d’une artiste célèbre, et qui s’efforcent de'
se méttre en contact avec l’objet de leur admiration. Leur
conviction est telle qu’ils ne se laissent nullement rebuter
par l’accueil ; plutôt froid qu’ils reçoivent de la part de
leurs victimes. Dans 'certains cas, c’est une jalousie sans'
motif qui est au premier plan du délire ; les malades soup¬
çonnent, observent, < épient, tourmentent leurs ■ femmes
innocentes en prétendant qu’elles fréquentent celui-ci ou’
celui-là, ou bien môme la ville tout entière.
Un groupe deparanoïques dontla physionomie clinique
a des traits particulièrement caractéristiques est' celui de
malades atteints du délire processif. Nous aurons plus
loin à nous en occuper en détail. Quant à toutes les autres
variétés cliniques, il serait oisif, croyons-nous, d’essayer
d’établir une classification d’après la forme des idées dé¬
lirantes et de distinguer, par exemple, la paranoià de per¬
sécution, érotique, religieuse, etc.
Dans la paranoia, la perception des impressions exté¬
rieures. n’est pas diminuée ; pourtant il se produit quelques
hallucinations, illusions et fausses interprétations en
rapport avec le système délirant adopté par le malade. Le .
travail de l’association des idées se fait comme à l’état
normal, la conscience n’est pas obscurcie. Mais toute
l’attention du malade se concentre toujours sur ses con¬
ceptions imaginaires délirantes.
L 'état cœnesthétique est en rapport avec les idées déli¬
rantes et principalement avec les idées qui concernent le
moi du malade. Le sujet est excitable; il a un amour-propre
excessif; il prend tout en mauvaise part; il n’y a rien
d’insignifiant pour sa personnalité ; l’irritation à la suite
d’échecs a déjà conduit quelques-uns au suicide. Toute
observation de sa propre personnalité, toute critique de
lui-même lui est impossible ;’ il voit la paille dans l’œil du
prochain et ne voit pas la poutre dans le sien. Il n’a aucune
conscience de son état.
La mémoire reste satisfaisante jusqu’à l’âge le plus
avancé. Cependant, les divers événements de la vie sont
interprétés par le paranoïque dans le sens de son système
délirant. Le malade repasse en revue les souvenirs de sa
première jeunesse; il cherche à les expliquer à sa manière.
Les connaissances acquises sont bien conservées, mais
presque toujours le paranoïque cesse de s’intéresser à tout
ce qui n’est pas en rapport avec son délire. En revanche,
PARANOÏA OU DÉLIRES SYSTÉMATISÉS. 367.
dans la sphère de. son délire, il se . montre d’une activité
infatigable ; il s’oriente dans toute espèce de détails, étudie
des gros volumes sur le sujet qui le préoccupe, apprend
plusieurs langues étrangères, cherche à acquérir des
connaissances en mécanique, en science héraldique, en
jurisprudence, [en sigillographie].
D’un trouble pareil dans les rappoPts du malade avec le
monde extérieur naissent inévitablement bien des conflits
entre le sujet et son entourage. Certains paranoïques ca¬
chent, à la vérité, leurs idées délirantes pendant des
années. Quelques-uns échappent même tout à fait à l’asile.
Néanmoins, il est parfois indispensable de les interner, car
ils commettent souvent des actes dangereux pour l’ordre
public en proférant des menaces ou en exerçant des vio¬
lences. Tout changement de milieu, et en particulier le
placement à l’asile, les calme ordinairement. Ils se disent
aussi, sans doute, que les médecins de l’asile les aideront
à leur faire rendre justice. L’un d’eux, dès. son entrée à
l’asile, demanda s’il n’était pas arrivé un paquet à son
adresse avec la décoration de l'Aigle 'Rouge, à titre de dé¬
dommagement pour le préjudice qu’on lui avait causé. Au
début de leur séjour à l’asile, certains sujets dissimulent
leurs idées délirantes, mais peu à peu ils se livrent et
sont alors généralement très touchés de l’intérêt que les
médecins semblent prendre à leurs préoccupations. Mais,
aussitôt qu’on leur refuse la liberté qu’ils réclament, ils se
fâchent et impliquent les médecins, ainsi que l’administra¬
tion de l’asile, dans leur délire de persécution. Tout le
monde, d’après eux, a été soudoyé pour les perdre ; tous
sont mêlés à leurs conceptions morbides.
L’état physique du malade ne présente généralement
aucune altération en rapport avec le trouble psychique.
L’attitude du sujet, sa manière de se présenter sont cor¬
rectes; son visage n’offre aucun trait susceptible d’être
considéré comme vraiment pathologique. La plupart du
temps, sa physionomie est sérieuse, grave ; quelquefois,
ainsi que le montrent les figures 138, 139, 140 et 141, elle
exprime l’orgueil, la contrariété ou l’inquiétude. Mais ces
expressions de physionomie sont généralement pareilles à
celles que nous avons l’habitude d’observer chez des per¬
sonnes normales. On ne constate chez les paranoïques ni.
grimaces, ni tics, ni fixité particulière du regard.
Il arrive que des idées de persécution, et particulière-
PARANOÏA
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS.
Fig. 139. — Paranoia avec une physionomie exprimant l’inquiétude.
368
ment de jalousie, surviennent isolément et assez brusque¬
ment, à l’âge d’involution. Cette forme de paranoia a élé
paranoïa ou délires systématisés. 369
décrite par Kraepelin sous le nom de délire de persécution
orésénile.
Des discussions nombreuses ont été soulevées au sujet
du délire de la jalousie. Quelques auteurs rangent cette
dernière variété dans la catégorie du délire des processifs
(Hitzig). On ne saurait rattacher à ce délire tous les cas
dans lesquels un malade adresse sans cesse des plaintes.
Bien des suj ets atteints
de manie raisonnante,
bien des hébéphré-
niques se répandent
aussi en plaintes, et
surtout les sujets ' à
caractère pathologi¬
que, notamment ceux
qu’on appelle des
chicaneurs, des querel¬
leurs ou des pseudo¬
processifs . Dans la
folie processive pro¬
prement dite, il s’agit
d’un délire qui évolue
d’une façon systéma¬
tique, chronique, et
qui se rattache à un
préjudice judiciaire,
insignifiant, imagi¬
naire ou réel. Ce délire est solidement établi; il a une
tendance à prendre des proportions de plus en plus grandes
tout en laissant intactes les facultés intellectuelles. Le
malade, qui se croit lésé, s’adresse aux autorités, réclame
la protection des tribunaux. Il expose ses prétentions, les
développe et les exagère autant que possible au cours des
débats. Un processif réclamait d’abord une rente annuelle
de 200 marks de dommages-intérêts ; puis 400, plus tard 800,
et finalement la somme réclamée s’accrut au capital de
5 000 marks. En même temps, il s’entendait à merveille à
farcir ses déclarations d’une terminologie juridique puisée
dans les codes, qu’il étudiait assidûment à cet effet. Il défen¬
dait son affaire avec une éloquence si persuasive que beau¬
coup de ses concitoyens, convaincus de son bon droit, lui
prêtaient un concours actif.
Les contradictions, les réfutations sont tout aussi impuis-
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 24
Fig. 140. — Paranoia. — Expression
hautaine et contrariée du visage.
370 paranoïa ou délires systématisés.
santés à détourner le processif de la poursuite de son but,
que les bonnes paroles et les tentatives de conciliation le
sont à calmer son ardeur. Malgré l’énergie qu’il met à
soutenir ce qu’il appelle son droit, on ne tarde pas à acqué¬
rir la preuve qu’il est nettement dans son tort et qu’il est
incapable de soutenir ses prétentions au moyen des motifs
plausibles. L’état cœnesthétique est, le plus souvent, légè¬
rement surexcité. La physionomie, comme celle du délirant
Fig. 141. — Délire processif systématisé. — Expression préoccupée
et grave du visage.
processif représenté par la figure 141, est sérieuse, décidée,
d’une expression un peu contrariée, mais ne présentant
aucun caractère pathologique.
Étiologie. — La paranoia est une affection endogène
qui, dans la plupart des cas, repose sur une base hérédi¬
taire. La transmission similaire n’est pas très fréquente.
La folie intermittente et la paranoia sont extrêmement
rares dans la même famille. Il est à noter qu’il y a beau¬
coup plus d’hommes que de femmes devenant paranoïques.
Les malades racontent quelquefois que dès leur jeunesse
ils avaient un caractère bizarre, difficile à diriger. Dans
bon nombre de cas, on mentionne l’ivrognerie des pa¬
rents.
Sander a établi une forme spéciale de cette psychose
la paranoia originaire, dans laquelle les traits principaux
•du trouble mental peuvent être suivis en remontant jusqu’à
la première jeunesse. Neisser, à propos des cas accompa-
paranoïa ou délires systématisés. 371
gnés d’abondantes erreurs du souvenir, décrit la paranoia
de confabulation [une sorte de délire systématisé ressem
blant à un entretien familier].
Diagnostic. — Nous avons déjà mentionné les carac¬
tères qui délimitent la démence paranoïque, syndrome qui
conduit progressivement à l’affaiblissement total de toutes
les facultés intellectuelles et qui de bonne heure présente
quelques-uns des signes de la démence précoce. D’ailleurs,
les idées délirantes de la démence paranoïque sont extrê¬
mement confuses et ne peuvent être ramenées à un système
logiquement construit ; de plus, dans cette psychose, les
troubles sensoriels sont bien plus abondants que dans
la vraie paranoia. Quoique dans la paralysie générale
on trouve aussi des idées délirantes qui persistent pen¬
dant des mois et même pendant des années, l’affaiblisse¬
ment des facultés, et principalement le trouble de la
mémoire, sans parler des symptômes somatiques, don¬
nent des éléments suffisamment sûrs pour faire un dia¬
gnostic. Il est une forme paranoïque delà démence sé¬
nile qui débute à une époque très tardive de la vie et qui
présente, au milieu des idées délirantes, l’affaiblissement
intellectuel très marqué. Chez des sujets alcooliques ou épi¬
leptiques peuvent également se développer des idées déli¬
rantes stables (Voy. les chap. xv et xxvii) ; mais en pareils
cas il est ordinairement facile d’établir le diagnostic diffé¬
rentiel. Les diverses phases de la folie intermittente, par
exemple, la forme raisonnante, ne présenteront que bien
rarement des difficultés au point de vue du diagnostic
différentiel : la mobilité de la manière d’être au point de
vue affectif et psychomoteur, l’impressionnabilité et la
périodicité des accidents sont autant de signes décisifs
permettant ce diagnostic. Assez souvent certains sujets à
caractère pathologique ressemblent à des paranoïques;
mais, chez les premiers, les assertions bizarres, les para¬
doxes, les idées de persécution ne sont nullement aussi
inébranlables et ne se groupent pas d’une façon aussi
systématiséeque dans la paranoia.
Pronostic. — La paranoia est incurable, mais les ma¬
lades peuvent atteindre un âge très avancé. L’activité
intellectuelle diminue à l’approche de la vieillesse.
Traitement. — Une séquestration trop prolongée
dans un asile et surtout de fréquentes tentatives de réfu¬
tation ont souvent un effet irritant sur les paranoïques.
372 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
Il est utile de les faire changer de milieu, et surtout de les
occuper manuellement.
Médecine légale. — On peut accorder aux paranoïques
le bénéfice d’une responsabilité plus ou moins atténuée,
même quand il n’y a pas de rapport évident entre le délit
et le système délirant. L’interdiction des paranoïques peut
être prononcée, surtout en cas d’affaiblissement des facultés
intellectuelles.
[XVIII. - DÉMENCES JUVÉNILES. - DÉMENCE
PRÉCOCE
De tout temps on a éprouvé des difficultés dans l’appré¬
ciation nosologique d’un groupe de troubles psychiques
qui se produisent principalement à l’âge juvénile, qui ont
souvent une évolution aiguë, qui revêtent des formes cli¬
niques de nature diverse et qui se terminent généralement
par un affaiblissement plus ou moins profond des facul¬
tés intellectuelles. Selon que prédominent en pareil cas les
roubles sensoriels, ouïes idées délirantes, ou la dépression
mélancolique, ou l’immobilité et la stupeur, on portait le
diagnostic de folie hallucinatoire, de paranoïa aiguë , de
mélancolie, de stupeur, ou quelquefois, en associant ces
deux derniers symptômes, on décrivait la mélancolie avec
stupeur. Quelques-uns de ces cas ont. été pris pour delà
confusion mentale ou Vamentia. D’autres, dans lesquels
l’agitation était le phénomène prédominant, ont été consi¬
dérés comme étant de la manie, tandis qu’on interprétait
la démence terminale comme un stade secondaire d’affai¬
blissement. On ne pouvait guère facilement porter un
pronostic au sujet de la production de cette démence dite
secondaire, parce qu’on classait souvent sous la même
rubrique et dans le même groupe d’autres formes initiales
qui, extérieurement, paraissaient semblables et qui avaient
pourtant une issue favorable; comme, par exemple, la
mélancolie d’involution, la phase de stupeur de la folie in¬
termittente, la psychose d’épuisement nommée « amenda».
Dans les grands asiles d’aliénés il se trouve, la plupart du
temps, parmi les malades chroniques, un nombre considé¬
rable de déments à titre secondaire qui, antérieurement,
ont passé par une ou plusieurs des formes cliniques que
nous venons d’énumérer. Kahlbaum a entrepris la tâche
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 373
de présenter l’ensemble de ces formes cliniques isolées
comme faisant partie d’un processus d’une seule et même
affection, de manière qu’on pût déterminer d’avance
comment évoluera ultérieurement telle ou telle espèce
d’excitation ou de dépression.
Il a décrit en 1875 la catatonie qui, d’après sa conception,
est « une affection cérébrale, à évolution cyclique alter¬
nante, dont les symptômes psychiques sont empruntés
tour à tour à la mélancolie, à la manie, à la stupeur, à la
confusion et finalement à la démence. Seulement, parmi
toutes ces formes psychiques, une ou plusieurs peuvent
manquer. Dans cette affection, outre les symptômes psy¬
chiques, peuvent survenir encore, au nombre des signes
essentiels, des phénomènes d’ordre moteur ayant le carac¬
tère général de convulsions ».
Kahlbaum croyait à la curabilité de ce processus patho¬
logique. L’idée de la catatonie a été développée avec des
variantes nombreuses par Hecker, Brosius, Neisser,
Kraepelin, Bleuler, Mucha, Trœmner, Ilberg, Tschisch et
d’autres. De nombreux aliénistes, avec Schüle en tête, con¬
sidèrent les symptômes catatoniques comme des phéno¬
mènes qui apparaissent d’une façon épisodique dans beau¬
coup de psychoses les plus différentes. Un autre processus
qui conduit également à la démence a été décrit en 1871
par Hecker, sous le nom d'hébéphrénie. Scholz, Daras-
kiewicz, entre autres, l'ont examiné plus en détails. Récem¬
ment, Kraepelin et Aschaffenburg ont réuni l’hébéphrénie
et la catatonie, qu’ils considèrent comme des variétés
appartenant à la démence précoce. Kraepelin sépare de la
paranoia, pour les rattacher également à la démence pré¬
coce, les cas de délire systématisé aboutissant rapidement
à la même démence terminale.
Le terme de démence précoce ou de démence juvénile est
destiné, par conséquent, à désigner d’une façon provisoire
l’ensemble des processus morbides qui, sous des formes
cliniques différentes, aboutissent à une démence spéciale.
Or, par une analyse approfondie, on arrive à découvrir les
traits fondamentaux de cette démence, même pendant les
stades initiaux, et cela au milieu de troubles mentaux
qui, au premier abord, semblent fortement différer les
uns des autres. D’après l’aspect clinique de l’affection à sa
première période, il est possible de grouper les divers cas
en quatre variétés, démence simple, hébéphrénie, catatonie
374 DÉMENÉES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
et démence paranoique. Mais les dernières étapes de l’affec¬
tion ne permettent plus d’établir des différences de ce
genre. Enfin, il peut arriver aussi que, bien avant la phase
terminale, l’une de ces variétés prenne l’aspect d’une
autre.
[Deny et Roy distinguent, avec Kraepelin, trois variétés
de démence précoce : 1° hébéphrénique ou maniaque; 2 °ca-
îalonique ou stupide; et 3° paranoïde ou délirante. Sérieux
donne le nom de délirante à la forme hébéphrénique.]
Symptomatologie. — L ' apercepiion est peu diminuée;
parfois, et sur certains points de détails, elle est même
d’une acuité remarquable. Ainsi, par exemple, un hébé¬
phrénique remarquait que le médecin avait une de ses
dents plombée. Même à l’état de stupeur, les malades per¬
çoivent encore certains détails: Néanmoins, les troubles
de la perception sont extrêmement fréquents, et surtout
les troubles sensoriels. Quelquefois, il s’agit d’illusions.
Les perceptions sont altérées comme dans un cauchemar :
le médecin apparaît comme un mulâtre, comme le diable
avec des cheveux noirs, de grosses lèvres et la figure verte;
la surveillante a une grande barbe noire ; les lits de l’in¬
firmerie ressemblent à des coquilles ; tous les malades ont
des têtes de nègres et des faces rouges. Une malade, ré¬
veillée par un bruit pendant la niiit, croyait que c’étaient
ses enfants qui criaient dans la rue. Il se produit aussi des
pseudo-hallucinations dans lesquelles les sujets entendent
des voix intérieures qu’ils expliquent généralement ainsi :
« On parle dans ma tête, mais ce n’est pas une voix qui
vient du dehors ».
Les véritables hallucinations sont très variables. Celles
de Youïe constituent souvent un symptôme initial. Ce sont
tantôt des bourdonnements d’oreilles, des grognements,
des chuchotements, du babil, des chants ou des gazouil¬
lements d’oiseaux, tantôt de véritables paroles qui sont
attribuées à des personnes déterminées. Un malade dési¬
gnait nettement trois personnes dont il distinguait les
voix. « C’est comme à Guignol », dit un autre, pour indi¬
quer le pêle-mêle des voix qui parlent toutes ensemble.
Les hallucinations visuelles ne sont pas rares. Pendant la
nuit apparaissent des fantômes bleus dans une lueur phos¬
phorescente, comme des marionnettes, des pantins avec des
cornes, des figures noires sautant comme des singes sur
les branches des arbres. Les hallucinations tactiles sont
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 375
très fréquentes. Dans les cas chroniques en particulier, il
se produit des sensations dans les muscles, ou les or¬
ganes génitaux, ce qui donne lieu à bien des interprétations
délirantes. Un malade racontait que chaque nuit il venait
quelqu’un qui lui faisait une injection dans la tête; on
lui avait ouvert le testicule pendant la nuit; ce devaient
être deux femmes qui se trouvaient là ; on lui avait fendu
les gencives; on lui avait frotté la plante des pieds. On
observe également des hallucinations de l;odo/-a/ et du
goût. Souvent les troubles passent d’un domaine sensoriel
à un autre. Un sujet faisait chaque matin une déclaration
différente au sujet de ses hallucinations : une fois il avait
entendu plusieurs hommes qui chantaient dans son lit des
cantiques; une autre fois, il voyait un cercueil vide appuyé
contre la cloison: cela le mettait en sueur; une autre fois
encore il avait senti une odeur de cabinets d’aisance ; il
avait eu un saignement de nez ; il voyait du feu dont il sen¬
tait la chaleur; il avait senti le goût d’une poire, il avait
eu des gargouillements. Fréquemment, surtout au début,
les malades sont agités par leurs hallucinations ; d’autres
restent indifférents; quelques-uns ont l’air de s’en amuser
et semblent les guetter avec un secret plaisir, L’apercep-
tion se trouve assez souvent altérée encore par des idées
délirantes en rapport avec les hallucinations. Un malade
croit que toute sa famille est morte et se figure' que les
parents qui viennent le visiter sont des étrangers qui leur
ressemblent.
La mémoire est d’ordinaire peu atteinte. Les malades
retiennent longtemps des poésies, savent faire des multi¬
plications; beaucoup d’entre eux sont en état de raconter
encore ce qui leur est arrivé vingt ans auparavant. Un grand
nombre conservent les connaissances acquises à l’école
souvent jusque dans des périodes de profonde démence.
Une malade qui est à l’asile depuis vingt-trois ans raconte
encore le canevas de pièces de théâtre qu’elle a vues au¬
trefois. Un théologien, dément à un haut degré, comprenait
encore l’hébreu. La faculté de remarquer et d’observer est
souvent surprenante : ainsi un sujet qui, dans un état de
mutisme avec stupeur, avait assisté d’une manière en appa¬
rence indifférente à la célébration de la fête de Noël dans
son asile, pouvait, plusieurs mois après, en raconter exac¬
tement les détails, rappelant qu’il y avait eu deux arbres
de Noël, et qu’on avait chanté.
376 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
En revanche, l 'association des idées est entravée. Les
associations d’idées d’après leur rapport logique devien¬
nent rares. Parfois, se produisent des rimes sans signifi¬
cation ou des associations par assonances, dans le genre
de celles-ci : « Saint Roch croque, alors je suis moi-même
un coq » ; ou bien le malade associe : pantomime avec pan¬
thère, tigre, chien. Ce sont surtout des mots enfilés les
uns à la suite des autres, sans aucun lien; il existe, par
conséquent, une incohérence d’idées comme dans cette
phrase : « Gustave- Adolphe, roi de Spandau et de Suède ;
ça c’est rouge, c’est noir, c’est chat, rouge, un, deux, trois.
C’est pharmacie, c’est du en bois, Rio de Janeiro ». En
outre, on trouve souvent une persistance de certaines idées
auxquelles le malade revient sans cesse d’une façon sté¬
réotypée : « Je suis la mère de l’univers, j’ai enfanté les
trois fils, ce sont d’autres fils que j’ai enfantés, ce sont des
princes que j’ai enfantés. Et j’ enfante encore un autre fils ;
mon prerq^er fils je l’ai enfanté à Noël, je l’ai enfanté à six
heures du matin !... »
Les traits fondamentaux du trouble psychique se trou¬
vent dans le domaine affectif, la pensée aperceptive et les
actes volontaires.
L 'état affectif est émoussé, ce qui est surtout évident
lorsqu’on examine l’émotivité du sujet. Il est vrai qu’au
début de la psychose les malades paraissent souvent dépri¬
més, mais, presque toujours, on constate que cette dé¬
pression n’a pas de profondes racines. De même l’état
ccénesthétique gai' que l’on observe parfois n’a pas ce ca¬
ractère humoristique du maniaque ou de l’alcoolique;
c’est plutôt une sorte d’euphorie puérile. Souvent il n’y a
que très peu de rapport entre l’expression extérieure et le
motif allégué de l’état cœnesthétique ; ou bien il y a con¬
traste entre les divers modes d’expression. Une malade se
mettra à danser, tout en proférant des plaintes, ou elle
racontera, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle se trouve
bien. Ce qui est surtout à remarquer, c’est l’indifférence
qui se montre de plus en plus pendant le cours de l’affec¬
tion, une indolence à l’égard des impressions gaies ou
tristes, comme à l’égard des excitations physiques. Une
malade disait : « Quand ma sœur s’est fiancée je suis res¬
tée indifférente ; quand quelqu’un meurt dans ma famille,
cela ne me fait aucune impression. » On est frappé sou¬
vent de l’indifférence que témoignent ces malades quand
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 377
on leur demande s’ils veulent encore rester internés
pendant des années.
La pensée aperceptive est profondément altérée ; le libre
arbitre et l’activité intellectuelle sont très entravés. Le
sujet ne sait que faire de toutes les connaissances amassées
par sa mémoire; il ne peut les appliquer, en tirer parti, et
il n’est plus en état d’apprendre quelque chose de nou¬
veau. Quand il reste encore capable de travail ou si son
état s’améliore assez pour le lui permettre, ce sont des
occupations machinales qu’il peut entreprendre, comme de
bêcher ou ratisser dans le champ; mais, même pour des
travaux aussi simples, il a besoin d’être stimulé. L’intérêt
pour son ancienne carrière, pour sa famille, est très
affaibli. L’esprit d’initiative a totalement disparu. Dans
certains cas, les sujets sont très suggestibles, dépourvus
de toute volonté.
En même temps, la faculté du jugement s’affaiblit aussi.
Il devient difficile pour le malade de comparer et d’appli¬
quer les notions acquises antérieurement; des problèmes
de calcul demandant très peu de réflexion, même une
simple soustraction ou division, coûtent une peine inouïe et
se font mal, quoique des notions apprises autrefois, comme
la table de multiplication ou des fables, restent encore
dans la mémoire. Les malades comprennent mal leur si¬
tuation morbide, bien qu’il ne soit pas rare qu’ils en aient
conscience.
Lés idées délirantes ne sont pas rares. Aux troubles sen¬
soriels s’ajoutent des idées hypocondriaques ou mélan¬
coliques, surtout dans les premières périodes de l’affec¬
tion; mais presque toujours ces idées présentent les
caractères de la démence. Une malade croyait qu’elle
n’avàit plus de cerveau ; une autre se sentait violée par des
hommes; une troisième se prenait elle-même pour un
homme et disait : « Je suis Gottfried. Je voudrais avoir
ses souliers et ses habits. Je veux qu’on me rende la partie
de mon corps qu’on m’a ôtée, et puis partir d’ici... »
Outre des idées mélancoliques et hypocondriaques, il
peut se produire toutes sortes d’idées de grandeur. Un
malade disait que des prêtres l’avaient adoré, que tout
son cerveau travaillait. Une femme déclare qu’elle est
fille de l’empereur d’Allemagne et qu’elle est fiancée à un
baron. Il est exceptionnel que le malade tire et applique
les conséquences de ses idées délirantes, comme cela
378 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
arrive chez le paranoïque ; les actes du malade ne sont,
en général, pas influencés par son délire. Le même sujet
exprime les idées les plus contradictoires, avec le même
air d’indifférence. Même dans les formes où dominent des
idées délirantes, sê révèle encore la base démentielle.
Nous trouvons, il est vrai, quelquefois que les idées ont
une direction bien déterminée; que, par exemple, toutes
les conceptions délirantes sont, ou mélancoliques, ou rela¬
tives à la persécution, ou mégalomaniaques; néanmoins,
on ne trouve pas ici un système délirant bien construit
et solidement défendu par le sujet envers et contre toutes
les objections. Dans la forme que nous examinons, les
idées délirantes persistent, mais n’ont pas de racines pro¬
fondes : elles sont éphémères, changent souvent, et, fina¬
lement, disparaissent totalement. Quand les malades
essaient de produire ou d’imaginer quelque chose, leur
pensée porte généralement la marque de la démence. Un
de ces sujets voulait introduire dans l’asile l’emploi
d’éponges pour remplacer le papier des cabinets d’aisance;
11 inventa, en outre, une nouvelle espèce de chapeaux sup¬
portés par des colonnes reposant sur les épaules, et, au-
dessus, se trouverait une plate-forme sur laquelle des
jeunes filles pourraient s’asseoir.
La conscience, quoique modifiée par des troubles sen¬
soriels et par des idées délirantes, n’est pourtant pas
profondément troublée. La faculté de l’orientation est
normale dans la plupart des cas. Même dans les états
d’agitation et de stupeur, la confusion est presque toujours
moindre qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Un
malade, dans un accès de délire furieux où il se croyait
entouré d’eau dans laquelle il devait se jeter, appelait le
médecin par son nom. La conscience du «moi» est, il est
vrai, souvent altérée.
Les malades sont particulièrement troublés dans le
domaine de la volonté et des actes. L’affaiblissement de la
pensée aperceptive et de l’esprit d’initiative supprime les
impulsions volontaires normales. Les malades sont non¬
chalants; ils négligent les soins les plus simples, tels
que ceux de la propreté ou de repas réguliers ; ils dépé¬
riraient s’ils étaient livrés à eux-mêmes. Dans les actes
de ces sujets, il n’y a pas le moindre choix, de sorte que
leurs mouvements ont un caractère purement instinctif et
automatique. Ce relâchement des rapports entre l’impul-
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 379
sion spontanée et le mouvement peut avoir pour consé¬
quence ce fait que les sujets n’obéissent qu’aux impulsions
vénant du dehors ; ils présentent alors une sorte d'auto¬
matisme commandé, une véritable suggestibilité motrice.
Dans d’autres cas, une idée quelconque surgit, s’associe
à l’idée du mouvement voulu ou commandé et vient con¬
trecarrer l’impulsion en déterminant un mouvement
opposé ; en d’autres termes, le sujet fait tout le contraire
de ce qu’il voulait ou devait faire. C’est surtout Vidée con¬
traire qui produit le mouvement correspondant; ce phéno¬
mène constitue ce qu’on appelle le négativisme. Dans l’état
de suggestibilité , les malades sont cataleptiques et gardent
toute position dans laquelle on place leurs membres. Ils
sont, de plus, atteints d ’écholalie et d ' èchopraxie, c’est-
à-dire qu’ils répètent par suggestion et machinalement tout
ce qu’on leur dit, de même qu’ils présentent fréquemment
de l'échomimie, c’est-à-dire qu’ils imitent tout geste qu’on
fait devant eux.
Quand on demande au sujet atteint de négativisme de
donner la main, il reste immobile, ou bien il retire la main,
après avoir déjà commencé à la tendre. Cet accomplis¬
sement d’un acte directement opposé à la demande consti¬
tue le négativisme actif. Des ordres très simples restent
inexécutés. Mais on pçut aussi obtenir du sujet présen¬
tant du négativisme actif l’exécution d’un acte, en lui
commandant le contraire. Si, par exemple, il est difficile
de faire garder le lit à un sujet, on n’a qu’à exiger de lui
de quitter son lit : aussitôt il s’enveloppera énergiquement
dans ses draps. A la vérité, cette expérience ne réussit pas
toujours, tandis qu’il arrive souvent qu’après un ordre
plusieurs fois réitéré, le malade' finit par l’exécuter, et sou¬
vent avec une incroyable rapidité. Le sujet se laissera,
par exemple, commander cinq ou même dix fois d’écrire
son nom, et restera immobile, tenant la craie sur le tableau
pendant des minutes ; puis, tout à coup, il écrira cou¬
ramment, d’un seul trait, ce qu’on lui a demandé.
Le trouble psychomoteur se manifeste en outre par
l'immobilité et la stupeur d’une part, et par l'excitation
motrice, d’autre part. On peut distinguer une stupeur
cataleptique et une stupeur avec négativisme. Dans la pre¬
mière, les malades sont couchés passivement, ne parlent
pas, réagissent peu, mais laissent placer leurs membres
dans toutes les positions qu’on veut et qu’ils gardent
380 DÉMENCES JUVÉNILES.
— DÉMENCE PRÉCOCE.
ensuite. Dans la stupeur avec négativisme, les sujets
résistent à toute influence ; les membres sont raides et
tendus, et souvent si rigides qu’on peut soulever tout le
corps en le tenant par le bras étendu ; les yeux sont clos ;
les paupières ainsi que les dents sont fortement serrées;
parfois les extrémités deviennent froides et cyanosées. Un
sujet, qui restait parfois debout toute la nuit, la muscu¬
lature tendue, avait le matin suivant un œdème très pro¬
noncé aux jambes. C’est cette stupeur avec immobilité et
raideur qui a motivé principalement le titre de cata¬
tonie ou de folie par tension. Cette tension ne dépend
pourtant pas d’altérations de la musculature ou des nerfs
périphériques, mais constitue un phénomène purement
psychique.
Dans l’agitation motrice catatonique, il s’agit d’un pro-
Fig. 142. — Démence catatonique. — La malade agitée
grimpe tout à coup aux barreaux de sa fenêtre.
cessus pauvre en réactions actives. Les excitations venant
du dehors n’ont ici aucun effet aggravant, contrairement
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 381
à ce qui arrive dans la manie. Les mouvements ont pres¬
que toujours quelque chose d’uniforme et d’automatique.
Il est rare de voir se produire des actes raisonnés. L’agi¬
tation motrice paraît inconsciente. Quelquefois, cette
excitation se passe en contorsions violentes et en cris,
sans que le malade quitte son lit. A part l’épilepsie, c’est
certainement la catatonie qui présénte les états d’agitation
les plus violents. Souvent, les malades veulent se préci¬
piter avec rage hors de la chambre ; ils résistent avec vio¬
lence à tout effort qu’on fait pour les retenir; ils déchirent
tout ce qui leur tombe sous la main ; ils font des gambades
au cours desquelles ils se blessent parfois gravement ; ils
lancent leur matelas parterre. Aussi, dans l’agitation cata-
tonique, on constate ordinairement et avant tout une sou¬
daineté et une brusquerie des mouvements : le sujet re¬
présenté par la figure 142, bondit tout à coup hors de son
lit et grimpe le long des barreaux jusqu’au haut de la
fenêtre ; une autre, qui paraissait couchée tranquillement,
décroche subitement un tableau, le jette à terre, et va se
recoucher comme si de rien n’était.
Fig. 143. — Démence catatonique. — Traces des pas. Différence
entre la pose du pied à gauche et à droite.
D’autre part, les mouvements de l’agitation catatonique
se caractérisent par leur uniformité : un sujet essaie
Fig. 144. — Traces des pas d'un catatonique; marche tantôt sur
la pointe du pied, tantôt sur la plante.
d’heure en heure d’arracher ses vêtements ; un autre veut
sans cesse faire des culbutes. Cette uniformité des mou-
Fig. 145. — Démence catatonique. — Manière bizarre de manger
en tenant la cuiller entre les doigts étendus.
de la volonté contradictoires entre elles qui donne à la
plupart des actes du catatonique un caractère paradoxal
et absurde. Je veux parler des innombrables attitudes
ou postures maniérées et des tics t[qui se manifestent
dans tous les actes des catatoniques et qui, malgré leur
diversité, présentent tous le mômè caractère fondamental:
•d’être affectés et grotesques. Déjà la manière, de saluer
étonne souvent par sa bizarrerie. Pour donner la main,
vements devient finalement' de la sléréotypie motrice : >
un malade remue la tête toute la journée; un autre court
toujours sur la pelouse en faisant le même cercle, jusqu’à
ce qu’il ait tracé un chemin en foulant l’herbe. On constate
une prédilection de ces catatoniques pour les mouvements
rythmiques.
Mais c’est surtout le conflit des diverses impulsions.
DÉMENCES JUVÉNILES. - DÉMENCE PRÉCOCE. 383
l’an ne tend qu’un doigt; celui-là présente la main tout à
plat comme un fat ou un fanfaron; beaucoup retirent la
main qu’ils avaient déjà tendue ou ne touchent la main
qu’on leur tend que du bout des doigts.
La manière de marcher, très singulière, s’observe très
souvent aussi : l’un sautille ou se dandine ; d’autres
s’avancent en glissant sur le sol ; quelques-uns boitent et
sautent sur un pied ou marchent en croisant les jambes
l’une par-dessus l’autre ; il y en a qui marchent à reculons
(Voy. fîg. 143, 144 et 148).
La manière de manger est particulièrement caracté¬
ristique : la malade représentée par la figure 145 tient la
cuiller entre ses doigts étendus, sans fermer la main ;
d’autres portent d’abord la cuiller à leur oreille ou à
leur nez; d’autres la remue un temps infini dans l’assiette,
ou ne prennent que de toutes petites gouttes de soupe à
la fois, ou bien partagent d’abord leur légume en parties
tout à fait égales, avant d’y goûter, ou bien ils essaient de
fourrer le tout à la fois dans leur bouche. Nous indiquons
plus loin la manière de parler de ces sujets.
Tous ces actes bizarres sont tellement variés qu’on ne
Fig. 146.— Démence catatonique. — Hamac que le malade représenté
par la figure ISO a fabriqué avec des fils tirés du drap du lit; Le
filet est collé à la cloison avec du pain et est suspendu par toutes
sortes de bribes de drap, de papier et des morceaux de pain.
peut avoir la prétention de les décrire tous. Tel malade
se blottit sous son lit, tel autre va se coucher auprès
384 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
de son voisin de la salle; beaucoup se couchent au rebours
du lit, la tête au pied du lit; d’autres encore mettent
leurs habits à l’envers. Un d’entre eux faisait la mine de
fumer une croûte’ de pain comme un cigare. La malpro¬
preté est souvent associée à ces tics : une malade crachait
sur son pain du déjeu¬
ner de la salive d’une
épaisseur d’un doigt
avant de le manger ;
une autre se fourrait
son pain dans l’anus. Il
en est qui, avec leurs
Fig. 147. — Démence catatonique. — Fig. 148. — Démence cata-
Attitude bizarre : la malade s’est tonique. — Manière bi-
é tendue par terre ; elle joint les zarre de marcher,
mains et tient un morceau de pain
entre ses lèvres.
ongles, percent lentement des trous dans la cloison. Un
sujet voulait poser sur le plancher de sa cellule des
figures faites avec des matières fécales. La figure 146
représente un hamac qu’un catatonique a fabriqué avec
Fig. 150. — Démence catatonique. — Portrait du malade qui a
fabriqué le hamac représenté par la'figure 146.
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 23
Fig. 149. — Démence catatonique. — La malade fait, en grimaçant,
un visage sinistre, tandis que son état cœnesthétique n’est nulle¬
ment déprimé.
386 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
des fils arrachés à la couverture de son lit et l’a attaché
à la cloison avec de la mie de pain.
Les contorsions du visage, les grimaces, les clignements
d’yeux, le retroussement des lèvres en forme de trompe,
les haussements d’épaules sans motif, les grincements des
dents, sont autant de tics qui s’observent souvent. Les
traits du visage, à part les particularités que nous venons
d’indiquer, sont presque toujours sans expression. C'est le
visage d’une momie. Quelquefois, il y a, comme chez les
sujets représentés par les figures 149, 150, 151 et 152, un
Fig. 151. — Démence calatonique. — Physionomie grimaçante.
contraste frappant entre l’expression de la physionomie
et l’humeur indifférente.
Les malades affectent volontiers dés attitudes étranges.
L’un d’eux se tenait pendant des heures sur une jambe,
avec le buste penché en avant. Une autre, représentée par
la figure 153, sautillait sur le bord extérieur de son lit,
comme un oiseau sur un fil télégraphique. Il en est (fîg. 152)
qui se tiennent pendant des jours ou des semaines comme
une statue, dans une attitude théâtrale, avec des gestes
pathétiques. Beaucoup mangent leurs cheveux, leurs vête¬
ments ou les couvertures de leur lit (fîg. 154).
Un malade se couchait sur le dos et levait les deux
jambes enl’air (Voy. fîg. 13). Quelques-uns restent agenouil¬
lés, dans une attitude de dévotion, sans la moindre idée
de prière dans l’esprit; ils joignent et pressent si forte-
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 387
ment leurs mains qu’il en résulte parfois des escarres. Le
blottissement dans le lit, comme le montre la figure 155, est
fréquent chez les catatoniques négativistes. Tous ces actes,
toutes ces attitudes étranges et uniformes peuvent brus¬
quement faire place à une tout autre manifestation. Il n’est
pas rare ue co usin¬
ier, chez les déments
avec stéréotypie et
négativisme, la ré¬
tention volontaire
d’urine et des ma¬
tières fécales, de
même que le refus
de nourriture, ou
bien une boulimie
sans frein.
On a essayé d’ex¬
pliquer de diverses
façons ces actes et
ces attitudes bizar¬
res. Certains alié¬
nistes croyaient que
cette manière d’être
est commandée aux
malades . par des
voix qu’ils en tendent
ou par des idées dé¬
lirantes. Il est hors
de doute que, dans
bien des cas, des
hallucinations chas¬
sent le malade hors
de sa chambre <m le
poussent à i
cher, ou à essayer à
force de cris, de cul¬
butes, et d’autres
mouvements de défense, à se débarrasser du trouble men¬
tal qui l’obsède. Mais, néanmoins, il est rare qu’on puisse
avoir la preuve de cette origine hallucinatoire des
mouvements catatoniques. Dans la grande majorité des
cas, nous n’avons rien qui permette d’admettre cette hypo¬
thèse. Tout d’abord, étant données les brusques alterna-
Fig. 152. — Démence catatonique. —
Contraction grimaçante des muscles
des lèvres et de la bouche.
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
tives de ces tics, souvent très . compliqués, il est impro¬
bable qu’ils soient provoqués et maintenus par des
hallucinations auditives. D’ailleurs, les malades n'es¬
saient jamais d’expliquer leur manière d’être, ou bien ils
donnent comme explication le premier prétexte qui leur
passe par la tête. Quelquefois, il est vrai, ils disent
qu’ils ont entendu ceci ’
ou cela, ou qu’ils ont
été poussés par n’im¬
porté quoi, ou bien ils
répondent affirmative¬
ment à - une question
suggestive qu’on leur
pose au sujet d’un ordre
donné par des halluci¬
nations. Mais l’origine
du trouble n’est nul¬
lement expliquée par
ces assertions suggérées
aux malades. En par¬
tant du point de vue
psychologique, on aura
plutôt toute sorte de
raisons pour considérer
ces symptômes psycho¬
moteurs comme étant
la conséquence d’une
perversion primitive de
la volonté. 11 n’y a donc
pas lieu do recourir,
Fig. 153. — Attitude catatonique. par une voie détour¬
née, aux hallucinations
auditives qui, après tout, auraient elles-mêmes tout
autant besoin d’être expliquées. Les caractères des
mouvements catatoniques si contraires à ceux des
actes normaux de la vie, mouvements uniformes et sté¬
réotypés, sans utilité pratique, sans objet, sans lien
entre eux, sans intermédiaires dans les transitions, toutes
ces particularités parlent précisément en faveur de notre
opinion. Ce qui fait encore ressortir combien l’hypothèse
d’une origine hallucinatoire de ces troubles moteurs est
peu acceptable, c’est ce fait que les expressions verbales
des malades présentent les mêmes traits fondamentaux
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. 389
qui caractérisent leurs troubles moteurs. Les catatoniques,
dans leur besoin effréné de parler, profèrent des phrases
incohérentes, uniformes et stéréotypées ; il est impossible
d’admettre que chacune de ces expressions soit soufflée
par une hallucination auditive correspondante.
La manière de parler présente en effet des particularités
bizarres : le malade chuchote, prend une voix de fausset,
Fig. 154. — Altitude catatonique ; la malade est couchée
en travers du lit.
affecte un langage solennel ou des intonations pathétiques,
zézaie comme un enfant. Assez souvent il se produit du
mutisme. Même lorsque le trouble psychique est léger, on
n’observe pas toujours un langage correct; au contraire,
les expressions sont filandreuses, vagues, pleines de tour¬
nures artificielles, alambiquées et confuses. Forel a pro¬
posé pour caractériser ce langage des catatoniques le
terme de salade de mots. Un exemple de ce phénomène
est fourni par cette lettre d’un malade :
390 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
« Si Ernest ne renvoie pas son domestique cette année,]
que ce soit peut-être déjà ou chez nous. J’ai passé par ma.
maladie nerveuse, grâce à des exercices de gymnastique,
que j’imite ce que font d’autres, c’est-à-dire le gardien.
J’ai aussi quelquefois fortement travaillé dans la dernière
quinzaine, et je n’ai pourtant pas trouvé de repos; tout
est encore au même pointsur la balance; car ce n’est pas
la peine de se mettre à penser. Si je n’étais pas appelé à
Fig. 155. — Catatonie avec négativisme; la malade se cache
dans son lit.
faire de bonnes œuvres cette lettre n’aurait pas besoin
d’être envoyée. C’est aussi la faute à ma mère.... »
Au cours d’üne excitation catatonique plus forte, l’im¬
possibilité d’exprimer les idées avec ordre peut être encore
plus marquée. Le discours manque non seulement de
cohésion, mais les idées les plus hétérogènes s’alignent
sans la moindre transition et avec de fréquentes répéti¬
tions. C’est alors l'incohérence complète, et non plus seule¬
ment la fuite des idées, le relâchement ou les solutions
de continuité qu’on remarque dans la manie ordinaire.
A cela s’ajoute encore le retour stéréotypé de certaines
expressions. Voici, par exemple, le sténogramme des
réflexions d’un catatonique :
« Qu’est-ce que je dois leur raconteir, à Satan encore
DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRECOCE. 391
une fois; je ne suis pourtant pas un Satan, je suis Satan
lui-même en chair et en os. Nous sommes tous attachés
par un anneau au nez ; quand nous rentrons l’anneau nous
sommes malades ; que le diable m’emporte, je n’ai jamais
encore embrassé un roi ; soyez donc assez bon pour me
faire mettre encore un peu d’eau chaude » (le malade était
dans un bain prolongé). « Sapristi, vous m’avez étrillé
avec votre chaise goudronnée; je me suis assis dessus,
c’était mon c.. et non pas le tien. Ah! la tête de vache,
viens donc un peu me reparler de ma chaise gou¬
dronnée...»
Ici se montre, outre l’incohérence complète et le retour
stéréotypé de certaines idées, des allusions à l’eau du bain
et à l’ordonnance du médecin; puis viennent des expres¬
sions complètement dépourvues de sens, comme : chaise
goudronnée, anneau du nez. Les malades sont aussi inépui¬
sables pour trouver de nouvelles expressions que pour
prendre des attitudes singulières ; leurs tournures du lan¬
gage sont tout aussi sans objet, aussi impulsives, aussi
irréfléchies que leurs tics. En tout cas, ce serait se donner
une peine inutile que de vouloir y découvrir des troubles
sensoriels ou des idées délirantes. Certaines tournures de
phrases ont bien un sens, par exemple quand le malade
demande de « l’eau chaude » pour son bain ; mais le plus
souvent les expressions sont incohérentes. Un malade
dit : « Vous parlez la langue orientale d’Arusberg » ; un
autre parle par assonances : « Autant de tâches, autant
de lâches »; un autre fait de longs mots composés :
« Le-courant-de-la-machine-à-battre-les-assomeurs ». Un
sujet a, comme tic, de commencer la plupart des mots
par un n : «nenfant, nécrire ». D’autres articulent des mots
dépourvus de sens ou déformés à plaisir. Une catatonique
à qui l’on voulait faire dire le mot « fleur » répondait
« fleurchon »; on lui demandait: « Combien font trois
fois 4 ? », elle balbutiait : « trois ». On lui redemandait :
«3x4?», elle disait : « Laissez cela à Lisette ». On lui
demandait : « Retranchez 3 de 5 », elle répliquait : « J’ai
plus de malice qu’un singe ». Une malade criait : « Élisa ! »
en appuyant sur l’a final pendant une minute entière. Un
malade, au milieu d’une conversation, se met tout à coup
à crier : « Cocorico! »
Les troubles les plus divers s’entremêlent souvent comme
dans la conversation suivante :
392 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
Demande. M’avez-vous déjà vu? — Réponse. Je vous ai déjà
vu souvent. — D. Où cela ? — R. Oui, lé maître, maître,,
maître, messieurs. — D. Où m’avez-vous vu ? — R. (En
hochant la tête) : Je ne sais pas. — D. Qu’est-ce que je suis?
— R. Tu as été un chiffon de feutre. — D. Qu’est-ce que je
suis? — R. Tu es éméré pfoutliché. Tu dois être un pécheur,
méchant fruit. Avez-vous été maudit et l’êtes-vous encore,
ô ling debindon don, don; alla laa. — D. Montrez votre langue.
La malade tire la langue très loin et dit : dbou gou dmian.
miang mian do de bas. Allons-nous pour lui maintenant. Hé
toi !
Certains malades ont l’air de parler une langue de leur
invention (Voy. p. 87).
Parfois les sujets improvisent des vers, dans lesquels,
contrairement aux productions des maniaques, la rime et
les sons ont moins de part que le rythme. Sans lien, sans
la moindre signification, les expressions absurdes sont
alignées avec des répétitions stéréotypées :
Mon bon Dieu, pardonne-moi,
Car je suis un ours velu.
Mon bon Dieu, ahl revêts-moi, j
Car je suis le moi.
Parfois le rythme trochaïque ou iambique ou autre est
très accentué. On trouve souvent des allitérations.
Les répétitions et les stéréotypies du langage consti¬
tuent donc le fond principal des expressions du sujet;
c’est là une véritable verbigération. Une malade répétait
constamment pendant des heures entières : « Jésus-Christ
sauve-moi, main fraternelle rachète -moi ». Une autre,
que représente la figure 169, disait, pendant des jours,
avec la même intonation : « Haamguè, haamguè » en
s’étirant le lobe de l’oreille. Une malade radotait avec
rapidité les phrases suivantes :
Que Dieu ait tout ce que son cœur demande et désire de bon
à manger et à boire ; que Dieu fête l’anniversaire de sa nais¬
sance tous les jours, et qu’il ait à manger et à boire tout ce
que son cœur veut et désire....
Souvent ce sont des paroles ou des syllabes incompré¬
hensibles qui forment la trame de cette verbigération :
jtîP 4'€^s> ys^jo-
^ï JSS/V^ ^t>
£î&s
Fig. 156. — Écriture maniérée d’une catatonique. Répétition
stéréotypée de mêmes signes (collection de Roubinovitch).
Fig. 157. — Dessin et écriture d’un dément paranoïde
(d’après Deny et Roy).
'KnoAwC'4
Fig. 158i — Écriture en miroir.
(Pécheur, méchant, fruit, debindon, don, don).
394 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
Ce Jacques-là, Jacques, Jacques, Jacques. Hé, hé, hé! (se
mettant à chanter) : Gué! gué! aa, turék, turék, turék, turik,
turquie, turc, turé, turké, turék,
huhuhu.
Les manières infiniment va¬
riées des actes, des attitudes
et de la parole s’entremêlent
pour produire les formes cli¬
niques les plus diverses.
L'écrilure aussi montre des
bizarreries correspondantes :
il y a des soulignements, des
traits de plumes très divers,
des barbouillages et autres
bizarreries, ainsi que les
figures 156 et 157 en offrent
des exemples typiques. Un
malade commençait tous les
mots qu’il écrivait par la
Fig. 159, 160 et 161. — Dessins maniérés d’un dément paranoïque
avec des traits stéréotypés.
même consonne. Parfois, on observe l 'écriture en miroir,
comme sur la figure 158. Il n’y a pas d’augmentation
TROUBLES PHYSIQUES; 395
d’agitation, ni d’accélération de l’écriture comme clans la
manie ordinaire. Le papier est souvent tout couvert d’écri¬
ture, ou bien il n’est écrit que sur un coin. Il s’y ajoute des
griffonnages et des dessins stéréotypés (Voy. fig. 156, 157,
159, 160, 161). Comme fond mental, nous retrouvons dans
l’écriture la même « salade », la même stéréotypie, la
même verbigération que nous avons décrites dans le lan¬
gage parlé. De gros volumes, contenant d’un bout à l’autre
de ces extravagances, ont même été édités et publiés par
des catatoniques. Les dessins, comme ceux représentés par
les figures 157, 159, 160, 161, montrent des bizarreries du
même genre ; ils sont souvent faits avec une grande
minutie d’exécution dans les détails ; on y aperçoit beau¬
coup de traits stéréotypés, des têtes, des oiseaux en
nombre incalculable, et toujours de la même forme. Un
malade, qui avait été autrefois un homme d’une haute
culture intellectuelle, dessinait toute la journée des arcs
remplis d’organes génitaux.
Troubles physiques.
Le système nerveux présente ordinairement quelques
symptômes physiques, à la vérité peu accentués : légère
inégalité pupillaire, mydriase, dermographisme, léger
tremblement de la langue et des doigts, exagération fré¬
quente des réflexes tendineux; parfois, aussi, transpira¬
tion abondante ou salivation. Beaucoup de malades sont
anémiés; leur teint est terreux. Assez souvent, dans les
cas chroniques, il se produit, surtout au visage, un gon¬
flement pâteux qui rappelle le myxœdèiné. Assez, souvent
on est frappé de l’air juvénile des malades, au point
qu’on leur donne de cinq à dix ans de moins que leur
âge réel.
Le pouls est quelquefois accéléré. On constate aussi des
températures rectales anormalement basses ; on a observé
une fois 33°, 3. La menstruation est souvent irrégulière ;
quelquefois, au moment de son apparition, l’excitation est
plus forte. Il n’est pas rare d’observer une augmentation
du volume de la glande thyroïde. Le sommeil, surtout
dans les formes accompagnées d’agitation, est fréquem¬
ment troublé. Parfois, l'insomnie et la migraine consti¬
tuent des symptômes initiaux. Les malades s’alimentent
mal. Il existe dans certains cas une abstinence totale,
396 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
comme, dans d’autres, une avidité sans bornes. Le poids
diminue au début, et dans les formes agitées cette dimi¬
nution est quelquefois très considérable. Mais dans les
démences hébéphrénique et paranoïque, le poids est ordi¬
nairement bon; dans la phase chronique, les malades
tendent à engraisser.
Chez quelques déments précoces surviennent des atta¬
ques de formes variées. Le plus souvent, il s’agit de dé¬
faillances, de lipothymies accompagnées de nausées, d’in¬
quiétude et d’abattement. Quelquefois, on assiste à des
convulsions épileptiformes se manifestant dans divers
groupes musculaires, et aussi à des attaques apoplecti-
formes. On peut observer, comme chez le sujet représenté
par la figure 188, des crises ayant un caractère hystéri-
forme, avec mouvements désordonnés, gestes pathétiques,
roulements d’yeux et des cris. A la période chronique se
produisent fréquemment des accès de mauvaise humeur et •
d’agitation, qui nécessitent le transfert momentané du ma¬
lade, habituellement paisible, dans la section des turbulents.
Évolution de la démence précoce.
Les subdivisions de la démence précoce ne sont que d’une
importance secondaire. L’une de ses formes peut prendre'
l’aspect de l’autre, absolument comme cela se passe ppur
les diverses variétés de la paralysie, générale. Toutefois,
on observe assez fréquemment un type de démence précoce
bien déterminé au point de vue de ses caractères cliniques
et de son évolution, qui présente, dès le début, des sym¬
ptômes caractéristiques, et qui, à sa période finale, ne peut
plus être distingué des autres types de la démence précoce.
L’âge auquel on contracte le plus souvent la démence
précoce est chez les hommes entre trente à quarante ans
et chez les femmes entre quarante et cinquante ans. Les
formes qui se présentent avant la vingtième année appar¬
tiennent la plupart aux deux premières variétés de la dé¬
mence précoce. Celles qui se produisent après la trentième
année de la vie appartiennent à la démence paranoïque
(Voy. la figure synoptique 162, faite d’après Bertschinger
et indiquant d’une façon graphique les âges auxquels sur¬
vient la démence précoce et le nombre de cas selon les âges :
1° pour les hommes ; 2° pour les femmes).
DÉMENCE SIMPLE OU HÉBOÏDOPHRÉNIE.
397
A. - DEMENCE SIMPLE OU HÉBOÏDOPHRÉNIE
Cette forme de la démence précoce correspond à la des¬
cription primitive qu’en a faite Heckers. Il s’agit d’un
trouble psychique essentiellement chronique, qui, débu¬
tant par des accidents mentaux passant souvent inaperçus,
arrive à la démence plus ou moins profonde, et plus exac-
Fig. 162. — Démence précoce. _
Graphique indiquant les âges auxquels survient cette psychose.
- Hommes; - Femmes.
tement à une déchéance dans les domaines de la pensée
aperceptive, du sentiment et de la volonté. Parfois, on
constate déjà de bonne heure un léger négativisme, des atti¬
tudes maniérées, des phénomènes cataleptiformes et des
signes d’échos. Mais on n’y observe pas d’idées délirantes
bien accentuées, ni des symptômes moteurs très intenses,
ni de l’agitation ou de la stupeur.
Les malades se plaignent parfois d’être abattus, mal en
train, d’avoir des migraines, de mal dormir. Autour d’eux
on est frappé de ce qu’ils ne produisent plus rien. Des
troubles sensoriels peuvent survenir à titre isolé; les
398 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
héboïdophréniques voient, par exemple, des êtres en feu;
ils entendent une voix qui leur annonce leur damnation.
Quelquefois ils font des réponses à rebours ; de temps en
temps ils expriment des conceptions délirantes; l’un dit
qu’il a péché, un autre qu’on le tourmente dans ses organes
sexuels, un troisième déclare que son être s’amoindrit
Fig. 163. — Démence précoce simple héboïdophrénique.
On observe aussi des manières singulières : tel héboï¬
dophrénique ne veut, par exemple, manger que quand il
est seul; tel autre donne la main d’une façon étrange,
affectée ; il s’exprime d’une manière filandreuse ; de temps à
autre, une légère agitation le poussera à casser une vitre ou
à commettre quelque autre acte violent, mais tout cela ne
se manifeste qu’avec peu d’intensité et si rarement que son
entourage ne fait guère attention à ces crises passagères ;
on pense beaucoup plus à l’altération profonde survenue
dans le caractère du sujet et à son incapacité de travailler;
bien des fois même l’entourage est porté à lui reprocher
cette incapacité qu’on attribue à tort à sa paresse.
[ÉBÉPHRÉNIE.
399
Comme les malades parlent peu d’une façon spontanée,
on ne s’aperçoit pas généralement que leurs connaissances
acquises se sont très bien conservées et que, s’ils n’en font
plus usage, c’est à cause de l’affaiblissement de leur faculté
d'aperception. Des jeunes gens, qui avaient d’abord donné
de bonnes espérances, deviennent ainsi peu à peu déments,
sans que personne songe à les faire traiter dans un éta¬
blissement ou à les faire examiner par un aliéniste. Plus
Fig. 164. — Démence précoce simple.
d’un héboïdophrénique a déjà été envoyé par sa famille
en Amérique pour « améliorer sa santé ». Pour d’autres,
une agitation légère, passagère, suffit pour qu’on les mette
à l’asile où, d’ordinaire, la démence progresse peu à peu
pour atteindre un degré souvent très profond et définitif,
comme c’est le cas des malades représentés par les figures
163, 164 et 165.
B. — HÉBÉPHRÉNIE
Dans la démence simple, il s’agissait d’un affaiblisse¬
ment intellectuel lentement établi et s’attaquant principa-
400 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
lement au domaine du sentiment et de la volonté; on
constatait bien quelques troubles sensoriels isolés, quel¬
ques idées délirantes, des tendances au négativisme, à
l’automatisme passif et à des attitudes « maniérées», mais
toutes ces manifestations ne présentaient aucun caractère
aigu. Par hébéphrénie[fo-
lie de la puberté propre-
mentditej, on désigneune
variété [très commune] de
la démence juvénile qui se
caractérise par des alter¬
natives d’excitation et de
dépression très vives, des
troubles sensoriels et des
idées délirantes plus fré¬
quentes que dans la forme
précédente, et qui se ter¬
mine par la démence. On
n’observe pas dans l’hé-
béphrénie des symptômes
caractéristiques de la ca¬
tatonie, comme la stupeur
et la manie furieuse, ni
d’idées délirantes d’appa¬
rence systématisées de la
démence paranoïde. Le
térme d 'hébéphrénie ou do
folie de la puberté con¬
vient le mieux pour dési¬
gner cette . forme, parce
que les phénomènes mor¬
bides rappellent souvent
Fig. 165. — Démence précoce simple, les oscillations physiolo- .
Expression anxieuse de la ma'.ade. giques de l’équilibre men¬
tal au moment de la
puberté. Déjà, des sujets normaux présentent, pendant
cette péri'ode de développement, une manière d’être très
changeante de leur état psychique, une grande mobilité
du caractère. Ils réagissent plus fortement aux impressions
les plus diverses; ils ont des accès de mélancolie, de
sentimentalité morbide. Des élèves habituellement stu¬
dieux, intelligents, perdent le goût de l’étude, deviennent
irréguliers, flâneurs; d’autres forment toutes sortes de
HÉBÉPHRÉNIE.
401
projets, se montrent légers, turbulents, indisciplinés, pré¬
somptueux; ils commettent de sottes incartades qu’on
excuse d’abord par leur jeune âge; ils emploient volontiers
des expressions frivoles, triviales ou brutales. Bref, on
peutfréquemment, même à l’état normal, observer, parallè¬
lement aux trans¬
formations phy¬
siologiques, une
manière d’être psy¬
chique, frappante
par soninstabilité,
qui, ensuite, fait
place de nouveau
à un état d’équi¬
libre. L’hébéphré-
nie apparaît sou¬
vent, à son début,
comme une expres¬
sion exagérée et
morbide de cette
instabilité psychi¬
que qui se mani¬
feste à l’âge de la
puberté.
Le début de
cette forme mor¬
bide n'est pas insi¬
dieux, comme cela
se voit dans la va¬
riété précédente ;
la psychose éclate
plutôt d’une façon Fig, 166. — Démence hébéphrénique. — Ilal-
SOudaine, aiguë, et lucinations auditives et maux de tête,
cela après quelques
vagues signes précurseurs : tentatives de fugue ou de
suicide, troubles sensoriels, particulièrement hallucina¬
tions auditives. « J’entends des voix plein ma tête qui me
saluent », disait une malade. Souvent ce sont des injures,
des insultes, que la voix fait entendre : « prostituée !
femme de mauvaise vio ! ». « Cela mugissait comme les
vagues de la mer, » disait une hébéphrénique. « Plie bagage,
fais ton paquet, va-t’en ! » entendait une autre. « Les voix
me donnent des maux de tête », disait la jeune fille repré-
WeygakijT. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 26
402 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
sentée par la figure 166, en se tenant la tête. « J’entends
les voix de l’humanité tout entière », remarquait encore une
autre. Une jeune fille, pendant la nuit, voyait « une cou¬
ronne étincelante et une étoile menaçante, puis des images
effrayantes, des choses théâtrales ». La pendule parlait
comme si elle était ensorcelée. Souvent, le sujet prétend
reconnaître les timbres des voix qui sont quelquefois si
nombreuses et si intenses que l’hébéphrénique, comme
Fig. 167. — Démence hébéphrénique. — Hallucinations auditives.
Pseudo-stupeur.
celui qui est représenté parla figure 167, est complètement
absorbé par elles et prête l’oreille, sans se préoccuper des
personnes qui l’entourent. C’est là un état qui a les appa¬
rences de la stupeur et que l’on désigne quelquefois sous
le nom de pseudo-stupeur. Il se produit fréquemment des
troubles de la sensibilité tactile indiqués par des propos
délirants du sujet. L’un sent que son lit plane en l’air.
Un autre croit qu’on lui lance des oies à la tête et sur la
nuque. Beaucoup se disent tout étourdis par des odeurs.
HÉBÉPHRÉNIE.
403
Des sensations d’ordre génital provoquent des déclara¬
tions, des plaintes et des disputes, comme l’indique par
exemple ce propos : « Cette nuit on m’a enlevé les testicules » .
L’état cœnesthé tique est souvent triste à la période
initiale de l’hébéphrénie. Le malade se dit las de vivre et,
cependant, un moment après, il est d’une gaîté exubérante,
ou bien il est pris d’un rire insensé. Les propos délirants
ne sont pas rares : ils se rattachent en grande partie
aux hallucinations auditives. Ainsi, une malade prétend
entendre qu’elle est la fille de l’empereur d’Allemagne et
qu’elle est fiancée à un-baron. Les idées délirantes sont
remarquables par leur polymorphisme : on trouve chez le
même sujet des idées hypocondriaques, de culpabilité, de
persécution, de mysticisme, de grandeur. Mais la plupart
du temps toutes les idées portent l’empreinte de la
démence, de l’absurdité. Une femme dit, par exemple,
qu’elle est enceinte d’une ombre. Un homme déclare qu’on
a mis du fumier dans son pain. D’autres croient qu’ils ont
été exécutés et que les os leur traversent la peau. Un
hébéphrénique se faisait fort de régler la question gréco-
turque. Une jeune malade se disait la souveraine de l’uni¬
vers, la reine du monde supérieur et ajoutait qu’elle n’avait
rien pour vivre. Un homme déclarait qu’il vivait de sur¬
naturel.
Les troubles psychiques des hébéphréniques s’accom¬
pagnent parfois de réactions soudaines, impulsives, plus
ou moins graves : l’un tente de se suicider, un autre
attaque un passant ou allume un incendie ; d’autres encore
font des fugues prolongéés ou commettent des escroqueries.
Ces manifestations subites, impulsives, ne se produisent
que par à-coups et sont essentiellement transitoires. L’es¬
prit d’initiative de ces sujets est, a priori, tellement affaibli
que l’exécution, même d’un projet réalisable, ne leur est
guère possible. De plus, les crises de dépression qui se
produisent à chaque instant font vite de nouveau place à
une profonde indifférence, qui n’est interrompue parfois
que par des sensations pénibles. Les malades sont indiffé¬
rents à l’égard de tout ce qui les intéressait autrefois, à
l’égard de leur famille ou de leur profession. Il n’est pas
rare qu’ils aient le sentiment d’être épuisés, mais jamais
ils n’ont conscience de leur trouble méritai.
En général, la perception des impressions extérieures,
la présence d’esprit et l’orientation se maintiennent, ainsi
404 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
que la mémoire ; en particulier; les connaissances acquises
à l’école se conservent d’une manière satisfaisante. Mais,
néanmoins, surtout dans la période aiguë, les malades
font des confusions entre les choses et les personnes. L’un
appellera le médecin en chef un « vérificateur de cadavres »,
et l’interne du service un «sergent ». L’activité productive de
l’intelligence est gravement compromise. De bonne heure
déjà se produisent quelques-uns des symptômes caracté¬
ristiques de la perversion dans les actes et la conduite du
sujet; on constate chez lui un léger négativisme, une ten¬
dance à l’automatisme passif, et, en particulier, une série
de tics, des gestes bizarres, maniérés, des grimaces de
toutes sortes, comme chez les hébéphréniques représentés
parles figures 151, 168, 169. Les malades se cachent sous
leur lit ou dans le lit d’un autre; ils tiraillent d’une façon
stéréotypée leurs vêtements, ils font des grimaces en man¬
geant. Quand ils parlent, ils zézaient, leur prononciation
est affectée; ils emploient des tournures de phrases ridi¬
cules, ampoulées, et cela déjà dès le début de leur affection,
quand ils racontent leurs troubles sensoriels et essaient de
les expliquer. Leur langage est parsemé aussi de termes
niais, incohérents, stéréotypés. Ils présentent souvent ce
qu’on a appelé de la verbigération. Un malade disait qu’il
avait puisé son savoir dans le « musée de la déclamation
comique »; un autre, quand on lui demandait de ses nou¬
velles, répondait chaque fois par le même mot dépourvu
de tout sens : « Schepp. »
Les travaux que ces malades exécutent portent souvent
aussi la marque d’absurdité et d’ineptie. Ce sont des fanfre¬
luches et des colifichets sans goût, demandant une certaine
dépense et de la patience, mais ne présentant ni la légè¬
reté, ni l’ingéniosité plaisante des ouvrages faits par des
maniaques (Voy. fig. 146).
On n’observe pas ici de stupeur grave ni de violente
excitation prolongée. Comme signes physiques, on constate
quelquefois une tuméfaction du corps thyroïde, une fré¬
quence plus accentuée du pouls, de la cyanose, du dermo¬
graphisme, un léger tremblement de mains, une exagéra¬
tion des réflexes patellaires. L’onanisme n’est pas rare.
De temps à autre surviennent des défaillances, des lipo¬
thymies. Les cas d’hébéphrénie à début aigu et dans
lesquels dominent les troubles sensoriels sont ceux qui pré¬
sentent le plus de chances pour que les malades retrouvent
HÉBÉPHRÉNIE.
405
quelque calme et la possibilité de vaquer à de modestes
occupations régulières. Parfois, il survient pourtant plus
tard une rechute, une nouvelle explosion aiguë du trouble
psychique, qui mène alors ordinairement à un degré encore
plus profond d’affaiblissement intellectuel. La grande majo¬
rité des cas se terminent par un tel état de démence que les
malades ne peuvent plus accomplir que quelques travaux
mécaniques, et cela sous une surveillance continuelle; le
plus souvent ils ne sont plus bons qu’à passer le reste de
leur existence inactive et indifférente dans une ma*ison
de santé. Ils reconnaissent bien, il est vrai, leur médecin;
même après plusieurs années ; ils peuvent débiter encore,
quand on le leur demande, les bribes de leur bagage sco-
406 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
laire ; mais ils sont profondément indifférents à tout, leur
sensibilité affective est éteinte comme leur activité ; ils ont
en outre des tics et, quelquefois aussi, des crises d’agitation
Fig. 169. — Démence hébéphrënique. — Mouvement stéréotypé
consistant à se tirer continuellement le lobule de l’oreille.
passagère. Il est plus rare de constater chez eux l’existence'
de véritables concéptions délirantes ou de troubles sen¬
soriels.
, C. — CATATONIE
La forme calalonique de la démence précoce Se distingue
principalement par des symptômes d’ordre moteur. Le
début de cette forme peut être suraigu, maislâ plupart du
temps il est plus ou moins insidieux et lent. La perception
peut être conservée, môme dans un cas d’excitation très
vive, quoique par son agitation le sujet paraîtra plus
CATATONIE.
407
confus et plus désorienté qu’il ne l’est en réalité. Néan¬
moins, par suite de l’excitation et aussi, sans doute, à cause
des troubles sensoriels, l’interprétation des choses perçues
est souvent défectueuse. Les troubles sensoriels se pro¬
duisent comme dans la forme précédente, mais moins
abondamment. Môme dans une forte excitation, on peut
fixer l’attention des malades ; la chose est plus difficile dans
les états de stupeur. La mémoire est en général bien con¬
servée. Ce qui est devenu très difficile, c’est l’utilisation des
matériaux assimilés, c’est l’activité aperceptive. Les propos
délirants ne sont pas rares, mais ils ne persistent ordinaire¬
ment pas longtemps, et sont remplacés par d’autres idées
délirantes, d’une nature toute différente. Parmi ces concep¬
tions absurdes, il y en a qui reviennent, il est vrai, d’une
façon stéréotypée, mais il n’existe à leur sujet aucune sys¬
tématisation. L’orientation dans l’espace et dans le temps
est parfois défectueuse. La conscience est obscurcie et
l’association des idées souvent troublée. L’état cœnesthé-
tique, dans la première période de la catatonie, est ordi¬
nairement déprimé, mais souvent aussi l’humeur est plutôt
niaisement joviale, érotique ou sentimentale. Finalement,
la sensibilité affective s’affaiblit et les malades tombent
progressivement dans une profonde démence.
Les fondions psychomotrices sont gravement compro¬
mises. On constate de la stupeur dans presque la moitié
des cas. Les sujets restent étendus dans une position
inerte, les yeux et les lèvres à demi ouverts ; ils ne réa¬
gissent nullement à n’importe quelle excitation. Des inter¬
rogatoires, des visites des parents les plus proches, des
offres d’aliments, dés menaces de piqûres d’épingles, tout
cela ne produit aucune impression. Les membres sont si
fortement tendus qu’il n’est pas rare de voir survenir de la
cyanose, du refroidissement et de l’œdème des extrémités.
Quand on essaie de faire faire au malade quelques mouve¬
ments passifs, on trouve une résistance violente qui cons¬
titue le phénomène du négativisme. Si on lui touche les
yeux, les lèvres, aussitôt il les ferme vigoureusement. Il
tient ses membres à tel point raidis que l’on pourrait plutôt
le soulever en l’air, en le tenant par la main, que lui faire
ployer le coude. Certains malades, comme la catatoniquè
représentée par la figure 170, se cachent ou se voilent le
visage. II arrive que le sujet refuse régulièrement la nour¬
riture. De même, est très fréquente la rétention volontaire
408 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE. '
d’urine et des matières fécales. Cet état peut durer des
mois, de sorte que l’alimentation parla sonde, ainsi qu’une
surveillance active des fonctions vésicales et intestinales
deviennent nécessaires. Néanmoins, les malades ne sont
pas complètement dépourvus de toute compréhension et,
de toute mémoire. Un catatonique en stupeur se mit à
gémir au moment où on lui faisait une petite opération.
Dang beaucoup de cas, on constate que les malades ne
Fig. 370. — Démence catatonique. — Résistance opposition né¬
gativisme. La malade cache continuellement son visage avec les
réagissent pas d’abord à un ordre qu’on leur donne, ou
qu'ils exécutent un acte tout opposé, jusqu’à ce que, tout'
à coup, ils obéissent au désir exprimé. Alors ils se mettent
à tracer, par exemple, d’un seul trait de plume leur nom
qu’on leur demandait d’écrire. Ici, il ne s’agit pas d’une
difficulté d’exécuter un acte volontaire, il ne s’agit pas d’un
arrêt psychomoteur, comme dans la stupeur de la folie
intermittente, par exemple, mais plutôt, comme l’explique
Kraepelin, d’une difficulté dans la production de la pre¬
mière impulsion, d’une sorte d 'entrave dans la volonté.
CATATONIE.
409
Le plus souvent, le négativisme prédomine. Dans d’autres
cas, on constate de la catalepsie et de Y automatisme
passif.
[La plasticité musculaire persistante des càtatoniques
s’expliquerait, d’après Raymond, par une altération du sens
musculaire observée égale¬
ment chez les hystériques.]
En opposition avec la
stupeur, se trouve l’état
d 'agitation violente qui
s’observe dans plus de la
moitié des cas. Les sujets
deviennent inquiets, crient,
rugissent, battent l’air, se
jettent à droite ou à gauche,
veulent s’en aller, mena¬
cent leur entourage, de¬
viennent violents, accom¬
plissent d’une façon impul¬
sive certains actesabsurdes.
Presque toujours, rien né
peut les influencer dans ce
déchaînement violent d’a¬
gitation psychomotrice. Le
négativisme est générale¬
ment très marqué en pareil
cas. Les malades refusent
la nourriture, évitent tout
contact et sont parfois
muets. Leurs mouvements
ont quelque chose d’uni¬
forme, de stéréotypé. Sou¬
vent il se produit un
mélange de symptômes F‘S-' — Démence catatonique
moteurs tellement abon- avec aSltaljon-
dants qu’une description
de pareils états est extrêmement difficile. Le sténo-
gramme suivant, exemple d’inçbhérence, de stéréotypiè
et de verbigération, montre comment une catatonique,
au cours d’un accès d’agitation extrêmement violente,
ne répond que partiellement aux questions; comment
elle se comporte dans son négativisme ; comment elle ne
veut rien savoir d’une chose qu’elle réclame pourtant :
410 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
« Le Très-Haut dans le ciel, lui sait et voit tout, il connaît les
pensées les plus intimes, il a compté tous les cheveux de notre
tête, qu’il m’assiste!» — Demande : « Avez-vous faim? »
— Réponse : « J’ai faim depuis longtemps déjà : personne ne
veut me donner à manger. De l’eau fraîche, de l’eau fraîche
Fig. 172. — Démence catatonique.
désaltère ; de l’eau, de l’eau fraîche, de l’eau fraîche, fraîche
eau. » — Demande : .« Combien d’enfants avez-vous donc? »
— Réponse : « Tout le monde qu’on voudra. Au nom du père,
du fils! Enfermée, je suis enfermée. » — On lui présente un
verre d’eau, elle ne' le prend pas! Elle dit : « Vous pourriez le
venger, vous le vengez. Il y a si longtemps que je suis
enfermée; je ne sais pas pourquoi. » — « De l’eau fraîche;
j’aime l’eau fraîche. Mais il ne faut pas qu’il m’arrive du mal;
pour moi il ne faut pas verser. un sang innocent, ni pour mes
enfants. Non plus ! Cher homme, vous êtes un brave homme.
CATATONIE.
411
Là-haut, dans le ciel, est le Tout-Puissant, la sœur Èlias,
Élias est au ciel, au plus haut du ciel. Puis-je boire de l’eau? »
(Maintenant elle boit l’eau.) — « Mais elle n’est pas bonne, l’eau
est meilleure chez nous. Le curé catholique de Rammenthal
va m'apporter à manger. Tu sais que je suis innocente, que
je souffre innocente ; le saint père Romain Ponce Pilate ! »
A côté de l’agitation violente il s’en produit assez sou¬
vent une autre, moins bruyante, mais plus durable, dans
laquelle les sujets ne dorment pas, souvent pendant des
mois, et se livrent toujours à quelques actes insensés. Us
se blottissent dans le lit, ils veulent salir le linge, ils
percent lentement des trous dans les cloisons, ils effilent
les draps de leur lit ; ils chuchotent ; plus souvent ils se
glissent lentement hors de leur lit et de la chambre ; très
fréquemment, ils sont, érotiques.
De temps en temps on observe aussi une excitation
transitoire, généralement douce et inoffensive. Les malades
applaudissent, font entendre un rire chevrotant, ils lancent
de la soupe autour d’eux ; ils n’ont aucune explosion de
violence, ni de désirs impulsifs de fuir.
Tous ces phénomènes d’excitation motrice sont caracté¬
risés par les mouvements stéréotypés et incohérents.
Beaucoup de sujets font toujours le môme mouvement
de tête ou des membres. D’autres se livrent constam¬
ment aux mêmes radotages, aux mômes actes absurdes,
comme de tambouriner sur leur lit, de se déshabiller
chaque jour, de déchirer sans relâche la couverture de
leur lit. Mais il faut toujours s’attendre à ce qu’ils accom¬
plissent tout à coup, d’une façon impulsive, quelque acte
sans aucun rapport avec le reste de leur conduite. Une
malade, comme celle que représente la figure 142, s’élance
brusquement vers la fenêtre et laisse pendre ses jambes
en dehors. Une autre, représentée par la figure 173, tra¬
verse en courant la salle, jette ses vêtements par terre et
reste toute nue debout dans un coin. Un catatonique se
mord le bras ou fait des cabrioles, se dresse tout à coup
en chemise, à côté de son lit, comme le malade de la
figure 174, ou s’assoit dans les plats remplis d’alimerits:.
Ils négligent souvent leur tenue extérieure; ils ont les
cheveux mal peignés ou dénoués, comme la femme repré¬
sentée par la figure 175, des vêtements en mauvais état.
Le langage des catâtoniques porte l’empreinte de leut
4lî2 démences juvéniles. — démence précoce.
agitation. La volubilité de la parole, accompagnée de
phrases stéréotypées, s’observe surtout chez les malades
récemment atteints, comme dans l’exemple suivant :
Fig. 173. — Démence ca tatonique. — Fuite impulsive dans un coin .
La malade se déshabille et reste nue, debout dans un état de stupeur.
Maintenant vous pouvez écrire, Fritz fait le nom, j’ai pris
une tasse de café, sur ma foi, tu es le Fritz, mon manteau
brun, mon foulard bleu, ma_robe, oui, lèche-moi Je derrière,
CATATONIE.
413
fois, cavalier de feu,
et... puis viens, Seigneur, encore une
saucisse, latin d’apo¬
thicaire. Tiens, en voilà
un qui a les savates
à Fritz, celui-là avec
ses lunettes, ses sa¬
vates, pomme de terre
et fromage manger »
(la malade crache à la
ligure du médecin) ;
« donne - moi cette
montre, elle est à moi ;
tu serais bien content,
àne que tu es, de va¬
loir autant qu’elle »
(elle arrache au méde¬
cin son lorgnon) ; main¬
tenant tu es mon petit
Fritz, tu es assez bête. »
Plus tard, la ten¬
dance à la stéréo-
typie du langage
s’accentue toujours
davantage, jusqu’à ce
qu’enfïn apparaisse
la verbigération. Ainsi
une malade répétait
pendant des heures :
« Il est tombé du ciel
une nouille ; elle était
grosse et blanche ;
elle était belle ».
Quand l’agitation di¬
minue, le discours
devient souvent un
pur radotage ; en
apparence les phra- pjg 474. _ Démence catatonique. — Le
ses sont finies, mais malade se dresse en chemise, à côté
le sens en est nul. de son lit, les bras croisés sur la poi-
Les malades for- trine.
gent des termes ab¬
surdes; on observe des discours entiers dépourvus de sens
414 DÉMENCES JUVÉNILÉS. — DÉMENCE PRÉCOCE.
et prononcés dans une langue dé leur invention. L'écho-
praxie et Yécholalie sont très fréquentes.
Fig. 175. — Démence catatonique. — Cheveux en désordre
négligence complète delà tenue.
La catalepsie s’observe très souvent. Les malades pren¬
nent d’eux-mêmes des positions anormales, dans les¬
quelles ils restent ensuite à la façon des cataleptiques. Les
figures 176, 177, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 185 sont autant
d’exemples de démence catatonique avec attitudes cata¬
leptiformes. Une malade restait chaque jour assise devant
son assiette, laissant plonger son nez dans la soupe.
Les altitudes absurdes, les grimaces, comme dans les
figures 178 et 179, les tics sont ici encore beaucoup plus
fréquents que dans .les autres formes de’ la démence pré¬
coce. Étant donné le nombre inépuisable des variétés de
ces phénomènes, il est impossible d’en fournir ici une
énumération complète. Les nombreuses figures de ce livre
(Voy. fig. 170 à 189) en diront, à ce sujet, plus long qu’une
description verbale. Chacune de ces figures doit être exa-
CATATONIE. 415
minée avec attention. Rappelons encore les images
Fig. 176. — Cinq déments catatoniques avec catalepsie.
Fig. 177. — Démence catatonique avec catalepsie,
reproduites plus haut et qui représentent quelques-unes
416 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
des 'grimaces : du spasme des lèvres (Yoy. fig. 152) ; des
singulières manières de manger (Yoy. lig. 145 et 147) ; des
attitudes bizarres et des manières étranges de marcher
(Vov. fig. 148).
L 'évolution de la démence catatonique est extrêmement
variable , beau¬
coup plus variée
que ne le suppose
le schéma tracé
par Kahlbaum.
Stupeur avec né¬
gativisme et cata¬
lepsie, excitation
furieuse et agita¬
tion plus légère,
association du
négativisme avec
l’automatisme
passif ou la sug¬
gestibilité, des
symptômes de
stupeur et d’agi¬
tation, tous ces
phénomènes se
succèdent d’une
manière bario¬
lée; sans parler
qu’il s’y mêle en¬
core souvent des
Fig. 178. — Démence catatonique avec figure troubles senso-
grimaçantc. riels plus OU
moins intenses.
Une stupeur très forte se prolongeant pendant plusieurs
mois n’est pas rare. Une malade est restée pendant trois
ans dans un état d’excitation furieuse avec des illusions
et des hallucinations; elle était assise toute la journée sur
son lit, en balançant son corps à droite et à gauche d’une
façon stéréotypée et se livrant à une verbigération bruyante
et intense ; elle apostrophait violemment toute personne qui
entrait et la mettait à la porte. Quelquefois, l’évolution de
la démence catatonique se fait par poussées successives.
Il peut survenir aussi un état de stupeur qui fait place, à
une rémission, à laquelle succède ensuite un état d’agita-
CATATONIE.
41'
tion. Après des semaines, des mois et des années, la dé¬
mence catatonique passe à une phase chronique calme,
caractérisée la plupart du temps par un affaiblissement
permanent des facultés intellectuelles, qui ne se distingue
en aucune façon de l’affaiblissement qu’on constate dans
les autres formes
de la démence pré¬
coce. Dans cer¬
tains cas, les sym¬
ptômes catatoni-
ques s’établissent
d’une façon défini¬
tive, après que la
démence simple ou
l’hébéphrénie ont
longtemps dominé
le tableau clini¬
que.
Il arrive parfois
que des accidents
en apparence pu-
rementhystériques
se transforment
insensiblement,
après une durée de
plusieurs années,
en une excitation
catatonique avec
stupeur, négati¬
visme et attitudes
maniérées. Dans
d’autres cas, on
peut observer au
cours d’une dé¬
mence catatonique
aiguô une suite de
manifestations
hystériques, comme chez le malade représenté par les
figures 188 et 189.
Tantôt, la stupeur avec négativisme constitue le sym¬
ptôme le plus frappant pendant toute la durée, de la dé¬
mence Catatonique ; tantôt, il arrive que la stupeur
se présente avec une catalepsie intense sans négàti-
Fig. 179. — Démence catatonique. — La
malade grince des dents ; visage grima¬
çant; attitude cataleptiforme du tronc.
Wiîyoandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 27
418 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
Fig. 180. — Démence catatonique. — Attitude cataleptiforme
de la malade plongée dans un bain prolongé.
Fig.181. — Démence catatonique avec attitude cataleptiforme. — La
malade laisse pencher la partie supérieure du corps hors du lit.
Fig. 182. — Démence catatonique avec attitude cataleptiforme.
La malade appuie là tête sur le bois du lit.
attitudes maniérées sont particulièrement manifestes.
Fig. 183. — Démence catatonique avec stupeur et négativ
Le bras gauche de la malade est en contracture.
Parfois l’agitation -est à peine prononcée ; elle ne s’ s
420 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE,
pagne d’aucun acte violent, ni de réclamations bruyantes;
elle présente seulement les traits fondamentaux du trouble
de la volonté avec incohérence, paroles- et actes stéréo¬
typés et attitudes maniérées.
L’excitation suit parfois une marche lente, ce qui ne l’em¬
pêche pas, par sa longue durée, de provoquer chez le ma¬
lade un grand affaiblissement physique. Les phénomènes
Fig. 184. — Démence catatonique avec stupeur et catalepsie.
Physionomie immobile comme un masque.
inquiétants qui peuvent surtout se produire dans ces cas
sont les tendances à la bave, au barbouillage, à la destruc¬
tion. La malade de la figure 186 est un exemple de cette
agitaiion sur place.
Parfois l’excitation devient tout à coup suraiguë et dis¬
paraît de même rapidement, de sorte qu’on pourrait pen¬
ser à un délire épileptique. Quelquefois, il survient plu¬
sieurs poussées d’excitation se succédant très rapidement,
avec des intervalles relativement bons. Mais, d’intervalle à
intervalle, la démence s’aggrave toujours.
CATATONIE.
421
Le malade représenté par la figure 187 est un dément
catatonique au faciès grimaçant.
Chez lui, l’excitation présente un
caractère épileptiforme ; elle s’ac¬
compagne de nombreux tics, d’une
attitude niaise et de radotage.
Comme dans l’hébéphrénie, on
voit apparaître ici parfois des idées
délirantes non seulement transi¬
toires, mais persistant pendant
des mois avec le même caractère
de stéréotypie que les tournures
de phrases du dément catatonique,
ses attitudes et ses
mouvements. Ces
idées ne sont d’ailleurs
nullement systéma¬
tisées et ne paraissent
exercer aucune in¬
fluence sur les actes
du malade.
On observe
non seulement
des cas dans
lesquels se trou¬
vent des traits
caractéristi-
Fig. 185. — Démence catatonique avec catalepsie intense,
ques de Y hystérie, datant de la jeunesse, mais quelquefois,
422 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
et en particulier au début de la catatonie, se produisent
des états d’agitation qui rappellent nettement l’hystérie :
Fig. 186. — Démence catatonique avec agitation sur place. — La
malade garde une attitude accroupie.
attaques avec attitudes passionnelles, clownisme, arc de
cercle. Les figures 188 et 189 en sont des exemples.
[On trouvera dans mes conférences sur les Variétés cli¬
niques de la folie en France et en Allemagne une revue
critique sur la catatonie et la folie catatonique .]
DÉMENCE PARANOÏQUE.
423
D. — DÉMENCE PARANOÏQUE.
Chez un nombre considérable de déments précoces, l’al-
fection psychique ne s’est développée ni d’une façon
insidieuse et lente, ni sous la forme d’un accès d’excitation
rapide, passager, ni enfin sous celle de crises de catatonie.
Au premier plan, il y avait dans ces cas, pendant un temps
assez long, des idées délirantes en apparence systématisées.
Fig. 18T. — Démence catatonique avec faciès grimaçant.
Beaucoup d’auteurs qui, comme nous, n’admettent pas la
notion de la paranoia aiguë, n’en désignent pas moins ces
variétés à évolution prolongée sous la forme d’un délire en
apparence systématisé, sous le nom de paranoia chro¬
nique. Cependant, il y a lieu, avec Kraepelin, d’établir
une division bien tranchée : 1° d’un côté se trouvent les
malades qui, même après un délire plus ou moins systé¬
matisé et durant plusieurs années, finissent par aboutir à
l’ affaiblissement chronique des facultés intellectuelles, ca-
424 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
ractérisant la démence précoce avec son effacement du
sentiment et de la volonté, son négativisme et ses tics;
2° d’un autre côté, il faut placer les sujets atteints de ce
qui a été désigné dans le présent livre sous le nom de
paranoia proprement dite (Voy. chap. xvii), et dont la folie
processive peut être considérée comme le type; sujets chez
Fig. 188. — Démence précoce ; attaque d’hystérie.
lesquels se développe progressivement un système délirant
complexe, formant un véritable cercle fermé. Les malades
atteints d’un pareil délire se défendent contre toutes les
objections ; leurs sphères affective et aperceptive ne pré^
sentent aucun affaiblissement; et enfin, ils ne tombent pas
dans cette démence à laquelle aboutissent fatalement les
sujets du premier groupe. Il s’agit de bien distinguer l’une
de l’autre ces deux catégories de cas et de bien se rappeler
que les malades de la première catégorie portent, dès
les premières phases de leur affection, l’empreinte de la
démence précoce.
Fig. 189. — Démence précoce; même malade (lig. 188) dans
une attitude affectée, avec le visage tatoué.
sibilité affective et de la volonté, d’un autre côté ; 3° en
constatant l’existence des signes caractéristiques d’un
trouble de la volonté, qui se manifestent dès le début de
la démence paranoïde. Ces signes, à vrai dire, ne sont
pas aussi nombreux dans cette démence que dans la
catatonie, mais ils ne sont jamais absents et sont tou -
DÉMENCE PARANOÏQUE. 425
On parvientà faire cette distinction très importante: l°en
tenant compte des contradictions et des absurdités inhé¬
rentes aux conceptions délirantes de la démence précoce ;
2° en établissant la disproportion qui existe, dans cette
dernière, entre les idées, d’un côté, et l’obtusion de la sen-
426 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
jours représentés, au moins d’une manière isolée, par le
négativisme, l’automatisme passif ou la suggestibilité, les
manières singulières de manger, de parler, de marcher
ou de saluer, la stéréotypie des gestes et des mots, la
tendance aux néologismes, la verbigération.
Nous distinguons trois variétés de la démence para-
noïque : \° paranoïque hallucinatoire-, 2° paranoïde et 3 '‘pa¬
ranoïque fantasque.
1. — Démence paranoïque hallucinatoire.
Dans cette variété prédominent pendant un temps assez
prolongé des troubles sensoriels intenses, auxquels vien¬
nent s’adjoindre des idées délirantes. Le malade perçoit
encore ce qui se passe autour de lui, mais son attention
est constamment sollicitée par les illusions et les hallu¬
cinations. Il tend l’oreille pour écouter les voix, ou bien
il reste assis en stupeur, plongé dans ses perceptions illu¬
soires. Bien des fois ce sont.de longs discours qu’il entend;
parfois il répond aux voix et engage avec elles un véritable
colloque. A certains moments, il semble au sujet que ses
idées lui sont dictées du dehors à haute voix, ce qui
constitue le symptôme du dédoublement de la pensée. Son
intelligence est absorbée par ces sensations et ces impres¬
sions. Il devient indifférent à tout- ce qui l’intéressait autre¬
fois. Les sensations d’ordre somatique, surtout celles de
nature génitale, sont en pareil cas extrêmement fré¬
quentes. Ces diverses impressions groupées et plus ou
moins bien systématisées deviennent des idées délirantes,
principalement des idées de persécution, en vertu de ce
fait que les sensations désagréables sont attribuées à des
persécuteurs ou à des contradicteurs imaginaires. Les
malades sont torturés par des fils métalliques, des odeurs,
des formules magiques, des incantations, des rayons de
Rôntgen, la fiente du diable.
Ces diverses sensations somatiques ont été souvent dé¬
crites sous le nom de délire de persécution physique. Toutes
les sensations d’origine exogène ou endogène sont inter¬
prétées et transformées par les malades dans le sens de
leurs perceptions imaginaires et de leurs idées morbides;
c’est le délire des rapports [ou le délire par allusions\ Le
sujet conserve cependant habituellement ses facultés de
jugement et d’orientation. Un examen approfondi montre
DÉMENCE PARANOÏQUE. 427
aussi que la mémoire et les connaissances acquises se
maintiennent suffi¬
samment ; mais les
malades ne sont
plus en état de tirer
parti deleurs acqui¬
sitions antérieures.
La sphère do la vo¬
lonté est chez eux
gravement compro¬
mise. Leur activité
se manifeste sou¬
vent dune façon
impulsive: ils par¬
tent subitement en
voyage sans motif
normal; ils com¬
mettent tout à coup
un acte de violence;
ils sc mettent à
pousser brusque¬
ment des cris et se
. livrent d’une façon
soudaine à une mi¬
mique absurde ca¬
ractéristique de la
démence précoce.
Les déments para-
noïques hallucinés,
comme la
femme repré¬
sentée par la
figure 190, af¬
fectent des at¬
titudes niai¬
ses; ils parlent
d’une façon
doucereuse,
en zézayant;
ils font des Fig. 190. — Démence paranoïque hallucinatoire.
grimaces, pré¬
sentent un certain degré de négativisme et de suggestibi¬
lité ; ils ont des’gestes maniérés, des .tics ; de plus, leur lan-
428 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
gage est le plus souvent une véritable « salade de mots ».
Ces manifestations morbides peuvent se maintenir pen¬
dant des années. Les troubles sensoriels restent long¬
temps au premier plan. Les idées délirantes deviennent
de plus en plus absurdes et confuses, jusqu’à ce que, peu
à peu, les troubles sensoriels diminuent. Il subsiste
encore, pendant des mois et des années, des conceptions
délirantes ; finalement, s’établit un état d’hébétude et de
faiblesse de la volonté avec des signes de démence.
2. — Démence paranoïde.
[Pour Kraepelin, les délires mal ou nullement systéma¬
tisés doivent être détachés du groupe de paranoia précé¬
demment décrit et classés comme une variété « para¬
noïde » de la démence précoce.
Séglas, Sérieux réservent la dénomination de« démence
paranoïde » aux syndromes délirants dépourvus de toute
systématisation. Deny et Roy semblent adopter plutôt
la manière de voir de Kraepelin. [
La démence paranoïde a été décrite par Kraepelin. C’est
une variété de démence précoce dans laquelle dominent,
en masses et sans cohésion, des idées de persécution et de
grandeur, variant constamment, se rapportant toujours
à la personnalité du malade et très accessibles à la sug¬
gestion. 11 s’agit là d’une forme suggestible de la démence
paranoïque.
Au début, on constate souvent des maux de tête, des
inquiétudes, quelquefois de l’angoisse, des accès de mau¬
vaise humeur, des insomnies se reproduisant fréquem¬
ment. Les malades s’agitent facilement, ont des halluci¬
nations, en particulier celles de l’ouïe, mais leur jugement
n’est pas aboli ; ils continuent à être assez ordonnés et
s’orientent bien dans l’espace et dans le temps. Souvent,
cependant, ils ne reconnaissent pas les personnes de leur
entourage, qu’ils confondent avec des personnages ima¬
ginaires. L’état cœnesthétique est quelquefois excité, mais
il se manifeste toujours une absence de plus en plus grande
delà sensibilité affective ou émotive. Par moments, se pro¬
duisent des actes dangereux qui ne s’expliquent qu’insuf-
fîsamment par les hallucinations et les idées délirantes.
Une femme donna un coup de hache sur la tête de son
mari « pour le sauver ». Les conceptions délirantes sont
DÉMENCE PARANOÏQUE. 429
nombreuses et n’ont aucun rapport avec l’état cœnesthé-
tique ou la conduite du sujet. Les déments paranoïdes
imaginent des aventures romanesques qui n’ont qu’une
vague relation avec leurs hallucinations. Leurs récits por¬
tent souvent l’empreinte de la démence précoce par leur
absurdité, leurs tournures de phrases alambiquées, leurs
néologismes bizarres.
[Nous trouvons dans la thèse de Masselon l’exemple
suivant de la « salade de mots » et de néologismes chez
un dément paranoïde :
La Ville-Évrard, le 26 décembre 1900,
Maison d’Édueation de la Légion d’honneur,
Neuilly-sur-Marne (Seine-et-Oise).
A mon estimable et très ordonné confrère et empereur
d'Auguste, l’Empereur Guillaume Wilhem, au château de
Chelles-Gournay . ( Seine-et-Oise .)
Mon très cher communiquant,
J’ai l’honneur de vous adresser en suite des coormenilme-
gehlation unneresque que nous avons bien pu passer ensemble
à l’ordre de la Tradition. Tout ce que le Tradigiellaire de
l’espoir veut et peut nous émotionner de plus parfait comme
de plus spirituel ami. La gloire de la résoudre ensemble et hors
de quelles lois quelconques qu’il nous plaira de faire unnarh-
venir composer ainsi artheniarser et parrergir sous les aspects
composés de la forme et à l’ordre de nos sentiments intellec¬
tuels resuraneglides les plus endrametluables l’assurance •
de nos plus parfaites, comme de nos plus inaltérables sym¬
pathies. A toi mes plus agréables espérances et mes vieux
nobles sentiments réservés de toute la Joie que j’en espère
pour être en ce jour proche réuni.
L’Empereur des Français, Louis- Auguste Pic... Napoléon V.]
Une malade racontait « que toutes les parties de son corps
étaient fausses, qu’on lui essayait un crâne pendant la
nuit, 'qu’elle avait volé et que les gendarmes étaient à sa
poursuite ; que les races défuntes ont eu beaucoup de mi¬
sère ». — « Je suis feu votre père », disait une autre. — Un
dément paranoïde se plaignait de mauvais amis « qui lui
font des reproches et s’entendent avec sa femme contre
lui ; on devait le présenter comme socialiste, il sentait bien
430 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
l’hostilité de son persécuteur dans son estomac: il devait y
avoir là une machine. Napoléon était devenu hermaphro
dite et le tourmentait maintenant comme surveillant des
travaux forcés. La nuit, on jetait devant lui des puces et
des poux; on volait le linge frais de dessus le corps des
malades ». — Une autre paranoïde disait qu’elle était brisée
tous lesjoursparcequ’illui fallait porter la lourde fenêtre;
de sorte que toutes les parties de son corps étaient trop
Fig. 191. — Démence paranoïde. — Suggestibilité très accusée.
étroites ; on lui avait coupé les paupières pour les rendre
petites. L’abondance des idées délirantes se peut juger
d’après le cas de cette malade qui écrivait sans relâche
des lettres de plaintes à tous les bureaux de police pos¬
sibles, au nombre de plus de cent chaque mois. A titre
isolé, il survient des symptômes tels que le négativisme,
la suggestibilité, les tics les plus divers, parmi lesquels
des tics d’ordre verbal : « Ce n’est pas la peine de donner
la patte », répétait chaque jour un malade quand on lui
disait bonjour. Quand on leur pose une question, les
malades ne se lassent pas de donner des détails et des
explications délirantes. Si l’on interroge l’un de ces sujets
sur sa fortune, il déclare que l’empereur, au jour du cou¬
ronnement, lui a donné un 'million. On s’informait près
DÉMENCE PARANOÏQUE. 431
d’un malade de ses parents, il répondit : « Si on les redé¬
capite maintenant et si on les met en terre, je crierai. »
Ce n’est qu’après des années que la production des idées
délirantes se tarit. Les malades deviennent alors de plus
en plus obtus, s’occupent peu, quoique leur mémoire soit
conservée. Certaines attitudes maniérées, quelques phrases
stéréotypées se maintiennent souvent pendant longtemps.
Un sujet qui ne voulait jamais donner la main disait
encore, treize ans après le début de son affection, au mé¬
decin qu’il rencontrait et qui lui tendait la main : « Jamais à
la racine de tout mal ». La suggestibilité est quelquefois
très marquée, comme cela existait chez un jeune homme
représenté par la figure 191.
3. — Démence paranoïque à forme fantasque.
Dans cette variété de la démence paranoïque, les concep¬
tions délirantes occupent une place plus importante encore
que dans la démence paranoïque hallucinatoire. Les ma¬
lades présentent bien quelques troubles sensoriels, mais
ces derniers ont moins de prise sur eux ; ils emploient plutôt
toutes leurs forces intellectuelles pour s’expliquer leurs
illusions et leurs hallucinations, et édifient ainsi un système
plein d’imagination débordante, fantasque, confus, con¬
tradictoire, qui porte en lui dès le début l’empreinte de la
démence. En outre, ils tirent fréquemment des consé¬
quences de leurs idées délirantes, et cela à la manière tout
à fait démentielle.
Le début de cette variété est, en général, insidieux et
lent : on voit survenir des accès de mauvaise humeur ou
de dépression, des malaises, des troubles sensoriels. Une
malade entend des coups de feu et dit que c’est la guerre.
Des voix poussent des « hourrah ! ». Une paranoïque fan¬
tasque sent dans sa poitrine de la « sorcellerie » et dans les
oreilles un gaz asphyxiant; elle a un goût de soufre, d’al¬
cool à brûler, de jus d’oignons. Un autre cherche à expli¬
quer les voix ; il rapporte à lui-même toutes sortes de
propos sans importance; il sent qu’il est séparé des autres
hommes; il trouve des signes qui indiquent qu’il était né
pour quelque chose de supérieur. Dès qu’il entre dans la
chambre, il entend des « chuchotements »; il est frappé de
ce que son frère ne lüi ressemble pas; il dit que sa mère
lui a mis du phosphorè dans son lait ; il est môme écrit
432 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
dans l’Évangile qu’il est « un homme en esprit ». Un malade
soutenait qu’il y avait deux gardes-chiourme cachés dans
Fig. 192. — Démence paranoïque à forme fantasque. — Le malade
se fait passer pour le grand chancelier impérial et couvre sa poi¬
trine de médailles de monnaies et de décorations qu’il fabrique
lui-même. Il s’occupe néanmoins avec zèle du nettoyage des
cabinets d’aisances dans son asile.
le service ; il réclamait qu’on le laissât partir ou qu’on lui
donnât 150 francs de dommages-intérêts par jour;'mais,
d’autre part, il resta absolument indifférent quand on vint
DÉMENCE PARANOÏQUE. 433
lui annoncer que sa femme avait, mis un enfant au monde.
Tout en étant indifférents à tout ce qui les intéressait
auparavant, les sujets emploient tous les moyens pour
conformerleurs
actes à leurs
idées déliran¬
tes. L’un d’eux
adresse une pé¬
tition au gou¬
vernement pour
demander l’au¬
torisation de se
défaire de ses
ennemis ; une
malade, repré¬
sentée par la
ligure 193, qui
se croyait, • de¬
puis des années,
persécutée par
des courants
d’air trop forts
sortant de la
muraille, por¬
tait son bras,
qu’elledéclaràit
être paralysé,
dans une échar¬
pe de cuir; en
réalité, le bras
était absolu¬
ment sain, et il
n y avait, d ail- pjg. ig3 — Démence paranoïque fantasque. —
leurs, chez cette La malade s’imagine que son bras est paralysé
femme, aucun par des courants d’air sortant d’une muraille,
symptôme hys- Obéissant à cette idée, elle porte le bras en
térique. Sou- écharpe,
vent on trouve
des signes de négativisme et de suggestibilité, de môme
que, comme le montre la figure 195, toutes sortes de gri¬
maces, de tics, parmi lesquels des tics d’ordre verbal. Une
malade se plaignait de ce qu’on la « mentalisait et mécani¬
sait ». Une autre disait qu’on « entendait toute la journée
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 28
434 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
penser dans l’établissement ». A côté des idées de perséjH
tion les plus diverses, on trouve aussi des idées de jalousie
et de grandeur. Un malade, représenté par la figure 192,
assurait qu’il était « chancelier impérial et officier de ré¬
serve ». Un autre présentait des idées de persécution. On
empoisonnait ses aliments, sa femme y mettait toutes
sortes d’ordures. Se
croyant poursuivi
par des odeurs, il sè
construisit, commè
le montre la figure
194, un petit appa¬
reil composé d’un
anneau et de deux
petites plaques en
fer-blanc pour sé
boucher les narines.
Terminaison. —
Les deux tiers des
cas environ de la
démence précoce
commencent avant
la vingt-cinquième
année de la vie;
comme le montre le
graphique repré¬
senté par la figure
162. Seule, la dé¬
mence paranoïque
fantasque s’établit
généralement beau¬
coup plus tard, quoi¬
qu’il y ait de vagues
symptômes qui se
manifestent parfois
des dizaines d’an¬
nées auparavant. La
terminaison habituelle est la démence avec, comme
trait caractéristique, l’affaiblissement dans les sphères
affective et volutionnelle. On peut se demander au bout
de combien de temps ce stade de démence est définiti¬
vement atteint, jusqu’à quel point les accidents démen¬
tiels nuisent à la personnalité psychique et quels sont
Fig. 194. — Démence paranoïque fan¬
tasque. — Le malade porte un appareil
au nez pour se protéger contre les
mauvaises odeurs envoyées par ses
persécuteurs.
DÉMENCE PARANOÏQUE'. 435
les autres troubles qui peuvent encore survenir sur
cette même base d’affaiblissement intellectuel. Plus des
trois quarts des cas parviennent indubitablement à un
haut degré de démence permanente, dont le caractère
pathologique s’impose même aux observateurs les moins
initiés. En ce qui concerne les autres cas, le jugement que
le vulgaire porte sur eux dépend de l’idée qu’on se fait de
ce qu’on appelle guérison ; les personnes peu au courant
de la psychiatrie sont portées souvent à beaucoup d’indul-
Fig. 195. — Démence paranoïque fantasque. — Grimaces et tics.
Oreilles en anses de panier.
gence pour décerner un certificat de santé intellectuelle.
On a maintes fois constaté qu’un mari, par exemple, affir¬
mait que sa femme n’était plus malade, alors que le médecin
qui l’avait soignée la trouvait déprimée, muette, complè¬
tement apathique. Si par guérison on entend une restitulio
ad integrum, il est impossible de ne pas la mettre en doute
quand il s’agit de la démence précoce, tandis qu’au con¬
traire la guérison peut survenir réellement après des accès
de folie intermittente ou après les diverses psychoses
d’épuisement. Quoi qu’il en soit, 8 p. 100 des héboïdes et
des hébéphréniques, 13 p. 100 des cata toniques recon¬
quièrent, d’après Kraepelin, un tel degré de leur capacité
au travail qu’on peut les considérer comme guéris, alors
436 DÉMENCES JUVÉNILES.- — DÉMENCE PRÉCOCE.
•môme que le médecin peut encore découvrir chez eux des
traces de la grave affection mentale, sous l'orme des tics
isolés, d’une légère apathie ou de l’exagération des réflexes
tendineux. Dlailleurs, la -fraîcheur et l’intégrité de la per¬
sonnalité saine d’autrefois ne sont jamais entièrement récu¬
pérées. Même dans les cas -les plus favorables, les sujets
•perdent un peu de leur valeur ou de leur situation sociale;
|e mécanicien d’autrefois s’établit simple serrurier, l’ançien
Fig. 196. — Démence paranoïque arrivée au stade final ;
démence apathique complète.
étudiant devient copiste. Il faut ajouter, en outre, qu’il y a
toujours à craindre des rechutes dans l’avenir. Ainsi, une
malade renvoyée il y a six ans comme « guérie »' s’est plainte
cet été, pendant plusieurs semaines, d’avoir des troubles
sensoriels. On a eu l’occasion d’observer le retour des
accidents de la démence précoce même après quinze ans
de rétablissement.
Comme restant modérément affaiblis dans le stade final,
Kraepelin indique la proportion de 17 p. 100 pour les deux
premières formes de la démence précoce et de 13 p. 100
pour la forme catatonique. Dans la démence paranoïque,
DÉMENCE PARANOÏQUE. 437
les chances de rétablissement sont encore pins incertaines.
Pour ces cas de démence faiblement accusée, on peut con¬
seiller, selon la situation des familles, soit un séjour pro¬
longé à l’asile, soit le retour à la maison. La grande
majorité des malades finissent malheureusement par être
complètement déments et ont besoin, comme la femme
représentée par la figure 196, des soins dans un asile ; ce
sont d’ailleurs les déments précoces qui constituent le
contingent principal de
toutes les maisons de
santé.
Chez certains malades,
la démenceterminale ne
se manifeste que par un
affaiblissement des facul¬
tés affectives et de la vo¬
lonté. Dans un autre
groupe de cas, ce type se
transforme en une agita¬
tion passagère, procé¬
dant par crises. Les ma¬
lades deviennent tout à
coup inabordables, dor¬
ment et mangent mal,
brisent de temps en temps
une vitre. Chez quelques-
uns on trouve, à côté de
l’affaiblissement profond Fig. 197. — Démence hébéphrénique
des facultés, des troubles arrivée à la démence finale ; tics
sensoriels persistants, des et grimaces,
bribes d’idées délirantes,
du négativisme, de la suggestibilité, des tics isolés. En
présence de cet état final, on . ne saurait conclure avec
certitude à la nature dés accidents qui l’ont précédé, de
même que l’on né peut, d’après l’examen seul de la dé¬
mence terminale, se prononcer sur la marche antérieure
qu’a suivie lTiébéphrénie, la catatonie ou la démence para-
noïque.
Ainsi, la figure 197 montre une malade arrivée à la dé¬
mence complète après une évolution à forme hébéphré¬
nique. Elle grimace, se livre à toutes sortes de tics pour
saluer; ses réflexes patellaires sont exagérés ; au reste, elle
est impassible; elle s’occupe encore par moments de tra-
438 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
vaux manuels. Un autre malade, représenté par la figure 198,
a commencé par la catatonie ; actuellement, c’est un dé¬
ment complet ayant des mouvements stéréotypés. Il prend
souvent des attitudes d’escrimeur ; il saisit entre ses dents
le coin de son drap de lit, il grimace, siffle et reste des
heures entières assis en frappant en mesure avec le poing
Fig. 198. — Démence catatonique arrivée à la phase terminale;
démence complète avec mouvements stéréotypés.
sur les semelles de ses souliers comme avec un marteau;
c’est, en outre, un gâteux intermittent.
Diagnostic. — Le diagnostic différentiel permettant de
distinguer la démence précoce de la folie intermittente a
une grande importance à cause des différences fondamen¬
tales dans la marche de ces deux psychoses, entre les¬
quelles il n’existe aucune forme intermédiaire. C’est, en
DÉMENCE^PARANOÏQUE. 439
effet, à ces deux affections mentales qu’on doit songer la
plupart du temps, lorsqu’on se trouve en présence d’un
accès de tristesse anormale chez un adolescent ou un sujet
jeune. De simples plaintes laissent supposer la dépression
mélancolique, surtout quand il se produit en môme temps
des arrêts dans les fonctions psychomotrices ; tandis que
la mauvaise humeur qui se déclare au début de la démence
précoce est motivée d’une manière absurde, revêt rapide¬
ment une apparence délirante et marche souvent de pair
avec des troubles sensoriels. Les formes de stupeur qui se
produisent d’un côté comme de l’autre se distinguent par
l’arrêt psychomoteur qui, chez l’intermittent, entrave uni¬
formément tous les mouvements, ce qui n’arrive pas dans
la stupeur d’un dément précoce ; en effet, le catatonique
avec négativisme ou catalepsie reste longtemps sans réagir
à l’ordre donné ; puis, brusquement, il finit par exécuter le
mouvement demandé. Le maniaque agité, indépendamment
de la fuite d’idées qu’il présente, se distingue par la facilité
avec laquelle on change le cours de ses idées; il associe
facilement les idées et les actes, tandis que le catatonique
agité présente plutôt de l'impulsivité dans sa manière de
penser et d’agir, des transitions brusques, de l’inertie vis-
à-vis des influences qui essaient de modifier la marche de
ses idées, du négativisme, de l’automatisme passif, de la
stéréotypie et des tics. L’état cœnesthétique gai peut, il est
vrai, se produire dans les deux formes morbides. Mais le
catatonique fait des jeux de mots lourds, des calembours
stupides, bien moins amusants que les rimes humoris¬
tiques, les citations et les mots spirituels du maniaque.
La différence la plus essentielle entre les deux états porte
sur la manière d’exprimer les divers mouvements d’âme.
Les émotions de l’intermittent s’expriment avec un naturel
qui rappelle la manière d’être des sujets normaux éprou¬
vant de la joie ou de la douleur. Au contraire, chez le
malade qui commence une démence précoce, il existe dès
le début une disproportion entre le fond de ses sentiments
émotifs et le mode d’expression adopté par lui; par
exemple, il se mettra à pleurer pendant des journées
entières sans que son entourage puisse supposer un motif
quelconque de sa tristesse, ou bien il exhalera, d’une
mine souriante, des plaintes sur de soi-disant souffrances
nullement justifiables.
La distinction entre la démence précoce et la confusion
440 DÉMENCES JUVÉNILES. — DEMENCE PRÉCOCE.
mentale ( amentia ) doit se faire surtout à propos de l’agita¬
tion catatonique commençant d’une façon aiguë et s’ac¬
compagnant de troubles sensoriels. Les deux affections
sont assez souvent désignées indifféremment sous le nom
de psychose hallucinatoire, bien que rien ne vienne encore
renseigner d’une façon certaine sur la marche et la termi¬
naison du syndrome. Dans la confusion mentale, on peut
démontrer l’existence d’une cause d’épuisement ; do plus,
l’aperception et l’orientation sont en pareil cas gravement
troublées et les sujets font de vains efforts pour voir clair
dans leur état. Au contraire, les catatoniques, interrogés
avec une insistance suffisante, montrent, malgré leur
grande agitation, qu’ils sont généralement bien orientés
dans leur milieu ; de plus, ils présentent souvent du néga¬
tivisme et des tics.
La mélancolie d’involution ne peut être discutée qu’à
propos de la forme paranoïde de la démence précoce,
forme qui, comme nous l’avons indiqué, survient assez tar¬
divement. Or, les symptômes décisifs qui militent en faveur
de cette dernière sont : le négativisme, les attitudes ma¬
niérées, les tics, les troubles sensoriels; tandis qu’un état
cœnesthétique triste, accompagné d’une profonde inquié¬
tude, indique plutôt une mélancolie d’involution.
Le diagnostic différentiel de la démence précoce doit se
faire encore avec la paralysie générale. L’âge de prédilec¬
tion des deux affections n’est pas un élément suffisant
pour décider la question. Des symptômes catatoniques
peuvent se produire aussi de temps en temps au cours de
la paralysie générale, mais seulement à titre isolé ; tandis
que les troubles somatiques qui surviennent quelquefois
dans la démence précoce, tels que l’exagération des
réflexes ou l’inégalité pupillaire, n’arrivent jamais à un
haut degré de développement. L’affaiblissement de la mé¬
moire est un argument en faveur de la paralysie générale.
Mais souvent ce qui est décisif pour cette dernière affec¬
tion, ce sont : le trouble caractéristique de la parole, les
troubles pupillaires, l’exagération des réflexes rotuliens,
le tremblement fibrillaire de la langue.
[Le diagnostic de la démence précoce avec la paralysie
générale a une importance capitale. Les signes physiques
guideront surtout dans ce diagnostic différentiel. Comme
dit Joffroy, il n’y a pas de paralysie générale là où les
signes physiques, comme l’affaiblissement musculaire, le
DÉMENCE PARANOÏQUE. 441
tremblement fîbrillaire de la langue, l’embarras de la parole,
les troubles pupillaires, parmi lesquels le signe d’Argyll-
Robertson, sont totalement absents. Aujourd’hui, l’analyse
histologique, du liquide céphalo-rachidien vient lever tous
les doutes. En effet, comme l’ont démontré les recherches
de Widal, Joffroy et d’autres, le nombre des lymphocytes
contenus dans ce liquide est augmenté dans la paralysie
générale, tandis que, d’après Dupré, Nageotte, ces élé¬
ments sont rares dans le liquide céphalo-rachidien des
déments précoces.]
Nous avons déjà mentionné les caractères qui permet¬
tent de différencier la paranoia de la démence paranoïque
(Yoy. ch. xvn).
"L'hystérie peut avoir plus d’un point commun avec la
démence précoce. Parfois l’apparition de cette dernière
est précédée, et cela pendant des années, de symptômes
de nature hystérique, surtout en ce qiii concerne le carac¬
tère des malades ; plus tard se joignent à ces signes hysté-
riformes, et sans ligne de démarcation précise, du néga¬
tivisme, des attitudes maniérées, des tics, de la stupeur,
des conceptions délirantes. Une démence précoce débutant
de cette façon ne se distingue en rien, par la suite, de la
même affection qui a évolué sans antécédents hystériques.
On ferait fausse route si l’on considérait ces cas comme
étant une sorte d’hystérie grave où bien comme une espèce
de démence hystérique. Précisément, à la période finale de
ces démences précoces, l’égoïsme qui caractérise l’hystérie
a disparu et c’est la passivité qui constitue alors le trait
fondamental de la personnalité psychique. Ensuite, même
chez des sujets qui n’étaient pas hystériques aupara¬
vant, surtout dans les premières phases de la démence
précoce, il survient quelquefois, à titre absolument pas¬
sager, des accidents qui font penser à l’hystérie, particu¬
lièrement sous forme d’attaques convulsives, comme le
rappelle la figure 188.
Des cas qui s’établissent d’une façon insidieuse et lente,
comme cela arrive surtout pour la démence précoce simple,
sont parfois difficiles à distinguer, et principalement au
début, de la neurasthénie. Or, dans cette dernière affec¬
tion se produisent, comme on sait, des bourdonnements
d’oreilles, des plaintes et des accès de mauvaise humeur
de toutes sortes. En tenant compte de l’indifférence crois¬
sante dans le domaine affectif, des attitudes maniérées,
442 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
des troubles sensoriels, on peut établir à coup sûr le dia¬
gnostic de la démence précoce. En outré, l’inefficacité
d’une cure de rétablissement est un argument contre la
neurasthénie d’épuisement.
L’excitation furieuse du catatonique peut quelquefois
faire penser à l 'épilepsie et à des états crépusculaires de la
conscience d’origine comitiale. Cependant, même chez les
catatoniques les plus agités, on constate encore généra¬
lement un certain degré de compréhension et d’orienta¬
tion ; tandis que chez l’épileptique prédominent surtout :
l’humeur coléreuse, la violence impulsive et la confusion
mentale.
On confond souvent des états initiaux de la démence
précoce simple, et même certaines formes terminales de
cette affection, avec l 'idiotie ou Y imbécillité congénitales.
Un examen approfondi montre chez les déments précoces
la persistance des traces de connaissances acquises autre¬
fois; il permet de retrouver aussi des indices de négati¬
visme et de tics. Par contre, la faiblesse mentale innée de
l’imbécile ou de l’idiot est confirmée par les renseigne¬
ments. Il est vrai qu’il y a des cas où un individu congé¬
nitalement imbécile peut plus tard être atteint de la démence
précoce qui le fera verser dans l’idiotie.
Anatomie pathologique. — Les recherches anatomo¬
pathologiques relatives à la démence précoce sont encore
à leurs débuts. Pourtant, dans une série de cas qui se sont
terminés par la mort pendant la période aiguë, on a
pu établir l’existence d’importantes altérations histolo^
giques (Alzheimer) ; on a constaté en particulier une pro¬
lifération abondante des cellules de la névroglie, une dé¬
générescence granuleuse des cellules ganglionnaires, la
pénétration de cellules embryonnaires dans le corps des
cellules nerveuses, comme le montrent les figures 5 et 6
de la planche XIX.
Pronostic. — Le pronostic relatif à la terminaison
habituelle de la démence précoce est en principe défavo¬
rable. Il n’est pas toujours possible de pronostiquer le
degré de la démence finale et de dire, pour chaque cas
spécial, ce qui se passera au juste : le sujet sera-t-il
complètement dément? sera-t-il intellectuellement dégradé
seulement à un degré léger? ou pourra-t-il de nouveau
reprendre son travail? Kraepelin indique les points de
repère suivants pour la constatation d’une démence finale
DÉMENCE PARANOÏOUE. 443
grave : une hébétude immobile avec apathie, malgré une
certaine conservation de la faculté d’observation ; des
conceptions délirantes absurdes ne s’accompagnant d’au¬
cun mouvement émotif, d’aucune agitation ; des attitudes
maniérées uniformes, durables; des mouvements stéréo¬
typés sans agitation; un état cœnesthétique déprimé de
peu de durée, mais revenant à certains moments et, par¬
fois, régulièrement périodique, sans agitation et entre¬
coupé d’intervalles de stupeur; disparition du négativisme
ou de l’agitation sans la réapparition de l’activité intellec¬
tuelle et de l’intérêt pour les occupations d’avant l’affec¬
tion. Tant que dure une forte agitation ou un vif négati¬
visme, on peut espérer obtenir une amélioration impor¬
tante. Quand des périodes de stupeur s’établissent d’une
manière aiguë, quand l’affection commence subitement
par une agitation hallucinatoire, on peut encore espérer
des rémissions ou un arrêt de l’affection.
Étiologie. — Mucha a trouvé, dans 75 p. 100 des cas de
démence précoce, une tare héréditaire. On observe sou¬
vent une hérédité similaire. Quelquefois, l’ascendant a pu ne
pas être interné dans une maison de santé, et néanmoins
il a présenté, durant toute sa vie, les traits caractéris¬
tiques de la démence précoce, notamment : l’absence
d’intérêt pour quoi que ce soit, le manque complet
d’initiative, les tics, un caractère récalcitrant, une affec¬
tation ridicule dans les. gestes ou des paroles.
De même, il n’est pas rare que la démence sénile et la
mélancolie d’involution se soient observées chez les ascen¬
dants. Souvent les renseignements sur la famille indiquent
chez plusieurs membres une disposition intellectuelle
particulièrement bonne ; chez d’autres, des facultés insuf¬
fisantes, et chez quelques-uns de l’imbécillité très carac¬
térisée. Beaucoup de déments précoces, et surtout les
futurs paranoïques, passaient déjà dans leur enfance
pour des êtres bizarres, taquins, indolents, dévots.
Une malade qui avait toujours passé pour une exaltée se
fît remarquer à l’âge de trente ans parce qu’elle se croyait
aimée par le fils d’un professeur qu’elle ne connaissait
que de nom. Jusqu’à l’âge de cinquante ans, elle fut à la
tête d’une grande maison de commerce où elle fit de plus
en plus de mauvaises affaires. Finalement, il fallut la
mettre dans un asile ; elle présentait des idées de persé¬
cution évoluant sur le terrain d’une démence précoce
444 DÉMENCES JUVÉNILES. — DÉMENCE PRÉCOCE.
typique. Kraepelin a constaté que dans 10 p. 100 des cas
les sujets observés par lui avaient eu, antérieurement à la
démence précoce, de graves affections aiguës, dont la
méningite. Von Murait a décrit des démences catatoniques
survenues à la suite de traumatismes crâniens. Parmi les
hommes traités par Kraepelin, 6 p. 100 furent atteints
d’une manière aiguë pendant leur détention en prison;
parmi les femmes catatoniques observées par le même
auteur, 24 p. 100 furent frappées au cours d’une grossesse
ou pendant l’accouchement. Nous avons déjà mentionné
les rapports qui existent entre la démence précoce et la
puberté. L’opinion de Tschich, d’après laquelle une longue
abstinence sexuelle serait un facteur causal de la démence
précoce, ne paraît pas fondée. Nous ne nous trompons
sans doute pas en attribuant en pareil cas aux trauma¬
tismes, aux intoxications, à la puerpéralité, aux affections
somatiques aiguës, une importance de causes simplement
déterminantes, qu’on retrouve dans la production de cer¬
tains accès de la folie intermittente.
Quant à la base pathogénique de la démence précoce,
on ne peut qu’émettre des hypothèses. Ainsi Binswanger,
[Christian] classent la démence catatonique parmi les
psychoses par épuisement. Pourtant, nous l’observons assez
souvent dans des cas où, pendant le cours de la vie, toute
cause d’épuisement et tout surmenage .doivent être sûre¬
ment écartés. Kraepelin, Mucha et d’autres admettent, à
l’origine de la démence précoce, un trouble dans les
échanges organiques, une auto-intoxication, ce qui paraî¬
trait confirmé par les constatations anatomo-pathologiques
faites dans l’écorce cérébrale, qui, en effet, font penser à
des altérations d’ordre toxique. Il y a lieu d’espérer que
l’intérêt croissant que l’on prend à l’étude de la démence
précoce, qui, dans certains asiles, constitue un sixième ou
un quart du contingent de la population des aliénés,
étendra bientôt nos connaissances sur la nature de cette
affection.
Traitement. — Dans les premières périodes de la
démence précoce, la surveillance est indispensable. On
devrait surtout ne pas hésiter trop longtemps à faire
entrer le malade dans une maison de santé ou dans un
asile, puisque, même dans le cas de légère dépression avec
incapacité au travail, il peut se produire tout à coup de
violents accès d’agitation ou des tentatives de suicide.
LATAH .
MYRIACHIT .
445
Dans l’établissement où sera placé le malade, on doit,
avant tout, combattre les divers symptômes : l’agitation,
l’insomnie, le refus de nourriture. L’alitement et la bal-
néothérapie sont souvent indiqués. Dans le fias d’agitation
peu bruyante, on fera bien quelquefois de traiter le sujet
par des enveloppements dans le drap mouillé. L’alitement
est particulièrement nécessaire dans les cas de stupeur.
Quand, dans les formes débutant d’une manière aiguë, les
principaux symptômes tendent à disparaître, il ne faut pas
hésiter à essayer d’occuper le malade ou même à le laisser
partir de l’asile, pourvu que ce soit pour entrer dans un
milieu familial approprié. Il semble que si, en pareil cas,
on prolongeait trop longtemps le repos au lit, on condui¬
rait le sujet à la démence plus tôt que si l’on essaie encore
à temps de l’occuper à un travail régulier. Naturellement,
une fois le malade hors de l’asile, il y a lieu d’exercer
sur lui une surveillance. Les femmes, en particulier, son
exposées à devenir enceintes. 11 faut, en outre, pourvoir
pour certains malades à des moyens de travail pour assurer
leur existence. Pour les déments précoces dont l’affaiblis¬
sement est peu accusé, la colonie agricole constitue le pla¬
cement le plus approprié.
Médecine légale. — Bien des délits de nature diverse
sont possibles, et cela surtout chez les hébéphréniques e
les déments peu profonds. Il n’est pas rare de rencontrer
de ces malades parmi les vagabonds. Il est à noter que les
personnes peu initiées à la connaissance de la démence
précoce croient parfois que les actes impulsifs et bizarres,
ainsi que les attitudes maniérées accompagnées d’une
conservation relative des facultés intellectuelles, ne sont
autre chose que de la simulation.
L’interdiction pour cause de démence précoce mentale
est souvent prononcée. Il peut quelquefois survenir une
rémission telle que la capacité au travail revient et qu’il
est nécessaire de lever l’interdiction, même dans des cas
où l’aliéniste peut encore prouver qu’il y a des traces de
la démence précoce.
Lalah. Myrlachit.
On appelle lalah dans les Indes hollandaises une affec¬
tion mentale héréditaire dans laquelle les malades se
livrent, contre leur, volonté, à des mouvements, ou bien
446 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
émettent des sons et des mots incohérents. On y trouve
de la coprolalie, de l’échopraxie, de l’écholàlie, de la para-
phrasie. Cette affection rappelle certaines formes de la
démence précoce et aussi les états obsédants et impulsifs
des dégénérés. [Elle rappelle aussi certaines variétés de la
maladie des tics décrite, entre autres, par Gilles de la Tou-
rette, et connue dans diverses contrées de la Russie orien¬
tale sous le nom de mgriachit .]
XIX. — PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE
[Arachnitis chronique et méningite chronique (Bayle). — Paralysie
générale des aliénés ou périencéphaloméningite chronique diffuse
(Calmeil). — Folie paralytique (Parchappe). — Paralysie géné¬
rale progressive (Requin, Lunier, Sandras). — Ataxie psycho¬
motrice (Lunier). — Démence paralytique (Baillarger). — Encé¬
phalite chronique interstitielle diffuse (Magnan).]
Dès l’année 1798, Haslam signalait ce fait [entrevu déjà
en 1681 par Willis] que, dans beaucoup de cas de manie,
les malades meurent à la suite d’une hémiplégie ou d’une
apoplexie.
[De 1814 à 1820, Esquirol, Royer-Collard, Georget consi¬
déraient les principaux signes de la paralysie générale
comme une complication de la folie. Rayle, en 1822, et Cal¬
meil, en 1826, ont nettement isolé et décrit la paralysie
générale comme une entité' morbide ayant ses symptômes,
son évolution et ses altérations anatomiques propres.
Le premier travail de Bayle a été publié en 1822 sous
la forme d’une thèse intitulée : Sur V arachnitis chronique.
En 1826, cet auteur est revenu sur la paralysie générale
dans son Traité des maladies du cerveau et de ses membranes.
La même année, Calmeil a publié son mémoire sur la
Paralysie considérée chez les aliénés .]
A partir de 1867, on rompit universellement avec
l’opinion que des complications sous forme de paralysie
avec issue mortelle peuvent s’ajouter aux manies ou aux
mélancolies et l’on s’accorda à admettre une affection
unique sous le nom de « paralysie générale progressive des
aliénés », dont les synonymes sont : paralysie générale
progressive, démence paralytique progressive, folie para¬
lytique générale des aliénés. L’expression vulgaire de « ramol¬
lissement du cerveau » est inexacte, puisque le cerveau a ici
SYMPTÔMES PSYCHIQUES. 447
plutôt une tendance à la sclérose. Il s’agit d’une affection qui
s’établit principalement à l’âge moyen de la vie, et qui,
passant par de multiples phénomènes d’excitation et de
paralysie, se termine par un affaiblissement mental
spécial \lolaï\, une profonde démence, par une déchéance
physique progressive et, au bout de quelques années, par
la mort. L’examen anatomique démontre une suite d’alté¬
rations localisées principalement dans le système nerveux
central et dans ses enveloppes. Dans nos établissements
pour aliénés, il y a de 10 à 15 p. 100 des malades atteints
de paralysie générale.
SYMPTOMATOLOGIE
A. — Symptômes psychiques.
Les facultés de l’attention, de la compréhension, du juge¬
ment et de la volonté sont diminuées souvent dès les pre¬
mières périodes de la paralysie générale, quoique les
malades perçoivent souvent pendant longtemps des exci¬
tations extérieures et comprennent les questions qu’on
leur pose. Il arrive que le sujet ne reconnaît pas les per¬
sonnes de son entourage. Parfois même il ne retrouve
pas sa propre maison devant laquelle il stationne. Les
troubles sensoriels n’existent, d’après Kaes, que chez
35,5 p. 100 des paralytiques ; ils présentent rarement une
grande intensité. Tous les sens peuvent être enjeu. Les
sensations venant des organes en forment fréquemment
la base ; le malade croit sentir dans la tête des commotions
électriques ou des picotements sur la figure ; il entend ses
enfants crier; il prend un globe de lampe pour une tête
qui lui parle. Une paralytique générale, au début, aperçut
le diable sous la forme d’un bouc debout sur ses pattes de
derrière, qui lui parlait. Une autre voyait partout des
pierres sépulcrales dressées devant elle. Un malade disait
qu’on parlait à l’intérieur de son corps ; son cou se mettait
à l’appeler « voleur ». Certains se croient mouillés ( hallu¬
cinations hggriques), sans doute par suite d’un trouble
dans la sphère des sensations thermiques.
La faculté d’association est affaiblie ; on constate une
tendance à des associations par assonance. 11 y a surtout
des lacunes de la mémoire. Les oublis constituent un
symptôme initial de premier ordre. Ce sont les événe-
448 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
ments les plus récents qui se gravent mal dans l’esprit
des malades ; la faculté d’observation est fortement dimi¬
nuée. Souvent le sujet ne sait plus s’il a déjà déjeuné
ou s’il a encore des enfants. Dans des opérations com¬
pliquées de la pensée, l'affaiblissement de l'intelligence, le
manque de jugement et le trouble de la mémoire se mani¬
festent très nettement. La faculté d’ orientation, surtout
au point de vue du temps, est altérée de bonne heure.
Certains malades, qui gardent encore dans une période
avancée une tenue extérieure passable et qui se tirent ;
d’affaire dans une conversation banale, restent cois dès
qu’il leur faut faire un effort sérieux de réflexion. L’atten¬
tion active ou 1 ' aperceplion s’affaiblit très vite ; ils ne
peuvent plus suivre un développement un peu long ; ils
ne saisissent plus les objections. Le malade n’ajoute plus
rien de nouveau à ce qu’il a appris. Il ne tarde pas à faire
des fautes de calcul ; il éprouve aussi une grande diffi¬
culté à calculer avec des quantités concrètes, comme de
compter avec des pièces de monnaie.
[La fatigue de l'attention, résultant d’un épuisement
cérébral rapide, les troubles de la mémoire, surtout pour
les faits récents, l'altération des facultés d'observation, de'
réflexion, de critique, la diminution ou la déviation de la
faculté d'association des idées, tous ces symptômes créent, J
dans leur ensemble, un affaiblissement psychique généra- j
lisé, progressif, total, une véritable démence, au sens psy¬
chiatrique de ce terme.]
Les idées délirantes qui surviennent souvent révèlent
également un profond affaiblissement intellectuel. Tandis /
que le paranoïque édifie son système délirant avec une
logique à la rigueur soutenable et essaie de réfuter les
objections, le paralytique général n’émet presque tou¬
jours que des idées absurdes, niaises, invraisemblables ;
changeant au gré de toutes les influences : il possède des
femmes en or; sa fortune se monte à cinq cent mille
millions de francs ; il distribue en cadeaux des milliards ;
il parle avec Dieu sur le Sinaï. Une femme s’intitulait
« conseiller intime de gymnastique médicale, docteur et
roi d’Allemagne». Le malade ne saisit pas le côté absurde
et contradictoire de ses propos : une femme racontait
qu’elle était la fille de l’ange Gabriel, qu’elle était fiancée
à un généralissime nommé Marx et qu’elle dirigeait un
grand commerce de cafés. Le paralytique général se
SYMPTÔMES PSYCHIQUES. 449
prête volontiers à tous les interrogatoires: un journaliste»
qui voulait écrire une comédie et ouvrir un bureau de
tabac, déclarait qu’il vendrait aussi des livres, des harengs
et des brodequins. Parfois, on constate que les idées
délirantes sont provoquées par des impressions orga¬
niques motivées : ainsi, chez un sujet qui prétendait qu’il
y avait dans son ventre des gens qui le menaçaient, l’au¬
topsie fit découvrir un cancer de l’estomac.
Le fond des idées délirantes, quelque variées qu’elles
soient, correspond, en général, à l’état cœnesthétique du
moment; la plupart du temps, ce sont des idées de gran¬
deur en rapport avec l’euphorie du malade. Ces idées sont
souvent exprimées avec abondance; parfois, elles sont
seulement indiquées, d’une façon d’ailleurs absurde : un
sujet déclare avoir des « caleçons qui sont fiers » ; il se dit
« malicieux comme des pommes de terre » ; il se vante de
.« pouvoir travailler depuis quatre heures du matin jusqu’à
neuf heures du soir ». Les idées hypocondriaques et mélanco¬
liques du paralytique révèlent également sa profonde fai¬
blesse intellectuelle : dans son manger, le malade voit de
petites têtes; il est devenu plus petit de trois quarts de
pied; son cerveau est cuit ; les Indiens l’ont fusillé. Parfois
des idées de grandeur et des idées de persécution s’entremê¬
lent : le sujet se plaint qu’on lui a volé pour 400 000 francs
de brillants. Il est rare que les malades tirent des consé¬
quences logiques ou paralogiques de leurs idées délirantes :
un fonctionnaire de la justice qui prétendait être empereur
était indigné quand on lui donnait son véritable titre et
finissait par dire : « Eh bien ! appelez-moi au moins doc¬
teur. »
Ce n’est qu’exceptionnellement que les idées délirantes
persistent et se maintiennent telles quelles. Le plus souvent,
elles sont très mobiles. On a vu un sujet présentant des
symptômes somatiques évidents de paralysie générale
raconter pendant toute une année qu’il était à la fois le
Seigneur de la terre, le plus sublime astronome, le prince
de Prusse, l’archiprince de l’Europe, domestique de son
métier, empereur de l’univers, le dernier des scribes, mar¬
chand de beurre, espion et bourreau du monde ; il ras¬
semblait ses peuples pour marcher contre les Français qui
voulaient lui nuire à travers les nerfs de la terre; il décla¬
rait que les plus hautes forteresses étaient la joie de son
cœur et, quand il les avait remarquées dans les autres
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 29
450
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
sphères célestes, elles avaient l’air de graines de pavot; il
accusait toutes les femmés d’être des soreières; au milieux
de toutes ces absurdités, il manifestait des idées de persëj
cution ; une jeune fille, disait-il, avec laquelle il avait
. toujours refusé d’avoir des relations, prétendait être
enceinte de ses œuvres.
Les malades se trouvent presque toujours dans un état
de légère excitation. Le plus souvent on observe de
l 'euphorie, avec un sentiment de gaîté rayonnante qui
se traduit aussi dans les idées de grandeur. D’autres
fois, au contraire, l’humeur est profondément triste,
jusqu’à pousser le malade au suicide. Les tentatives
de suicide portent souvent l’empreinte de l’affaiblissement
intellectuel; ainsi, un paralytique se tira un coup de pisto¬
let au milieu de la main. On observe des crises soudaines
d’inquiétude et d’anxiété. Souvent aussi, les sujets sont
taciturnes, irrités, agacés, emportés, portés à la colère. !
Malgré cela, ils restent dociles et maniables même dans
leurs accès de mauvaise humeur. Une malade, qui se plai- i
gnait avec emportement de ce qu’on lui avait brunilapeau
des mains au moyen de miroirs réflecteurs, redevint su¬
bitement aimable quand on lui fit apporter une tartine.
Sont atteints de bonne heure et gravement les sentiments
complexes qui supposent un jugement délicat, tels que les
sentiments éthiques et esthétiques. Parmi les symptômes
initiaux, il faut noter les propos inconvenants et grossiers,
la négligence de la tenue (braguettes ouvertes) en société'
[cela chez des sujets jusqu’alors d’une conduite et de
manières irréprochables].
Une agitation psychomotrice se manifeste assez souvent
dès les premières phases de l’affection. Les malades sont
affairés, ils ont partout quelque chose à faire, se mettent en
voyage, font des projets, des achats coûteux et absurdes ; à
cet égard, ils deviennent, par leur dissipation, dangereux
pour eux-mêmes et pour leur famille. Quand l’affection est
à son apogée, il se produit une légère inquiétude qui peut
s’élever jusqu’à de graves états d’excitation, avec des actes
de violence, la tendance à la destruction, des tentatives
d’évasion organisées d’ailleurs d’une façon absurde. Quel¬
quefois, à côté de l’agitation motrice on observe aussi un
besoin de parler qui rappelle les états maniaques. Voici
un exemple de discours d’un paralytique excité : « J’ai
quelque chose sur le cœur ; asseyez-vous là ; j’étais done
SYMPTÔMES PSYCHIQUES. 451
en France et l’empereur Guillaume était mon père. Je
m’appelle Gustave X de France. Dieu était sur le mont
Sinaï, et il m’a dit : Dieu s’est trompé. Cent mille hommes
m’ont arrêté... et Noé a construit l’archè... »
Le phénomène de la fuite d’idées est ici évident; il
coexiste avec le délire des grandeurs et la démence. Voici
un autre exemple qui rappelle presque la verbigération
avec stéréotypie : « Je vais, je vais lui donner à elle mille
quatrillions ; j’ai fait une prière, à faire pousser les dents,
pousser, pousser, pousser, pousser; je mange, je me
bourre, je me bourre, vous êtes un ours, un ours acadé¬
mique, un ours académique. Sors donc ici, ici, mille qua¬
trillions de fois, et éternellement et éternellement et éter¬
nellement; viens donc cochon, cochon, ah! viens, je'te
mangerai encore, pour que mon ventre devienne plein,
plein de laurier. »
Dans les périodes avancées de la paralysie générale, on
observe également un besoin impulsif de mouvement : les
malades s’enroulent dans leurs draps de lit, déchirent les
couvertures, parlent tout seuls, ou crient à tort et à tra¬
vers. D’autre part, il se produit, dans les formes dépres¬
sives, des états rappelant la stupeur, dans lesquels les sujets
restent assis, sans parler des jours entiers, réagissant
peu aux excitations extérieures; il faut alors déployer
beaucoup d’énergie pour les astreindre, par exemple, à
manger. On observe en même temps une altération de la
conscience avec de la somnolence. Les paralytiques géné¬
raux, surtout les déments paralytiques, présentent quel¬
quefois des symptômes catatoniques.
[L 'évolution des symptômes psychiques de la paralysie
générale se prête à une division, adoptée généralement par
tous les auteurs, en trois périodes : 1° de début ; 2° d’état ;
3° terminale. Nous avons suffisamment insisté sur les trou¬
bles de l'attention et de la mémoire de la période du
début. A cette même période se rattachent d’importantes
modifications du caractère : oubli des convenances et des
règles les plus élémentaires de la politesse, contrairement
aux habitudes antérieures ; prodigalité là où il y avait
esprit d’économie; avarice là où existait plutôt une ten¬
dance à la générosité; irascibilité inaccoutumée; désac¬
cord de plus en plus grand entre les actes, par exemple
colère pour une futilité et patience singulière pour des
faits de haute gravité. L’ inhibition volontaire s’affaiblit
452" PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
également à cette période. Le sujet se laisse aller à des
actes instinctifs, ne sachant plus résister à ses divers
penchants : débauche, ivrognerie, délits. Aussi, a-t-on pu
appeler, à juste titre, cette première période la phase
médico-légale de la paralysie générale. L’individualité
psychique du sujet subit une modification complète, et le
sens moral, les sentiments de pudeur se perdent chez des
malades qui, jusqu’alors, avaient une conduite et une
tenue irréprochables.
A la période d’état, la démence devient évidente pour
tout le monde. L’amnésie s’étend sur les faits anciens.
Tous les actes deviennent niais et absurdes. L’attitude est
inerte, indifférente. Les propos, quelle que soit leur nature,
triste ou gaie, mégalomaniaque, mélancolique, hypocon¬
driaque, qu’ils soient ou non accompagnés d’hallucina¬
tions, sont, comme l’a résumé J. Falret, multiples, mo¬
biles, absurdes et contradictoires.
Enfin, à la période terminale, le paralytique général
tombe en enfance, jusqu’à oublier son propre nom. Toute
vie psychique cesse. Le cerveau est anéanti. Seuls le bulbe
et la moelle continuent à fonctionner automatiquement.]
B. — Symptômes physiques.
Troubles de la sensibilité. — Dans un certain nombre de
cas (de 5 à 10 p. 100) on observe Y atrophie du nerf optique
avec diminution de l’acuité visuelle qui peut aller jusqu’à
une amaurose complète; cela, déjà quelquefois avant
l’éclosion des troubles psychiques. La rétinile peut se pro¬
duire, ainsi que le scolome central. Après certains ictus
peut survenir la cécité psychique ou bien Y hémianopsie.
Parmi les symptômes les plus fréquents, il faut citer les
troubles pupillaires. Une absence complète du réflexe pupil¬
laire à la lumière, c’est-à-dire le signe d'Argyll-Bobertson
confirme l’existence de la paralysie générale ou du tabes.
G. Wolff attribue ce signe à une dégénérescence des cor¬
dons de Goll, au niveau de la partie supérieure du renfle¬
ment cervical de la moelle. Toujours est-il que l’absence
du réflexe lumineux n’existe que chez les deux cinquièmes
environ de tous les paralytiques généraux (43,3 p. 100). Ce
symptôme se manifeste parfois déjà dix ans avant l’appa¬
rition de tout autre accident. Souvent, on constate une
simple paresse de la réaction lumineuse (35,5 p. 100). Dans
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 453
des cas rares, le réflexe accommodateur est également
aboli. Quelquefois, on trouve une réaction paradoxale,
notamment une dilatation des pupilles survenant sous
l’influence de la lumière. Fréquemment, il y a myose ou
mydriase très frappantes ; plus souvent encore on constate
une inégalité pupillaire (57,6 p. 100). Quelquefois il existe
des oscillations durables du diamètre des pupilles, ou
encore une mydriase intermittente dans laquelle tantôt
l’une, tantôt l’autre des pupilles est considérablement
dilatée. Parfois, on observe des oscillations accidentelles
du globe oculaire ou du nystagmus intermittent. Le piosis
ou bien une inégalité des fentes palpébrales ne sont pas
rares. On constate aussi des troubles de la musculature
externe de l’œil et du véritable nystagmus. La figure 199
Fig. 199. — Paralysie générale. Inégalité pupillaire.
montre une inégalité pupillaire chez un paralytique
général. La figure 200 indique l’état des pupilles normales
Fig. 200. — Réflexe des pupilles normales sous l’influence d’un vit
éclairage.
soumises à l’influence d’un fort éclairage. La figure 201
montre les pupilles normales faiblement éclairées. La
figure 202 indique l’immobilité des pupilles d’un paraly-
454 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
-tique général soumises à l’action d’un fort éclairage. La
Fig. 201. — Iléflexe des pupilles normales sous l'action d’un
éclairage faible.
figure 203 présente le même phénomène obtenu par un
éclairage faible.
Fig. 202. — Paralysie générale. Absence du réflexe pupillaire sous
l’influence d’un fort éclairage.
Dans certains cas, surtout vers la période terminale, on
observe des troubles des sensibilités gustative, olfac-
Fig. 203. — Paralysie générale. Absence du réflexe pupillaire sous
l’action d’un éclairage faible.
tive et auditive. En ce qui concerne l'ouïe, ce ne sont quel¬
quefois qiie les sons élevés qui seuls ne sont plus perçus.
On a même observé aussi, à l’aide du diapason, une alté-
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 455
ration dans la transmission des sons à travers les os.
La sensibilité cutanée est souvent atteinte. Ce sont des
névralgies, des hyperesthésies. Parmi les symptômes appa¬
raissant de bonne heure on constate souvent le prurit. On
trouve fréquemment aussi la diminution ou la suppression
de la sensibilité à la douleur, de l’hypoalgésie, de l’anal¬
gésie. L’insensibilité à la pression ou au choc du nerf
cubital au niveau du coude constituerait un des symptômes
initiaux de la paralysie générale dit signe de Biernacki. Il
est vrai que ce phénomène se trouve aussi chez des gens
qui ne sont pas paralytiques généraux. Les réflexes cutanés
sont parfois abolis.
Troubles de la motilité. — Très souvent on observe une
parésie unilatérale du facial, donnant lieu à une asymétrie
de la face ; on constate un effacement d’un des plis naso-
labiaux. Il est rare que la parésie affecte la branche supé¬
rieure du facial. Mais, en pareil cas, on doit toujours
s’assurer que l’on n’est pas en présence d’une asymétrie
faciale congénitale ou acquise par une longue habitude.
Parfois, des spasmes se produisent dans les divers muscles
de la face, notamment autour de la bouche. Souvent l’ex¬
pression de la physionomie frappe par le relâchement des
traits ou bien par une tension trop accusée des muscles,
de sorte que le visage, figé, produit l’impression d’une
impassibilité froide d’un masque. Parfois on observe de la
paramimie, c’est-à-dire que, dans une émotion triste, le
visage prend une expression de gaîté et réciproquement.
Quelques sujets ont un rire forcé. Il n’est pas rare de cons¬
tater chez quelques-uns un grincement des dents continuel.
La langue, tirée au dehors, est fréquemment déviée; elle
est animée d’un tremblement en masse ; [quelquefois elle
exécute des mouvements saccadés ou bien présente sur ses
bords et à la pointe des ondulations vermiculaires\. Par¬
fois, la luette est déviée, particulièrement après des ictus.
'Le voile du palais est quelquefois affaibli et asymétrique.
Ge qui est particulièrement défavorable, c’estl’appàrition,
dans les périodes avancées, de l’affaiblissement des mus¬
cles de la déglutition. Le réflexe pharyngien disparaît
souvent de très bonne heure.
La tête est souvent penchée fortement en avant. Les
extrémités supérieures perdent de leur force à tel point que
le dynamomètre, dès les premières phases de l’affec¬
tion, accuse une réduction d’un tiers de la force nor-
456 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
male. La coordination motrice est altérée dans le cours'-
de la paralysie générale. Il peut se produire de Y ataxie
et des tremblements intentionnels. De bonne heure se mani¬
feste un tremblement plus ou moins intense, facilement
constatable aux doigts étendus et écartés. On a vu des
mouvements choréiques et athélosiques, survenant à la suite
d’ictus.
La marche se fait la plupart du temps avec les jambes
écartées ; elle est spastique ou paréto-spastique, plus
rarement (dans un tiers des cas) ataxique. Souvent les
contractions spasmodiques se montrent d’abord dans les
mouvements passifs. Ce sont précisément les mouvements
délicats de coordination qui trahissent de très bonne
heure les troubles moteurs, par exemple les actes d’en¬
filer une aiguille, de manger, de monter les escaliers, de
manier des instruments, de danser, de jouer du piano, de
jouer au tennis.
L’atrophie musculaire et, surtout, la réaction de dégé¬
nérescence ne s’observent qu’exceptionnellement, et cela à
l’apogée de la paralysie générale. Il est vrai que, dans les
périodes ultimes de cette affection, la musculature est
tpresque toujours gravement altérée et qu’il se forme alors
des contractures très accusées. "
Les réflexes tendineux sont exagérés, dans la grande ma¬
jorité des cas. Assez souvent on constate aussi du clonus
du pied. Parfois, les réflexes sont inégaux dans les deux
moitiés du corps. -Dans 15 p. 100 des cas le réflexe rotu-
lien fait défaut (signe de Westphal). Le signe de Romberg
est rare, même dans la forme tabétique de la paralysie:
générale.
Troubles de la parole et de l’écriture. — On observe-
chez les paralytiques généraux un trouble complexe de la
parole, à la fois aphasique et dysarthrique. A côté des di¬
verses formes de l’aphasie corticale, nous pouvons trouver
chez eux de la paraphrasie, de Y articulation indistincte,
embrouillée, de la dysarlhrie, de la difficulté à prononcer
les premières consonnes d’un mot ( parole hésitante), delà
parole scandée et particulièrement souvent de Yachoppe-
ment des syllabes. Outre l’omission de syllabes, on observe
le redoublement de syllabes, jusqu’à produire une sorte
de bégayement de la môme syllabe, une véritable logo-
clonie. On trouve aussi parfois un trouble bulbaire de la
parole ou de la prononciation nasale tenant à la parésie
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 457
du palais. La voix perd souvent son timbre. La voix chan¬
tante disparaît de bonne heure. La parole a un timbre
enroué, monotone, parfois chevrotant ou nasillard.
Assez souvent on constate, chez le paralytique général
qui parle, de forts mouvements synchroniques de toute la
musculature de la face, comme cela se voit nettement chez
le malade repré¬
senté par la figure
204.
L 'écriture perd ra¬
pidement ses carac¬
tères habituels. Elle
a des traits incer¬
tains, chevauchants.
Quand le sujet ap¬
puie plus fortement
la plume, l’écriture
devient fuyante, mal¬
propre, et révèle
l’affaiblissement in¬
tellectuel par de
nombreuses omis¬
sions, des redouble¬
ments de lettres ou
de mots et aussi
par la paragraphie. Fig. 204. — Paralysie générale avec l’arti-
Les figures 205, 206 culation scandée. Mouvements synchro-
et 207 reproduisent niques des muscles du visage,
l’écriture de para¬
lytiques généraux aux diverses phases de l’affection.
Organes internes. — Le pouls est assez' souvent accéléré
et irrégulier. Les artères sont fréquemment scléreuses.
Dans certains cas on trouve des hémorragies sous-cutanées.
Le sang est pauvre en hémoglobine. Le sérum sanguin
n’a pas l’action bactéricide normale, notamment sur le
staphylocoque pyogène doré.
La constipation aussi bien que la diarrhée s’observent
parfois. L’hypochlorhydrie gastrique est la règle ; quelque¬
fois il survient des vomissements. Beaucoup de sujets pré¬
sentent une véritable polyphagie ; d’autres, au contraire,
refusent la nourriture. L’état de la nutrition générale
varie : dans les périodes d’excitation le poids diminue rapi¬
dement jusqu’à 1 kilogramme ou lk«,5 par jour. Les
400 PARALYSIE GENERALE PROGRESSIVE.
figures 224, 225, 226 et 227 présentent des paralytiques géné-i -
a-zvt^O-^ ^e— £.
s 4^'^- <r
05. — Écriture de paralytique général à la première période
(d’après Marcé).
ÇÆïy, «_
d Ô _ - \jS— - -
pzU/41 |p_ , «SS'aZ. _
'^db/Lr' ,e^ jheos^~%ï,^
-CZZZJ. L — —
«ji^L^. <3^8— -
Fig. 206. — Écriture de paralytique général à la période d’état
(d’après Marcé).
raux arrivés à un profond degré d’amaigrissement. A la pé-
SYMPTÔMES PHYSIQUES.
459
tuode d’état et vers la fin de l’affection, il survient souvent
un engraissement énorme, ainsi que le montre la figure
228. On observe parfois un météorisme très accentué dû à
la paralysie intestinale. La figure 208 en est un exemple.
La température présente souvent des oscillations :
sans aucune cause apparente, la fièvre survient, qui,
dans les ictus,- peut monter jusqu’à 41°. Vers la fin de la
vie, la température peut descendre au-dessous de 30°.
ty)\ v-U-n Vu Vi ^
/n- -
ni*
Tïl?')vPl l >n WtO f~v\rf\n ■nry>^o ^
n> . >
tivi’ O** \^t,'vr tn o U Oij ^ in/1 ttWJ.
<KA LÿCQSUrVt O. U >-
On a constaté à plusieurs reprises une albuminurie inter¬
mittente, de même qu’une association d’albuminurie avec
de la glycosurie. La dysurie, l’énurésie et l’ischurie para¬
doxale peuvent survenir de bonne heure. Parfois, le ma¬
lade est même menacé d’une rupture de la vessie par
rétention d’urine, tandis que, dans les périodes ulté¬
rieures, il survient assez régulièrement une incontinence
d’urine et des selles. L’appétit sexuel peut être augmenté,
et le malade est capable d’engendrer des enfants. Cepen¬
dant, la plupart du temps, la puissance génitale est dimi¬
nuée. Chez la femme, il se produit de l’aménorrhée.
Il faut noter encore les troubles trophiques : grison-
460
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
nement des che¬
veux et calvitie
précoces, perte
des dents, fragilité,
extrême des os. Ce
dernier trouble :
trophique se-cons-
tate quelquefois1'
même dans le lit -
d’autres fois il se
manifeste à l’oc¬
casion d’un effort
que le malade fait
pour se lever.
Souvent on
trouve chez des
paralytiques gé¬
néraux des arthro-
pathies typiques
comme dans le ta¬
bes. Le mal perfo¬
rant n’est pas rare
non plus. Des
épanchements san¬
guins dus à des lé¬
sions traumati¬
ques peuvent se
former au niveau
du périchondre
des oreilles ( héma¬
tome auriculaire ),
du nez ( hématome
nasal), des côtes
[hématome costal).'
La résorption de
ces collections
sanguines se fait
avec une lenteur
extrême et il reste
toujours à leur
suite des cicatri--
ces cutanées (Voy.,
rig. 208. — Paralysie générale à la période i TT f , o 4,
d’état. — Météorisme abdominal. "
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 461
La peau subit des altérations diverses. Elle présente
quelquefois une coloration anormale et parfois elle est
d’un brillant nacré. Le dermographisme existe dans
40 p. 100 environ des cas. Les régions exposées à une pres¬
sion, comme celles du sacrum et des talons, s’ulcèrent
facilement, surtout quand elles sont insuffisamment
soignées ; elles deviennent le siège d’escarres. Dans les
cas défavorables, l’escarre peut, dans l’espace d’une nuit,
pénétrer jusqu’au périoste. C’est le decubitus aculus expo¬
sant à une septicémie à laquelle succombaient autrefois
au moins 10
p. 100 des pa¬
ralytiques gé¬
néraux. Néan-
moins, on
trouve aussi
dans certains
cas des escar¬
res, même au
niveau des ré¬
gions qui ne
sont exposées
à aucune pres¬
sion, comme
c’est le cas du
paralytique
dont la main,
représentée
par la figure
209, était por¬
teur d’une es- Fig- 209. — Escarre de la main dans un cas de
carre; en pa- ' paralysie générale,
reil cas,lapro-
phylaxie ou la thérapeutique ne peuvent rien. On peut
trouver aussi d’autres altérations delà peau, comme le pem-
phigus, ce qui peut s’expliquer par la vulnérabilité cutanée
spéciale du paralytique général [et les œdèmes fugaces ].
Ictus. — Dans toutes les variétés de la paralysie géné¬
rale peuvent survenir des ictus apoplectiformes ou épi¬
leptiformes dans la proportion de 36 à 60 p. 100 des cas.
Ces ictus surviennent parfois à titre de symptômes initiaux,
plus fréquemment à la période d’état, souvent aussi peu
de temps avant la mort. Ils s’accompagnent de troubles
462
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
de la conscience et de graves symptômes corticaux. Un
ictus peut être provoqué par une crise d’excitation, mais
aussi par un désordre somatique provenant d’une consj
tipation ou d’une rétention d’urine dans la vessie. La plu¬
part du temps, cepen¬
dant, l’ictus résulte d’un
processus purement cen¬
tral. La conscience est
abolie. La température
est souvent au-dessus de
la normale ; quelquefois
il existe une hyperpy-
rexie très accusée. Le
pouls est souvent dicrote.
Une légère asphyxie sur¬
vient. Les selles et l’urine
s’échappent. Les ictus
apoplecti formes laissent
ordinairement à leur,
suite une paralysie ou
une parésie à forme hé¬
miplégique. D’autres ac¬
cidents, comme des trou¬
bles de la parole ou de la
vue, peuvent se déclarer
à la • suite de l’ictus. De
temps en temps se pro¬
duisent des convulsions
cloniques ou toniques qui
passent d’un groupe de
muscles à un autre. Il
reste souvent, à la suite
Fig. 210. - Paralysie générale. - des ictus> des monoplé-
Monoplégie brachiale gauche consé- gies, comme le montre la
cutive à un ictus apoplectiforme. figure 210, des hémiplé¬
gies, des troubles senso¬
riels et des troubles durables delà sensibilité. Les ictus
durent de plusieurs minutes à plusieurs heures et peuvent
se répéter. On a pu compter des douzaines d’ictus en un
seul jour. Dans les ictus graves, les réflexes sont abolis.
Fréquemment, on voit se produire des ictus épilepti¬
formes, dans lesquels le sujet tombe à terre sans connais¬
sance avec des convulsions. Ici encore peuvent se déve-
RÉMISSIONS.
463
lopperplus tard des symptômes hémiplégiques. La figure
211 montre un paralytique général sorti d’un ictus épilep¬
tiforme avec une paré¬
sie faciale gauche. Les
ictus sont souvent an¬
noncés par des ver¬
tiges, des défaillances,
une confusion mentale
passagère, de l’agita¬
tion, de l’inquiétude et
de la prostration. Il
n’est pas rare qu’un ic¬
tus grave entraîne la
mort. On pourrait peut-
être aussi ranger au
nombre des ictus plus
légers les migraines
dont souffrent beau¬
coup de paralytiques
généraux.
Rémissions.
Toutes les formes de
la paralysie générale,
et plus particulière¬
ment celles qui s’accompagnent d’une vive excitation,
peuvent subir une interruption de leur évolution par
suite d’arrêt ou de rémission du processus morbide. Les
malades se montrent calmes et sont réellement très amé¬
liorés. On constate quelquefois le retour, dans une cer¬
taine mesure, de la faculté du jugement. Ainsi, un
malade reconnaissait avec une entière conviction que ses
50 000 francs ne pourraient pas suffire, contrairement à ce
qu’il affirmait antérieurement, à la construction de 1 000 na¬
vires cuirassés. L’amélioration se fait assez souvent sentir
au point que le malade peut quitter l’asile et retourner
à ses anciennes occupations. Des signes physiques, voire
même les troubles pupillaires, peuvent disparaître. Un
malade de Kraepelin, dont la rémission a duré très long¬
temps, a pu rester six ans domestique dans une école. Un
autre passa avec succès un examen et se maria. Un artiste
exécuta à la satisfaction générale de. grandes fresques qui
Fig. 211. — Paralysie générale. — Ictus
épileptiforme au cours duquel le
malade s’est fait une blessure au
niveau de la région de l’os malaire
gauche. Consécutivement à l’ictus
s'est . déclarée une parésie faciale
gauche.
464
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
lui avaient été commandées avant l’apparition de la para¬
lysie générale. Malgré tout, la rémission dure très rarement
plus d’un an. On obtient dans quelques cas une certaine
trêve pouvant parfois durer des années, mais une dispa¬
rition totale des signes physiques qui se sont déjà mani¬
festés est exceptionnelle.
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE
Dans l’étude de l’évolution de la paralysie générale, il est
utile de différencier plusieurs périodes dont chacune peut
affecter divers aspects. Il faut d’ailleurs toujours s’attendre
à la transformation d’une variété en une autre.
a. — Période prodromique ou de début.
Dans la très grande majorité des cas, la paralysie géné¬
rale commence d’une façon insidieuse et lente. Le malade
éprouve de temps à autre un malaise, et constate lui-
même, quand il consulte le médecin, que depuis longtemps
déjà il n’est plus le même qu’autrefois.
Sa somnolence, sa lassitude, l’impossibilité dans laquelle
il est d’entreprendre un travail suivi, les petites négli¬
gences. dans son service, tout cela a été remarqué, a
causé dans son entourage une siirprise désagréable et
a été pris par tout le monde pour des symptômes neuras¬
théniques ou pour des accidents arthritiques ou bien pour
des vertiges. , Les voyages, les eaux thermales, tous les
traitements sont restés sans effet. Ce qui frappe de bonne
heuçe un observateur attentif ayant déjà connu le malade
avapt sa maladie, c’est un changement complet de caractère,
fait qui justement échappe souvent à l’attention des parents
les plus proches. Les progrès rapides des troubles de la
parole, un : léger ictus, des troubles pupillaires survenant
parfois promptement, peut-être aussi un manquement im¬
portant dans le service ou en société, une désorientation
grossière faisant que le sujet n’est plus capable de retrouver
son chemin dans la ville, un voyage sans but et sans
utilité, un conflit avec l’ordre public, voilà autant de signes
qui, généralement, ne laissent aucun doute sur la gravité
de l’affection. Il est rare que les premiers symptômes de
la paralysie générale apparaissent brusquement. Cepen¬
dant, nous connaissons une malade qui fut atteinte de
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 465
cette affection après avoir assisté à une crise d’hystérie.
Chez un autre sujet, l’envoi de cartes postales anonymes
contenant des propos relatifs à la pédérastie, fut le premier
acte révélateur de sa paralysie générale. Nombre de cas
sont précédés pendant des années de malaises ou d’acci¬
dents de nature somatique.
b. — Période d'état.
La paralysie générale arrivée à son apogée peut prendre
les aspects cliniques les plus divers rappelant la manie,
la mélancolie, la paranoïa ou n’importe quelle autre
psychose. Ces diverses formes peuvent d’ailleurs exister
successivement chez le même malade ; l’affection n’en suit
pas moins son évo¬
lution fatale vers la
démence la plus com¬
plète et la mort.
Plusieurs types cli¬
niques peuvent donc
caractériser la pé¬
riode d’état, parmi
lesquels nous rap¬
pelons plus particu¬
lièrement les sui-
I. — Paralysie géné¬
rale à forme ex¬
pansive.
C’est la variété qui
a été connue et étu¬
diée à fond la pre¬
mière. Après la pé¬
riode prodromique,
et souvent après un
état passager de dé¬
pression hypocon¬
driaque , survient
une légère excita¬
tion avec un état cœnesthétique très gai, ou un gen¬
timent d’euphorie, comme le montre la figure 212. Le
Weyganht. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 30
466
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
de se marier. II entreprend de grands voyages. Il fait de
vastes projets. Il veut atteindre à ce q.u’il y a de plus
sublime. Il veut faire le bonheur de l’humanité. Il n’y a pas
de titre assez ronflant pour lui. Il devient empereur et dé¬
pense l’argent par milliards. Il se croit capable de satisfaire
Fig. 213. — Paralysie générale à forme expansive.
100 000 femmes ; Dieu le décore de l’ordre du Sauveur en
brillants qui lui est expédié par un bureau de poste établi
au ciel. Les ligures 212, 213, 214, 215 et 216 montrent divers
types de cette variété expansive de la paralysie générale.
En môme temps, le malade est plus ou moins amnésique,
désorienté et présente souvent une légère altération de la
conscience. De plus, au point de vue moral, il commet des
fautes qui ne lui sont point habituelles, comme de tenir en
riant des propos obscènes en présence de femmes bien
élevées. Les malades font volontiers du vacarme, mais, en
somme, ils sont dociles, maniables, même en ce qui con-
ÉVOLUTION DE' LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 467
cerne leurs idées absurdes. Quant au travail, il n’en est
plus question. Puis, apparaissent les signes physiques. Des
ictus ne sont pas rares. Peuvent survenir aussi des rémis¬
sions. La période finale n’arrive guère qu’au bout de deux
ans ou même plus tard. Les idées de grandeur deviennent
à la fois plus incohérentes et plus mesquines. Le malade
Fig. 214. — Paralysie générale à forme expansive.
Euphorie rayonnante. Démence.
a « beaucoup de jambon » ou « un vase de nuit en or »,
ou bien iï.« peut courir pendant quatre heures de suite
sans s’arrêter ». Jadis, on considérait cette variété expan¬
sive de la paralysie générale comme la plus fréquente. En
réalité, elle siobserve tout au plus dans un sixième des cas.
2. — Paralysie générale à forme maniaque.
Il existe une grande analogie entre l’excitation maniaque
classique et l’excitation violente des paralytiques géné-
468 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
raux. Les crises d’agitation de ces derniers rappellent les
états des maniaques ou des catatoniqucs. Jour et nuit ces
malades sont en mouvement : ils sautent, chantent et crient, j
Fig. 215 et 216. — Paralysie générale expansive. — Déformation
du nez en forme de selle, d’origine syphilitique.
comme les paralytiques représentés par les figures 217
et 218. Le plus souvent leur humeur est euphorique et
des idées de grandeur se mêlent à cette excitation. Parfois
surviennent, au milieu de cette agitation, des crises d’an¬
goisse ou de dépression mélancolique, avec des actes de
violence et des idées de suicide. Les malades sont malpro¬
pres, se nourrissent souvent d’une façon insuffisante, ont
des troubles sensoriels. D’ordinaire, ces paralytiques ma¬
niaques sont moins faciles à manier que les sujets du groupe
précédent. Quand on cherche à les calmer, ils tiennent
parfois des propos dans le genre de celui-ci : « J’ai entendu
beaucoup de voix ; je ne veux pas être guéri ici ; je veux
en parler à l’empereur, je sais ce que je veux, j’ai toute ma
raison ». Le poids du corps diminue rapidement. Le
processus morbide se dénoue le plus souvent au bout de
deux ans.
On peut ranger dans ce groupe un dixième environ de
tous les cas de paralysie générale.
ÉVOLUTION DE
PARALYSIE GÉNÉRALE.
469
3. — Paralysie géné¬
rale à forme galo¬
pante.
Dans des cas de
gravité extrême,
l’affection tout en¬
tière, une fois les
symptômes initiaux
passés, évolue dans
l’espace de quel¬
ques mois ou même
de quelques semai¬
nes. Quelquefois,,
une pareille para¬
lysie générale à
forme galopante
constitue la pé¬
riode terminale ra¬
pide d’une variété
antérieure, expan¬
sive ou dépressive,
de paralysie géné¬
rale qui a suivi pen¬
dant quelque temps
une marche très
lente. Dans cette
variété, les mala¬
des sont constam¬
ment violemment
agités, troublés,
confus. Ils rient,
rugissent, pleurent,
font mouvoir leurs
extrémités, sont vio-
ents, refusent fré¬
quemment la nour¬
riture, gâtent. Le
pouls est d’ordi
naire accéléré ; as¬
sez souvent, on
constate une éléva-
Fig. 217. — Paralysie générale à forme
maniaque.
470 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
tion de la température. Dans leur agitation motrice, les
sujets sont exposés à bien des traumatismes. Il n’est pas
rare que des ictus se produisent. Même dans le cas où les
Fig. 218. — Paralysie générale à forme maniaque. — Le malade
déchire sa literie et s'en drape.
malades acceptent la nourriture, le poids du corps dimi¬
nue rapidement. Les symptômes physiques apparaissent
de bonne heure et revêtent une gravité toute particulière.
Bientôt après, survient un délire, dans lequel les sujets ne
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 471
peuvent plus se faire comprendre, tellement il est inco¬
hérent,.
Quelquefois le processus morbide commence par un
trouble délirant et conduit directement à la mort, de sorte
que, étant donnée la difficulté de l’examen physique, on
mettait jadis ces cas sur le compte d’un délire aigu. Dans
certains cas pourtant, surtout quand on prend tous les
soins possibles pour maintenir les forces physiques du
malade, l’agitation disparaît et l’existence de la paralysie
générale est alors facilement constatée.
4. — Démence paralytique.
Dans 40 à 50 p. 100 de tous les' cas de paralysie géné¬
rale prédomine la démence caractéristique. C’est, d’ail¬
leurs, la forme la
plus grave, celle qui,
à part la variété pré¬
cédente, conduit très
rapidement à la
mort, et qui s’ac¬
compagne d’ictus
multiples. Les oscil¬
lations de l’état cœ-
nesthétique sont ici
peu marquées, et les
•idées de grandeur
ou d’hypocondrie et
de persécution y
sont extrêmement
pauvres et mesqui¬
nes. Par exemple, le
malade déclarera
qu’il a un nombre
incalculable de pom- Fig 219 _ pal.aiys;e générale à forme
mes; qu’il a de démentielle avec parésie faciale droite,
beaux habits ; qu’il Euphorie. Costume fabriqué avec des
a la tête bouchée ; lambeaux de drap sale,
qu’il est poursuivi
par des bourreaux. Mais, en revanche, l’affaiblissemenl
intellectuel ressort d’une manière typique. Les sujets sont
amnésiques; ils oublient surtout les impressions les plus
récentes; ils sont mal orientés, confus, niais, indif-
472 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Flanche X. — Démence paralytique. Nombreuses fractures
spontanées des membres inférieurs. Parésie faciale droite.
férents, sans initiative, comme la femme représentée
par la figure 220. Leur caractère est comme métamor¬
phosé. Ils s’occupent encore à leur façon accoutumée, mais
souvent en faisant des choses absurdes. Un sujet fabri¬
qua une cassette de bois
dont le tiroir ne pouvait
s’ouvrir; une femme tri¬
cota un bas qui était
fermé aux deux extrémi¬
tés; un paralytique em¬
ployait ses excréments
pour cirer les chaus
sures. Une malade, re¬
présentée par la figure
219, s’est fabriquée un
costume avec des lam¬
beaux de drap sale et
prétendait avoir sur elle
une robe de soie. Bien¬
tôt, l’aptitude au travail
cesse complètement. De
temps .en temps les ma¬
lades ont encore cons¬
cience de leur état mor¬
bide ou bien ils se livrent
à une légère excitation.
Un homme, qui, pendant
des semaines, était resté
ai asiie manièrent a tout, s esquiva' et se joignit aux pre¬
miers ouvriers venus qui travaillaient à cinq minutes de là,
pour les aider à charger des pierres. Ils aiment ordinaire¬
ment à manger et à fumer; mais tout intérêt plus élevé
s’est éteint en eux. Souvent la tenue extérieure est long¬
temps passable, de sorte qu’un étranger peut les prendre
pour des gens sains d’esprit, jusqu’au moment où il leur
pose une question dont la réponse demanderait un peu
d’intelligence.
Parfois surviennent des maux de tête, des troubles sen¬
soriels. Les malades sont rarement violents. Bientôt appa¬
raissent la lassitude, la somnolence, des troubles de là
Figu 220. — Démence paralytique.
Ta b JO.
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 473
conscience. Les sujets deviennent malpropres, barbouil¬
lent les objets avec de la salive ou des excréments; peu
à peu l’état passe à la démence la plus profonde, tandis
que les signes physiques sont parfois à peine accusés.
Néanmoins, on peut observer les accidents les plus divers,
quelquefois avant même l’apparition des symptômes psy¬
chiques. Les troubles trophiques profonds ne sont pas
rares; la planche X représente une femme atteinte de
démence paralytique avec parésie faciale droite et nom¬
breuses fractures spontanées des membres inférieurs.
Chez les femmes, la paralysie générale se manifeste prin¬
cipalement sous la forme démentielle, quoiqu’on puisse
observer chez elles les autres variétés de cette affection.
5. — Paralysie générale à forme mélancolique.
Cette variété de la paralysie générale se joint ou passe
souvent à la précédente. Elle se distingue par la prédo¬
minance d’un état cœnesthétique triste. Comme la démence
paralytique, elle est assez fréquente chez la femme. Environ
20 à 25 p. 100 des cas de paralysie générale doivent être
rangés dans ce
groupe. Les ictus
n’y sont pas fré¬
quents. Les rémis¬
sions sont encore
plus rares. Au début,
surtout chez les
femmes, il est sou¬
vent extrêmement
difficile de distin¬
guer cette affection
delà mélancolie d’in-
volution. Les sujets,
âgés de cinquante à
soixante ans, devien¬
nent mécontents ,
tristes, inquiets ; ils Fig. 221. — Paralysie générale à forme
expriment des idées anxieuse. — Ptosis du côté droit,
de culpabilité et de
micromanie ; ils voient partout des allusions qui les
blessent, ils ont des idées de persécution qui sont gros¬
sièrement systématisées. Le malade représenté par la
474 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
figure 222 était un paralytique avec des idées hypo¬
condriaques. Des tentatives de suicide se produisent
facilement, ainsi que les auto-mutilations, comme l’arrache¬
ment d’un œil. Le refus de nourriture est fréquent. Sou¬
vent les malades se plaignent d’une angoisse précordiale,
comme la paralytique représentée par la figure 221. Ils
tombent par¬
fois dans une
véritable stu¬
peur-, ne répon¬
dent plus aux
questions ; res¬
tent, des jour¬
nées entières,
assis ou cou¬
chés à la môme
place. La mé¬
moire est affai¬
blie ; la sensibi¬
lité générale est
obtuse. Plus
tard, les idées
de persécution
Fig. 222. — Paralysie générale à forme hypocon- deviennent de
driaque. plus en plus dé¬
mentielles. Les
propos dans le genre de celui-ci : « mon cerveau est cuit »
deviennent fréquents. Finalement, la démence se déve¬
loppe au point qu’il ne peut plus être question d’un état
cœnesthétique quelconque.
Outre ces cinq formes les plus importantes de la para¬
lysie générale, il faut encore mentionner quelques autres
variétés qu’on ne peut guère mettre complètement à part
des autres, mais qui, pourtant, présentent certaines parti¬
cularités dignes d’ôtre notées. Ainsi, sous le nom de
forme circulaire de la paralysie générale, on a décrit une
méningo-encéphalite qui présente, dans son évolution,
des périodes alternatives d’excitation et de dépression.
6. Signalons aussi la forme délirante de la paralysie
générale, dans laquelle la faculté d’orientation est particu¬
lièrement défectueuse ; les malades s’agitent continuel¬
lement, présentent de nombreux troubles sensoriels,
souffrent d’insomnies, s’excitent par moments, veulent
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 475
s’occuper de trente-six choses à la fois. Leur conscience
est obscurcie. L’état cœnesthétique est obtus, quelquefois
euphorique ou triste, mais il ne présente jamais l’humour
caractéristique de l’alcoolique, avec lequel on pourrait le
confondre. L’attention active manque souvent. Ordinai¬
rement aussi, on ne trouve pas, chez ces malades, le
tremblement intense du delirium tremens. Il faut d’ailleurs
savoir que l’abus de l’alcool a parfois précédé ou accom¬
pagné, chez lés paralytiques généraux, l’éclosion des
Fig. 223. — Paralysie générale à forme délirante. — Hydrocéphalie.
troubles psychiques. La figure 223 représente un paraly¬
tique général à forme délirante, atteint d’hydrocéphalie.
7. — Paralysie générale juvénile.
Elle ne se distingue pas essentiellement, au point de
~vue clinique, de celle qui survient à son. époque de prédi¬
lection. Ici, comme dans la paralysie générale féminine,
la forme expansive est rare. La figure 224 représente un
garçon de vingt ans atteint de cette affection.
On a dernièrement décrit plusieurs douzaines de cas de
paralysie générale infantile, la plupart chez des enfants
atteints de syphilis héréditaire. Un enfant de treize ans,
que j’ai eu l’occasion d’observer, avait été frappé par un
rouleau qui lui était tombé sur la tête ; il ne perdit pas
Planche XI (d’après Ballinger). — Pachymêningite hémorra¬
gique interne. A droite, on trouve une fausse membrane d’un
rouge clair en bas et foncé en haut ; cette membrane présente un
tissu fibreux riche en cellules, avec néoformations vasculaires et
épanchement sanguin récent. A gauche, on constate une couche
d’un vert jaunâtre; il s’agit là d'une inflammation avec suppuration
de la membrane fibreuse venant, s’ajouter à la couche exsudative
hémorragique primitive.
connaissance, mais resta couché pendant plusieurs se¬
maines après ce coup. Bientôt il devinBamnésique ; son
vingt
res; escarres. Dans la dernière nuée delà
paralysie, le malade perdit 32 p. 100 3e sonr poids. Mort à
21 ans et 2 mois, avec un poids de 16 kilos; lii>,30 de taille.
caractère fut complètement changé et il ne put plus se
livrer qu’à un travail facile. Finalement, survinrent des
ictus apoplectiformes avec hémiplégie gauche, une forme
typique de la paralysie apoplectique. Puis se déclarèrent
un trouble de la parole, une prostration extrême et
de nouveaux ictus à la suite desquels le sujet succomba.
8. On a essayé d’établir encore un autre type de mé-
ningo-encéphalite sous le nom de forme ascendante de la
paralysie générale. Il s’agit des cas dans lesquels les
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 477
symptômes spinaux se manifestent longtemps avant les
signes cérébraux, bien que le trouble psychique qui sur¬
vient plus tard ne se distingue en rien de celui de toutes
les formes que nous venons de décrire.
Il existe parfois un intervalle de cinq à dix ans entre les
premières manifestations spinales et les premiers accidents
psychiques. La méningo-encéphïdite qui s’accompagne
des symptômes tabétiques porte le nom de paralysie géné¬
rale à forme tabétique.
c. — Période terminale.
La période terminale de tout paralytique général qui ne
succombe pas à des accidents intercurrents se caractérise
Fig. 225. — Bain prolongé chez un paralytique général parvenu
au stade final.
par la démence la plus profonde. L’état cœnesthétique
devient indifférent ; les idées délirantes disparaissent.
Quelques propos délirants isolés, tels que « assassins »,
« diablement riche », persistent parfois pendant très long¬
temps.
478
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
La mémoire est abolie et les malades ne savent même
plus comment ils s’appellent ; finalement, ils rugissent
des sons inarticulés ;
les troubles de la dé¬
glutition et le refus
de nourriture ren- •
dent nécessaire l’ali¬
mentation par la
sondeœsophagienne.
Le sommeil est d’or¬
dinaire mauvais. A la
longue, se produisent
des contractures des
muscles fléchisseurs,
ainsi que leur atro¬
phie. Les malades
maigrissent, comme
le montrent les figu¬
res 224, 225, 226 et 227 ;
quelques-uns engrais¬
sent (Voy. fig. 228).
Souvent, la muscu¬
lature présente des
oscillations ondula¬
toires, et quelquefois
survient un tremble¬
ment intentionnel. Il
existe généralement
une complète anal¬
gésie. L’activité des
sens est éteinte. Les
fonctions trophiques
s’affaiblissent jusqu’à
ce qu’enfin, par suite
de l’affaiblissement
Fig. 226. - Paralysie générale arrivée à cardiaque, survienne
la démence terminale; amaigrissement la mort, accélérée par
à un très haut degré. des ictus, un catarrhe
vessie, aes es¬
carres, une septicémie, une pneumonie, ou une embolie
graisseuse.
Diagnostic. — Autant il est facile de diagnostiquer une
paralysie générale à forme expansive parvenue à la
ÉVOLUTION DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. 479
période d’état, autant le diagnostic de cette affection à la
période initiale présente des difficultés. C’est pourtant au
début surtout que le diagnostic offre une importance
capitale.
Les accidents psychiques et les symptômes somatiques
n’évoluent pas toujours d’une façon contemporaine; par¬
fois les uns précèdent les autres de plusieurs années.
Quelques signes
physiques de
peu d’impor¬
tance s’obser¬
vent aussi au
cours des autres
psychoses et
névroses, par
exemple l’inéga¬
lité pupillaire,
l’exagération
des réflexes ,
l’hypoalgésie. 11
faut bien se rap¬
peler qu’il ne
suffit pas d’un
seul symptôme
pour établir le
diagnostic de la
paralysie géné¬
rale. Le signe
qui offre, à ce
point de vue,
une certitude
relative est la
disparition du
réflexe lumineux
des pupilles. Mais ce symptôme n’existe pas dans la majo¬
rité des cas de paralysie générale. De plus, dans l’examen
qu’on en fait par la fixation d’un point lumineux éloigné,
par exemple d’un nuage très éclairé, il faut soigneusement
éviter l’erreur provenant de la réaction d’accommodation.
L’exagération des réflexes rotuliens fait également partie
des symptômes les plus importants de la paralysie générale,
mais cette exagération existe à peine dans la moitié des
cas. On peut en dire autant de l’embarras de la parole. On
Fig. 227. — Paralysie générale à la phase de
démence terminale avec amaigrissement
considérable et contractures.
480
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XII. — Cerveau d'un paralytique général, vu par la face
externe de l’hémisphère gauche. Les circonvolutions sont atro¬
phiées; les sillons sont creusés dans les lobes frontal et occipital
sur la surface des circonvolutions ; la pie-mère épaissie; présente
une coloration blanchâtre ; les vaisseaux pie-mériens ont les
parois épaissies. Dans la région de la scissure longitudinale, la
pie-mère est particulièrement épaissie ; à ce niveau existent des ,
adhérences de la pie-mère, avéc la dufe-mère..
doit s’efforcer de fonder son diagnostic, non seulement
sur les signes physiques, mais aussi sur lès données
Eig, 2^8. — Paralysie générale jyla période de dénience ; obésité!
d’ordre purqmentjpsychiqué. A ce point de vue, le délire
des grandeurs,’ absurde et incohérent, constitue un signe
dont on, doit tènir grand compte. Vient ensuite l’affaiblis¬
sement de la mémoire et du jugement, la suggestibilité et
1 ’ e ffa cerné n t cleS sentiments affectifs.
DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL.
1. Neurasthénie. — La phase initiale de la paralysie
générale ressemble souvent pendant longtemps à la neu-
DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL. 481
rasthénie. Quand un sujet d’âge moyen se plaint d’affais¬
sement général, de lassitude, d’un sommeil troublé, sans
qu’il y ait, en réalité, un surmenage intellectuel, c’est
là une indication pour soupçonner une paralysie géné¬
rale au début. Ce soupçon se trouve corroboré par l’inef¬
ficacité d’une cure de repos. Vertiges, céphalalgies,
migraines, bégaiement, tremblements, exagération des
réflexes, tous ces phénomènes peuvent également sur¬
venir chez les neurasthéniques. Mais ces derniers ont
conscience de leur état morbide ; ils éprouvent une sourde
pression de la tête, et non pas la céphalalgie procédant
par crises ou la migraine paroxystique des paralytiques
généraux.
2. La mélancolie d’involution, en particulier chez les
femmes, est assez souvent difficile à différencier du début
de la démence paralytique ou de la paralysie générale à
forme dépressive. Cette dernière affection commence sou¬
vent d’une manière beaucoup plus lente et insidieuse. Elle
se distingue de bonne heure par un affaiblissement de
la mémoire, une diminution de la faculté d’orientation,
un affaiblissement plus grand des sentiments affectifs,
des propos absurdes et des actes incohérents.
3. La manie peut souvent ressembler à la paralysie
générale à forme maniaque ou expansive dans laquelle on
trouve aussi un état cœnesthétique gai, un besoin d’ac¬
tivité, de la loquacité et de la fuite des idées. Le maniaque
simple peut, lui aussi, émettre des idées délirantes,
absurdes, quoique, le plus souvent, il ne les produise
qu’en manière de plaisanterie ou de raillerie. Il n’est pas
rare que, dans la manie ordinaire, le malade, pour plai¬
santer, ne reconnaisse pas des personnes, tout en se
rendant bien compte, au fond, de son entourage. Les
paralytiques généraux présentent un affaiblissement plus
considérable de la . faculté d’orientation et des lacunes
plus grandes de la mémoire, sans parler de tous les
signes physiques qui caractérisent leur état. -
4. Psychoses alcooliques. — Nous avpns déjà parlé
(p. 474) de la différenciation de la paralysie géné¬
rale à forme délirante du delirium tremens. Mais quelque¬
fois l’alcoolisme chronique peut prendre toutes les appa¬
rences d’une variété de paralysie générale. On a aussi, il
est vrai, parlé d’un groupe qui serait celui d’une paralysie
ou pseudo-paralysie générale alcoolique. Il faut tout d’abord
Wbygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 31
482 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Flanche XIII. — Cerveau d’un paralytique général, vu par la
face supérieure. Au niveau des lobes frontal et pariétal, les circon- ,'i
volutions sont atrophiées et les sillons sont affaissés. Sur la 1
surface du cerveau on trouve la pie-mère ayant une coloration'
blanchâtre; ses vaisseaux sont très dilatés et ont des parois
épaissies.
distinguer les cas dans lesquels un alcoolique invétéré se
trouve atteint, par-dessus le marché, de paralysie géné- '
raie. De même, il faut mettre à part les cas dans lesquels
un paralytique général, pendant l’excitation de la période
de début de sa méningo-encéphalite, s’adonne aux excès
alcooliques. Il peut arriver, en outre, qu’un vieux buveur
manifeste des accidents neurasthéniques et spinaux rap¬
pelant le tabes, qu’il présente même de l’embarras delà
parole, du tremblement et finalement un effondrement
intellectuel, ave.c affaiblissement de la mémoire, la dégra¬
dation morale, toutes choses qui font penser à la para¬
lysie générale. La vraie paralysie générale, en laissant tout
à fait de côté les troubles pupillaires et les idées déli-J
rantes, a un caractère ' progressif qui manque à la
démence alcoolique, puisque celle-ci s’arrête dans son
évolution ou, du moins, s’améliore plus ou moins dès
qu’on supprime l'influence de l’alcool.
On a très rarement l’occasion de faire le diagnostic
différentiel de la paralysie générale, soit avec l 'intoxication
bromurée, trionalique ou saturnine, soit avec Vurémie ou le
coma diabétique.
5. On doit songer aussi aux diverses variétés de la démence
précoce, surtout à celles ' qui débutent tardivement entre
trente et cinquante ans et qui s’accompagnent dé dépres¬
sion, de troubles sensoriels et d’idées délirantes. Ces
variétés peuvent être confondues quelquefois avec la para¬
lysie générale, d’autant plus que, à la période avancée de
la démence précoce, les sujets présentent un affaiblisse¬
ment intellectuel tout aussi développé que dans la para¬
lysie générale à la phase terminale. Il est vrai que, dans la
démence précoce, on constate certains signes caractéris¬
tiques, comme le négativisme, les tics et les attitudes
maniérées, tandis que les troubles physiques n’y jouent,
au contraire, qu’un rôle secondaire.
6. La démence sénile peut quelquefois être discutée à
propos d’une paralysie générale survenant à un âge
avancé. Mais, dans la démence sénile, on né trouve pas
Tab. 13.
DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL.
483
les signes physiques typiques, tandis qu’elle présente un
affaiblissement de la mémoire plus profond que dans la
méningo-encéphalite. L’agitation est moindre; les idées
délirantes sont généralement moins absurdes et moins
susceptibles d’être modifiées au gré de l’interlocuteur.
7. La paranoïa (chap. xvii), même lorsqu’il s’agit des cas
où les idées délirantes sont peu coordonnées, ne peut guère
être confondue avec la paralysie générale, attendu que,
dans les délires systématisés, on ne trouve pas l’affaiblis¬
sement intellectuel des paralytiques généraux, sans même
parler des signes physiques qui caractérisent ces derniers.
8. Syphilis cérébrale. — La gomme cérébrale peut
donner lieu à de l’affaiblissement intellectuel, à la perte de
la faculté d’orientation, à de l’agitation, à des idées déli¬
rantes, à des états comateux, et, avec une fréquence par¬
ticulière, à des troubles oculaires les plus variés. Chez les
paralytiques généraux, les accidents paralytiques (mono¬
plégies ou hémiplégies) sont plus transitoires. Dans la
syphilis cérébrale, on trouve plus souvent des lésions en
foyer et les troubles de la parole y sont plutôt rares. Il
peut se produire, dans la syphilis cérébrale, de la cépha¬
lalgie et quelquefois aussi de l’abolition des réflexes lumi¬
neux des pupilles. Dans le doute, il faut établir un dia¬
gnostic provisoire, quitte à l’accepter ou à le modifier
selon les effets déterminés par l’iodure de potassium [et
surtout par un traitement mercuriel suffisamment intense].
9. D’autres affections dues à des lésions en foyer, telles
que les tumeurs cérébrales, la sclérose en plaques , Y artério¬
sclérose cérébrale, la pachgméningite, s’accompagnent le
plus souvent des symptômes en foyer : une aphasie pure¬
ment motrice, une hémianopsie, une hémiplégie; dans
les tumeurs cérébrales, il y a, en outre, à tenir compte de
la compression de la papille. Ces diverses affections peu¬
vent avoir pour effet lointain un affaiblissement intellec¬
tuel très accusé, pouvant être pris pour de la paralysie
générale. Le diagnostic différentiel se fera par la consta¬
tation exacte de signes physiques.
10. Dans quelques cas peu nombréux, on voit les accidents
tabétiques s’accompagner de symptômes psychiques. La
situation dure ainsi de longues années. Gn est obligé d’in¬
terner le malade dans une maison de santé sans qu’on
puisse affirmer à aucun moment le diagnostic de la para¬
lysie générale.
484 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XIV. — Paralysie générale avec hématome à la base da
cerveau. Accident rare. Au niveau de la fosse sylvienne, on trouve
un léger boursouflement kystique et lacunaire de la pie-mère.
[Cyto-diagnostic de la paralysie générale.
Le diagnostic de la paralysie générale est fondé généra¬
lement sur la constatation de deux ordres de signes : les
uns relatifs à l’affaiblissement général, total, massif, des
facultés intellectuelles; les autres, se rattachant à l’incoor¬
dination motrice généralisée. Ces divers signes permettent
de faire le diagnostic à la période d'état de la paralysie
générale, alors qu’il serait si important, à tous les points
de vue, de pouvoir diagnostiquer cette affection le plus tôt
possible, à la première période et, mieux encore, à la
période prodromique.
Or, à la période prêparalylique on prodromique, la para¬
lysie générale peut être confondue, comme l’avaient déjà
remarqué Mendel, Auguste Voisin, et, plus récemment,
Gilbert Ballet, avec la neurasthénie oü la psychasthénie.
En effet, le syndrome de Beard présente avec la période
préparalytique de la méninge-encéphalite un certain
nombre de symptômes communs, comme la céphalée, les
vertiges, les éblouissements, les douleurs aiguës, les
troubles dyspeptiques,' les préoccupations hypocon¬
driaques et, surtout, jè sentiment de lassitude, de fatigue
et de faiblesse. Or, ce qui différencié la période prodro¬
mique de la paralysie générale de la neurasthénie, ce sont
souvent : l’absence du casque psychasthénique, de la
rachialgie et de la plaque sacrée, c’est l’importance excep¬
tionnelle qu’ajoutent les sujets prédestinés à la paralysie
générale à leurs névralgies et à leurs douleurs : c’est encore
les modifications d’un moment à l’autre dans l’état de souf¬
france de ces derniers, état de Souffrance qui paraît être
avant tout psychique, car le sujet l’oublie souvent sous
l’influence d’un incident quelconque.
Mais ces divers signes différentiels, d’ordre un peu sub¬
jectif, doivent nécessairement céder le pas à un signe ob¬
jectif et anatomiquè qu’est venu récemment fournir au
diagnostic de la paralysie générale l 'examen histologique
du liquide céphalo-rachidien. Les travaux de Widal, Ravaud
et Sicard, de Joffroy, de Babinski et de leurs élèves ont
contribué en France à faire connaître ce procédé de cyto-
Tab .14.
CYTO-DIAGNOSTIC.
485
diagnostic dans la méningo-encéphalite interstitielle dif¬
fuse dont nous allons exposer rapidement la technique.
Pour retirer une petite quantité de liquide céphalo¬
rachidien on fait une ponction lombaire. L’instrument em¬
ployé à cet effet est une aiguille de 8 centimètres de long,
bien stérilisée. L’opérateur stérilise ses mains, aseptise la
région lombaire du sujet qu’il place ensuite dans le décu¬
bitus assis ou latéral. On choisit ensuite la région à piquer.
Pour cela, on cherche l’espace qui sépare la quatrième
vertèbre lombaire de la cinquième en se servant comme
point de repère de crêtes iliaques. On sent avec l’extré¬
mité de l’index gauche la pointe de la quatrième vertèbre
lombaire, puis on mesure un demi-centimètre environ en
dehors et en dessous de cette pointe. Après avoir anes¬
thésié la région à piquer à l’aide d’un peu de chlorure
d’éthyle, on introduit l’aiguille perpendiculairement et
légèrement inclinée en dedans. Dans ces conditions, la
ponction permet la pénétration directe de l’aiguille dans
le canal céphalo-rachidien, ce qui est reconnu par l’écou¬
lement du liquide, généralement clair comme de l’eau de
roche. On laisse se perdre une ou deux gouttes et l’on
recueille ensuite 3 centimètres cubes environ de ce
liquide directement dans un tube effilé, préalablement bien
stérilisé. On bouche aussitôt hermétiquement et l’on flambe
légèrement le bouchon de coton.
Le liquide ainsi recueilli doit être examiné : 1° à l’œil nu
et 2° à l’aide du microscope.
A l’œil nu on peut constater dans certains cas : qu’il est
louche, ou bien qu’il présente une teinte rosée, hémor¬
ragique, ou bien que, chauffé, il offre la réaction caracté¬
ristique de la présence des albumines (Widal, Guillain).
L’examen microscopique est toujours important et
nécessite une préparation spéciale dû liquide,' soit en lais¬
sant un dépôt s’opérer par le repos de vingt-quatre heures,
soit en obtenant le dépôt séance tenante par le procédé de
la centrifugation du tube effilé pendant un quart d’heure
à l’aide de l’appareil de Krauss qui fait 2500 tours à la
minute.
On procède ensuite à l’examen du culot qu’on obtient
en vidant complètement le tube effilé et le redressant
ensuite ; puis, à l’aided’une pipette, on aspire le culot, aussi
complètement que possible, avec le liquide qui reste dans
l’effilure ; on étale ensuite tout le produit sur une lame de
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
verre. On fixe ce dernier avec de l’alcool-éther, ou la
chaleur. On fait une première coloration à l’hématéine ou
l’hématoxyline pendant deux à cinq minutes. On lave la
préparation à l’eau. Puis on fait une seconde coloration
à l’éosine, également pendant deux à cinq minutes. On
lave de nouveau à l’eau, on sèche au papier mousseline et
l’on examine au microscope avec un objectif à immersion.
Si le liquide céphalo-rachidien est normal, on n’aperçoit
dans la préparation que quelques rares lymphocytes (deux
ou trois). Dans le cas, au contraire, où le liquide appartient
à un paralytique général, on constate une lymphocytose,
plus ou moins abondante. Les lymphocytes se présentent
au microscope avec une double coloration : leur protoplasma
est coloré en rose, grâce à l’éosine, et leur noyau en bleu
violacé, grâce à l’hématéine. Ces lymphocytes peuvent être
mononucléaires ou polynucléaires ; tantôt il y a prédomi¬
nance des uns, tantôt prédominance des autres. Or, la
lymphocytose plus ou moins abondante du liquide céphalo¬
rachidien indique l’existence d’une irritation ou d’une réac¬
tion méningée, liée à une altération organique des centres
nerveux. Par conséquent, la constatation de la lympho¬
cytose à la période préparalytique ou prodromique de
la paralysie générale permet de différencier cette dernière
de la neurasthénie ou de la psychasthénie. Bien entendu, la
lymphocytose, n’indiquant que l’irritation méningée liée
à une altération organique des centres nerveux, s’observe
non seulement dans la paralysie générale, mais dans toutes
les méningites cérébro-spinales, toutes les poliomyélites,
le tabes.
Aux périodes plus avancées de la paralysie générale,
le cyto-diagnostic du liquide céphalo-rachidien trouve
également des applications. Ainsi, quand il s’agit de dis¬
tinguer, à la période de début, entre les divers états men¬
taux sans lésions (accès d’excitation simple, excitation ma¬
niaque aiguë, délire des grandeurs, délires mélancoliques
ou hypocondriaques, les accès de folie intermittente,
l’alcoolisme chronique) et les diverses modalités de la mé-
ningo-encéphalite, la présence ou l’absence de la lympho¬
cytose apporte au diagnostic une réelle précision. Même
à la période d’état, l’examen du liquide céphalo-rachidien
peut être indiqué, soit pour confirmer le diagnostic de la
paralysie générale, soit pour suivre l’évolution de cette
affection en constatant, par exemple, une lymphocytose
PRONOSTIC. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 487
beaucoup plus abondante immédiatement ou peu de temps
après un ictus.
Ensomme, le cyto-diagnostic du liquide céphalo-rachidien
peut contribuer, à l’heure actuelle, à faire le diagnostic
précoce de la paralysie générale ; il permet d’intervenir
plus rapidement qu’autrefois dans le traitement rationnel
(mercure à dose suffisante) ; il peut être indiqué aussi
dans la médecine légale de la méningo-encéphalite.]
Pronostic. — Les cas de guérison de la paralysie géné¬
rale, publiés d’ailleurs en très petit nombre, ne résistent
pas à une critique serrée. Cette affection se termine tou¬
jours parla mort; mais sa marche peut être interrompue
par des rémissions pouvant durer des mois et même des
années. Tandis que certains cas, rares à la vérité, évoluent
en peu de semaines, on en trouve d’autres d’une durée
beaucoup plus longue; nous connaissons un cas qui a
duré dix-huit ans. Le plus souvent la paralysie générale a
une durée de deux à trois ans. Chez les femmes, l’affection
est plus lente. A part la forme galopante, c’est la démence
paralytique qui s’achemine le plus rapidement à sa termi¬
naison fatale. Le suicide et, plus souvent, des ictus (jus¬
qu’à 50 p. 100) peuvent déterminer la mort dès les pre¬
mières périodes de l’affection. À la dernière période de la
paralysie générale, la mort est le plus souvent provoquée
par des affections intercurrentes, une pneumonie, des
traumatismes, un catarrhe de la vessie, une embolie grais¬
seuse, un affaiblissement du cœur, un marasme général.
Autrefois, les escarres avec septicémie consécutivé étaient
une des causes les plus fréquentes de la mort.
Anatomie pathologique. — Pour fixer le diagnostic
anatomique de la paralysie générale, une seule constata¬
tion est insuffisante. Il faut réunir un assez grand nombre
de lésions pour pouvoir le justifier complètement.
Lésions macroscopiques. — 1° Les os du crâne sont
épaissis, très résistants, en rapport avec l’amoindrisse¬
ment de la masse cérébrale. Le diploé est réduit. La voûte
du crâne est rarement réduite. On peut trouver quelques
hyperostoses et exostoses sans grande importance.
2° Les méninges du cerveau sont souvent adhérentes au
crâne et au cerveau, de sorte qu’elles ne peuvent se détacher
sans perte de substance. Il existe fréquemment une pachy-
méningite hémorragique interne et parfois externe, lésion qui
se produit aussi, il est vrai, d'ans d’autres psychoses, de
488 PARALYSIÉ GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XV. Fig. 1. — Pachyméningite hémorragique interne.
Agrandissement : 45. — 1, dure-mère épaissie par un tissu conjonctif;
2, membrane de nouvelle formation, traversée sur sa face interne
par : 3, amas pigmentaires et de nombreuses proliférations vascu¬
laires ; 4, coupe transversale d’un gros vaisseau de nouvelle
formation; 5, corpuscules amylacés (d’après Dürck).
Planche XV. Fig. 2. — Prolifération de la nèvroglie des
cordons postérieurs de la moelle épinière dans la paralysie géné¬
rale (commencement de gliose). Coloration de la nèvroglie par la
méthode de Weigert. Agrandissement : 300. Le réseau de la
nèvroglie est irrégulièrement épaissi, et il conflue à certaines
places avec d’épais cordons. — 1, fibres nerveuses ; 2, tissu normal
de la nèvroglie ; 3, épais cordons de nèvroglie (d’après Dürck ;
préparation de Straub).
môme que dans l’atrophie cérébrale, chez les alcooliques
et chez les cachectiques. Parfois, on trouve un hématome
de la dure-mère, une formation d’épaisses fausses mem¬
branes, des épanchements sanguins récents, comme le
montrent la planche XI et la figure 1 de la planche XV.
3° Leptoméningite. — La pie-mère et l’arachnoïde céré¬
brale sont troubles; leur teinte est blanchâtre ; elles sont
épaissies et présentent souvent des adhérences caracté¬
ristiques au niveau des régions pariétale et frontale du
cerveau, tandis qu’elles sont libres au niveau des lobes
occipital et temporal. Dans certaines régions de l’encé¬
phale, la pie-mère passe' comme un pont par-dessus les
scissures et les lacunes de l’écorce cérébrale, phénomène
qui peut faire croire à l’existence de kystes. Les veines
de la pie-mère sont dilatées et fortement congestionnées.
Le plexus choroïde est parfois épaissi.
4° Hydrocéphalies externe et interne, telles que la
figure 229 en offre un exemple très frappant.
5° Atrophie des lobes frontal et pariétal représentée
par la figure 230 et les planches XII etXIII. L’atrophie des
lobes frontal et pariétal s’observe à la surface convexe
et à la base du manteau cérébral. L’atrophie se révèle par
la diminution du poids du cerveau, qui, souvent, descend
au-dessous de 1000 grammes, alors que le poids normal
est de 1 360 grammes chez l’homme et de 1 230 chez la
femme. Cette diminution dupoids du cerveaune saurait être
le signe d’uné atrophie générale. L’atrophie cérébrale de la
paralysie générale n’est pas symétrique; elle ne s’étend
pas à tout le cerveau. Elle n’indique pas non plus une atro-
Fie, J.
Eig.2.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 489
phie de'l’organisme en général, car elle se rencontre souvent
chez des paralytiques gras, d’un poids corporel très élevé.
Les sillons cérébraux sont béants. Les circonvolutions se
rétrécissent, et, d’après Kaes, on trouve que le sommet des
circonvolutions est plus large que leur base.
6° Dans la substance grise et dans la couche sous-jacente
se trouvent assez souvent des foyers de ramollissement et
d’hémorragie. Parfois les vaisseaux sclérosés viennent faire
Fig. 229. — Cerveau d’un paralytique général ; coupe frontale
faite à travers la tête du noyau caudé. Hydrocéphalie interne;
fort élargissement des cornes antérieures du ventricule latéral
et du ventricule du septum lucidum.
relief sur la surface des coupes. Cette surface présente
souvent un aspect criblé. C’est l'état criblé rappelant l’as¬
pect du fromage de Gruyère, qui se produit parfois artifi¬
ciellement, soit à la suite de ratatinement de la substance
cérébrale, soit à cause de gaz qui . s’y forment après la
mort, soit enfin par suite delà dilatation des espaces lym¬
phatiques adventices déterminée par le processus de sclé¬
rose. Quelquefois, on constate d’assez grands hématomes,
comme le montre la planche X.
7° L ’épendyme ventriculaire est souvent couvert de granu-
490 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
lations, congestionné et épaissi. La membrane épithéliale
se détruit en même temps qu’il se produit une dégénéres¬
cence hyaline de la névroglie sous-jacente.
8° La dégénérescence grise se constate parfois dans le
centre oval, le tronc cérébral, la moelle épinière, les ra¬
cines spinales et les nerfs périphériques.
L’apparition simultanée des lésions indiquées ci-dessus,
aux paragraphes 1, 2, 3, 4 et 5, est considérée par Nissl
comme étant caractéristique pour la paralysie générale.
Fig. 230. — Hémisphère droit d'un cerveau de paralytique
général, avec des sillons trop larges et le lobe frontal atrophié.
Lésions microscopiques. — 1° La névroglie prolifère
surtout au niveau de la couche externe de l’écorce céré¬
brale. Par la méthode de Weigert, on peut démontrer la
présence très abondante de filaments névrogliques. Les
mitoses de certaines cellules de la névroglie témoignent
d’une prolifération très active. Cependant, on constate
encore plus souvent une division par amitose. On observe
principalement des cellules araignées ou des astrocytes
qu’on met facilement en évidence par les méthodes de
Weigert-Pal ou de Heidenhain. Ce sont des cellules de
névroglie dont le corps est muni d’un grand nombre de
prolongements. Ces derniers vont en partie rejoindre la
paroi des vaisseaux sur lesquels ils prennent appui à
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 491
l’aide de petites pattes triangulaires, comme le montre la
figure 1 de la planche XVI.
2° Les cellules de la couche corticale sont altérées (Nissl)
et leur disposition ordinaire est troublée, comme le montre
la planche XVII. Les diverses couches cellulaires sont
irrégulièrement disposées et contiennent souvent des
lacunes. Cependant, c’est seulement dans les cas les plus
graves que ce désordre intéresse l’écorce tout entière. D’or¬
dinaire les cellules nobles ne sont pas toutes lésées. Nissl
distingue plusieurs degrés de ces lésions : une altération
cellulaire aiguë avec gonflement du corps et du noyau de
la cellule et la mise à nu du cylindraxe; une atrophie de
la cellule avec disparition des éléments chromatophiles,
une destruction des noyaux cellulaires-, et, lésion particuliè¬
rement fréquente, une altération cellulaire chronique, comme
la sclérose, dans laquelle la coloration de la cellule et de
son noyau est renforcée, le corps de la cellule ratatiné, le
cylindraxe mis à nu et les prolongements cellulaires
entortillés. La planche XIX offre plusieurs exemples
de ces altérations cellulaires mises en évidence par la mé¬
thode de Nissl au bleu de méthylène. D’après Lissauer,
on trouve chez les paralytiques généraux présentant des
symptômes en foyer une altération de cellules dans les
centres correspondants, tandis que les cellules environ¬
nantes sont sauvegardées. Dans quelques cellules nobles,
on trouve un dépôt pigmentaire et calcaire.
3° Lès fibres à myéline et, en particulier, les fibres tan-
gentielles de la couche externe de l’écorce disparaissent
(Tuczek). Disparaissent aussi beaucoup de fibres rayon¬
nantes, comme le montre la planche XVIII.
[Pour Tuczeck, Zacher, Schültz, Binswanger, les altéra¬
tions premières en date seraient celles des fibres ner¬
veuses fines, myéliniques ou amyéliniques, de la couche
superficielle de l’écorce, mises en évidence par Tuczeck et
retrouvées depuis par Keraval, Targowla,- Chaslin. Selon
Klippel, dans la paralysie générale, sont détruites aussi
bien les fibres tangentielles des régions superficielles
de l’écorce cérébrale que les fibres des couches profondes.]
4° Le réseau gris de l’écorce cérébrale est souvent grave¬
ment altéré. Parfois, on constate que les cellules semblent
s’être rapprochées les unes des autres, certainement en
raison du ratatinement survenu dans le réseau. Toute¬
fois, l’étude de ce dernier dans la paralysie générale n’est
492 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Flanche XVI. Fig. 1. — Cellules araignées de l’écorce cérébrale
dans la paralysie générale. Coloration par la méthode de Hei-
denhain (fer, hématoxyline). Agrandissement : 730. Dans quelques
cellules de la névroglie, le corps cellulaire (1) est visible autour du
noyau ; quelques filaments névrogliques (2) partent du corps de la
cellule et de ses prolongements ; on peut suivre de longues
apophyses qui pénètrent jusque dans le tissu noble. Quelques-uns
de ces filaments arrivent sous forme de petites pattes triangu¬
laires (3) jusqu’à la paroi du vaisseau (4).
Planche XVI. Fig. 2. — Prolifération de la névroglie et néofor¬
mations fibreuses dans la paralgsie générale. Coloration de la
névroglie par la méthode de Weigert. Agrandissement : 380. Cette
figure montre des filaments névrogliques en abondance, de même
que des noyaux de névroglie. Par places, les filaments (1) se sont
condensés jusqu’à former de véritables faisceaux. L’enchevêtrement
des filaments est particulièrement intense dans la couche corticale
la plus superficielle (2) ; les points qu’on y voit représentent des
coupes transversales de ces filaments névrogliques. Un vaisseau
sort de la pie-mère pour pénétrer par la couche externe de
l’écorce (3).
pas encore possible d’après la méthode des fibrilles d’Apa-
thy et de Bethe.
5° Les vaisseaux, ainsi que l’indique la figure 1 de la
planche XIX, sont d’ordinaire très altérés. [L’importance
des lésions vasculaires dans la paralysie générale a
été mise en relief en France par Magnan, Raymond.]
Les espaces lymphatiques .adventices s’élargissent. Des
corpuscules sanguins rouges et blancs émigrent en vertu
de la diapédèse. Souvent il existe une endartérite qui se
développe au point de boucher complètement les vaisseaux
et de donner lieu à une néoformation vasculaire. En outre,
on constate souvent la formation de petits anévrysmes.
Autour des vaisseaux on trouve des cellules embryon¬
naires. En même temps se forment les cellules plasmatiques
épithélioïdes de Marschalko (Voy. p. 118). Vogt et Nissl
ont trouvé ces dernières dans 300 cas de paralysie
générale, alors qu’on ne les trouve pas dans d’autres
psychoses.
6° Dans la couche optique et dans les ganglions cen¬
traux, on peut constater des altérations diverses des tissus
qui les composent. Dans le cervelet, on trouve des lésions
des cellules de Purkinje. Fréquemment on observe des
corpuscules amylacés.
[Au sujet de l’origine et de la filiation de ces diverses
Eiff.â.
Tctb.16.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE.
493
lésions du cerveau, les avis des auteurs français diffèrent.
Pour les uns (Pierret, Joffroy), la lésion primitive et essen¬
tielle de la paralysie générale est une encéphalite paren¬
chymateuse. Pour d’autres (Magnan, Christian et Ritti,
Gilbert Ballet), la paralysie générale est, au contraire, une
encéphalite interstitielle .]
7° La moelle épinière présente souvent une dégénéres¬
cence systématique de divers faisceaux (Fürstner). Dans
50 p. 100 des cas, les cordons postérieurs et latéraux sont
atteints; dans 19 p. 100, les cordons postérieurs le sont
seuls et dans 12 p. 100 les cordons latéraux seuls. Dans
11 p. 100 des cas, il n’existe aucune altération de la moelle
épinière.
[Dans la plupart des cas on observe des lésions de la
moelle épinière chez les paralytiques généraux, bien étu¬
diées en France, entre autres, par Joffroy et par P. Marie.]
8° Les racines de la moelle épinière et les ganglions spi¬
naux sont parfois dégénérés ; quelquefois aussi les nerfs
périphériques, comme le saphène, le long thoracique, le
sciatique. Parmi les nerfs crâniens, c’est le nerf optique
qui est frappé de dégénérescence le premier en date. [Des
lésions de névrite périphérique ont été signalées par
Déjerine, Klippel.]
Les autres organes présentent également sur la table de
l’autopsie une série d’altérations. En première ligne on
trouve souvent de l’artériosclérose analogue à celle du
cerveau, de l’athérome de l’aorte.
[Klippel a étudié en 1891 les lésions viscérales propres à
la paralysie générale : œdème et congestion des pou¬
mons, dilatation des capillaires du rein, ischémies par¬
tielles du foie.]
Étiologie et patbogénie de la paralysie générale.
— Les paralytiques généraux comptent pour 10 à 25 p. 100
dans la population des asiles d’aliénés. Dans certaines
contrées, comme la Guyane, l’Islande, ils sont très rares ;
leur nombre est considérable dans les centres industriels.
La paralysie générale suit, indubitablement, un mouvement
ascendant. Autrefois, il y avait sept paralytiques hommes
pour une paralytique femme; de nos jours, la proportion
est de 7 à 2 ou 3. La tare héréditaire est manifeste dans
40 p. 100 au moins dés cas. L’alcoolisme entre pour un cin¬
quième dans le nombre total des cas.
Il est incontestable que, dans les antécédents des para-
494 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XVII. Fig. 1. — Écorce cérébrale dans la paralysie
çfénérale. Coloration au bleu de méthylène de Nissl. Agrandisse¬
ment : 50. Les noyaux de la névroglie ont augmenté de nombre,
surtout dans la couche externe. L’ordonnance des couches cellu¬
laires est troublée. Les cellules présentent des altérations anciennes
et récentes : néoformations des vaisseaux et épaississement de
leurs parois.
Planche XVII. Fig. 2. — Écorce cérébrale dans la démence
sénile. Coloration au bleu de méthylène de Nissl. Agrandisse¬
ment : 50. Les noyaux de la névroglie se sont multipliés ; il existe
de nombreuses cellules embryonnaires. Entre les cellules nerveuses
se trouvent d'assez grandes lacunes, mais l’ordre des couches cellu¬
laires est conservé dans l’ensemble. Sclérose des cellules. Épais¬
sissement des parois vasculaires. Athérome .
lytiques généraux, la syphilis est très fréquente, mais la
statistique est à cet égard assez incertaine; les chiffres
oscillent entre 40 et 90 p. 100. Il est à noter que, même chez
des syphilitiques sans troubles cérébraux, l’interrogatoire
sur leurs antécédents ne permet pas toujours de décou¬
vrir l’infection. Les constatations anatomiques au niveau
de l’encéphale indiquent rarement une syphilis guérie.
En faveur de la syphilis comme cause de la paralysie gé¬
nérale, il existe, à part la statistique, cet autre fait que
c’est principalement dans les familles appartenant aux pro¬
fessions dans lesquelles on acquiert souvent la syphilis
que l’on observe le plus grand nombre de paralytiques gé¬
néraux. De plus, chez des femmes paralytiques générales
mariées, la transmission de la syphilis par le mari a
souvent précédé l’éclosion de la méningo-encéphalite. On
sait d’ailleurs que les ménages dans lesquels les deux
époux sont paralytiques généraux ne sont pas très rares.
Ensuite, chez les paralytiques généraux infantiles, on
constate le plus souvent l’existence d’une syphilis hérédi¬
taire. Enfin, dans un essai d’inoculation de la syphilis
pratiquée en Allemagne sur des paralytiques généraux, il
ne s’est produit aucune trace d’infection spécifique. Il y a
des contrées, comme le Tyrol, où la paralysie générale
ne frappe que des individus immigrés, qui ont déjà par¬
couru le monde. Le plus souvent, les paralytiques géné¬
raux syphilitiques n’étaient que légèrement atteints par
l’infection et avaient été insuffisamment traités. La para¬
lysie générale ne paraît nullement être une manifestation
tardive de la syphilis elle-même; il faut encore qu’il s’y
Tab.17.
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Fig. 2.
TRAITEMENT.
495
joigne autre chose. Môbius considère la paralysie géné¬
rale, de même que le tabes, comme étant une « métasyphi-
lis ». Kraepelin fait remarquer l’analogie existant entre la
paralysie générale et les paralysies post-diphtériques
qui surviennent surtout, comme on sait, dans des cas rela¬
tivement légers de diphtérie. Les antécédents révèlent
souvent, parmi les causes de la paralysie générale : l’al¬
coolisme, l’insolation et la réverbération de la chaleur sur
la tète, le surmenage intellectuel. 11 s’agit là de facteurs
qui affaiblissent le système nerveux. Les traumatismes et
la puerpéralité peuvent aussi parfois donner une impul¬
sion provoquant l’éclosion de la paralysie générale.
Quelques cas dont l’évolution ressemble à celle de la
paralysie générale et dans lesquels, cependant, la syphilis
doit être mise de côté, surviennent à la suite de graves
traumatismes crâniens. D’après Kôppen, il s’agit en pareil
cas d’une pseudoparalysie générale traumatique.
Les constatations anatomiques indiquées plus haut ne
suffisent pas pour porter un jugement sur la nature et la
phthogénie de la paralysie générale. Quelques auteurs
(Mendel) admettent comme cause première un processus
interstitiel. D’autres (Binswanger) sont partisans de la
dégénérescence cellulaire. Kraepelin penche pour la con¬
ception en vertu de laquelle la paralysie générale serait
une auto-intoxication, intéressant, outre le cerveau, l’orga¬
nisme tout entier. Cette opinion semble être confirmée
par la présence de désordres physiques nombreux, tels
que l’élévation de la température, les troubles trophiques,
la fragilité des os. Elle est corroborée aussi par ce fait
que les accidents psychiques surviennent chez le para¬
lytique général en masse, ce qui arrive souvent sous
l’influence de la plupart des poisons.
Traitement de la paralysie générale. — A part la
prophylaxie générale commune à toutes les psychoses, il
y a lieu, en ce qui concerne la paralysie générale, de pren¬
dre en considération toute particulière la protection
contre l’infection syphilitique et le traitement très atten¬
tif de la syphilis acquise. Le syphilitique doit se garder
avec soin de tout surmenage physique et intellectuel; il
doit surtout éviter l’alcoolisme. Une fois la paralysie gé¬
nérale diagnostiquée, le traitement du malade dans sa
famille n’est possible que dans des cas de démence para¬
lytique simple sans délire; mais, dans les autres cas, le
496 PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XVIII. Fig. 1. — Écorce cérébrale. Coloration des
gaines de myéline d'après la méthode de Weigert. Agrandisse¬
ment : 50.
Planche XVIII. Fig. 2. — Écorce cérébrale d’un paralytique
général. Coloration de gaines de myéline d’après la méthode de
Weigert. Agrandissement : 50. Les fibres tangentielles sont pour
la plupart détruites; les fibres de projection lé sont en partie.
placement dans un établissement s’impose pour plusieurs
raisons : idées et tentatives de suicide, refus de nourri¬
ture, excitation. Toute préoccupation d’affaires, toute
fatigue doivent être évitées.
Le traitement antisyphilitique reste généralement sans
succès et détermine parfois une aggravation rapide. On
ne peut risquer un essai de ce traitement que dans les
cas de syphilis cérébrale. L’hydrothérapie tiède peut agir
d’une manière calmante. La vie régulière de l’établisse¬
ment détermine un certain calme chez des paralytiques
généraux excités.
Pendant la rémission, il est possible parfois de confier
le malade aux soins bien réglés de sa famille ; à condition
toutefois qu’il s’abstienne de toute occupation impliquant
une responsabilité.
Pour le reste, il s’agit de faire de la thérapeutique sym¬
ptomatique, en combattant l’agitation nocturne, la ten¬
dance au suicide, le refus de nourriture et le gâtisme.
La vessie et le rectum réclament une surveillance infa¬
tigable, parce que leur évacuation insuffisante peut occa¬
sionner des ictus. Le repos au lit diminue le danger d’ictus.
Dans le cas de poussées congestives vers la tête, on
recommande l’usage de l’ergotine (de 0Br,30 à 1 gramme).
Contre l’ictus une fois produit, on emploie la vessie de
glace, des injections d’éther camphré, des lavements
d’hydrate d’amylène (4,0), des injections hypodermiques
d’une solution physiologique de sel de cuisine, des sang¬
sues, des diaphorétiques, des diurétiques, du calomel. Dans
les cas de déglutition difficile, on emploie avec précaution
l’alimentation par la sonde œsophagienne.
Contre les escarres, le moyen prophylactique le plus
important est la propreté du malade, la régularisation de
ses évacuations, ainsi que l’emploi d’une couche sèche et
sans plis. Les régions de la peau menacées d’escarres doi¬
vent être lotionnées avec de l’eau chaude additionnée d’un
TabJS.
MÉDECINE LÉGALE.
497
peu d’alcool ; de plus, le paralytique couché doit être aussi
souvent que possible changé de côté. On se sert souvent
de matelas de mousse, de coussins à air ou à eau. Le point
le plus important de ce traitement est d’avoir constam¬
ment à son service un personnel de gardes-malades pour
surveiller attentivement les menaces d’escarres. Si la gan¬
grène par compression s’est déclarée, les bains tièdes,
à 35°, de longue durée (12 heures), comme chez le paraly¬
tique général représenté par la figure 225, sont plus effi¬
caces que le traitement à l’aide des pansements antisep¬
tiques; ces derniers ne seront employés que si le malade
ne peut rester pendant la nuit dans le bain. Malgré tout,
certains cas d’escarres résistent aux soins les plus minu¬
tieux.
Médecine légale.
La paralysie générale, par la démence qui la caractérise,
peut soulever de nombreuses questions médico-légales.
Ces problèmes se rattachent souvent à une fausse compta¬
bilité, à une banqueroute frauduleuse, à des délits contre
les mœurs, à des attentats à la pudeur sur des enfants,
à la pédérastie, au vol, à des injures ou à la rébellion. La
plupart du temps, la constatation de l’état pathologique
de l’inculpé, au moment où l’acte délictueux a été com¬
mis, ne présente aucune difficulté.
Au point de vue de la capacité civile, la paralysie géné¬
rale a une importance capitale. Assez souvent se produi¬
sent, sous l’influence de cette affection, des faillites, des spé¬
culations ruineuses, des achats et des contrats absurdes,
qui eussent été évités par une interdiction prononcée
à temps. Diverses autres questions peuvent être soulevées,
comme, par exemple, la capacité de commerce au moment
d’une commande, la reconnaissance de dette, la signature
d’une lettre de change, la rédaction d’un testament. La
paralysie générale nécessite la nomination d’un conseil
judiciaire ou l’interdiction.
[C’est surtout la première période de la paralysie géné¬
rale qui est riche en toute sorte d’incidents délictueux ;
aussi l’a-t-on appelée la période « médico-légale « de la
méningo-eneéphalite. Outre les troubles de la motilité,
l’expert constatera en pareil cas que les actes incriminés
présentent dans la manière dont ils ont été exécutés un
caractère de faiblesse intellectuelle et d’imprévoyance tout
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 32
498
PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE.
Planche XIX (toutes les figures sont préparées d’après la méthode
de coloration au bleu de méthylène de Nissl). Fig. 1. — Vaisseau de
l’écorce cérébrale dans la paralysie générale. Agrandissement : 380. '
a, cellules plasmatiques de, Marschallco; b, cellule graisseuse de
Eh'rlich ; c, lymphocytes ; d, cellules de F «endartère ».
Planche XIX. Fig. 2. — Altération chronique de la cellule dans
la paralysie générale. Agrandissement : 380. La cellule est un peu
ratatinée ; la substance non colorable à l’état normal se trouve
colorée ; toute la coloration devient plus homogène, le noyau
prend de la couleur et devient ovale, le cylindraxe devient
transparent. Beaucoup de prolongements sont conservés.
Planche XIX. Fig. 3. — Sclérose de la cellule dans la paralysie
générale. Agrandissement : 380. La cellule est fortement ratatinée,
colorée d’une manière intense et homogène ; le noyau peut encore
à peine se reconnaître, les prolongements sont entrelacés, le
cylindraxe est transparent.
Planche XIX. Fig. 4. — Destruction granuleuse d’une cellule
pyramidale. Agrandissement : 380. La substance non colorable se
colore, perd ses contours; le noyau devient triangulaire; autour
de lui se produit un vide. La partie périphérique de la cellule se
détruit; une partie de la gaine péricellulaire devient visible.
L’axone devient transparent.
Flanche XIX. Fig. 5 et 6. — Pénétration de cellules embryon¬
naires dans le corps de la cellule nerveuse (cerveau d’un
épileptique).
Planche XIX. Fig. 7. — Mitose apparente d’un noyau de névroglie
dans la paralysie générale. Agrandissement : 1200. Bande de
noyaux et deux centrosomes; autour, un espace clair transparent.
Stade du début de la formation de la cellule névroglique fille.
à fait puérile, en plein contraste avec la manière d’être
antérieure du sujet. S’agit-il des vols dans les grands ma¬
gasins, le médecin constatera qu’ils ont été commis avec
la plus grande maladresse, au vu de tous les assistants,
sans la moindre précaution, pour les dissimuler, sans
aucun mobile plausible, sans but précis d’utiliser les
objets volés, sans appréciation de la valeur souvent minime
de ces derniers, sans aucune conscience, enfin, de la gra¬
vité de l’acte. S’agit-il des faux en écritures, on sera frappé
de l’inhabileté grossière du faussaire, des omissions qui
ne peuvent s’expliquer que par la démence de ce dernier.
Les rémissions qui surviennent au cours de la paralysie
générale soulèvent souvent de grandes difficultés médico-
légales, surtout quand des questions d’intérêt sont en jeu.
Tab.lO.
*
"3
^l| 1
4 ï
psychoses d’involution.
499
Des héritiers trop pressés, des associés désireux d’être
seuls les maîtres d’une entreprise industrielle ou finan¬
cière, protestent contre la; Valeur de ces rémissions qui
s’accompagnent de la disparition complète des idées déli¬
rantes, d’une atténuation considérable: des troubles mo¬
teurs, d’uné amélioration sensible de toutes les fonctions
intellectuelles. En pareil cas; il faut tenir compte du degré
d’amélioration, de Sa durée,’ de l’imminence: toujours pos¬
sible d’une rechute, avant de se prononcer sur la mise
en liberté du malade et sur la levée du conseil judiciaire
ou de l’interdiction.]
XX. — PSYCHOSES D’INVOLUTION
A l’époque du retour d’âge ou de l’involution sénile
d 'ordre physique ne correspond pas toujours une diminu¬
tion égale dans le domaine des fonctions psychiques. On
constate assez souvent que la capacité de production in¬
tellectuelle, même hors ligne, se maintient quelquefois
jusqu’à quatre-vingt-dix ans et même plus tard (le Titien,
Goethe, Gladstone, Verdi). Pourtant, chez d’autres grands
hommes (Kant) l’âge avancé est marqué, au point de vue
intellectuel, par un marasme psychique. Il n’en est pas
moins vrai que, d’une façon générale, la vivacité de l’esprit
diminue après la cinquantaine.
L’involution physique atteint les divers systèmes orga¬
niques à des époques différentes, à des degrés inégaux
d’intensité. L’état général de l’individu ne réagit pas tou¬
jours de la même façon à ces modifications, mais, parmi
ces dernières, les altérations pathologiques des vaisseaux
sanguins exercent une influence profonde sur l’économie
en général et sur le système nerveux central en particulier.
A côté de toutes ces altérations séniles qui se produi¬
sent lentement et progressivement, la ménopause produit
dans l’organisme de la femme une révolution beaucoup
plus forte. C’est donc aussi pour l’état psychique de la
femme une époque réellement critique. Pendant cette
phase de la vie, certaines psychoses peuvent éclater ou
s’aggraver chez elle. Mais la ménopause est avant tout
un moment de prédilection pour l’apparition des psychoses
d’involution sénile. Cependant, même chez l’homme, s’éta¬
blissent aussi quelquefois, vers l’âge de cinquante à
500 PSYCHOSES d’inyolution.
soixante ans, des troubles psychiques. Nous pouvons divi¬
ser les psychoses du rétour d’âge en : 1° mélancolie d’in-
volution, correspondant à l’âge climactérique et surve¬
nant principalement chez les femmes, entre quarante et
soixante ans ou même plus tard; plus rare chez les
hommes, qui ne la contractent guère d’ordinaire qu’après
la cinquantaine ; 2° psychoses ou délires séniles qui peuvent^
se présenter en clinique sous diverses formes.
A. - MÉLANCOLIE DEVOLUTION
Cette psychose se caractérise par une tristesse anxieuse '
bien représentée par la figure 231, une lassitude de vivre
et les diverses conceptions '
délirantes, de nature mé¬
lancolique. Le début est
lent, insidieux.
Le syndrome dure de
six mois à plusieurs années
en présentant, au point de
vue de son intensité, quel¬
ques légères oscillations.
La compréhension est
bien conservée dans l’en¬
semble ; pourtant, on cons¬
tate parfois des percep¬
tions chimériques de di¬
verse nature. Ainsi, dans
le bruit fait par leur entou¬
rage, les malades croient
entendre crier leurs en¬
fants. Chez eux, tout leur
semble changé ou disposé
de travers. L’attention des
malades est en général
assez active; ils sont or-
Fig. 231. — Mélancolie d’in volution. donnés; leur faculté d’o-
Vive anxiété. mutation est souvent
bonne. L’association des
idées n’est pas altérée à fond ; la mémoire et les connais¬
sances acquises sont, la plupart du temps, assez bien con¬
servées. Il est très rare aussi que leur conscience soit
abolie ou pervertie.
MÉLANCOLIE d’iNVOLUTION.
501
Leur trouble mentalle plus profond est dans le domaine
de la sensibilité affective. L’humeur de ces sujets est pro¬
fondément triste. Rien ne leur fait plus plaisir. Ils sont
surtout tourmentés souvent par une angoisse intense. Ce
n'est pas seulement un sentiment vague de déplaisir
comme dans la dépression mélancolique des intermittents ;
leur souffrance morale est plus précise, plus motivée. Ils
ont peur d’un danger imaginaire. Ils réclament de l’aide,
en criant : « J’ai peur à mourir, à mourir ! » La conscience
de l’état morbide est très prononcée : « J’étais la plus
intelligente à l’école, et maintenant je suis la plus bête! »
disait une malade. La physionomie exprime l’anxiété,
comme le montre la figure 231 .
Les yeux regardent fixement, sans éclat, en suivant deux
lignes parallèles dans l’espace. A l’état de calme, le front
Fig. 232. — Mélancolie d’involution. — Tristesse.
Contraction du muscle frontal.
est ridé en plis transversaux par la contraction du muscle
frontal, comme le montre la figure 232.
Dans un état de lamentation anxieuse on constate le
plus souvent l’existence des rides verticales, par contrac¬
tion du muscle sourcilier, ainsi qu’on peut le voir à la
502
PSYCHOSES d’involution.
figure 234. Souvent on trouve à la fois des rides verticales5
et transversales formant une sorte de T, comme le mon¬
trent les : figures 231 et 233. Quand les malades sont
calmes, les coins.de la bouche sont abaissés, la lèvre supé¬
rieure semble comprimée; au contraire, quand les sujets
Fig. 233. — Mélancolie d’involution. — Anxiété. Rides frontales
en forme de. T.
gémissent et pleurent, les coins de la bouche ouverte sont
relevés, ainsi que le montre la figure 234.
Dans presque tous les cas se développent des idées déli¬
rantes dépressives, à formes diverses. Le plus fréquent est
le délire hypocondriaque. Les malades disent qu’ils ne
redeviendront jamais bien portants, qu’ils perdent la rai¬
son, qu’ils sont consumés intérieurement. Très caractéris¬
tique aussi est. le délire de culpabilité. Les sujets s’accusent
de toutes sortes "de péchés : ils'ont trop dansé dans leur
jeunesse; ils ont ri à un entérrement. Un homme se
reprochait d’avoir demandé, la veille, un petit pain et un
morceau de sucre. On observe souvent le délire de persé¬
cution, au cours duquel les malades tiennent des propos
dans le genre de celui-ci : « L’exécution va se faire bientôt,
on va me condamner au bagne, on a mis du poison dans
les aliménts. » Vient ensuite le délire de la pauvreté, dont
MÉLANCOLIE DEVOLUTION.
503
même des millionnaires sont quelquefois affectés : ce dé¬
ire, manifestation initiale fréquente de la psychose dé¬
volution, est exprimé ainsi : « Bientôt tout va être vendu;
la famille va être réduite à la misère. » On observe encore
le délire consistant à rattacher tout à sa personne : un
malade prend peur en voyant qu’un homme est envoyé
faire une commission ; il rattache ce fait à lui-même et
croit qu’il est responsable de tout dans la maison.
Fig. 234. — Mélancolie d’involution. Contraction du sourcilier.
Rides de la douleur morale.
Dans le délire d’explication ou d'interprétation, les sujets
croient savoir exactement à quoi tient leur état morbide ;
la cause est un péché de jeunesse, [une première commu¬
nion mal faite, des pratiques d’onanisme], les manœuvres
d’une bohémienne sorcière. Le délire d'humilité pousse le
sujet à dire qu’on va bientôt le chasser et qu’il lui fau¬
dra aller nu-pieds ; aussi, pour s’habituer au froid, il laisse
pendre ses pieds hors de son lit. Un autre ne veut plus
qu’on l’appelle « Monsieur ». Une femme affirme qu’elle
ne doit plus vivre qu’en mangeant des pommes de terre.
Les idées délirantes de négation [bien étudiées en France
par Cotard] sont très communes dans certaines psychoses
d’involution. Tout est changé pour les malades, tout est
détruit. Tous les hommes, disent-ils, sont morts. Le sujet
affirme qu’il est seul au monde ; que ce dernier n’est plus
504
PSYCHOSES D’mVOLUTIOiN.
qu’un grand désert ; que lui-même ne vit plus ; qu’il n’a
pas de nom ; qu’il n’a plus de membres ; qu’il n’y a plus
rien. Le délire de possession démoniaque s’observe encore
quelquefois. Le
diable a pris
possession du
malade qui
veutqu’on l’ap¬
pelle désor¬
mais «démon».
Cette forme se
compliquepar-
fois d’un délire
de métamor¬
phose ou de mé¬
tempsycose : le
sujet se croit
changé en
chien de l’en¬
fer, en bête
féroce, comme
la malade re¬
présentée par
la figure 235.
On observe
parfois , en
même temps
que ces divers
délires dépres¬
sifs, des idées
de grandeurs ;
Fig. 235. — Mélancolie d’involution. — Délire c’est ainsi
de métempsycose. Conformément à ce délire, qu’une malade
la malade veut se donner l’apparence de bête crova.it au’on
féroce' la rôtissait
dans une casserole en argent ; une autre prétendait savoir
faire des miracles.
Plus l’affection se rapproche de l’âge sénile, plus les
idées délirantes deviennent nombreuses, incohérentes et
confuses. L’opinion de Griesinger, d’après laquelle les
fausses conceptions sont le résultat de la réflexion du ma¬
lade essayant d’expliquer son état d’humeur, ne peut guère
se justifier, puisque beaucoup de sujets luttent contre leurs
MÉLANCOLIE d’ïNVOLUTION. . 505
idées délirantes. D’ailleurs, lorsque ces dernières sont très
nombreuses dans les psychoses séniles, l’état émotif est
moins profond, moins expansif, moins dangereux aussi
par ses réactions que dans les psychoses plus simples,
moins riches en conceptions délirantes.
C’est précisément dans les psychoses d’involution que
s’observe la tendance au suicide, qu’il importe de bien
rechercher au point de vue pratique. Même dans les cas en
apparence légers, cette tendance est fort prononcée ; il
faut d’autant plus y songer que les malades cherchent
quelquefois à la dissimuler par un sourire forcé ou une
attitude gaie. Les sujets ne s’intéressent plus, en réalité,
à rien; ils ne veulent plus rien savoir de leur famille, de
leur profession. Certains malades restent assis, plongés
dans leur tristesse, ne s’occupant que d’eux et guettant
une occasion pour se suicider. D’autres sont plus anxieux,
agités, crient au secours, poussent des rugissements, se
désespèrent. Cette dernière forme constitue la mélancolie
anxieuse au cours de laquelle on voit se produire tout à
coup des accès subits d’agitation avec trouble de la cons¬
cience et quelquefois tendances à se blesser : c’est le raptus
mélancolique. Quelques-uns veulent, par le travail, expier
leurs péchés, et se mettent, par exemple, à tricoter avec
rage.
On observe rarement des phénomènes cataleptiformes.
Le sommeil est généralement mauvais. Les malades ont
quelquefois des vertiges et présentent parfois une paresse
des réactions pupillaires, une hémiparésie faciale, des trou¬
bles cardiaques, une faiblesse du pouls, du refroidissement
des extrémités, de la constipation.
Le poids du corps diminue, parce que les malades man¬
gent peu avec l’intention de se laisser dépérir. Une malade
avait maigri, en deux mois, de vingt-neuf livres.
Il importe d’établir le diagnostic de la mélancolie d’invo¬
lution aussitôt que possible, à cause des idées et tentatives
de suicide et de la nécessité de l’internement qui en résulte.
Il faut songer à la dissimulation des idées de suicide. Bien
des sujets emploient des subterfuges, des prétextes et,
pour éloigner d’eux l’attention de l’entourage, ils disent
qu’ils souffrent un peu de nostalgie ; ils se forcent même
à rire et à chanter.
Au point de vue du diagnostic différentiel, la distinction,
surtout chez les femmes, des psychoses d’involution d’avec
506
psychoses d’involution.
les formes délirantes de la paralysie générale est souvent
très difficile. Dans cette dernière affection, la sensibilité
émotive est moins vive, la mémoire est plus affaiblie
il y a ensuite des signes physiques qui surviennent peu
à peu. Les états de dépression de la folie intermitlente pré¬
sentent un arrêt dans les fonctions psychomotrices et
dans l’association des idées ; les idées délirantes y sont
rares ; de temps à autre, on y constate des symptômes
d’ordre maniaque ; ensuite les accès y évoluent d’une
façon périodique et leur début remonte le plus souvent à
l’âge de la puberté, rarement à l’âge d’involution. La
démence paranoïque, avec la dépression qui la caractérise,
peut parfois donner lieu à des méprises ; mais la sensi¬
bilité émotive est moins profondément atteinte ; les hal¬
lucinations y sont souvent beaucoup plus abondantes;
il se produit d’ordinaire du négativisme et des tics. Enfin,
la mélancolie constitutionnelle doit aussi entrer en ligne de
compte ; bien que celle-ci représente un état permanent
qui dure toute la vie, elle se caractérise par un degré
plus accusé de dépression et par moins d’inquiétude; de
plus, elle n’offre guère d’idées délirantes.
Pronostic. — Les deux cinquièmes des cas de la mélan¬
colie d’involution se terminent par la guérison. Dans Jes
autres, la mort survient par suicide ou par épuisement; ou
bien il reste, d’une manière permanente, un léger état
d 'affaiblissement intellectuel avec dépression mélancolique
comme c’est le cas de la malade représentée par la
figure 236. Môme dans les cas de guérison, il peut se
produire une récidive. Plus le malade se rapproche de
l’âge sénile, plus les idées délirantes sont abondantes et
incohérentes, plus aussi la durée de l’affection est longue
et le pronostic plus ingrat. Une mélancolie d’involution,
même dans les cas les plus favorables, dure rarement
moins de neuf mois.
Traitement. — L 'internement aussi précoce que pos¬
sible est rendu indispensable par la menace du suicide.
A l’asile, les malades doivent être gardés au lit et surveillés
jour et nuit. Les visites et les distractions exercent sur les
malades un effet défavorable, mais le bruit qui peut se
produire autour d’eux ne les incommode que fort pou. La
nourriture doit être abondante. Parfois l’emploi de la
sonde œsophagienne devient nécessaire. Fréquemment, il
faut régulariser les selles à l’aide des lavements. On favo-
MÉLANCOLIE DEVOLUTION.
507
risera le sommeil par des grands bains, des bains de
pieds chauds, des compresses humides sur le bas-ventre
ou sur les membres inférieurs. On ne peut guère éviter
l’usage des narcotiques comme le paraldéhyde, l’hydrate
d’amylène, le chloralamide, le trional, le sulfonal. Bien
des fois, l’anxiété mélancolique s’atténue par l’emploi pro¬
longé de l’opium. Ce traitement, qui doit se faire cons¬
tamment sous la surveillance du médecin, peut commencer
par l’administration de 10 gouttes de teinture d’opium,
trois fois par jour ; la dose quotidienne peut augmenter
progressivement à 90 et môme à 180 gouttes. Si l’effet
favorable est obtenu, on doit ensuite aller en rétrogradant
lentement. Une brusque interruption des doses d’opium
doit être évitée. On a aussi recommandé la morphine, les
préparations bromurées, le paraldéhyde (1 à 2 grammes
toutes les deux heures). Quand l’amélioration commence
à se manifester, on doit chercher à occuper les malades,
en ayant naturellement soin d’éviter de leur mettre entre
les mains des instruments dangereux, tels que ciseaux, par
exemple. 11 ne faut pas trop hâter la sortie définitive des
malades; il est utile d’attendre l’époque où ces derniers
acquièrent une conscience complète de l’affection dont
Fig. 236. — Mélancolie d’involution. — Période terminale.
Léger affaiblissement intellectuel.
508 psychoses d’involution.
ils viennent d’être atteints et où ils retrouvent leur poids
normal.
B. — DÉMENCE SÉNILE
Les cas qui se rattachent à cette forme de démence ne
sont pas homogènes. Leur délimitation exacte dépend en¬
tièrement des progrès de l’histologie pathologique. 11
n’est pas possible parfois de distinguer cette affection de
la mélancolie d’involution, surtout lorsqu’elle se manifeste
vers l’âge de soixante ans. Plus le début de la démence
s’éloigne de l’âge d’involution, plus l’élément, dépressif
passe à l’arrière-plan. D’ordinaire, on constate des sym¬
ptômes qui rappellent la psychologie normale du vieillard:
diminution de l’activité intellectuelle, méfiance d’idées
nouvelles, tendance à l’apologie des temps passés, à
l’égoïsme, à l’avarice; attachement aux choses d’utilité
immédiate, comme le repas, le bon fauteuil, la pipe ; juge¬
ment plus bienveillant, mais moins pénétrant; relâchement
de la volonté ; tendance au radotage.
Dans la démence sénile, la compréhension devient plus
faible ; les illusions sont fréquentes, surtout dans l’acte de
reconnaître les personnes. Surviennent ensuite assez sou¬
vent des hallucinations et des troubles sensitivo-sensoriels
dé diverses sortes. Le sujet sent des vapeurs chaudes,
entend des voix, aperçoit pendant la nuit des étrangers
dans la chambre. Tout paraît changé au malade; tout a
l’air, pour lui, d’être autrement que jadis.
Des conceptions délirantes viennent s’ajouter dans
certaines formes de la démence sénile. Les idées hypo¬
condriaques, notamment, ne sont pas rares. Une femme
se plaignait, par exemple, d’être comme vidée, de ne plus
aimer son mari ; elle disait que son cerveau était tombé,
que ses oreilles étaient enflées et bouchées, que ses
yeux étaient affaiblis. Très souvent, on observe aussi des
idées de persécution. Une démente sénile, avec idées de
persécution, représentée par la figure 241, disait, pour
expliquer les voix qu’elle entendait, qu’on avait loué la
maison occupée par elle à deux locataires différents. Des
interprétations, faussés, des explications délirantes, des
idées de métamorphose peuvent se manifester ici comme
dans la mélancolie d’involution. La plupart des sujets
ont conservé leur faculté d’attention, qu’il est possible de
DÉMENCE SÉNILE.
509
fixer chez eux, du moins pour quelque temps. L 'association
des idées est un peu relâchée ; les notions énoncées ne
sont pas appuyées sur des arguments précis. Ainsi, les
malades reconnaissent un objet, mais n’en peuvent dire
le nom ; ou, s’ils entendent quelque chose, ce n’est que
plus tard qu’ils se rappellent comment ce quelque chose
est fait. Il y a là une sorte de dissociation des idées.
Quelques déments séniles se plaignent d’avoir comme
une fuite d’idées : « Ma pensée, dit l’un d’eux, est tantôt
ici, tantôt là ; tantôt je suis chez moi, tantôt ailleurs. »
La mémoire est la faculté le plus profondément altérée.
Avant tout, la faculté de remarquer et le souvenir des
impressions récentes sont souvent si diminués que les
sujets ne savent plus s’ils ont dîné, si c’est le matin ou le
soir. Il ressort des expériences de Schneider (qui pré¬
sentait à plusieurs déments des objets, puis leur demandait,
quelques secondes après, ce qu’ils avaient vu) qu’après
une pause de cinq secondes, 75 p. 100 donnaient une
réponse exacte; après trente secondes 25 p. 100 pouvaient
répondre convenablement ; enfin, après une pause plus
longue, il ne restait plus rien dans la mémoire d’aucun
dément sénile. Les impressions anciennes remontant
à la jeunesse se maintiennent beaucoup mieux. Des ma¬
lades de quatre-vingts ans se rappellent encore les noms
de leurs condisciples. Il est vrai que la faculté du juge¬
ment est si affaiblie qu’il n’est guère possible d’appli¬
quer utilement ces provisions de la mémoire. L 'orientation
dans le temps est extrêmement défectueuse ; il arrive que
des malades parlent parfois de l’époque où ils allaient à
l’école comme s’ils la fréquentaient actuellement. Ils sont,
en môme temps, très suggestibles. Quand on leur demande,
par exemple, s’ils ont été chez leur grand’mère dans la
journée, ils répondent tranquillement « oui » et cherchent
à raconter quelque chose sur cette visite. Dans une légère
excitation, on observe quelquefois un délire confus, avec
un trouble profond de la conscience. Parfois aussi les
malades restent assis, en stupeur, et ne perçoivent plus
rien de leur entourage. Mais on n’observe pas, chez ces
déments, des affirmations absurdes contraires à toute évi¬
dence, comme chez les paralytiques généraux ou les cata-
toniques. Si on leur dit, par exemplS, que la neige est
noire, et qu’un meurtrier mérite une récompense, ils
protestent, cherchent à rectifier et à expliquer leurs asser-
PSYCHOSES d’INVOLUTION.
510
tions, en . disant, par exemple, ceci : « Quand la neige
reste longtemps sur le sol, elle devient noirâtre », ou
bien ils prennent ces diverses affirmations pour une
plaisanterie. Les malades inventent très fréquemment
toutes sortes d’histoires. Ils cherchent à dissimuler l’em¬
barras où les jette leur manque d’attention. Quelques-uns
font de longs récits
d’aventures et de
voyages. Chez d’au¬
tres, comme chez le
dément sénile repré¬
senté par la figure 237,
domine une gaieté
niaise.
Souvent on cons¬
tate une légère exci¬
tation avec préoccu¬
pations et insomnie.
Habituellement, les
malades sont indiffé¬
rents, passifs, inertes.
Comme symptôme ini¬
tial, on peut consta¬
ter parfois une légère
excitation sexuelle,
Fig. 237. — Démence sénile. — Gaieté particulièrement chez
niaise- les hommes. De temps
en temps on voit des
sujets, d’ailleurs paisibles, entrer tout à coup dans une
vive colère, réclamer leur liberté, et devenir même
agressifs. Une démente sénile frappait encore les personnes
de son entourage cinq minutes avant sa mort.
Les sentiments affectifs sont effacés; la physionomie est
inquiète, parfois déprimée, mais ne diffère guère de celle
qu’on observe habituellement chez les vieillards.
Les propos sont corrects dans leur forme, mais déno¬
tent d’ordinaire, quant au fond, l’affaiblissement intellec¬
tuel. Il n’est pas rare de constater le besoin de parler,
se manifestant par un bavardage filandreux. L’articulation
de la parole est parfois dénuée de netteté. La marche
révèle le tremblement sénile.
Dans l'état physique de ces malades, il y a lieu de tenir
grand compte des signes de la sénilité. L’artériosclérose,
DÉMENCE SÉNILE.
511
notamment, est très fréquente chez eux. On peut cons¬
tater chez eux des vertiges, des céphalalgies, des troubles
par lésions cérébrales localisées, comme les hémiplégies
ou les monoplégies, de l’inégalité pupillaire avec absence
des réflexes ou myosis, faiblesse des sphincters vésical et
rectal.
Le tremblement des mains s’étendant parfois aussi à la
tête, est fréquent chez
les déments séniles.
Beaucoup de ces ma¬
lades ressemblent à des
séniles physiologiques.
La figure 238 en offre
un exemple. Au pre¬
mier plan de leur état
mental se trouve l'affai¬
blissement de la mémoire,
sans autres complica¬
tions qu’un peu d’agita¬
tion motrice, quelques
troubles sensoriels, une
légère confusion men¬
tale sans idées déli¬
rantes.
L’excitation et la dé- Fig. 238. — Démence sénile simple,
sorientation augmen- sans délire,
tent parfois jusqu’à de¬
venir un véritable délire. Les malades paraissent préoc¬
cupés, ils se roulent dans leurs draps de lit, font des
paquets, comme la femme que représente la figure 239.
Puis, ils s’imaginent qu’ils voyagent, qu’ils ont mille
choses à faire; ils ont des colloques avec des personnages
imaginaires ; ils demandent de l’argent aux voisins et
se mettent en colère quand on ne souscrit pas à leurs
désirs. Finalement, ils font entendre des propos inco¬
hérents, une sorte de bégaiement rythmique jusqu’à ce
que, par suite d’un affaiblissèment général, survienne la
mort. Il en est d’autres qui, après une phase assez courte
d’inquiétude, tombent dans un état de stupeur, avec con¬
fusion démentielle, qui se maintient jusqu’à la mort,
comme ce fut le cas de la malade représentée par la
figure 240 : sa mémoire disparaissait, elle était triste ;
puis elle devint paraphasique, malpropre, gâteuse ; elle
restait là les yeux fermés, avalant tout ce qui lui tombai!
sous la main, et voulait même avaler du savon; çà et là
elle poussait des sons inarticulés; malgré une bonne nutri¬
tion, les forces disparurent et la mort survint.
Parfois, à côté de
l’affaiblissement intel¬
lectuel, on trouve des
idées mélancoliques.
Dans toute une série !
de cas de démence sé-j
nile, on trouve, au pre¬
mier plan du tableau
clinique, des idées dé¬
lirantes, plus ou moins
systématisées, surtout
dans le sens de la per¬
sécution, de sorte que
quelques auteurs ont
pu parler d’un déliré ,
de persécution sénile ou
d’une paranoia sénile. I
Peu à peu, on voit la
méfiance des malades
augmenter envers leur. '
entourage. Dans leur
esprit naissent toutes
sortes de soupçons,
Les infirmités dues à
l’âge sont attribuées à
la mauvaise influence
exercée par d’autres
personnes. Les ma-
Fig. 239. — Démence sénile. — La ma- lades s’isolent, ne par-
lade fait des paquets avec les objets lent plus guère et font
de son lit et prétend partir en voyage, seulement des allu¬
sions à leurs idées
délirantes. Une démente, représentée par la figure 241
retira son argent de la caisse d’épargne et le cacha ; elle
écoutait le long des maisons du voisinage, s’emportait
contre les voisins et cherchait à leur nuire ; elle disait
qu’il y avait du poison dans ses aliments, qu’on lui avait
changé ses vêtements et que son fils avait perdu un tes¬
ticule.
DÉMENCE SÉNILE.
5)3
Des hallucinations peuvent se produire. Un malade
entendait des grenouilles coasser, sentait un courant
électrique dans son oreille, avait de la « poudre de chloro¬
forme » dans la bouche. Souvent, les sujets ne recon¬
naissent pas les personnes de leur entourage. L’orienta¬
tion est généralement défectueuse.
Les sujets conservent d’ordinaire leur faculté d’atten-
Fig. 240. — Démence sénile. — Stupeur et confusion mentale.
tion et produisent extérieurement l’impression de per¬
sonnes normales. Seule, l’humeur inquiète et surexcitée
se révèle dans leurs traits contractés. Leurs idées déli¬
rantes deviennent de plus en plus tristes et confuses ; ils
ne sont plus bien nulle part ; ils ne reconnaissent plus
personne ; de temps à autre, ils émettent quelques idées
mélancoliques ou de persécution, jusqu’à ce que la mort
mette fin à une démence de plus en plus profonde.
Diagnostic. — La paralysie générale, avec laquelle on
pourrait confondre certaines psychoses d’involution, est
rare après soixante ans. D’autre part, les divers signes
physiques et, en particulier, les troubles de la parole
sont décisifs pour lai paralysie générale. Les troubles
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 33
514
PSYCHOSES d’iNVOLUTION.
Planche XX. — Démence sénile. Cérveau d’une femme de
quatre-vingt-dix ans, aux trois quarts de la grandeur naturelle..
A droite, la pie-mère présente un léger trouble diffus; atrophie
générale ; circonvolutions amincies ; sillons béants.
mentaux post-apoplectiques se caractérisent par des sym¬
ptômes dus à des lésions en foyer. Les accès de folie inter¬
mittente peuvent survenir au cours de la démence sénile.
En raison de sa faible résistance, le vieillard peut être
frappé du deli-i
rium tremens, \
même en usant
modérément de
l’alcool. Dans la '
sénilité précoce,!
la psychose d’in- j
Volution peut dé- 4
buter déjà dès la
soixantième an- ;
née, quoique ha¬
bituellement elle '
ne se manifeste |
que plus tard,
vers soixante- <
cinq, soixante-
dix ans.
Anatomie pa¬
thologique. — A l’autopsie, on peut trouver de
l’épaississement des os du crâne, de l’hydrocéphalie
et parfois de la paçhyméningite. La leptoméningite
est généralement- peu prononcée, mais étendue à tout
le cerveau. L’atrophié intéresse l’écorce cérébrale tout
entière; elle est ici plus accusée que dans la paralysie
générale. Le cerveau d’unerdémente sénile de quatre-
vingt-dix ans, qui est représenté à" la planche XX, pesait
seulement 862 grammes. .
Le poids de l’encéphale est ordinairement diminué d’un
sixième. Les cellules nerveuses son t:- ici plus altérées que
dans la paralysie générale. Ôrt'trouve souvent une lésion
ancienne, une sclérose des cellules, mais quelquefois
aussi une altération récente représentée par une abon¬
dante pigmentation. L’ordre des couches cellulaires de
l’écorçe cérébrale n’est pas aussi troublé que dans la
Fig. 241. — Démence sénile avec idées
de persécution.
Tàb.20.
'ÉMENCE SÉNILE.
515
paralysie générale. De nombreuses fibres sont détruites.
Les noyaux de la névroglie sont considérablement mul¬
tipliés. Les altérations oaseu/q/res sont fréquentes et surtout
Y artériosclérose (Binswanger, Alzheimer, Sander). Cette
dernière peut contribuer à la formation des lésions céré¬
brales en foyer. Alzheimer distingue : 1° la sclérose sénile
de l’écorce cérébrale ayant pour base une altération des
capillaires corticaux qui font disparaître des petits terri¬
toires dù tissu nerveux à la place desquels on voit se former
une névroglie très abondante ; 2° l 'atrophie arlèrioscléreuse
de la substance blanche des hémisphères ou Y encéphalite
subcorlicate chronique de Binswanger, se caractérisant
par une dégénérescence scléreuse des longs vaisseaux qui
desservent la substance nerveuse sous-corticale ; ces vais¬
seaux sont entourés de cellules granuleuses ; plus tard se
produit une prolifération de la névroglie ; les fibres ner¬
veuses dégénèrent d’abord et, secondairement, l’écorce
cérébrale est atteinte par le processus scléreux; cette
forme peut s’observer à l’âge viril ; 3° la démence artério-
scléreuse, décrite également par Binswanger, et qui est un
degré plus léger de la lésion précédente ; 4° la gliose péri¬
vasculaire, limitée au domaine d’irrigation d’une ou de
plusieurs grandes artères du cerveau.
Il n’est pas rare de trouver des foyers de ramollissement
plus ou moins étendus. La planche XXI en est un exemple.
Outre les centres nerveux, des altérations fréquentes
sont constatées du côté du cœur, des vaisseaux, des reins ;
ces lésions sont le plus souvent de nature artérioscléreuse.
Le pronostic est absolument fatal. Souvent le processus
évolue dans l’espace de six mois à deux ans; parfois les
symptômes précurseurs remontent à dix années et plus en
arrière.
Au point de vue palhogénique, il faut attribuer les acci¬
dents aux altérations anatomiques résultant de la sénilité.
Outre la dégénérescence primitive des éléments nerveux,
il faut tenir compte surtout de la dégénérescence des vais¬
seaux. Il n’est pas encore possible de donner une place
nosologique définitive à la démence artérioscléreuse,
basée, non pas seulement sur la constatation de l’artério¬
sclérose et des troubles cardiaques, mais slirtout sur les
symptômes d’ordre psychique. Quoi qu’il en soit, on
trouve au moins dans la moitié des cas une tare hérédi¬
taire.
516 PSYCHOSES ET AFFECTIONS CÉRÉBRALES ORGANIQUES.
Flanche XXI. — Ramollissement jaune en forme de foyer et
atrophie diffuse du grand cerveau. La démence sénile s’est déclarée,
dans ce cas, chez un homme de soixante-quatorze ans, après une
attaque apoplectique.
Traitement. — La première condition à remplir est
l’abstention de tout travail et de toute excitation. Les
sujets calmes pourraient être soignés dans leurs
familles. Mais dans le cas d’excitation, même légère, ou
d’idées mélancoliques, l’internement dans un établisse¬
ment spécial s’impose. Une grande prudence est nécessaire
dans l’emploi du trional, du sulfonal et de l’hydrate de
chloral, en raison de la faiblesse du cœur qui existe sou¬
vent chez les séniles. On est parfois obligé d’avoir recours
à la sonde œsophagienne pour l’alimentation du malade.
Médecine légale. — La légère excitation du début des
psychoses d’involution a déjà été bien des fois l’occasion
des délits contre les mœurs, et surtout des attentats
immoraux sur des enfants. D’autre part, des vols ont été
commis par des déments séniles. Les psychoses d’involu¬
tion peuvent entraîner l’interdiction. Parfois, des dons et
des testaments ont été contestés à cause de l’alfaiblisse-i
inent sénile des facultés intellectuelles du donateur.
XXL — PSYCHOSES LIÉES AUX AFFECTIONS
CÉRÉBRALES ORGANIQUES
Dans ce groupe rentrent les cas dans lesquels on est
en présence d’une affection organique du cerveau pouvant
déterminer quelquefois des troubles psychiques à titre
secondaire.
La syphilis peut léser le tissu cérébral par méningite,
par artérite ou par gomme. Le plus souvent, ces trois pro¬
cessus se combinent de manière diverse. Le tableau cli-;
nique qui en résulte est extrêmement varié.
D’ordinaire, apparaissent d’abord des signes physiques.
En première ligne, surviennent les diverses ophtalmo-
plégies, accompagnées parfois de troubles pupillaires
et de l’atrophie du nerf optique. Habituellement, existent
de violents maux de tête. De temps à autre, on observe .
aussi des accidents spinaux, comme l’exagération des
réflexes rotuliens, par exemple. Selon la nature et le siège
PSYCHOSES ET AFFECTIONS CÉRÉBRALES ORGANIQUES. 517
du processus organique, il peut survenir des phénomènes
de compression cérébrale. Quand la lésion siège au niveau
des circonvolutions centrales, on peut observer des troubles
moteurs d’excitation ou de paralysie, de même que des
convulsions épileptiformes. Les troubles de la parole sont
rares.
Au point de vue psychique, il s’agit la plupart du temps
d’une démence progressive. La compréhension s’altère, la
mémoire et les connaissances acquises présentent des
lacunes; l’humeur est souvent déprimée, parfois gaie.
La distinction de ces troubles psychiques d’avec la
paralysie générale n’est pas toujours facile. On a remarqué
que l’affaiblissement de la mémoire dans le cas d’une
lésion cérébrale de nature syphilitique n’est pas aussi
général, mais il s’accompagne d’une abolition plutôt par¬
tielle d’un groupe de connaissances, tout en en laissant
subsister d’autres dans un état normal. Quelquefois,
l’amnésie est transitoire. Les variations multiples des
accidents plaident plutôt en faveur de la syphilis. Mais, le
plus souvent, le diagnostic
différentiel sera fait à l’aide
des symptômes nerveux lo¬
caux. Le diagnostic n’est fait
avec certitude que lorsque le
traitement antisyphilitique est
suivi d’un résultat favorable.
Au point de vue de l'anato¬
mie pathologique, on peut trou¬
ver les diverses lésions syphi¬
litiques, comme les gommes
ou la méningite, et surtout des
altérations vasculaires, l’arté¬
riosclérose, le rétrécissement
de la lumière des vaisseaux,
l’endartérite, ainsi que le repré¬
sente la figure 242.
Les psychoses liées aux lé¬
sions cérébrales syphilitiques
peuvent se terminer par la
mort. Parfois il reste un affaiblissement intellectuel avec
des paralysies diverses. Des cas de guérison ont été
cependant observés.
Le traitement se résume dans l’emploi de l’iodure de
Fig. 242. — Endartérite et
dédoublement de la lumière
d’une artère cérébrale dans
la syphilis du cerveau.
518 PSYCHOSES ET AFFECTIONS CÉRÉBRA
potassium et du mercure. On exerce en môme temps une
surveillance active sur la conduite générale du malade et
l’on prend toutes les précautions en prévision d’un suicide
éventuel ou d’autres accidents psychiques.
Nous avons déjà parlé, au chapitre xx, de la psychose
liée à l 'artériosclérose cérébrale.
Indépendamment de la paralysie générale, de la démence
sénile et de l’épilepsie, Ftirstner a observé une forme par¬
ticulière de gliose corticale du cerveau, dans laquelle la
névroglie prolifère abondamment au niveau de la couche
externe de l’écorce, et détermine une atrophie des éléments
nerveux. Cliniquement, il se développe en même temps,
d’une façon insidieuse et lente, une démence progressive
accompagnée de troubles de la mémoire et de la parole,
ainsi que des accidents nerveux divers, parmi lesquels les
convulsions isolées sont souvent les premières en date.
Ces états ne doivent sans doute pas être séparés du
processus pathologique désigné sous le nom de sclérose
diffuse, dans lequel les éléments cellulaires du système
nerveux central sont détruits d’une manière particulière¬
ment lente, et qui se caractérise cliniquement par l’ap¬
parition précoce des convulsions et par un affaiblissement
intellectuel évoluant également progressivement.
La sclérose en plaques peut provoquer des troubles
mentaux en même temps que des symptômes en foyer. Bien
des fois, il ne s’agit ici que d’un affaiblissement intellectuel
progressif dans le domaine de l’association et de l’aper-
ception. Il n’existe pas généralement de phénomènes
d’excitation. Parfois, il est vrai, l’humeur est un peu
irritée ou bien on constate une gaieté quelque peu exubé¬
rante. La distinction d’avec la paralysie générale est diffi¬
cile, parce que dans celle-ci on observe également quel¬
quefois la parole scandée et le tremblement intentionnel.
Un syndrome débutant par un affaiblissement de la
mémoire, par des troubles de la parole et des réflexes
pupillaires, de même que par l’obnubilation de la cons¬
cience, milite plutôt en faveur de la paralysie générale.
Troubles mentaux post-apoplectiques. — En ce qui
concerne les phénomènes en foyer, et particulièrement les
symptômes d’ordre nerveux, il faut consulter les manuels
de neurologie.
Dans Y attaque apoplectique, la conscience est habituel¬
lement supprimée ; dans l’embolie et la thrombose, elle
PSYCHOSES ET AFFECTIONS CÉRÉBRALES ORGANIQUES. 519
est souvent seulement obscurcie. En général, dans les
premiers moments qui suivent l’qttaque, il existe de la
prostration ; les malades sont dans un état de profonde
confusion ; ils ne se retrouvent plus dans le temps ni dans
l’espace; ils méconnaissent les personnes de leur entou¬
rage ; ils sont légèrement excités et irritables ; ils veulent
s’en aller, se croient en voyage, commettent des actes
absurdes; on a môme observé, en pareil cas, des attentats
à la pudeur. Môme quand les sujets redeviennent un peu
lucides, leur faculté d’orientation reste incertaine, leurs
connaissances acquises sont en partie compromises ; la
mémoire surtout présente de grandes lacunes. Les nom¬
breux troubles de la parole font paraître la démence
encore plus grande qu’elle n’est en réalité. A l’embolie
et à la thrombose se rattachent assez souvent une obnu¬
bilation de la conscience, des troubles sensoriels et des
crises d’excitation.
Il importe de bien distinguer ces états de la paralysie
générale, de la démence sénile et de la syphilis cérébrale.
Le pronostic se règle d’après l’intensité et les suites de
l’attaque apoplectique.
Les tumeurs cérébrales évoluent fréquemment sans
manifestations d’ordre psychique. Dans certains cas, on,
constate seulement de la prostration, de l’apathie, des
oublis, une humeur irritée. Quelquefois, on observe des
troubles sensoriels, notamment ceux de la vue, lorsque la
tumeur siège dans le lobe occipital ; ceux de l’ouïe, dans le
cas de tumeur du lobe temporal ; ceux de l’odorat, quand
la tumeur siège au niveau de la circonvolution de l’hip¬
pocampe. Assez souvent le malade a conscience de son
état morbide. Des attaques convulsives ne sont pas rares.
I.a tumeur cérébrale peut provoquer de graves troubles
psychiques, avec délire, dépression, rarement avec euphorie.
Le diagnostic se fait ordinairement par la constatation
des symptômes locaux, comme les troubles pupillaires, les
céphalées intenses, les vomissements. Néanmoins, on con¬
fond quelquefois les tumeurs cérébrales avec d’autres
affections et surtout avec la paralysie générale.
Les cysticerques du cerveau peuvent déterminer des
phénomènes analogues aux tumeurs cérébrales.
Les abcès du cerveau restent souvent pendant des
années sans symptômes graves. Dans d’autres cas, ils pro¬
voquent des convulsions, des vertiges, une obnubilation de
520 PSYCHOSES ET AFFECTIONS CÉRÉBRALES ORGANIQUES.
la conscience, de l’aphasie. Quelquefois, il est difficile dè
distinguer cette affection de la paralysie générale (Voy.
figure 3 de la planche XXIII).
Les traumatismes crâniens peuvent déterminer une
émotion psychique intense et provoquer des phénomènes
analogues à ceux qu’on observe dans l’hystérie traumatique
(Voy. chap. xiv). En outre, une lésion traumatique de la sub¬
stance cérébrale peut produire une psychose, même lorsque
les phénomènes de la commotion cérébrale n’étaient que
très légers. Autant l’altération de la substance cérébrale
par le traumatisme peut être variée, autant les types
cliniques peuvent différer, sans que l’on puisse, pour
chaque cas particulier, tirer des indications précises.
Parfois, un accès d’excitation suit directement le trauma¬
tisme; ce délire peut guérir, mais quelquefois il est suivi
d’un affaiblissement intellectuel chronique.
Nous avons déjà parlé (page 495) de la pseudo-paralysie
générale traumatique, qui ne commence parfois que très
tard après le traumatisme crânien. On peut observer
encore, consécutivement au traumatisme crânien, de la
dépression mélancolique avec troubles de la mémoire, ver¬
tiges, accidents épi¬
leptoïdes. Une cons¬
tatation tirée des ren¬
seignements sur les
antécédents du ma¬
lade n’autorise que
dans des cas très
rares à considérer la
psychose comme dé¬
terminée par le trau¬
matisme crânien.
L 'insolation et le
coup de chaleur pro¬
voquent quelquefois
la perte de la con¬
naissance, avec pros¬
tration ou agitation,
troubles sensoriels,
convulsions; les cas
de cet ordre peuvent se terminer soit par la mort, soit par
la démence, soit, enfin, par la guérison.
La polio-encéphalite de l’enfance est souvent la base d’ac-
CRÉTINISME.
521
cidents épileptiques ultérieurs, ainsi que d’idiotie. Le
pronostic est favorable dans les cas d'encéphalite aiguë
hémorragique sans suppuration, qui souvent, après l’extinc¬
tion, en apparence totale, de toute vie intellectuelle, peut
guérir. Une grave méningite peut quelquefois léser l’écorce,
au point qu’il reste une profonde débilité mentale, comme
c’est le cas du jeune homme représenté par la ligure 243.
Les troubles psychiques observés quelquefois dans la pa¬
ralysie agitante reposent souvent, comme l’affection ner¬
veuse elle-même, sur des altérations athéromateuses.
J’ai observé un cas de débilité mentale avec idées de
persécution chez un sujet atteint d'atrophie musculaire
progressive, familiale. [Joffroy, G. Ballet ont rapporté der¬
nièrement des observations de myopathies avec troubles
mentaux divers.]
XXII. - TROUBLES MENTAUX D’ORIGINE
THYROÏDIENNE
A. — CRÉTINISME
Dans le crétinisme il s’agit d’un arrêt de développement
intellectuel d’origine endémique, qui se produit en même
temps que des désordres somatiques du côté du squelette,
d’où le nanisme, et de la peau, d’où le myxœdème. Le cré¬
tinisme est dû à l’insuffisance fonctionnelle de la glande
thyroïde, soit que celle-ci ait subi une dégénérescence,
soit qu’elle manque totalement.
Étiologie. — L’origine thyroïdienne du crétinisme est
démontrée : 1° par l’absence, toujours possible à constater,
de la glande thyroïde normale ; 2° par l’analogie la plus
frappante qui existe entre le crétinisme et les troubles
physiques et intellectuels qui s’observent dans les autres
psychoses liées à l’insuffisance de la fonction thyroï¬
dienne. On peut d’ailleurs provoquer expérimentalement,
parla thyroïdectomie, des phénomènes semblables chez
les animaux. La dégénérescence de la glande thyroïde
chez le crétin est due, selon toute apparence, à l’eau qu’il
consomme. Quel est l’élément de l’eau qui possède cette
influence pathogène? c’est là encore un point qui n’est pas
éclairci. Peut-être sont-ce des microorganismes qui jouent
ici le rôle' d’intermédiaires en déterminant une thyroïdite.
Le soupçon se porte parfois sur une source déterminée,
522 TROUBLES MENTAUX D’ORIGINE THYROÏDIENNE.
« source goitreuse », dont la suppression met, dit-on, un
terme à l’endémie. [L’action des eaux est actuellement
admise dans l’étiologie du crétinisme. Certains faits ont, à
cet égard, la valeur d’une expérience. Ainsi, deux villages
de la Savoie, Saint-Bon et Bozel, séparés l’un de l’autre
par une distance de 800 mètres environ, présentaient, sous
le rapport de la santé publique, un grand contraste. La
population du premier n’offrait pas un seul cas de créti¬
nisme; celle de l’autre en était au contraire fortement
atteinte. Or, il a suffi de faire venir l’eau de Saint-Bon à
Bozel pour voir peu à peu disparaître le crétinisme de ce
dernier village.]
Les vallées des pays montagneux constituent le lieu de
prédilection du crétinisme. En Allemagne, on peut citer
la forêt Noire, la vallée du Neckar, les contrées des rives
du Main, celles du Danube supérieur et les Vosges. En
Autriche, où, en 1890, on comptait 15671 crétins, le prin¬
cipal contingent est fourni
par le Tyrol, Salzburg, la
Styrie et particulièrement la
Carinthie, où 2,5 p. 100 de la
population sont atteints de
crétinisme. En Suisse, le cré¬
tinisme s’observe dans plu¬
sieurs cantons, et surtout
dans le Valais, dans l’Appen-
zel, Uri et le pays de Vajid.
En Italie, les contrées à goitre
sont les Alpes et principale¬
ment le Piémont. En France,
le crétinisme est endémique
en Savoie, dans les vallées des
Pyrénées, [dans les Hautes-
Alpes]. On trouve encore des
crétins goitreux dans l’Atlas, l’Himalaya, Ceylan et les îles
de la Sonde, de même que dans les Cordillères. Les ani¬
maux domestiques eux-mêmes, et surtout les mulets, ont,
dans les contrées à goitre, l’habitus caractéristique du
crétinisme. Les enfants des sujets immigrés sont exposés
à contracter cette affection, tandis que les adultes étran¬
gers ne contractent qu’une légère tuméfaction de la glande
thyroïde sans conséquences graves.
Fig. 244. — Crétinisme. — Goitre
volumineux riche en tissu
adipeux.
CRÉTINISME.
523
Symptomatologie. — Les enfants naissent le plus
souvent dans des conditions normales, avec un sque¬
lette qui n’offre à la
naissance rien de pa¬
thologique. Entre la
troisième et la cin¬
quième année, leur
croissance est forte¬
ment retardée ; leur
taille ne dépasse guère
60 centimètres ; elle at¬
teint rarement lm,50.
Le développement des
os en épaisseur est
normal, tandis que
leur croissance en lon¬
gueur est retardée
(Voy. fig. 245). Ce pro¬
cessus morbide n’a
rien de commun avec
le rachitisme ; il ne
s’agit nullement ici de
« nouures » et de dé¬
formations osseuses
qui caractérisent ce
dernier. Le cartilage
sphéno-basilaire s’os¬
sifie de bonne heure
(Virchow), ce qui fait
que la région de la
racine du nez frappe
par sa largeur et que
le développement du
crâne se fait surtout
vers la région occipi¬
tale. Les fontanelles
restent longtemps ou¬
vertes. La dentition est
défectueuse.
Ainsi que la plan¬
che XXII et les figures 246, 247, 218, 249 et 250 le montrent,
la peau, d’une teinte jaune pâle, présente un œdème carac¬
téristique dit myxœdème, particulièrement aux joues,
Fig. 245. — Squelette d’un crétin adulte.
Taille 0m,91. Bras et jambes longs
de 0m,42. Arrêt de développement de
cartilages épiphysaires des os longs.
Fig. 216.— Crétinisme. — Myxœdème trèsficcusé aux joues, au cou, _
au menton, à la nuque, aii ventre, aux bras.
faible ou nul. [Les organes génitaux sont arrêtés dans
leur développement. A la place de la verge on trouve sou¬
vent, chez des crétins de vingt ans, un petit cylindre sur¬
monté d’une glande minuscule ; les testicules sont absents
ou réduits à un volume d’une noisette.] Les mouvements
sont maladroits. Les crétins goitreux marchent mal et se
tiennent difficilement debout. Ils ont fréquemment de- la
surdité. L’odorat, le goût et la sensibilité cutanée sont
faibles. On observe parfois des convulsions, épileptiformes.
Planche XXII. — Crétin Agé de vingt-quatre ans et présentant
la teinte jaune pâle, caractéristique, des téguments.
aux paupières, aux lèvres, aux mains. Sur la nuque et aux
bras, le myxœdème se manifeste souvent sous la forme de
bourrelets gros comme le poing. Les cheveux sont clair¬
semés. Les hommes n’ont pas de barbe. Les poils du pubis
font défaut. Le développement des organes sexuels est
525
CRÉTINISME.
I
Fig. 248. — Crétinisme
et myxœdème.
On constate souvent des oscillations du poids du corps,
qui, sans doute, sont sous l’influence des altérations de la
peau et du myxœdème plus
ou moins accusé. En pal¬
pant le cou, on ne trouve
aucune trace de la vraie
glande thyroïde ; la plu¬
part du temps, celle-ci est augmentée de volume et dure,
par suite de sa dégénérescence, plus particulièrement accu¬
sée au niveau du lobe moyen (Voy. fig. 244).
CRÉTINISME.
527
Les sujets atteints de crétinisme arrivent rarement à un
âge avancé de la vie. Néanmoins, Rieger a réussi à conser¬
ver un de ces malades jusqu’à sa quatre-vingt-cinquième
année.
Le développement intellectuel peut subir un arrêt plus ou
Fig. 250. -i- Groüpe de cinq crétins de ia Basse-Franconie. —
a, quarante-sept ans; taille 1“,25; d, dix-huit ans; crétin
hydrocéphale (d’après Virchow); taillé 0m,90.
moins grave, tout autant que le développement physique.
Cependant, le parallélisme n’est pas toujours exactement
conservé entre les deux ordres d’arrêt de développement.
A cet égard on peut distinguer plusieurs variétés ; 1° cré¬
tins du type infantile, qui, comme les idiots les plus
complets, ne s’élèvent pas au-dessus, du niveau intel¬
lectuel d’un enfant de deux à trois ans. [C’est le type
de Y enfant-vieillard au faciès blafard et ridé, sans exprès-
528 TROUBLES MENTAUX D’ORIGINE THYROÏDIENNE.
sion, profondément apathique] ; 2° crétins rappelant les
idiots dépourvus de toute activité mentale, peu suscep¬
tibles de culture et ayant la taille de nains; 3° sujets
crélinoïdes qui physiquement présentent l’extérieur de cré¬
tins, mais qui intellectuellement sont perfectibles, au
point de pouvoir à peu près se suffire et pourvoir eux-
mêmes à leurs besoins. [Notons en passant que tous les
sujets présentant les signes physiques du crétinisme ne
sont pas nécessairement des idiots ; on en connaît qui
jouissent d’une intelligence normale. Parmi les exemples
célèbres, il y a celui d’un médecin qui a laissé des œuvres
de premier ordre, Cerise, qui est né dans un pays à créti¬
nisme et qui présentait un certain nombre de signes phy¬
siques de cette affection.]
Ces divers types sont représentés parfois dans une seule
et même famille.
Les crétins sont d’ordinaire apathiques ; leur com- ,
préhension est très faible ; ils sont lents dans leurs mani¬
festations, et parlent d’une manière défectueuse. Malgré
leur apathie, ils se montrent souvent cyniques et insup¬
portables les uns envers les autres. Selon les moments, ils
sont plus ou moins expansifs. On observe chez eux des
accès périodiques de complète apathie ou de stupeur. On
constate parfois un état mélancolique accompagné d’idées
de persécution.
Traitement. — La prophylaxie la plus importante du
crétinisme consiste dans l’assainissement des eaux po¬
tables. Depuis longtemps, on a constaté que des enfants
nés dans les vallées des Alpes, où le crétinisme est endé¬
mique, et qui présentaient déjà les premiers signes de
crétinisme, ont pu échapper à cette affection une fois
transportés dans des contrées plus élevées. En ayant soin
de faire bouillir ou de fdtrer l’eau provenant de puits à
goitre, on peut aussi prévenir la dégénérescence crétineuse.
Chez des enfants et des jeunes gens déjà atteints de
cette dégénérescence, il y a lieu d’essayer le traitement
par la glande thyroïde en nature. On peut administrer
encore soit la thyroïdine, à la dose de 0sr,01 en augmentant
lentement jusqu’à 0Br, 04 par jour ; soit Viodothijrine, à la
dose de 0sp,30 à 4 grammes par jour. Ce traitement doit se.
faire sous la surveillance médicale, à cause du danger
que présentent ces' diverses substances pour les fonctions
cardiaques. ...
PSYCHOSE MYXŒDÉMATEUSE.
529
Le traitement symptomatique du crétinisme est le [môme
que celui employé dans l’idiotie. Des essais thérapeutiques
faits avec l’iode, les eaux iodées, le sel de cuisine, le phos¬
phate de chaux, le fer, l’arsenic et la quinine, n’ont donné
aucun résultat appréciable.
[L’étude clinique du crétinisme a été poursuivie en
France par un -grand nombre d’auteurs, parmi lesquels
nous citerons Cerise, Baillarger, Parchappe, Lunier,
Fodéré, Fabre, Ferras, Bail. Dans l’article Crétinisme du
Dict. encijcl. des Sc. méd., par Baillarger et Krishaber, le
lecteur trouvera des détails nombreux et instructifs.]
B. - PSYCHOSE MYXŒDÉMATEUSE
[Cachexie pachydermique. — Idiotie myxœdématense.
Myxœdème opératoire ].
Il arrive parfois que la fonction de la glande thyroïde
est supprimée d’une façon autre que dans le crétinisme
d’où résulte un état de myxœdème ou de cachexie pachy¬
dermique.
[En France, la cachexie pachydermique a été étudiée par
Charcot, Gilbert Ballet, Hadden, Thaon, Morvan. En 1880,
Bourneville et d’Ollier publièrent un cas d 'idiotie myxœdé-
maleuse ou de myxœdème congénital .]
On distingue le myxœdème infantile et le myxœdème des
adultes.
Myxœdème infantile ou crétinisme sporadique. — Les
enfants qui viennent au monde sans glande thyroïde se
développent d’une manière extrêmement défectueuse. Leur
taille , en particulier, n’atteint même pas quelquefois 0m,50
et il est rare qu’elle dépasse 1 mètre. [Le Pacha de
Bicêtre mesurait 0m,90 à vingt ans. Le myxœdémateux pré¬
senté dernièrement par nous (1) à la Société médicale des
hôpitaux mesurait 0m,83 à vingt-six ans et pesait 19ke,500].
Le développement du squelette se fait mal, et les points
d'ossification épiphysaires restent en retard. La peau est
sèche, terreuse et myxœdémateuse. La parole ne se déve¬
loppe jamais, ou reste tout à fait rudimentaire. Les convul¬
sions ne sont pas rares au cours des premières années.
(1) F. Raymond et J. Roubinovitch, Nouveau cas de myxœdème
congénital [Bull, et Mém. de la Société médicale des hôpitaux de
Paris, 27 mars 1903).
Weygakdt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 34
530 TROUBLES MENTAUX D’ORIGINE THYROÏDIENNE.
Diagnostic. — Les cas de myxœdème congénital doivent
être distingués de l'idiotie, et aussi du rachitisme, dans
lequel on trouve des tubérosités du cartilage au niveau
des épiphyses. [Sur 25 myxœdémaieux congénitaux, Bour-
neville a relevé 24 fois l'idiotie ; un seul pouvait être
rangé dans la classe des arriérés. Ils sont moins pro¬
fondément atteints que les idiots par lésions cérébrales
habituelles. On ne constate chez eux aucun des troubles
moteurs automatiques des grands idiots, comme le balan¬
cement, les tics, les grimaces. Ils paraissent susceptibles
A' attention. Leur mémoire n’est pas complètement abolie.
Ils peuvent apprendre à manger seuls, à s’habiller, à se
laver. Leur caractère est doux. Leur sensibilité affective
n’est pas totalement éteinte.]
Myxœdème acquis des adultes. — Au cours de la vie,
la fonction de la glande, thyroïde peut être abolie sous
l'influence d’une affection quelconque de cette glande:
dégénérescence fibreuse ou colloïde, thyroïdite, abcès,,
tumeurs, tuberculose, gommes, actinomycose. La suppression
fonctionnelle peut encore être la conséquence d’une abla-,
lion opératoire de la glande. Sous l’influence de ces diverses
causes, paraissent les symptômes du myxœdème, tandis
que le squelette parvenu à son développement définitif
n’est plus influencé par l’absence de la glande thyroïde.
Lorsque cette dernière est supprimée progressivement,
la peau se sèche peu à peu, jaunit et se boursoufle; le
visage s’alourdit et se fige, comme c’est le cas de là
malade représentée par la figure 251 ; les mains enflent
et deviennent maladroites ; les diverses muqueuses, ainsi
que la langue, se tuméfient; les cheveux et les ongles se
cassent. La nutrition générale est profondément atteinte.
Outre les troubles auditifs , on constate d’autres accidents
nerveux, des tremblements, des maux de tête, des vertiges,
des lipothymies, du collapsus. Au point de vue psychiquer
il se produit un affaiblissement de l'attention et de la mé¬
moire, une hébétude croissante. Tandis que le crétinisme
s’observe surtout chez les hommes, le myxœdème est trois-
fois plus fréquent chez les femmes.
Ces divers accidents se développent rapidement sous
l’influence d’une ablation opératoire totale de la glande
thyroïde. Les chiens et les chats auxquels on pratique
cette ablation meurent généralement aussitôt après l’opé¬
ration.
PSYCHOSE MYXQEDÉMATEUSE.
531
Traitement. — Il faut traiter avant tout l’affection
fondamentale qui menace de détruire la glande thyroïde.
Dans le cas d’intervention chirurgicale sur cette dernière,
il est indispensable de laisser en place une partie de la
glande. Les diverses préparations thyroïdiennes admi¬
nistrées à temps ont souvent produit d’excellents résul¬
tats. Dans des cas de myxœdème acquis de date récente
on peut quelquefois constater, dès le troisième jour du trai¬
tement, des effets favorables. Le myxœdème diminue par
une élimination plus active des excréments, de l’urine et
de la sueur. Bientôt après, les facultés intellectuelles se
réveillent de nouveau. Ordinairement, même lorsque le
sujet guérit, il faut encore, de temps en temps, recourir à
532 PSYCHOSES LIÉES AUX AFFECTIONS NERVEUSES.
l’emploi des préparations thyroïdiennes.Dans ce traitement,
il est indispensable d’exercer une surveillance minutieuse
de l’activité cardiaque, qui est . quelquefois menacée par
un usage mal réglé de la glande ou de ses dérivés.
XXIII. — PSYCHOSES LIÉES AUX AFFECTIONS
NERVEUSES
Quelques affections du système nerveux s’accompagnent
assez souvent de troubles psychiques. Nous ne savons
encore rien de précis sur la cause réelle de ces diverses
affections nerveuses, parmi lesquelles nous choisirons
comme exemples : la polynévrite et la chorée. 11 est fort
probable qu’il s’agit là d’un trouble intime de nature
toxique ou infectieuse dans l’échange des tissus.
[Les affections nerveuses peuvent être simplement
associées aux psychoses ou bien être la cause provocatrice
de ces dernières.
Les affections du système nerveux susceptibles de pro¬
voquer des troubles mentaux sont très nombreuses. Rap¬
pelons les principales : les diverses variétés de la méningite,
l 'anémie cérébrale [ Luys, Aug. Voisin), la congestion céré¬
brale (Legrand du Saulle, Baillarger), les lésions encépha¬
liques diffuses, dont la paralysie générale, souvent
associée au tabes (Baillarger, Jaccoud, Topinard, Magnan,
Bouchereau, A. Voisin, Fournier, Rey, Pierret et Joffroy,
Raymond, Nageotte, Rendu) ; les lésions encéphaliques
circonscrites, tumeurs, hémorragies, ramollissement
(Foville, Morel, Bail et Krishaber, Keraval, Lwoff) ; la
sclérose en plaques (Féré); les névroses : l'hystérie (Charcot
et l’École de la Salpétrière, Morel, Moreau [de Tours],
Aug. Voisin, Falret, Legrand du Saulle, Magnan, Joffroy,
Vallon, Gilbert Ballet, Roubinovitch, Colin, Pierre Janet,
Féré, Gilles de laTourette); l'épilepsie (Charcot, Pierre
Marie, Delasiauve, Chaslin, Brissaud, Bourneville, Magnan,
J. Falret, Féré, P. Garnier); la maladie de Basedow (Trous¬
seau, Joffroy, Ballet, Boëteau, Régis, Arnaud, Séglas,
Raymond et. Sérieux, A. Vigouroux, Achard, Renaut,
P. Marie); la paralysie agitante (Trousseau, Axenfeld et
Huchard, Charcot, Grasset, Bail, Parant) ; la chorée de
Sydenham (Charcot, A. Voisin, Joffroy, Huet, Breton,
Séglas) ; la neurasthénie (Boissier, Mathieu) ; les affections
PSYCHOSE POLYNÉVRITIQUE. 533
des organes sensoriels (A. Voisin, Baillarger, Christian,
Joffroy, Chaumier, Royet, Gilbert Ballet, Lannois, Pierret,
Régis, Bail) ; les affections des nerfs périphériques (Brodie,
Morel, Guislain, Korsakoff, Régis, Gilbert Ballet, Houry,
Klippel).]
A. - PSYCHOSE POLYNÉVRITIQUE
En 1890, Korsakow a décrit un syndrome psychique
cliniquement bien caractérisé et reposant sur la polyné¬
vrite. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une polynévrite
provoquée par l 'abus de l'alcool. Mais il existe aussi des
polynévrites consécutives à la fièvre typhoïde ou à la
tuberculose, dont l’expression clinique est analogue à
celle d’origine alcoolique.
La psychose polynèvrilique débute souvent par un délire
qui, habituellement, ne peut guère être distingué du
délire alcoolique, d’autant plus ‘que certains signes de
névrite légère, comme les douleurs le long des troncs
nerveux, s'observent également chez un grand nombre
de délirants alcooliques. Après ce stade initial, et, dans
d’autres cas, sans cette phase de début, apparaît la psy¬
chose proprement dite dans laquelle les perceptions, la
compréhension et la mémoire sont profondément troublées.
Kraus a établi que la perception des impressions externes
subit, dans ce cas, une diminution de un dixième par rap¬
port à l’état normal. Les impressions venant du dehors ne
sont fixées dans la mémoire que d’une manière défectueuse.
La reproduction des impressions n’est possible que pen¬
dant les trente premières secondes qui suivent l’excitation.
Ce trouble de la faculté de l’observation et de l’attention
concerne principalement les événements les plus récents,
ceux qui viennent d’avoir lieu. Les malades ne savent plus
s’ils ont mangé l’instant d’auparavant. Beaucoup d’entre
eux sont très désorientés dans le temps. Parfois leur
amnésie est rétrograde. De plus, sont très fréquentes
aussi les paramnésies et les erreurs de souvenirs. Si l’on
pose à peu de minutes d’intervalle la même question :
« Depuis quand êtes-vous malade? », le sujet répond la
première fois : « Depuis hier», la seconde fois : « Depuis
trois ans », et ainsi de suite. Le malade accumule les
récits les plus contradictoires, affirme des choses absurdes
ét impossibles. 'L'humeur est parfois inquiète ou agressive,
534 PSYCHOSES LIÉES AUX AFFECTIONS NERVEUSES.
souvent aussi euphorique ou apathique. La physionomie
est généralement dé¬
primée, un peu in¬
quiète, comme l’in¬
dique la figure 253;
ou bien distraite avec
l’expression d’une
très grande fatigue,
de prostration,
comme le montre la
figure 252.
Les propos des ma¬
lades sont ordinaire¬
ment incohérents ,
parfois stéréotypés;
quelquefois, le parler
est « nègre », dé-,
Fig. 252. — Psychose polynévritique chez pourvu de toute Cons-
une malade non alcoolique; expression truction grammati-
. de prostration et d’inquiétude. cale. Une fois guéris,
les sujets rendent
compte des divers troubles sensoriels qu’ils ont éprouvés
pendant leur psy¬
chose. Physique¬
ment, on trouve des
hyperesthésies, des
paresthésies, des pa¬
résies, de l’atrophie
musculaire accom¬
pagnée souvent de la
réaction de dégéné¬
rescence ; on cons¬
tate aussi une dimi¬
nution ou une abo¬
lition des réflexes
tendineux, de la sen¬
sibilité douloureuse
des troncs nerveux
Fig. 253. — Psychose polynévritique. périphériques, des
Névrite alcoolique. Expression dépri- troubles digestifs, de
mée avec prostration. la tachycardie et de
la. dyspnée.
Le diagnostic différentiel doit être fait avant tout
PSYCHOSES LIÉES A LA CHORÉE. 535
avec la paralysie générale et la démence sénile, deux affec¬
tions qui peuvent présenter passagèrement des types cli¬
niques analogues à la psychose polynévritique.
Au point de vue du pronostic, on peut dire que, dans la
plupart des cas, la guérison est possible au bout de plu¬
sieurs mois. Chez des sujets fortement alcoolisés, il reste
parfois un affaiblissement intellectuel chronique. Quelques
malades périssent sous l’influence d’un affaiblissement
physique progressif accompagné de troubles des fonctions
cardiaques et respiratoires.
Au point de vue anatomo-pathologique, on constate la
disparition des fibres tangentielles, l’atrophie de l’écorce
cérébrale, de même que la dégénérescence des nerfs
périphériques, ainsi que le montre la figure 2 de la
planche XXIII.
Le traitement doit avoir en vue la cause fondamentale de
la polynévrite. Pour le reste, on procédera symptomati¬
quement; il est utile de recourir à un régime fortifiant.
B. — PSYCHOSES LIÉES A LA CHORÉE
Dans la chorée de Sydenham, on trouve presque cons¬
tamment une altération des fondions psychiques. Les
sujets, quel que soit leur âge, deviennent irritables et
déprimés. Quelquefois, s’établit une véritable psychose
avec illusions ou hallucinations de l’ouïe et de la vue. Une
malade entendait, par exemple, des voix qui l’injuriaient,
qui l’accusaient d’être syphilitique et de faire le malheur
des gens qui l’approchaient. Des interprétations délirantes
se joignent parfois à ces troubles sensoriels. L ’apercep-
tion ou l’attention active et l’ orientation sont troublées.
L'association des idées se relâche. La reproduction des
impressions est défectueuse. Quelquefois aussi on a ob¬
servé de la stupeur. En général, le malade a une conscience
très nette de son état morbide.
En même temps que ces troubles d’ordre psychique, on
constate les mouvements choréiques dans les muscles de
la face, du tronc, des extrémités ou de la langue. Ces
mouvements persistent parfois pendant le sommeil. Parmi
les causes de la chorée, les plus ordinaires sont : le rhu¬
matisme articulaire avec des troubles cardiaques, la
grossesse. [La prédisposition névropathique joue ici un
rôle important (Joffroy).] L’affection se termine excep-
f>36 PSYCHOSES LIÉES AUX MALADIES DE LA NUTRITION.
Planche XXIII. Fig. 1. — Hydrocéphalie interne chez un idiot
de dix-huit ans. Les ventricules latéraux, la corne inférieure et le
troisième ventricule sont très élargis; les circonvolutions sont
fortement rétrécies (d'après Jacob) (Voy. p. 197).
Planche XXIII. Fig. 2. — Coupe transversale du nerf sciatique
dans la névrite alcoolique. Presque toutes les fibres sont détruites,
peu de gaines de myéline sont conservées; de plus, le tissu
fibreux et les gaines de Schwann sont épaissis.
Planche XXIII. Fig. 3. — Abcès du cerveau. Une femme de cin¬
quante ans, qui, pendant des années, avait éprouvé des maux de
tète et des nausées, avait de la fièvre, de la douleur au niveau de
la nuque, du trismus, de l’opisthotonos, des vomissements, un
sentiment de forte compression de la tête. Elle divaguait et pré¬
sentait des troubles aphasiques ; elle ne reconnaissait plus des
objets usuels, comme une fourchette, une bougie ; elle avait de la
cécité psychique. A l'autopsie, on a trouvé un abcès siégeant dans
le lobe occipital gauche (d'après Jacob) (Voy. p. 519).
tionnellement par le collapsus et la mort ; le plus souvent
la guérison se produit, sans d’autres suites graves au
point de vue mental.
Le trailemenl doit viser le facteur fondamental. On doit y
s’appliquer en outre, d’üiie part, à calmer l’hyperexcitabi- ' a
lité des malades par l’hydrate d’amylène, le paraldéhyde à i
petites doses [ou l’antipyrine], et d’autre part à main¬
tenir le plus possible les forces physiques. Quelquefois ;
on est obligé d’administrer les médicaments et les ali¬
ments liquides au moyen d’une sonde, parce que les y
malades, trop agités, sont incapables de porter une tasse
à leurs lèvres.
La chorée chronique de Huntington est accompagnée
d’irritabilité, de mauvaise humeur, de l’affaiblissement de
la mémoire et peut se terminer par une véritable démence. J
Dans quelques cas, cet ensemble symptomatique a été
l’avant-coureur d’une paralysie générale.
XXIV. - PSYCHOSES LIÉES AUX MALADIES DE LA
NUTRITION
[Les grandes maladies de la nutrition sont : V arthritisme
ou l’ herpétisme (Lancereaux) et la scrofule.
La diathèse arthritique se caractérise par une nutrition
retardante s’accompagnant d’une accumulation plus ou
PSYCHOSES LIÉES AUX MALADIES DE LA NUTRITION. 537
moins grande dans l’organisme des produits insuffi¬
samment élaborés, comme l’acide urique et l’acide oxa¬
lique. L'obésité, le diabète, la goutte, la gravelle sont les
conséquences habituelles de cette diathèse.
La scrofule offre plus d’un point de ressemblance avec
l’herpétisme; elle en diffère par la formation de fluxions
chroniques, permanentes, qui n’ont aucune tendance à se
résorber.]
Dans la démence précoce et la paralysie générale, les
altérations de la nutrition peuvent quelquefois constituer
la base unique de l’affection. Mais les psychoses liées aux
accidents thyroïdiens, névritiques et choréiques reposent
presque toujours sur ces altérations de la nutrition géné¬
rale. Nous voyons d’ailleurs, dans un certain nombre
d’autres maladies de la nutrition, se produire parfois des
troubles mentaux (Voy. p. 13).
Une accumulation d’éléments urinaires dans le sang
produit l 'urémie, qui occasionne des céphalalgies, de la
prostration, de l’excitation ou de la dépression, des con¬
vulsions, des nausées, des vomissements et souvent de la
dyspnée. De plus, dans des cas graves, surviennent des
crises convulsives très violentes, avec perte complète de
la connaissance, opisthotonos, spasmes cloniques généra¬
lisés et intenses, cyanose, écume à la bouche, dilatation
pupillaire avec disparition transitoire des réflexes, arrêts
de la respiration entrecoupés de tachypnée, pouls défec¬
tueux, élévation de température et coma final.
On constate aussi parfois de la cécité, de la surdité, des
paralysies, des délires, des accès d’agitation ou de dépres¬
sion. C’est encore à l’urémie qu’est 'due l’éclampsie des
femmes en état de grossesse ou en couches.
[L'urémie résultant de l’insuffisance fonctionnelle ou des
lésions du rein ou des troubles dans l’excrétion de l’urine
n’est très souvent que l’expression d’une maladie de la
nutrition générale.
Les accidents psychiques liés à l'urémie ont été étudiés
en France, entre autres, par Lasègue, Raymond, Dieula-
foy, Joffroy, Florant, Cullerre. La pathogénie de ces
troubles mentaux est très complexe, et à côté de l’insuf¬
fisance rénale il faut tenir le plus grand compte d’une
foule d’autres facteurs : hérédité psychopathique, puerpé-
ralité, diverses maladies infectieuses, affections du sys¬
tème nerveux, traumatismes, intoxications générales di-
538 PSYCHOSES LIÉES AUX MALADIES DE LA NUTRITION. I
verses, parmi lesquelles la première place appartient
souvent à Y alcoolisme. Cliniquement, on peut distinguer
avec Joffroy trois groupes de délires urémiques :
1° Délires symptomatiques d’une néphrite aiguë d’ori¬
gine infectieuse, accidentels, n’ayant aucune base de
prédisposition vésanique;
2° Délires provoqués par l’urémie agissant sur des cer¬
veaux tarés, prédisposés aux psychoses qui, une fois
écloses, évoluent pour leur propre compte;
3° Délires créés et entretenus par l’urémie constituant
une véritable folie brightique (Dieulafoy).]
Au cours du diabète, surviennent souvent de la prostra¬
tion et du coma, de la dépression, des troubles sensoriels,
des conceptions délirantes et des accidents rappelant la
piralysie générale.
[Le diabète peut s’accompagner de troubles mentaux
divers : coma, torpeur intellectuelle, avec ou sans apathie
et aboulie ; excitation intellectuelle (plus rare) ; dépression
mélancolique avec ou sans idées de suicide ; idées de persé¬
cution-, obsessions, impulsions.
De nombreux travaux cliniques ont contribué en France
à faire connaître ces divers accidents' psychiques liés au
diabète ; parmi ces travaux, citons ceux de Marchai
(de Calvi), Lecorclié, Cotard, Legrand du Saulle, Bernard^
et Féré, Lallier, Mabille et Lallemant.
A l’heure actuelle, c’est Y auto-intoxication par l'acétone
qui rend compte le mieux des principales manifestations
psychopathiques qui accompagnent le diabète. Il est,
toutefois, établi que la prédisposition exerce en pareil cas
une influence importante qui explique pourquoi l’élément
toxique se localise, chez certains diabétiques, de préfé¬
rence sur l’organe de l’idéation.]
Von Wagner et Solder ont décrit des délires intenses,
avec hallucinations et des accès de dépression, dans des
cas de constipation de longue durée accompagnée d’acétone
et d ’indican dans les urines; ces auteurs attribuaient les
accidents psychiques à la résorption de matières putrides
venant de l’intestin. Le traitement par le calomel ou l’io-
doforme à l’intérieur aurait produit en pareil cas un effet
curatif très prompt.
Y.’ arthritisme peut, d’après certains auteurs, déterminer
une dépression mélancolique. [Faure a étudié en 1871
l’influence de l’arthritisme sur le caractère, qu’il rend/
PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT.
539
dit-il, susceptible, irritable, indécis. En réalité, la dia¬
thèse arthritique ne paraît pas s’accompagner d’altéra¬
tions psychiques vraiment pathognomoniques.]
Avec les progrès de la cachexie liée à certaines tumeurs
malignes, comme le carcinome ou le sarcome, se produisent
parfois des délires. Les malades présentent de la prostra¬
tion. La conscience ne revient pour peu de temps que
sous l’influence de stimulants énergiques. Les malades
perçoivent mal les impressions du dehors, leur mémoire
s’affaiblit de plus en plus. Les hallucinations ne sont
pas rares : les sujets voient des personnages imaginaires
et leur adressent la parole ; ils ne reconnaissent pas les
personnes de leur entourage ; ils se croient dans une
maison étrangère ; ils prétendent qu’on leur fait du mal,
qu’on les empoisonne.
L’orientation dans le temps est fortement compromise
aussi. En outre, on voit apparaître souvent des troubles
paraphasiques, et l’articulation des mots est parfois trou¬
blée ; ainsi, un malade dira « moule » au lieu de « mousse » ;
mais souvent les sujets se reprennent eux-mêmes. De
temps en temps se produisent des états d’excitation plus
ou moins vive, avec des cris ou des réclamations. La
conscience de l’état morbide est généralement nette. Il
est vrai que ces phénomènes sont souvent favorisés par
l’action de la morphine qui, généralement, est abon¬
damment administrée aux malades de cette catégorie.
|Le cancer de l’estomac, d’après Esquirol, pourrait dé¬
terminer des troubles mentaux sous forme d’idées déli¬
rantes. Il est très vraisemblable qu’il s’agit en pareil cas
de sujets fortement prédisposés aux psychopathies. Ce¬
pendant, il faut tenir compte de la cachexie et de l’ané¬
mie que provoquent les néoplasmes cancéreux pour com¬
prendre la cause des troubles intellectuels (surtout les
délires mélancoliques) qui ont été décrits par Aug. Voisin,
Lagardelle, Bessières.]
XXV. — PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT
Beaucoup d’aliénistes, parmi lesquels on petit citer
Arndt, Binswanger, Ziehen, considèrent l’épuisement
comme étant une cause extrêmement fréquente de troubles
mentaux. Cependant, nous constatons dans quelques-
540 PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT.
unes des affections mentales citées ici (la paralysie géné¬
rale, les délires fébriles) des facteurs étiologiques plus
tangibles, surtout ceux d'entre eux qui sont de nature
toxique, infectieuse ou organique. En outre, ces psychoses
dites par «épuisement» frappent souvent des sujets pour
lesquels il est démontré qu’ils n’ont jamais été, et en
aucune façon, exposés à un épuisement ou à un surme¬
nage psychique. Si nous admettons chez ces malades
l’existence d’une psychose par épuisement trop rapide,
nous reconnaissons par là qu’il s’agit de sujets prédisposés
dont la faiblesse préalable doit être distinguée de l’épui¬
sement réel déterminé par une dépense vraiment exagérée
des forces psychiques.
Dans les lignes qui suivent, nous n’acceptons, avec
Kraepelin, comme véritables psychoses d'épuisement que
ces affections mentales qui sont déterminées par une
dépense excessive ou une réparation insuffisante des
éléments nerveux de l’écorce cérébrale. Ces psychoses
sont : le délire du collapsus, Vamenlia ou la confusion mentale
aiguë et Y épuisement psychique chronique ou la neurasthénie
acquise.
D’après Kraepelin et Verworn, Yépuisement est dû à
l’usure des éléments de l’écorce cérébrale nécessaires à
l’activité psychique. L’épuisement psychique n’est pas de
la fatigue intellectuelle, qui, elle, survient sous l’influence
de l’accumulation dans l’écorce cérébrale d’éléments dits
« de fatigue », dont l’élimination et la compensation sont
consécutives au repos et surtout au sommeil. Par une série
d’expériences personnelles, Aschaffenburg a démontré
que l’un des facteurs les plus importants de l’épuisement,
notamment le manque de repos normal et de sommeil,
engendre un trouble manifeste dans la faculté de percep¬
tion des impressions, un relâchement dans le travail de
l’attention active et de l’association des idées, une légère
excitation motrice et une diminution de la mémoire. Or,
nous retrouvons ces divers symptômes dans les psychoses
par épuisement. J’ai fait sur moi-même (Weygandt) des
expériences relatives à l’influence de l’abstention de la
nourriture ou de l’insuffisance de cette dernière, deux
causes considérées comme étant des facteurs d’épuisement.
Même après un jeûne de trois jours, on n’a pu constater
aucune espèce de trouble de la faculté de perception des
impressions, tandis que, pour les autres manifestations
DÉLIRE DU COLLAPSUS.
541
intellectuelles, les résultats étaient semblables à ceux
obtenus dans les expériences relatives à la privation de
sommeil.
A. - DÉLIRE DU COLLAPSUS
Le « collaps-delirium », décrit pour la première fois par
H. Weber en 1866, est déterminé par un facteur épuisant :
les couches difficiles, une forte hémorragie, un effort
intellectuel excessif. Il peut être provoqué aussi par un
choc moral, des maladies infectieuses débutant avec une
grande violence, comme la pneumonie, le rhumatisme
articulaire aigu, le choléra, l’érysipèle, la rougeole, la
scarlatine, l’influenza. C’est surtout lorsqu’un accident de
nature épuisante (hémorragie, perforation intestinale) se
produit au cours d’une maladie infectieuse, que le délire
du collapsus ou d’inanition peut éclater en même temps
que l’accident somatique.
Ce délire débute bruyamment avec des troubles pro¬
fonds de la conscience, un état de confusion et de rêve,
accidents sensoriels variés et vive agitation. Les halluci¬
nations sont confuses : les sujets parlent d’oiseaux qui
gazouillent; Dieu leur apparaît; le monde s’écroule; le
malade ne reconnaît plus les personnes de son entourage.
Des idées délirantes fugaces se produisent : on doit ense¬
velir le malade, l’asile est une maison de Dieu. L’état
cœnesthétique varie d’un moment à l’autre; c’est tantôt du
découragement; tantôt, la peur de la mort; tantôt, de la
gaieté. En même temps, il y a fuite d’idées ; toutes sortes
de conceptions s’alignent dans un ensemble hétéroclite,
souvent rien que d’après le son ; ce sont généralement des
mots dépourvus de sens, paroles souvent rimées, pro¬
férées sur un ton rythmique, dans le genre des phrases
suivantes, rapportées par Aschaffenburg : « Je suis un
enfant, on m’enferme dedans. Je veux sortir à l’instant. Le
docteur est chiche. Je ne suis pas riche. Ouvrez donc la
porte. Il faut que je sorte... » Parfois ce sont des délires
de mussitation (1), dans lesquels les malades, complètement
épuisés, inertes, étalés et sans force, exécutent un mouve-
(1) [Le terme « mussitation » vient de mussilare , murmurer
entre les dents. En pathologie, on désigne par ce mot le mouve¬
ment, des lèvres que le malade exécute comme s'il parlait à voix
542
PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT.
ment des lèvres comme s’ils parlaient à voix basse, ou
bien murmurent des sons inarticulés, tout en se livrant à
une légère agitation motrice et à des mouvements stéréo¬
typés, comme de réunir des duvets ou de tirailler la cou¬
verture du lit. En même temps, le sommeil fait défaut.
L’état de la nutrition générale est misérable. Il existe
souvent du refus de nourriture. Le cœur est faible, Parfois
la température descend au-dessous de 34°. Quand on
parvient à relever les forces physiques du malade, il se
produit alors également au point de vue psychique un
retour à l’état normal. Il peut rester seulement une
obnubilation de la mémoire ou une amnésie concernant
la période délirante. Cette dernière évolue parfois en
quelques heures, le plus souvent en plusieurs jours ou
deux ou trois semaines. Le poids du corps remonte vite
pendant la convalescence ; dans un cas, il s’est relevé en
dix semaines de 31 livres. Mais il n’est pas rare que le
collapsus entraîne la mort.
Le diagnostic différentiel du « collaps-delirium » doit se
faire avec le délire alcoolique et l 'excitation catatonique.
Dans ces deux dernières affections, il n’existe pas de fuite
d’idées. De plus, le délire alcoolique s’accompagne d’un
tremblement caractéristique. Des tableaux cliniques ana¬
logues à celui du délire du collapsus se présentent parfois
dans la paralysie générale, mais on peut ordinairement
fixer le diagnostic, grâce aux symptômes physiques. Les
formes délirantes de la manie peuvent quelquefois être dif¬
ficilement différenciées du « collaps-delirium » ; cependant,
elles ne présentent que rarement un trouble aussi profond
de la conscience que celui qu’on observe dans ce dernier
syndrome.
D’après Kraepelin, ce sont surtout les délires du collap-
sus qui, à côté des cas mortels d’excitation maniaque
aiguë de la paralysie générale et de la catatonie, ont con¬
duit certains auteurs à établir une forme spéciale de
« délire aigu » ( delirium acutum ).
Alzheimer a trouvé, à ïaulopsie des sujets morts à la
suite d’un accès de délire du collapsus, des altérations des
cellules de l’écorce sans prolifération de la névroglie.
Le traitement doit viser la conservation des forces du
sujet et surtout de son activité cardiaque ; ainsi com¬
pris, il peut être bienfaisant et permet souvent de sauver
la vie du malade. Souvent, l’alimentation par la sonde
CONFUSION MENTALE OU AMENTIA. 54 $
et les bains prolongés sont nécessaires. Parmi les médi¬
caments calmants, on se trouvera bien de l’emploi du
paraldéhyde, de l’hydrate d’amylène, de chloralamide.
Une injection d’une solution physiologique de sel marin
peut, dans certains cas, rendre de grands services.
B. — CONFUSION MENTALE OU AMENTIA
[La confusion mentale, dont on trouvera une descrip¬
tion clinique détaillée dans mon travail paru en 1894 sur
les Variétés cliniques de la folie en France et en Allemagne ,
a fait l’objet de plusieurs publications françaises impor¬
tantes par Delasiauve, Chaslin, Régis, Séglas. Ses syno¬
nymes sont : hallucinatorischer Wahnsinn (Krafft-Ebing),
einfache Verwirrtheil (Wille), hallucinalorische Verworren-
heit (Konrad), amenlia (Meynert, Serbski), dysnoia (Kor-
sakoff).]
L 'amenlia, décrite pour la première fois il y a vingt ans
par Meynert, est due le plus souvent à des facteurs épui¬
sants, comme une forte hémorragie,, de longues veillées,
un violent effort physique, des couches difficiles, la fièvre
typhoïde, l’érysipèle, le rhumatisme articulaire aigu, la
tuberculose, toutes les grandes cachexies. La forme puer¬
pérale de la confusion mentale correspond exactement à
la « folie hallucinatoire des femmes en couches « de
Fürstner; mais cette forme est indubitablement plus rare
que la catatonie ou la folie intermittente souvent provo¬
quées par la puerpéralité.
La confusion mentale débute d’une façon rapide par de
l’agitation accompagnée d’un trouble plus ou moins grave
de la conscience. Les malades sont désorientés, « dé¬
semparés » et « sans boussole », selon l’expression de
Wernicke. En vain font-ils des efforts pour se retrouver
et demandent à tout le monde ce qui leur est arrivé. Ils
sont abattus, ne comprennent plus ce qu’on leur demande,
ne répondent que sous l’influence d’exhortations éner¬
giques et d’excitations intenses. En outre, ils ont de
nombreux troubles sensoriels. Ils ne reconnaissent plus les
personnes de leur entourage. Ils émettent des idées déli¬
rantes plus ou moins incohérentes. Ils entendent des
anges et des diables, s’intitulent empereur et Dieu....
L’état cœnesthétique est, le plus souvent, déprimé, plus
rarement gai. Le besoin perpétuel de mouvement les
544
PSYCHOSES
ÉPUISEMENT.
Fig. 254. — Confusion mentale. Prostration profonde.
et détruisent tout ce qui leur tombe sous la main. Leurs
propos sont incohérents ; on y constate souvent la fuite
Fig. 255. — Confusion mentale. Convalescence. Expression
presque normale du visage.
des idées, des répétitions, des assonances et des rimes.
Le lacies est abattu, ainsi que le montre la figure 254.
CONFUSION MENTALE OU AMENTIA.
545
kgSl-
Le malade est incapable de fixer son regard ; il est le
plus souvent inquiet, égaré. La marche de l’affection est
variable; elle présente tantôt des rémissions, tantôt des
exacerbations. Quand le facteur épuisant est supprimé,
l’affection se termine par la guérison, au bout de deux à
huit mois environ. Pendant la con¬
valescence, le faciès reprend rapi-,
dement son expression normale
(Voy. fîg. 255). En même temps, le
poids du corps recommence à aug¬
menter rapidement.- La figure 256
montre l’évolution du poids dans un
cas d 'amenda terminé par la guéri-
Le diagnostic diiTérentiel de la .
confusion mentale doit se faire avec
la catatonie, qu’on reconnaîtra d’après
ses tics et son négativisme, et aussi
avec Y excitation maniaque délirante
qui, elle, se caractérise par la meil¬
leure conservation de la compréhen¬
sion et l’état cœnesthétique gai.
Comparée au délire du collapsus, la
confusion mentale en diffère essen¬
tiellement par l’intensité moindre des
phénomènes morbides et par sa
marche plus lente. D’ailleurs, la vraie
confusion mentale est relativement
rare. Parmi les malades de Kraepelir
’ig. 256. — Courbe du
poids du corps dans
un cas de confusion
mentale. lro se¬
maine : 55 kilogr. ;
2e semaine: 52 ki¬
logr. ; 3e semaine :
54 kilogr. ; 8“ se¬
maine : augmenta¬
tion progressive à
57 kilogrammes.
i comptait
0,5p. 100 seulement qui méritaient le diagnostic d 'amenlia.
[En fait de données anatomo-pathologiques du système
nerveux relatives à la confusion mentale, rappelons les
autopsies de Etoc-Demazy (1) qui, dès 1833, constate dans
plusieurs cas de stupidité, équivalent clinique de la confu¬
sion mentale d’aujourd’hui, une suffusion œdémateuse du
cerveau. Les recherches de Wille concordent avec les
autopsies de Etoc-Demazy : lui aussi signale l’existence
de l’œdème cérébral, de l’hydrocéphalie externe et in¬
terne, de l’anémie cérébrale et, dans quelques cas, de
l’atrophie encéphalique. Kotzowski a trouvé, dans deux
(1) Etoc-Demazy, De la. stupidité considérée chez les aliénés
(Th. 1833);
Weygandt. — Atlas-manuel- de Psychiatrie. 33
546
PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT.
cas de confusion mentale aiguë, de l'encéphalite corti¬
cale.
L’histologie pathologique de la confusion mentale s'est
enrichie, dans ces dernières années, de recherches publiées
en France par G. Ballet (1) et Maurice Faure, Roubinovitch
et Vlavianos (2). Ces recherches tendent à assigner à ce
syndrome les lésions microscopiques suivantes : disten¬
sion œdémateuse et déformation des grosses cellules pyra¬
midales, sorte de cgtarœdème (de sclvapov, grosse cellule
ronde; oîSepa, œdème); disparition de grains chromato-
philes ; déplacement du noyau vers la périphérie ; dispa- (
rition de prolongements; augmentation inusitée de noyaux
névrogliques.]
Le traitement doit, tendre surtout à calmer le malade
par l’isolement, le repos au lit, des bains prolongés et des
préparations médicamenteuses appropriées; il faut veiller
aussi au relèvement aussi rapide que possible de la nutri¬
tion générale.
Au point de vue médico-légal, on peut avoir à exa¬
miner des actes de violence commis par des femmes nou¬
vellement accouchées sur leurs enfants. Dans un cas de
confusion mentale chez une femme tuberculeuse, un testa¬
ment fait au début de l’affection mentale a été déclaré plus
tard comme non valable.
/ — NEURASTHÉNIE PAR ÉPUISEMENT
Mafjmpthis encore en quelques mots l'épuisement chro-
nique du système nerveux central, la neurasthénie acquise
ou la neurasthénie par épuisement, dont nous avons déjà
parlé à propos de la neurasthénie constitutionnelle (Voy.
chap. xm). Tandis que la neurasthénie constitutionnelle est
le résultat d’une fatigue congénitale du système nerveux,
fatigue qui s’est accrue d’une manière continue depuis le
"commencement' de la vie du sujet, dans la neurasthénie
acquise il s’agit d’un état d’épuisement psychique provoqué
(1) Gilbert Ballet, Lésions des cellules de l’écorce cérébrale dans
certaines formes de confusion mentale (Bull, de l’Acad. de méd.,
1898, p. 636).
(2) Roubinovitch et Vlavianos, Contribution clinique et ana¬
tomo-pathologique à l’étude de la confusion mentale (C. R. du
XIII* Congr. intern. de médecine. Paris, 1900. Section de .
Psychiatrie).
NEURASTHÉNIE PAR ÉPUISEMENT. 547
•par un surmenage intellectuel, une longue excitation
psychique, un repos insuffisant et, avant tout, par un
manque de sommeil. On connaît la neurasthénie des exa¬
mens [et des concours]. Dès le commencement d’un travail
intellectuel, il survient en pareil cas un sentiment de
fatigue, la ténacité et la persévérance lâchent pied ; la com¬
préhension est alourdie et parfois complètement abolie ;
A la mémoire laisse à désirer; les mots manquent parlois.
cela s’ajoutent l’inquiétude, l’agitation, les vertiges et les
maux de tête. Le sommeil est défectueux. Des paresthésies
s’établissent. Puis apparaît la série suivante de symptômes
physiques : rachialgie, faiblesse des membres, affaiblis-'
sement du cœur, troubles digestifs, troubles des fonctions
génitales.
Il n’est guère utile, en se fondant sur la prédominance
d’un de ces derniers symptômes, d’établir des variétés cli¬
niques de neurasthénie spinale, cardiaque, intestinale,
sexuelle, pour opposer ces diverses formes à la neuras¬
thénie cérébrale dans laquelle prédominent les symptômes
psychiques. Ces distinctions sont d’autant plus difficiles à
justifier que môme les signes, comme la tachycardie ou
la faiblesse sexuelle, par exemple, subissent justement
l’influence du cerveau. Bien plus importante est la distinc¬
tion à faire entre la neurasthénie acquise et la neu¬
rasthénie constitutionnelle. Cette dernière présente des
phénomènes morbides plus changeants; elle est aussi
beaucoup plus tenace; elle engendre un état cœnesthé-
tique caractérisé par une mauvaise humeur plus per¬
manente ; elle crée plus souvent une tendance à des
obsessions et à des impulsions. Il est vrai que la neuras¬
thénie par épuisement psychique s’accompagne quelque¬
fois aussi de manies et de phobies, mais qui n’ont pas la
même intensité que dans la neurasthénie constitutionnelle.
Ce qui est à noter encore, c’est la différence (déjà men¬
tionnée au chapitre xm) qui existe dans les deux affections
au point de vue de l’aptitude au travail intellectuel. Les
neurasthéniques par épuisement offrent le type d’indi¬
vidus en état de grande fatigue physiologique ; dès le
début de l’affection, leur production baisse. Au contraire,
les neurasthéniques constitutionnels présentent à cet
égard des oscillations extraordinairement grandes. Sans
doute, sur le terrain d’une neurasthénie constitutionnelle,
tout effort physique un peu prolongé amènera un épui-
548 PSYCHOSES PAR ÉPUISEMENT.
sement psychique beaucoup plus facilement qu’il ne
l’amènera chez les gens bien portants. Il n’est pas rare
du tout, étant donné le nombre des dégénérés, que
de tels cas combinés se produisent naturellement, en
raison de la vie fatigante des grandes villes. Ce n’est que
dans un dixième de tous les cas portant le diagnostic de
neurasthénie que l’épuisement psychique est la seule
cause à invoquer ; pour tous les autres cas, il s’agit d’une
neurasthénie constitutionnelle ou d’une combinaison des
deux affections.
De môme que dans toutes les psychoses par épui¬
sement, la terminaison habituelle de la neurasthénie
acquise est la guérison. L’essentiel pour le traitement est
de supprimer les causes qui l’ont engendrée avant que des
complications plus graves ne viennent se surajouter.
11 est à remarquer encore que l’ensemble des accidents
qui caractérisent la neurasthénie acquise peut se pro¬
duire sous l’influence d’autres facteurs agissant sur le
système nerveux central et produisant une fatigue immé¬
diate, une impossibilité de tout travail intellectuel, un état,
cœnesthétique triste avec irritabilité, une concentration
excessive de l’attention sur soi-même. Ainsi, on observera
ces symptômes consécutivement aux intoxications, telles
que l’alcoolisme, le nicotinisme, le saturnisme, l’arseni¬
cisme ; on les constatera encore à la suite de maladies
somatiques de longue durée, en particulier de celles qui
sont accompagnées de fortes douleurs, et aussi consécu¬
tivement à certaines affections cérébrales. C’est surtout
pendant la convalescence de diverses maladies infec¬
tieuses, comme l’influenza, que se développe de préfé¬
rence la neurasthénie par épuisement. Il est utile que le
diagnostic mentionne toujours la cause première de
l’affection et qu’il soit formulé, par exemple, comme ceci :
« Neurasthénie d’origine alcoolique » ou « neurasthénie
consécutive à la grippe ». Sur la neurasthénie et l’hystérie
traumatique, voy. le chapitre xiv.
Krafft-Ebing a décrit au cours de la neurasthénie des
états crépusculaires de la conscience. Un épuisement très
intense déterminé, par exemple, par des veilles répétées
prolongées, peut sans doute produire de la prostration
et un trouble de la conscience. Mais ces états disparaissent
généralement assez vite, quand il ne s’agit pas d’un début
de confusion mentale ou de délire de collapsus. Il me
NEURASTHÉNIE PAR ÉPUISEMENT. 54*j
paraît difficile d’établir, comme le fait Krafft-Ebing,
deux formes cliniques spéciales : la paranoïa neurasthé¬
nique et la mélancolie des onanistes neurasthéniques.
Le diagnostic différentiel de la neurasthénie acquise doit
être fait avant tout avec toute une série d'affections soma¬
tiques, et particulièrement avec la tuberculose, la néphrite
chronique, les affections du tube digestif et les maladies de
la nutrition, comme la goutte, par exemple. Parfois, le
tableau clinique delà neurasthénie par épuisementrappelle
les périodes initiales des affections organiques du système
nerveux : tumeurs, sgphilis cérébrale, tabes. Parmi les
psychoses, il y a lieu de faire le diagnostic avec Y épilepsie,
les divers états d'affaiblissement intellectuel, les formes très
légères de la folie intermittente, et surtout avec la paralysie
générale au début. En effet, il faut toujours penser à cette
dernière affection chaque fois qu’un sujet d’âge moyen
souffre d’accidents neurasthéniques, sans qu’il y ait,
pour expliquer leur éclosion, un surmenage intellectuel
ou une prédisposition dégénérative. Les neurasthéniques
ressentent une pression sourde et continue au niveau du
front ; la céphalalgie des paralytiques se manifeste, au
contraire, sous forme de crises fréquentes. Une hémipa¬
résie faciale, une inégalité pupillaire, l’hypoalgésie plus
ou moins généralisée, sont des signes primordiaux plai¬
dant en faveur de la paralysie générale, de même aussi
qu’un affaiblissement de la mémoire pour les événements
les plus récents, accompagné d’un changement de carac¬
tère [ainsi que la lymphocytose du liquide céphalo-rachidien ].
Le pronostic est favorable quand le neurasthénique se
prête réellement à un traitement sérieux et ne reprend pas,
aussitôt après la cure, son ancien genre de vie de fatigue
et de surmenage. L’agent essentiel dans ce traitement est
le repos.. Dans des cas graves, le malade doit être alité
pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines. Lorsque la
nutrition générale est insuffisante, il faut instituer un
régime d’engraissement. Le massage et l’hydrothérapie
modérée sont utiles. Il n’y a pas grand avantage à retirer de
l’électrothérapie. L’hypnotisme peut aider à calmer les
malades. Les promenades, les exercices musculaires ne
doivent commencer que dans le stade assez avancé de la
convalescence. Quelquefois, le séjour dans un établisse¬
ment spécialement aménagé pour le traitement des affec¬
tions nerveuses est nécessaire. Le plus souvent, un séjour
550 PSYCHOSES FÉBBILES ET INFECTIEUSES.
au bord de la mer, dans les montagnes d’altitude moyenne,
dans la forêt ou à la campagne, est largement suffisant.
Si le malade est suffisamment docile, on peut instituer le
traitement à son domicile.
XXVI. — PSYCHOSES FÉBRILES ET INFECTIEUSES
[Des travaux d’ensemble sur les délires infectieux ont été
publiés en France par Thore, Chéron, Christian, Foville, '
Bail et Ritti, Briand, Régis et Chevalier-Lavaure, Gilbert
Ballet, Bordas, Roubinovitch, Séglas, Toulouse, Faure.]
Dans les maladies infectieuses, particulièrement dans les
affections fébriles, on observe assez souvent des troubles
psychiques qui, parfois, ne se manifestent que pendant
quelques minutes ou quelques heures, mais qui durent
quelquefois pendant un certain nombre de jours. Très peu
de ces cas sont observés dans les asiles d’aliénés, parce
que la place principale du tableau clinique appartient à
l’affection somatique. Néanmoins, l’internement est par¬
fois rendu nécessaire par l’excitation du malade ou bien
par ses idées et tentatives de suicide. Il est môme arrivé
que des aliénistes ont pu établir le diagnostic d’une
maladie infectieuse, par exemple de la fièvre typhoïde
à la période d’incubation, rien que d’après l’apparition
de certains symptômes, psychiques.
L’effet produit sur l’écorce cérébrale par l’élévation de
la température, par l’altération de la nutrition, par une
augmentation de l’activité cardiaque, ne peut guère être
distingué de l’influence toxique qu’exercent sur cette
écorce les poisons bactériens. Chez de petits enfants, il
suffit souvent d’une très faible élévation de la tempé¬
rature, à l’occasion d’une simple bronchite, pour pro¬
voquer chez eux le délire ou le coma. Parfois des maladies
infectieuses graves ne déterminent point, par elles-mêmes,
l’éclosion de troubles mentaux qui ne se manifestent qu’à
l’occasion de quelques graves.complications d’ordre soma¬
tique, comme, par exemple, une hémoptysie ou une
hémorragie intestinale. Dans ces cas, les accidents psy¬
chiques sont provoqués par l’anémie cérébrale et
doivent, par conséquent, être considérés comme des
délires du collapsus. D’autre part, il n’est pas rare de voir
survenir des troubles mentaux avant le début ou après la
PSYCHOSES FÉBRILES ET INFECTIEUSES. 551
disparition de la fièvre, sans qu’on puisse invoquer à
aucun moment l’effet d'un épuisement et où l’on ne peut
expliquer l’origine du délire que par l’intervention d’un
facteur toxique. Dans plusieurs maladies infectieuses, il y
a lieu de distinguer des psychoses offrant des caractères
cliniques qui leur sont propres.
La fièvre typhoïde présente parfois (Friedlânder), avant
même l’élévation delà température, des troubles mentaux
constituant ce qu’on appelle le délire initial. 11 s’agit,
dans ce cas, soit d’une obnubilation de la conscience avec
désorientation, troubles sensoriels et conceptions déli¬
rantes sans excitation, soit d’une forme assez caractéris¬
tique d’excitation qui rappelle la manie et qui s’accom¬
pagne de la fuite d’idées plus ou moins incohérentes, d’un
besoin perpétuel de mouvements, d’émotions tristes et
souvent de tentatives ou d’idées de suicide. Plus tard, à la
période d’état de la fièvre typhoïde, quand la température
est au maximum de son élévation, on assiste parfois à
l’éclosion des délires, avec prostration. Vers la fin de la
fièvre typhoïde, ou même seulement pendant la conva¬
lescence, on peut voir se produire une confusion mentale
hallucinatoire. Le pronostic de ces divers délires est géné¬
ralement défavorable, et plus de la moitié des typhiques
délirants périt. Les accidents psychiques initiaux [pré¬
fébriles] dépendent indubitablement de poisons bacté¬
riens. Les troubles délirants ultérieurs sont peut-être
produits par la fièvre, mais ils doivent être dus probable¬
ment aussi en partie à quelque processus inflammatoire
du côté de l’encéphale et des méninges.
[Les divers délires qui apparaissent à toutes les périodes
de la dolhiènenlérie ont été décrits par un grand nombre
d’auteurs français : Chornel, Louis, Esquirol, Sauvet, Max
Simon, Thore, Morel, Baillarger, Berthier, Marcé, Magnier,
Chéron, A. Voisin, Bail et Ritti, Marandon de Montyel,
Joffroy, Chantemesse, Régis, Glover. Il résulte de ces études
cliniques qu’à la période d’incubation on observe le plus
souvent de la stupeur', pendant la période d’invasion, de
l'excitation maniaque, pouvant prendre les proportions
d’un délire aigu ; à la période d’état, de la confusion men¬
tale avec ou sans hallucinations, avec ou sans idées mélan¬
coliques ; dans la convalescence, les délires d'inanition,
d'épuisement, d'asthénie, avec idées mélancoliques ou
mégalomaniaques, ou de persécution.
552
PSYCHOSES FEBRILES
INFECTIEUSES.
Parmi les complications éloignées de la fièvre typhoïde,';'
Aug. Voisin a signalé la paralysie générale .]
Audemard désigne ces cas de fièvre typhoïde avec délire
sous le nom de cérébro-typhus. Quelques-uns de ces
typhiques délirants sont prédisposés par une tare hérédi¬
taire. Parfois il reste, à la suite des accidents mentaux, un
affaiblissement intellectuel ou bien des manifestations épi¬
leptiformes.
Nissl, dans ses recherches anatomo-pathologiques sur
les délires typhiques, a trouvé : d’une part, une forte
injection des vaisseaux avec multiplication considérable
de leucocytes, et, d’autre part, une altération des cellules
nerveuses, caractérisée par un gonflement du corps cellu¬
laire, destruction du protoplasma, une coloration diffuse
des prolongements, une prolifération de cellules nèvro-
gliques avec accroissement considérable de prolongements
de ces dernières.
On constate quelquefois des accès délirants âu cours de
la pneumonie, qui, d’ailleurs, devient assez souvent, chez
les buveurs, la cause déterminante d’un délire alcoolique.
Dans la variole, la diphtérie, Y érysipèle, le rhumatisme
articulaire aigu, on a vu des délires avec vive excitation,
de même que dans le choléra et la peste. Parfois on a
observé, dans des délires infectieux, des températures
hyperpyr étiques, arrivant à 44°, ce qui est d’un pronostic
très défavorable.
[Dans le choléra, les accidents délirants ( confusion men¬
tale hallucinatoire, stupeur) peuvent se manifester à la
phase de la réaction ou pendant la convalescence. Des
observations de ce genre ont été publiées par Delasiauve,
Bail, Mesnet, Séglas.]
[Le rhumatisme articulaire aigu s’accompagne parfois de
syndromes délirants avec excitation maniaque et halluci¬
nations variées. Dans certains cas, un accès d’excitation
peut remplacer une crise de rhumatisme. Enfin, le rhuma¬
tisme articulaire aigu peut être quelquefois suivi d’un
délire à forme mélancolique (Mabille et Lallemant,
Mesnet).]
[L’influence de la syphilis acquise sur la production des
accidents délirants paraît admise par Mairet. Le rôle de
cette infection est surtout grand dans la production de la
paralysie générale (Fournier, Morel-Lavallée et Bellières,
Régis, G. Ballet).]
PSYCHOSES FÉBRILES ET INFECTIEUSES. 553
[La blennorragie peut donner lieu à des troubles men¬
taux, la dépression mélancolique le plus souvent (Cullerre,
Pitres).]
[Dans la variole, le délire est généralement hallucina¬
toire (Thore, Quinquaud). Mabille a publié en 1883 une
observation de paralysie générale provoquée par la
variole.]
[Séglas, chez une femme de trente ans atteinte de rou¬
geole, a pu observer de la stupeur, interrompue par des
crises d’agitation délirante. La fièvre était intense ; sept
jours après est survenue une amélioration ; et trois semai¬
nes après, la guérison.] Dans la scarlatine, on trouve quel¬
quefois aussi des troubles psychiques. En outre, Mou-
reyère a décrit, après la scarlatine, un pseudo-tabes avec
convulsions unilatérales, névralgies et accidents délirants.
[Au cours de la scarlatine, les délires se montrent généra¬
lement à la fin de la première semaine. Leur durée est
éphémère. Il s’agit le plus souvent de la confusion men¬
tale hallucinatoire .]
Dans l'influenza, on a observé souvent des délires, prin¬
cipalement, il est vrai, chez des individus fortement pré¬
disposés.
[Dans l'influenza, Joffroy a décrit pendant la période
fébrile un délire violent avec agitation maniaque et hal¬
lucinations. Pierret, Mairet, J. Voisin ont signalé des
accidents mentaux ( mélancolie , stupeur, idées de persé¬
cution) consécutivement à l’influenza.]
[ L'érysipèle peut s’accompagner de divers délires, soit
au moment de l’hyperthermie, ce qui est le cas le plus
fréquent, soit au moment de la convalescence. Ces délires
sont : confusion mentale hallucinatoire ou non, accès
d'excitation maniaç/ue, accès de stupeur-, et, comme com¬
plication ultérieure possible, la méningo-encéphalite diffuse
(Chéron, Christian, Baillarger, Morel).]
[Bayle en 1826, Lannois et Lemoine en 1886, ont signalé
des troubles mentaux dans les oreillons. |
[D’après Morel, Bail, Toulouse, les diverses phases et
formes de la tuberculose peuvent s’accompagner des trou¬
bles mentaux les plus variés.]
La phtisie pulmonaire peut, par des lésions organiques
du cerveau, exercer une influence sur l’état mental, et, de
plus, par suite d’épuisement, conduire à une confusion
mentale. En outre, il faut noter l'euphorie si singulière
554 PSYCHOSES FÉBRILES ET INFECTIEUSES.
des phtisiques avancés, due probablement à l’influence
d’un facteur toxique. Les délires infectieux sont plus rares
dans la tuberculose.
La rage, quoique accompagnée constamment d’un trou¬
ble psychique, est sans intérêt pratique pour l’aliéniste.
Elle commence par un sentiment d’inquiétude ; puis, à la
période hydrophobique, le malade présente de l’angoisse,
des convulsions et de l’essoufflement; vient ensuite la
période paralytique, qui, ordinairement, se termine par
la mort.
[Les diverses périodes de la rage peuvent s’accompagner
de troubles intellectuels : au début, délire mélancolique ;
à la période d’état, excitation maniaque avec hallucinations
nombreuses ; à la période terminale, stupeur .]
Dans la lèpre s’établit souvent, au début, une altération
de caractère ; plus tard surviennent quelquefois des trou¬
bles sensoriels, de véritables hallucinations tactiles de la
peau. Meschede et d’autres ont, dans quelques cas, ob¬
servé des délires avec hallucinations, de même que de la
dépression et une tendance au suicide.
Dans la malaria, à la fièvre se joint parfois, surtout chez
les prédisposés, une crise d'excitation ou de dépression.
Quelquefois aussi on a observé des délires périodiques
venant remplacer les accès fébriles, en quelque sorte à
titre d’équivalents comme une espèce de malaria larvée.
Chez les enfants se produisent (d’après Pasmanik) des
états comateux parallèlement aux accès de fièvre. De plus,
d’après Tikanadze, des manifestations hystériques se
montreraient fréquemment sur le terrain de l’infection
malarienne.
[Les troubles psychiques liés à l'impaludisme ont été
signalés par Sébastian, Baillarger, Morel, Lemoine et
Chaumier, Mabille, Marandon de Montyel. On a constaté
notamment : la stupeur, la mélancolie anxieuse, la confu¬
sion mentale hallucinatoire, l’ excitation maniaque pério¬
dique, la paralysie générale .]
Dans le béribéri, on observe parfois de la dépression,
des vertiges, un sentiment de pression autour de la tête,
un affaiblissement de la mémoire. Mais ce qu’on y voit
plus fréquemment, ce sont des hyperesthésies, des pares¬
thésies, des troubles de la motilité, des contractures
spastiques, des convulsions toniques et un affaiblissement
du pneumogastrique.
ALCOOLISME.
555
Sur les états neurasthéniques survenant au cours de la
convalescence de diverses maladies infectieuses, voy. le
chapitre xxv.
XXVII. — PSYCHOSES TOXIQUES
Les intoxications aiguës sont, la plupart du temps, ac¬
compagnées de troubles psychiques, et cependant leur
traitement n’est pas encore un des problèmes les plus
importants soumis à la compétence des aliénistes. Au cha¬
pitre iii de ce livre, nous avons exposé le rôle des intoxi¬
cations dans la genèse des affections mentales. En outre,
un certain nombre A' intoxications chroniques dégradent
plus ou moins les fonctions psychiques. Ainsi, dans les
contrées où règne la pellagre, des pellagreux encombrent
les asiles d’aliénés. L’abus de Y éther, de Y opium, de la nico¬
tine, peut également provoquer des troubles psychiques.
De plus, des psychoses se déclarent dans certaines intoxi¬
cations chroniques d’origine industrielle, notamment dans
l’empoisonnement par le sulfure de carbone et par le
plomb. Néanmoins, ces cas ne sont pas très fréquents, de
sorte que nous pouvons renvoyer, pour les détails qui les
concernent, au résumé du chapitre iii. Nous ne parlerons
ici que des psychoses dues aux intoxications les plus
importantes : Yalcoolisme, le morphinisme, le cocaïnisme.
A. — ALCOOLISME
[C’est au xie siècle que les Arabes firent connaître Yal-
cohol qu’ils obtenaient par la distillation du vin ; cette sub¬
stance resta longtemps dans les officines des apothicaires.
La situation changea à partir du moment où la distillation
du vin fut entreprise en grand par la communauté des
vinaigriers ; c’était en 1514, et par une faveur spéciale de
Louis XII. L’alcoolisme s’implante alors en France.
Au xvie siècle, la vente des eaux-de-vie devient pu¬
blique, et la consommation augmente progressivement.
L’apparition des alcools d’industrie dans la première
moitié de ce siècle a eu, au point de vue des progrès de
l’alcoolisme, des conséquences terribles, tant en France
que dans l’Europe tout entière, et surtout dans les pays
du Nord. Le cri d’alarme jeté en 1849 par Magnus Huss
556
YCHOSES TOXIQUES.
sur les ravages de cette intoxication en Suède a éiè le
point de départ d’une réaction scientifique contre le flot
montant de l’alcoolisme. Aussi n’est-il pas étonnant qu’à
l’heure actuelle où le fléau est à son plus haut point de
développement en France, on essaye par tous les moyens
de restreindre ses ravages. L’instituteur, le prêtre, le
médecin ont là une belle mission à remplir en préparant,
par une hygiène intellectuelle, morale et physique, des
générations nouvelles débarrassées des préjugés relatifs
aux boissons alcooliques.
Les travaux français sur l 'alcool, Y alcoolisme et les
troubles mentaux alcooliques sont trop nombreux pour
que nous ayons la prétention de les énumérer tous. Rap¬
pelons seulement ceux d’Esquirol, de Morel, de Lasègue,?
de Lancereaux,- de Magnan et Laborde, de Dujardin-Beau-
metz et Audigé, de Rabuteau, de Cadéac et Monnier, de
Joffroy et Sérveaux,' de Motet, de P. Garnier, qui, se plaçant
chacun à un point de vue spécial, ont contribué à éclaircir
un grand nombre de problèmes se rattachant à l’intoxi¬
cation alcooliqué,- la plus importante de toutes celles qui
sévissent actuellement en France, celle, à coup sûr, qui
contribue le plus largement à propager et à entretenir les
grands’ fléaux des temps modernes : la misère sociale, la
tuberculose et la folie. Les aliénistes français modernes
ont eu le grand mérite de comprendre l’extrême gravité
de la situation' faite à leur pays par l’alcoolisme et, se
jetant hardiment les premiers dans la lutte pratique
contre cette intoxication volontaire, ils sont parvenus à
remuer profondément l’opinion publique, à entraîner cette
dernière en faveur de la diminution de la consommation
des boissons alcooliques, à transformer les programmes
d’enseignement primaire et secondaire dans le sens nette¬
ment anti-alcoolique. Ils ont contribuée créer, en outre,
de grands groupements humains, des ligues contre l’alcoo¬
lisme, tantôt parmi les adultes ( Société française de Tem¬
pérance, fondée en 1872 par Lunier, et V Union française
anti-alcoolique, fondée en 1895 par Legrain), tantôt parmi
les enfants et jeunes gens ( Association de la Jeunesse
française tempérante, fondée en 1896 par Roubinovitch). 11
est permis d’espérer que, grâce à tant d’efforts d’ordre
scientifique, social et philanthropique, l’évolution vers un
état meilleur se fera progressivement en France, comme
elle s’est faite en Suède et en Norvège, sous l’influence
ALCOOLISME. 557
des travaux analogues de Magnus Huss et de quelques-
uns de ses concitoyens.]
I . — Alcoolisme aigu.
L 'alcool éthylique produit chez l’homme une altération
intellectuelle aiguë qui est l’ivresse. La quantité d’alcool
nécessaire pour produire cet effet diffère selon chaque
individu. Ainsi, des sujets prédisposés, psychopathiques,
plus particulièrement les dégénérés et les épileptiques, pré¬
sentent souvent une intolérance pour V alcool, au point que
10 grammes de cette substance suffisent parfois pour pro¬
voquer des conséquences graves. L’alcool passe, immédia¬
tement après son entrée dans l’économie, dans la circu¬
lation, dans les cellules de l’organisme; mais son effet se
maintient encore longtemps après sa combustion complète.
L’expérimentation psychologique montre déjà chez
•l’homme sain un effet évident résultant de la consom¬
mation de quantités minimes d’alcool. Ach a établi que
30 centimètres cubes compromettent considérablement la
compréhension. Fürer et Rüdin ont trouvé qu’une absorp¬
tion unique d’une quantité d’alcool ne dépassant pas
100 grammes produit chez la plupart des sujets une dimi¬
nution delà faculté d’association, surtout pour le calcul,
de môme qu’une diminution de la mémoire ; ces troubles
intellectuels persistent souvent pendant plus de vingt-
quatre heures et parfois môme pendant quarante-huit
heures. Smith et Kürz, en faisant succéder à une série de
jours avec suppression d’alcool une autre série de plusieurs
jours avec une dose quotidienne de 80 grammes de cette
substance, ont démontré que, dès le début de l’usage de
cette dernière, la productivité psychique diminuait, pour
se relever seulement un certain temps après l’élimination
totale du liquide actif. Dans les expériences relatives à
l’association des idées, on constate un relâchement et un
appauvrissement dans cette fonction psychique ; on remar¬
que, en particulier, une diminution dans les associations
du fond môme de la pensée, et cela au profit des associa¬
tions superficielles, fondées uniquement sur une ressem¬
blance extérieure des sons et sur des habitudes banales du
langage. Au point de vue psychomoteur, l’alcool favorise
la production des impulsions motrices. Le temps de la
réaction motrice est abrégé, mais la sûreté des mouve-
558
PSYCHOSES TOXIQUES.
ments est amoindrie. C’est principalement dans les expé¬
riences sur les réactions de choix que ce fait se démontre
clairement par suite de la production des réactions irrégu¬
lières ou fausses. L’examen de la production musculaire
au moyen de l’ergographe donne, d’après Osertzkowsky,
les résultats suivants : pour 15 à 50 grammes d’alcool, on
obtient une élévation considérable, mais de courte durée,
qui repose sur une prompte exécution de tous les mouve¬
ments, tandis que chaque mouvemen isolé est lui-même
moins productif qu’à l’état normal. Ici encore, l’alcool a
facilité la production des impulsions motrices, d’une
manière semblable à celle que nous avons constatée pour
les réactions associatives et de choix. Cependant, cette
augmentation de la production musculaire no dure pas.
Glück a trouvé que l’augmentation de travail, acquise au
début par 40 grammes d’alcool, baissait déjà d’un tiers
après dix minutes. Dans d’autres expériences, on a même
constaté une diminution après quatre minutes. La force
de chaque mouvement en particulier ne s’est pas accrue;
seulement, au début, le nombre de levées successives du
poids a été augmenté. Plus la force musculaire est mise
à contribution, plus elle est compromise sous l’influence
de l’alcool, comparativement à l’état normal.
[Les qualités alimentaires de l’alcool ont été prônées par
Liebig, Bouchardat, Gruber, Binz. Ces auteurs le consi¬
dèrent notamment comme un aliment hydrocarboné, res¬
piratoire et, de plus, comme antidéperditeur, ou aliment
d’épargne. Pour toutes ces raisons, ils pensent que l’alcool
est un excitant du travail musculaire. La classe ouvrière
s’est trop imbue de cette opinion venue de haut et qui, à
l’heure actuelle, est encore profondément enracinée dans
l’esprit de bien des gens. Carpenter s’est élevé depuis long¬
temps contre cette idée; il a démontré, à l’aide d’exemples,
que l’alcool est capable de donner un coup d’éperon, qu’il
permet un effort momentané, mais non un travail soutenu,
prolongé; après l’augmentation du travail qui suit presque
immédiatement l’absorption, arrive un sentiment d’engour¬
dissement de tout l’être qui rend la production musculaire
extrêmement faible. On a voulu (Hermann, Frey, Destrée)
prouver l’inanité de la valeur dynamogénique de l’alcool
à l’aide d’expériences avec l’ergographe de Mosso. Il faut
avouer que ces recherches expérimentales ne sont pas
tout à fait convaincantes : la volonté de l’expérimentateur
ALCOOLISME.
559
intervient à chaque instant et peut faire varier les résul¬
tats dans un sens ou dans un autre, au gré de ses désirs;
les conditions expérimentales de Frey, Destrée, sont telles
que les partisans de l’alcool comme ses adversaires peu¬
vent prouver tout ce qu’ils voudront. Aussi, pour se faire
une opinion sur cette question, est-il préférable de tenir
compte de l’expérience de tous les jours. Quand on
constate que tel ou tel cycliste ou ascensionniste, célèbre
par son endurance à la fatigue, préfère ne pas absorber
d’alcool, disant qu’il lui coupe les jambes, on est bien
forcé de donner raison à Carpenter. C’est un fait d’obser¬
vation, et, comme tel, il vaut mieux que toutes les démon¬
strations qui ne sont pas rigoureusement scientifiques.
La valeur alimentaire des alcools est d’ailleurs toute
théorique. 11 y aurait, d’après les recherches d’Atwatcr,
sur lesquelles Duclaux a attiré dernièrement l’attention
publique, dans les boissons alcooliques une source
d’énergie théoriquement analogue à celle que l’ami¬
don, la graisse et le sucre procurent à l’organisme. Au
point de vue pratique, les alcools constituent un mau¬
vais aliment dont l’usage régulier et môme modéré est
nuisible. C’est, de plus, une substance trois fois plus chère
que le lait et huit fois plus chère que le pain. Les alcools
ne remplissent donc aucune des conditions pratiques d’un
aliment utile et économique. Socialement parlant, l’intro¬
duction des alcools dans le régime alimentaire constitue
toujours une erreur hygiénique et, dans. un nombre de cas
trop considérable, un véritable danger.
Les recherches expérimentales sur la toxicité des
boissons alcooliques ont été poursuivies en France par
Dujardin-Beaumetz et Audigé, Rabuteau, Riche, Da-
remberg, Jofiroy, Serveaux.
Rappelons les expériences de Magnan et Laborde, qui
faisaient ingurgiter aux chiens, à l’aide d’une sonde œso¬
phagienne, des eaux-de-vie de vin, de betterave, de maïs.
Ici les effets toxiques étaient plus accentués avec des eaux-
de-vie industrielles qu’avec des eaux-de-vie viniques. Les
mêmes auteurs ont administré aux chiens de l’alcool éthy¬
lique extrait par rectification des mêmes eaux-de-vie
naturelles ou industrielles, et ils ont obtenu des phéno¬
mènes toxiques de la plus grande netteté; l’alcool éthy¬
lique est donc indiscutablement un poison.
Les. recherches expérimentales de Joffroy et Serveaux
560 PSYCHOSES TOXIQUES.
constituent une mise au point du problème de la toxicité,
des boissons alcooliques.]
Ces constatations expérimentales sur l’action de fortes
doses d’alcool viennent confirmer ce que l’observation
clinique nous a appris à connaître depuis longtemps. Sougl
l’influence de l’alcool, les travaux intellectuels compliqués
deviennent plus difficiles '
et la concentration de l’at¬
tention plus pénible. Au
début de l 'alcoolisme aigu,
la perception est défec¬
tueuse, le contrôle dispa¬
raît, le jugement s’affai¬
blit. Les propos animés
que l’ivrogne fait entendre
dans cette période sont ■
absolument superficiels et, ;
au lieu de conclusions lo- j
giques et raisonnées, il|
fait des jeux de mots ou
cite des proverbes. Cita¬
tions, mots bizarres, rimes,
tout cela est servi avec une
abondance prolixe, sans
se préoccuper des objec-^
tions. En même temps, il
y a de l’excitation et du
relâchement dans les asso¬
ciations d’idées. La figure
257 représente justement
Fig. 257. — Alcoolisme aigu. Humeur un sujet ivre, surexcité,
surexcitée, agressive. bavardant à tort et à tra¬
vers, agressif. Dans les]
périodes suivantes de Y ivresse, l’aperception [ou l’attention
active] devient de moins en moins sûre. A l’excitation
succède une paralysie psychique, etfinalementla conscience
est totalement abolie. La mémoire s’affaiblit dès le début,
et dans les formes intenses de l’ivresse il ne reste plus que
quelques bribes de souvenir. Au point de vue psychomoteur,
nous constatons d’abord de l’agitation : l’homme ivre
gesticule, bavarde beaucoup, bondit. Ensuite, survient une
paralysie plus ou moins accusée : la langue est lourde, les
mouvements sont ataxiques et finalement se déclare une
ALCOOLISME.
561
incapacité complète de faire le moindre mouvement.
Dans l’ivresse la plus intense, on a rarement observé
l’abolition des réflexes pupillaires. L’affaiblissement de la
perception et de la mémoire, le trouble de la faculté
d’association, la paralysie psychomotrice plus ou moins
accusée ne se réparent que peu à peu, après l’élimination
complète de l’alcool absorbé.
Dans le domaine dè la sensibilité affective, qui est diffi¬
cilement accessible à l’expérimentation, on observe, au
début, de l’euphorie. Les soucis sont oubliés. L’homme ivre
voit tout en rose. Il veut chanter, fraterniser avec tout le
monde. Il forme des projets. Il sent son activité cérébrale
grandir. Ordinairement, peu de temps après, l’humeur
devient agressive, courroucée, querelleuse, comme c’est le
cas del’ivrogne représenté par la figure 257. Une excitation
sexuelle se produit. Les sentiments esthétiques et éthiques
sont fortement émoussés. En revanche, dans la période qui
suit, c’est la dépression qui domine le tableau clinique.
C’est sur cette euphorie passagère, qui donne l’oubli
des soucis de la vie quotidienne et l’illusion d’une produc¬
tivité mentale plus élevée, que repose l'influence fatale et
séduisante de l’alcool, influencé qui, en dépit de tous les
funestes effets du poison, tient dans ses chaînes une grande
partie de l’humanité. Considérée au point de vue psycho¬
logique, l’ivresse s'explique par ce même motif qui entraîne
beaucoup d’hommes à la morphinomanie,- à l’onartisme et
à d’autres excitations euphoriques; passagères* entraînant
malheureusement aux conséquences les plus gravés.
[Les différents éléments qui interviennent dans la pro¬
duction de l’ ivresse alcoolique — le sujet avec son idio¬
syncrasie et sa résistance, le poison avec la variabilité à
l’infini de son degré de concentration et de sa composi¬
tion chimique — font que l’accès revêt des formes très
.variées. Esquissons rapidement une des formes les plus
graves, l 'ivresse absinlhique : Au tableau clinique de
l’ivresse ordinaire s’ajoutent les attaques convulsives.
Ces dernières débutent et évoluent comme de véritables
attaques comitiales. On y constate delà raideur tétanique
des muscles du cou et du tronc avec convulsions des
membres. La morsure de la langue, la respiration sterto-
reuse, la miction ou la défécation involontaire, le coma
.final, tous les symptômes de l’épilepsie s’y produisent. La
durée de l’attaque est d’une ou plusieurs heures. Au sortir
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 36
562
PSYCHOSES TOXIQUES.
de la crise, on constate des phénomènes d’amnésie,
comme après une attaque comitiale.]
2. — Ivresse pathologique.
Chez des individus prédisposés, une quantité d’alcooL,
souvent très faible suffit parfois pour déterminer un état '
d’ivresse pathologique, ün voit survenir alors une crise
aiguë ou même suraiguë d’angoisse accompagnée d’un délire
le plus souvent triste, composé d’interprétations fausses,
plus rarement d’un délire avec sentiments expansifs. La con¬
science est obnubilée; l’orientation disparaît; la mémoire
présente des lacunes. Finalement, à la suite de ces divers
accidents mentaux, subsiste de l’amnésie. Dans des accès
graves d’ivresse pathologique, on constate quelquefois
des hallucinations visuelles, plus rarement auditives. Les
symptômes moteurs peuvent manquer. On observe pour¬
tant quelquefois, outre un balancement rythmique du
corps, des cris poussés d’une manière monôtone. Dans
certains cas, il y a du mutisme (Heilbronner). Parmi les
causes occasionnelles de l’ivresse pathologique, on cite : I
les fortes émotions, les facteurs débilitants, le surmenage
sexuel. Les dégénérés, les épileptiques, même les neuras¬
théniques sont prédisposés aux diverses formes de l’ivresse
pathologique.
Quelquefois on constate, en outre, dans l’ivresse patho¬
logique intense, des accidents convulsifs et apoplectiques.
Dans le premier cas, il se produit une attaque épilepti¬
forme avec perte de la conscience et convulsions toniques.
Il est vrai que ces manifestations convulsives sont plus
fréquentes chez des sujets entachés d’alcoolisme chro¬
nique. D’autres individus, également alcooliques chroni¬
ques, présentent des attaques avec perte complète de
conscience et abolition totale de tous les mouvements;!
des excitations quelconques ne provoquent plus chez
eux aucune réaction; les pupilles sont dilatées et ne réa-;
gissent plus parfois à la lumière; la dyspnée et la tachy¬
cardie surviennent; assez souvent, la température descend :
au-dessous de la normale, et il n’est pas rare que l’homme
succombe à cette attaque apoplectiforme.
3. — Alcoolisme chronique.
[Sous l’influence de l’usage et de l’abus des boissons, i
on peut voir apparaître deux espèces de psychoses : les
ALCOOLISME.
563
unes, par leur symptomatologie et leur évolution, sem¬
blent être le résultat immédiat, direct de l’intoxication
alcoolique dont elles portent pour ainsi dire le cachet ; les
autres ont bien éclaté sous l’influence du même usage ou
du même abus, seulement leur tableau clinique n’est
nullement empreint de cette marque alcoolique spéciale
et rappelle toute sorte de psychoses dites essentielles,
comme la manie, la mélancolie, le délire de persécution ;
les premières prennent le nom de spécifiques, les autres
celui de banales. La description de ces dernières trouve
naturellement sa place au chapitre des psychoses essen¬
tielles correspondantes, dont elles revêtent l’aspect cli¬
nique. Nous ne nous occuperons ici que des psychoses
résultant directement de l’intoxication alcoolique, c’est-
à-dire des psychoses alcooliques spécifiques.
On peut les ramener à trois types principaux : l'alcoo-
lisme cérébral chronique, l'alcoolisme cérébral subaigu, le
delirium tremens.]
L’absorption chronique de l’alcool produit rapidement
des troubles psychiques, que nous pouvons déjà constater
au début de l’iyresse. Tout travail intellectuel un peu com¬
plexe coûte au buveur une peine énorme; il est vite fatigué
par le moindre effort intellectuel et il n’avance que lente¬
ment et par saccades. Il préfère éviter de réfléchir et rester
dans l’ornière où se meut habituellement sa pensée. Son
jugement devient plus faible, pauvre en associations ; il
n’y a plus à attendre de lui une activité intellectuelle pro¬
ductive. Chez l’alcoolique chronique, la perception des
impressions est plus mauvaise et leur reproduction moins
sûre que chez l’homme sobre.
Peu à peu aussi les sentiments moraux du sujet se
dégradent. Les actes n’ont plus chez lui pour mobile des
points de vue nobles, larges, élevés, mais seulement la
satisfaction du bien-être momentané. Toutes les raisons
morales ou esthétiques restent sans effet. Autant il est
facile d’amener un buveur à reconnaître son défaut et
à lui faire promettre de s’en corriger, autant l’influence
de ces promesses reste vaine, parce que la volonté est
complètement affaiblie chez lui. L’alcoolique chronique
perd tous les sentiments naturels : la sincérité, la pudeur,
le respect pour la femme, l’affection pour les enfants.
Malgré cette dégradation évidente, il continue à avoir
de lui-même la meilleure opinion. 11 vante toutes les
564
PSYCHOSES TOXIQUES.
bonnes qualités qu’il croit avoir ; il s’irrite quand on a l’air
d’en douter. Dans son euphorie d’origine alcoolique, il se
montre de la plus grande amabilité vis-à-vis de ses com¬
pagnons de cabaret, mais chez lui, une fois dégrisé, il
manifeste sa mauvaise humeur et ses brutalités de tyran.
Peu à peu, les tendances à la violence éclatent. Il aime à
montrer comme une bête sa force musculaire en maltrai¬
tant des êtres plus faibles que lui. En réalité, sa force
musculaire décroît de jour en jour et bientôt il devient
incapable d’un travail quelconque nécessitant de l’énergie
et de la persévérance. Cet affaiblissement, en même temps
que la légère excitation continue et l’absence de repos ou
do sommeil, rend l’alcoolique chronique de plus en plus
impropre à remplir ses devoirs professionnels. Aussi,
déchoit-il de plus en plus sur l’échelle sociale et, entraîné
dans un cercle vicieux, il retourne, chercher une conso¬
lation dans l’alcool.
La distinction qu’on a l’habitude de faire entre les
buveurs invétérés et les buveurs d'occasion ne peut guère
se justifier. Les premiers ne sont pas du tout protégés
par l’abus régulier de l’alcool contre les excès plus
forts; et les derniers, par les excès répétés, finissent
par devenir des alcooliques invétérés, même quand ils
se contentent de petites quantités. La question de savoir
quelle est la quantité d’alcool nécessaire pour qu’un
homme devienne un alcoolique chronique est résolue de
diverses façons. Aucun buveur ne veut jamais consentir
à passer pour un ivrogne. Il prétend toujours qu’il fau¬
drait pour cela absorber des quantités bien plus considé¬
rables que celles qu’il prend et qui, d’après lui, sont
extrêmement modérées. Cette prétention, cet optimisme
se rencontrent même chez des hommes qui absorbent
chaque jour 500 grammes d’alcool ou 5 litres de vin. Scien¬
tifiquement, on doit, avec Kraepelin, considérer comme
buveur tout individu qui absorbe une nouvelle dose
d’alcool avant que l’influence de la dose prise antérieure¬
ment se soit dissipée. Or, ce stade est déjà atteint, en
moyenne, avec une dose quotidienne de 45 grammes
d’alcool, par conséquent d’un 1/2 litre de vin par jour.
Ici, l’expérimentation psychologique démontre déjà que
l’absorption quotidienne à la dose indiquée suffit pour
provoquer une diminution continue dans la productivité
psychique. Bien plus, des observateurs attentifs de la vie
ALCOOLISME.
565
pratique sont arrivés à cette conclusion, que l’absorption
régulière de ces mômes petites quantités d’alcool affaiblit
également les fonctions physiques. D’éminents explora¬
teurs, les gens qui gravissent les montagnes, les bicy¬
clistes, évitent, pour cette raison, l’alcool. Nansen, dans
ses voyages au pôle Nord, n’a jamais pris d’alcool.
Le sentiment d'augmentation de ses forces productives,
que l’alcoolique chronique éprouve après l’absorption
d’une certaine quantité d’alcool, repose sur une illusion.
Aschaffenburg a fait travailler des compositeurs d’impri¬
merie pendant un certain nombre d’heures successives,
tantôt sous l’influence de l’alcool (36 à 40 grammes) et
tantôt en dehors de cette influence. Tous les ouvriers
avaient la conviction subjective d’avoir mieux travaillé
sous l’influence de l’alcool. Mais le contrôle, pratiqué au
moyen de la vérification de la quantité de composition
livrée, avec ou sans alcool, donna comme résultat une
diminution de production de 15,2 p. 100 en moyenne pour
le travail accompli sous l’influence de l’alcool. Enfin, les
compositeurs reconnurent eux-mômes que le travail
accompli le lundi, c’est-à-dire dans la période d’effet con¬
sécutif de l’alcool absorbé la veille, comprenait beaucoup
plus de coquilles qu’à l’ordinaire.
Le préjudice psychique causé par l’usage habituel,
môme modéré de l’alcool, à la dose de 45 grammes par
jour seulement, est indubitable pour tous. En commen¬
çant par le buveur qui, jour pour jour, consomme son
litre de vin ou plus sans se sentir jamais ivre, il se
forme une chaîne continue d’alcooliques toujours de plus
en plus invétérés, jusqu’à ces malades complètement dégé¬
nérés au point de vue physique, intellectuel et social, qui
peuplent nos maisons de mendicité, de correction et
d’aliénés. Les alcooliques chroniques ne prennent plus
intérêt à rien. Toutes leurs idées se concentrent sur la
puissance «alimentaire» de l’alcool. La perception, l’asso¬
ciation, et surtout la mémoire, se dégradent complète¬
ment. Leur humeur est cependant gaie, quelquefois
irritée. Leur psychomotilité se relâche. A une période
avancée de leur intoxication alcoolique chronique, ils
présentent, au point de vue mental, une véritable démence
alcoolique.
Troubles physiques de l’alcoolisme chronique. —
Le plus grave de tous, parce qu’il menace les organes les
566
PSYCHOSES TOXIQUES.
plus divers, est la dégénérescence graisseuse et athéroma¬
teuse des vaisseaux, Y artériosclérose qui, par des dépôts cal¬
caires, transforme les vaisseaux en tubes secs et tortueux.
L’induration des artères coronaires du cœur, la sclérose
des artères cérébrales, sont particulièrement dangereuses.
Un quart au moins des cas d’artériosclérose est causé par
l’alcool. On sait aussi que la dilatation des veines occa¬
sionne fréquemment chez les buveurs des varices et des
phlébectasies avec des abcès aux jambes, la formation -
d’une « tête de Méduse » sur la poitrine et le ventre, de
même qu’un nez d’un rouge violacé.
Le cœur est, en outre, menacé de myocardite et de dila¬
tation (cardiectasie), principalement chez les buveurs de
bière, même chez ceux qui n’ont jamais été ivres. La dose
de 3 litres par jour est, d’après Strümpell, déjà inquié¬
tante sous ce rapport. La dose de 6 à 12 litres de bière
absorbée quotidiennement, qui est à la mode en certains
endroits, surtout à Munich, occasionne une hypertrophie
idiopathique du cœur encore plus forte, à laquelle on
a donné le nom de « cœur de bœuf » ou de « cœur de
bière » (Bauer et Ballinger).
Les reins sont souvent atteints, même après un seul
excès, de sorte qu’on trouve des leucocytes et des cylindres
dans le sédiment urinaire. L’abus chronique détruit les
cellules rénales, en leur faisant subir la dégénérescence
graisseuse ; la néphrite chronique et le petit rein contracté
sont des accidents extrêmement fréquents chez les
buveurs. Dans les pays à bière, on trouve surtout le
gros rein rouge. L’usage continu, soi-disant modéré, des
boissons conduit, vers l’âge de quarante à cinquante ans,
à la sclérose des reins.
Le foie présente de bonne heure de Yinfdtralion et de
l 'hypertrophie ; il devient gras et peut tripler de volume.
Parfois,' il survient un ictère alcoolique. La cirrhose du foie
avec hypertrophie du tissu conjonctif, sclérose du paren¬
chyme hépatique et ascite, s’observe surtout chez les
buveurs d’eau-de-vie et de vin.
Déjà un seul excès isolé peut souvent avoir pour consé¬
quence un catarrhe gastrique aigu. Mais dans l’alcoolisme
chronique nous constatons les troubles les plus variés du
tube gastro- intestinal, — catarrhe chronique de la cavité
buccale du pharynx, de l’estomac et de l’intestin. Les
accidents de la bouche et du pharynx engendrent la mau-
ALCOOLISME.
567
vaise haleine, parfois aussi une stomalile et des ulcéra¬
tions de la langue. Les affections gastro-intestinales
troublent la nutrition générale et peuvent, par le déve¬
loppement A' ulcérations de l'estomac, mettre la vie en
danger. On connaît le symptôme de la piluite du matin.
On observe encore des catarrhes du nez, des otites et des
laryngites ; la trachéite et la bronchite sont également très
fréquentes chez les alcooliques chroniques.
Les buveurs de bière sont menacés par l’obésité, qui
passe encore aux yeux de beaucoup d’ignorants pour le
signe d’une santé florissante et qui est considérée par- eux
comme la preuve de la « valeur alimentaire » de l’alcool.
Stumpf remarque qu’il a pu observer à Munich chez
beaucoup d’enfants une obésité due à l’usage de la bière
et compromettant gravement leur développement phy¬
sique.
Dans l’étiologie de la goutte, l’alcoolisme joue souvent
le premier rôle. En outre, Strümpell a décrit une forme
de diabète déterminé par cette môme intoxication.
Nous avons déjà montré au chapitre xxm que la
névrite se développe en grande partie sous l'influence de
l’intoxication alcoolique. Chez beaucoup de buveurs on
constate : du tremblement à petites oscillations qui se
manifeste surtout au niveau des doigts, de l’insomnie, de
l’apathie. Parmi les symptômes névritiques, rappelons les
paresthésies, la sensibilité excessive des troncs nerveux
sous l’influence d’une pression, les névralgies, les mou¬
vements ataxiques et l’atrophie musculaire. Les troubles
mentaux d’origine névritique ont été décrits au cha¬
pitre XXIII.
Naturellement, les symptômes physiques que nous
venons d’exposer ne se montrent pas immédiatement et
en bloc chez tous les alcooliques chroniques. Mais on
trouve quelques-uns de ces accidents, môme chez des
individus qui font un usage dit modéré de l’alcool, chez
ceux qui boivent, par exemple, 2 litres de bière par
jour [ou 1 litre de vin]. En général, les premières mani¬
festations sont : un manque d’appétit et des troubles
digestifs. Survient ensuite l’obésité. Le foie se tuméfie, la
respiration devient plus pénible, il y a des palpitations,
des douleurs névritiques, que l’on prend ordinairement
pour du rhumatisme. Peu à peu, l’organisme arrive à un
grand affaiblissement, jusqu’à ce qu’il succombe à une
568
PSYCHOSES TOXIQUES.
attaque d’apoplexie, à la faiblesse cardiaque, à la sclé¬
rose du rein ou à une cirrhose du foie avec ascite.
[Alcoolisme subaigu. — Nous avons vu plus haut le
délire alcoolique chronique avec la dégradation intellec¬
tuelle et morale progressive qui le caractérise.
Or, sur ce fond, déjà profondément pathologique,
se produisent, sous l’influence de diverses causes, des
poussées délirantes pouvant durer quelques jours ou
plusieurs semaines. Ces poussées délirantes survenant
chez un individu atteint d’alcoolisme chronique consti¬
tuent ce que Lasègue a décrit sous le nom d 'alcoolisme
subaigu; il s’agit ici bien plus d’un rêve que d’un vrai
délire.
Le début de la crise a lieu la nuit sous forme de rêve, et
ce dernier se prolonge pendant plusieurs jours.
A la période hypnagogique ou plus avant dans la. nuit,
le sujet se réveille aux prises avec une angoisse indescrip¬
tible : il est trempé de sueur, il a le visage blême, il a
peur. Au milieu de phrases entrecoupées par l’émotion, on
saisit des mots ayant trait à ses occupations, à ses tra¬
vaux; il discute ou se dispute avec des interlocuteurs
invisibles. Bientôt la chambre se remplit de toute sorte
de choses fantastiques : c’est d’abord un point noir ou
lumineux qui s’agite au fond de la pièce ; ce point grandit,
il devient une tache qui, à son tour, s’étale, s’amplifie,
prend la forme d’un animal, d’un rat, d’un chat, d’un ser¬
pent; ces bêtes remuent, vont à droite, à gauche; c’est
bientôt une collection d’animaux auxquels s’ajoutent des
figures humaines, laides, grimaçantes, et tout cela remue,
s’agite dans un grouillement bizarre, impressionnant,
terrifiant. Il s’ajoute parfois à ces visions effrayantes
des hallucinations auditives ayant le même caractère :
l’alcoolique entend des injures, des menaces, des cris
de désespoir, des coups de revolver. De plus, il souffre
des sensations de chaleur, de brûlure, de froid, de
piqûre, de pincement, autant de troubles de la sensi¬
bilité générale.
Comme on le voit, ce délire est remarquable par bien
des particularités. Les idées sont extrêmement mobiles,
enchaînées sans aucun ordre, en apparence du moins;
elles s’associent, comme dans le rêve, au gré de sensations
de toute sorte qui viennent, du dehors ou de ses propres
organes, solliciter l’attention de l’alcoolique.]
ALCOOLISME.
569
4. — Delirium tremens.
11 s’agit d’une psychose aiguë, caractérisée par une
obnubilation de la conscience, une désorientation accom¬
pagnée d’hallucinations en masse, une conservation
relative de la compréhension, une excitation plus ou
moins prononcée, un tremblement intense. Le delirium
tremens ne se développe que sur le terrain de Y alcoolisme
chronique. Cependant, pour la production de ce syndrome,
il faut l’intervention d’une cause occasionnelle ou déter¬
minante. Cette cause est constituée le plus souvent par
des facteurs physiques débilitants, comme les affections
fébriles, surtout la pneumonie ; les traumatismes ; les
interventions chirurgicales. Parmi les causes morales, il
faut indiquer toutes les excitations de la vie des sen¬
timents. Les buveurs habituels d’eau-de-vie sont plus
particulièrement menacés de delirium tremens.
On a prétendu que le delirium tremens survient chez les
buveurs qu’on prive subitement de l’alcool. D’après les
observations minutieuses de BonhOffer et d’autres, il
est incontestable que de tels cas de délires par abstinence
existent effectivement. Cependant, il reste toujours la
question de savoir si, à côté de la suppression de l’alcool,
il n’y a pas d’autres influences de nature affaiblissante qui
agissent sur l’organisme de l’alcoolique, influences telles
que l’émotion consécutive à une arrestation ou la priva¬
tion de nourriture. En tous cas, il est reconnu que de
pareils délires par abstinence évoluent d’une manière
absolument modérée. Une fois le delirium tremens
déclaré, il n’est pas aggravé parla suppression de l’alcool.
D’ordinaire, l’accès est précédé d’une légère excitation
durant quelques heures ou quelques jours. L’état ccenes-
thétique est triste, déprimé ou irrité. Le sujet a quelques
hallucinations élémentaires : il voit des étincelles, par
exemple. Puis, les troubles principaux surviennent assez
rapidement.
La concentration de l’attention devient difficile ; mais, si
l’on réussit à fixeç cette dernière, on constate, d’après
BonhOffer, le bon état de l’acuité visuelle et auditive, ainsi
que des sensibilités tactile, thermique et douloureuse.
Seule, la perception des couleurs est un peu incertaine;
le champ visuel pour le rouge et le bleu est rétréci. Fré¬
quemment, le malade lit de travers ou, s’il lit à haute voix,
570 PSYCHOSES TOXIQUES.
il dit des absurdités. L’examen est d’ailleurs rendu très
difficile par ses propos souvent incohérents. Le sujet ne
reconnaît souvent pas les personnes de son entourage. -
Les impressions du monde extérieur se gravent dans son
esprit d’une manière inexacte et sont souvent falsifiées
par des réminiscences.
Les hallucinations sont très caractéristiques dans le
delirium Iremens. Le sujet croit voir quelque chose qui
remue ou se traîne ; il aperçoit des animaux qui fourmillent
et grouillent ; il les désigne habituellement comme étant des
souris, des rats, des insectes, des araignées, des papillons,
des serpents, des grenouilles.
Mais parfois il sait, au début, qu’il ne s’agit que d’une
vague ressemblance. Un malade avait dessiné les figures
de ses illusions qu’il appelait
des « araignées » et que la
figure 258 représente, réduites
aux deux tiers.
Au début, les sujets con¬
servent encore une certaine
faculté de discernement; ils,
peuvent expliquer comment
et à propos de quels objets,
réels chacune de leurs illu¬
sions s’est formée. Mais à
mesure que le delirium Iremens
progressé, les sujets finissent
par croire à la réalité de leurs
illusions. Les images du souvenir s’y mêlent beaucoup. Ce
qui le prouve, c’est ce fait que beaucoup d’illusions ont
trait à la boisson elle-même. Le délirant voit assez souvent
des bouteilles et des verres. Un sujet, représenté par la
figure 259, qu’on avait mis, pour le calmer, au bain prolongé,
croyait apercevoir dans l’eau des poissons et cherchait à
les prendre. Dans leurs troubles sensoriels, les délirants
sont très suggestibles. Ainsi, on peut éveiller en eux très
facilement des perceptions illusoires, en leur posant une
simple question ou en les plaçant dans un endroit sombre.
Il est probable que les nombreuses souris que les délirants
voient sont nées de cette manière, c’est-à-dire par sugges¬
tion. Plus un délirant alcoolique est excité, plus ses hallu¬
cinations sont abondantes et mobiles.
On note assez souvent des hallucinations tactiles : four-
Fig. 258. — « Araignées » vues
par un malade dans un accès
de delirium tremens et des¬
sinées par lui-même.
ALCOOLISME.
571
millements, morsures d’insectes ou de chiens. Ces troubles
sensoriels sont particulièrement prononcés au niveau des
mains.j Si le délirant tend la main sans regarder, et si,
en lui disant qu’on veut y mettre une pièce de monnaie,
on ne fait que la toucher, il croit presque toujours y
sentir l’objet indiqué. Les accidents névritiques des
membres inférieurs sont interprétés par les malades
Fig. 259. — Delirium Iremens. — Le malade, mis au bain prolongé,
y aperçoit des poissons et cherche à les attraper.
comme des morsures d’animaux. On constate souvent
des troubles de l’équilibre, sensation de vertige, le
sentiment de planer ou de s’enfoncer. Ces derniers
symptômes s’observent surtout quand les malades sont
hors du lit.
On trouve parfois des illusions ou des hallucinations
auditives : les malades entendent des sons et, des paroles
isolées, des murmures, des gens qui parlent tous
ensemble. Un sujet croyait continuellement entendre
téléphoner et répondait, appuyé contre la muraille,
comme s’il y trouvait lui-même un téléphone.
Il s’agit souvent d 'hallucinations complexes, d’événe¬
ments embrouillés, d’intrigues, de scènes dramatiques
auxquels se mêlent des perceptions réelles. Un malade
572
PSYCHOSES TOXIQUES.
voyait qu’on, hachait la tête à un autre malade. Un
autre croyait qu’il se trouvait au jugement dernier. Un
troisième voyait défiler tous les animaux de la création.
Quelquefois, les sujets s’amusent de leurs hallucinations
comme au théâtre.
Les troubles sensoriels peuvent être facilement provo¬
qués à l’aide d’une excitation périphérique. Liepmann a
déterminé ainsi des hallucinations visuelles chez 77 p. 100
des sujets en delirium tremens, en exerçant une pression
sur leur globe oculaire. Il suffit souvent de mettre le
malade dans l’obscurité ou de lui couvrir la tête, pour
qu’il aperçoive immédiatement toutes sortes de choses
fantastiques. Les excilalions endoptiques et les images
de Purkinje jouent certainement ici un rôle. [En 1825,
Purkinje découvrit les images reflétées par les deux faces
du cristallin et trouva ainsi le moyen de vérifier l’hypothèse
émise en 1631 par Descartes sur les modifications de
courbure du cristallin. Cette importante question de
l’ accomodation si profondément altérée chez les délirants
alcooliques aigus mériterait d’être reprise chez tous les
hallucinés de la vue en s’aidant des expériences célèbres
de Porterfield, de Langenbeck, de Cramer et Helmholtz,
de Knapp et de beaucoup d’autres.] La suggestion exerce
sans doute aussi une grande influence, car, selon la ques¬
tion qui est posée, le malade voit des étoiles, des roses
[ou des insectes]. On peut aussi provoquer directement
des hallucinations tactiles ou auditives. Il est quelquefois
nécessaire de stimuler l’attention du délirant, ce qui fait
supposer que dans ces illusions il s’agit d’un processus
essentiellement central.
La cohésion associative est relâchée. Bonhôffer a établi
expérimentalement 20 p. 100 d’associations d’après les
assonances chez un malade qui, guéri, n’en présentait
que 2 p. 100. La pensée fondée sur l’attention active est
abolie, mais on peut la réveiller presque toujours à l’aide
d’énergiques excitations périphériques, quoiqu’il ne soit
pas possible de la retenir pour un temps suffisamment
long. En résumé, malgré le trouble si intense de l’intelli¬
gence, il persiste ordinairement, dans le delirium tremens,
un certain degré de compréhension, contrairement à ce qui se
passe dans les états délirants d’origine fébrile et infectieuse
ou dans la paralysie générale. La faculté du contrôle, qui,
au début, se maintient encore, ne résiste cependant pas
ALCOOLISME.
573
longtemps. Toutefois, hormis les perceptions illusoires ou
hallucinatoires, il ne survient aucune conception délirante
stable, en admettant qu’on puisse nommer idées délirantes
celles qu’on a dans un rêve. Ces troubles sensoriels se
manifestent en se mêlant souvent à des idées de souvenirs.
Tant qu’il est possible de fixer l’attention des sujets,
on réussit à réveiller chez eux un ensemble assez bien
conservé de souvenirs et de connaissances. L’attention est
troublée. On peut suggérer au malade des pseudo-rémi¬
niscences, lui persuader, par exemple, qu’il vient de chez
lui ou qu’il vient de se marier. Cette manière d’être
rappelle les troubles mentaux de la démence sénile et
ceux de la psychose polynévritique. L’amnésie, après la
disparition du delirium tremens, n’est pas fréquente. Les
malades peuvent généralement rendre compte de tout
ce qu’ils ont éprouvé pendant le délire.
En raison de l’incapacité où ils sont de bien concevoir
de nouvelles impressions et de les relier avec ordre, en
raison sans doute aussi de leurs hallucinations, les
malades ne sont pas en état de s’orienter convenablement
dans l’espace et dans le temps. Tandis que la conscience
n’est généralement pas troublée, le délirant, à l’apogée de
son accès, vit dans le monde de ses illusions, auxquelles
viennent s’ajouter les nouvelles impressions du monde
extérieur. Le sujet croit presque toujours qu’il vit dans
son milieu habituel; dans son excitation, il continue à
vaquer à ses occupations ordinaires. Cet état mental
constitue précisément le délire professionnel. Ainsi, le
menuisier croit qu’il rabote, le cordonnier tire son fil
poissé, l’employé des postes tire des lettres, un préparateur
d’anatomie fait des gestes comme s’il mettait des cerveaux
dans le liquide de Müller. Beaucoup de ces malades se
voient, conformément à leur vieille habitude, transportés
au cabaret où ils vident verre sur verre. Dans les cas
avancés et graves, on peut encore observer des délires
avec mussitation (V oy. p. 541).
L'humeur des malades est triste, préoccupée au début ;
cette inquiétude peut d’ailleurs être facilement dissipée
par la suggestion. A mesure que les hallucinations se
multiplient, et malgré le caractère souvent effrayant de
ces dernières, l’angoisse disparait d’ordinaire, pour faire
place à l'euphorie, qui est toujours le signe le plus carac¬
téristique de l’état mental de l’ivrogne. Kraepelin désigne
574
PSYCHOSES TOXIQUES.
ce mélange d’humeur gaie et d’idées tristes sous le nom
A' humeur patibulaire ou. crapuleuse des délirants alcoo¬
liques.
Souvent les malades, même avant le début du delirium
tremens, présentent une légère excitation psychomotrice.
Dans le délire, ils parlent et gesticulent beaucoup, veulent
.quelquefois se lever et s’en aller. D’autres, aii contraire,
restent étendus tout dé leur long, mais sans arriver pour
cela au repos. C’est surtout, dans le sens du délire pro¬
fessionnel que s’expriment les mouvements, qui d’ordinaire
ne sont pas de simples décharges motrices, comme c’est
le plus souvent le cas chez les catatoniques, mais qui ont
ici le caractère de mouvements en vue d’un but déterminé,
comme dans la manie. La réaction motrice est précipitée
et toujours altérée, au point de vue de sa sûreté.
Troubles physiques dans le delirium tremens.
Il n’est pas rare d’observer chez les sujets atteints do
delirium tremens des troubles de la conscience survenant
par crises accompagnées de convulsions. Parfois, ces crises
convulsives se manifestent déjà dans le stade préliminaire,
alors qu’il n’y a pas encore d’hallucinations intenses ni de
tremblements. Quelquefois, c’est une ou plusieurs crises
épileptiformes qui servent d’introduction au delirium
tremens, ce qui est' fréquemment l’occasion de morsures
de la langue et d’autres blessures, ainsi que le montre la
figure 260. D’après Dôllken, 80 p. 100 de ces délirants
alcooliques entrent à l’asile porteurs de traumatismes
plus ou moins graves, mais toujours après que les signes
précurseurs du delirium tremens s’étaient déjà nettement
manifestés, de sorte qu’en général le syndrome mental n’est
pas une conséquence des blessures, mais plutôt la cause.
Le tremblement est particulièrement marqué, d’abord
aux mains et à la langue, plus tard aux lèvres, aux bras,
aux pieds, à la tête, au corps tout entier. Le tremblement
présente des oscillations très étendues, au nombre de sept
à huit à la seconde. Dans les états graves de delirium tre¬
mens, le sujet est incapable de tenir quelque chose dans les
deux mains. L’ écriture est ataxique; mais elle ne com¬
mence d’ordinaire à devenir illisible que dans les trem¬
blements très forts, comme la figure 261 en offre un
exemple très démonstratif.
ALCOOLISME.
575
Parmi les symptômes plus rares, il faut citer : V achop¬
pement des syllabes, le nystagmus et la diplopie. Les pupilles
sont souvent rétrécies, affaiblies dans leurs réactions,
avec des réflexes abolis parfois complètement (dansl p. 100
des cas). La parésie de la langue et des extrémités, Y ataxie,
des convulsions to¬
niques viennent s’a¬
jouter quelquefois
aux symptômes pré¬
cédents. On observe
en outre des hyperes¬
thésies, des pareslhé-
sifiset des anesthésies.
Quant aux fractures
et aux autres trauma¬
tismes, le délirant
alcoolique, comme
d’ailleurs l’individu
profondément ivre,
n’en a souvent pas la
moindre conscience.
Jacobson, Friis et
Dôllken ont constaté,
môme dans le deli¬
rium tremens non
compliqué de mala¬
die infectieuse, une
hyperthermie dans
plus des quatre cin¬
quièmes des cas ;
dans les deux cin¬
quièmes, la tempé¬
rature dépassait 38°.
servé 41°. Après les crises convulsives, la température
tombe parfois à 35°.
Presque constamment le délirant alcoolique présente
une dilatation du cœur. Le pouls petit et dur, souvent
irrégulier, est fréquent, môme pendant le repos au lit ; il
dépasse facilement 100 pulsations par minute et, dans
une forte excitation, il va au delà de 150. A l’apogée de
l’accès, le nombre de leucocytes est augmenté dans le
sang (Elsholz).
La respiration n’est accélérée que modérément ; on
Fig. 260. — Morsure de la langue et bles¬
sures au visage consécutives à une at¬
taque épileptiforme chez un sujet atteint
de delirium tremens.
Dans certains cas on a même ob-
576 PSYCHOSES TOXIQUES.
constate jusqu’à trente mouvements respiratoires par mi¬
nute. La sécrétion sudorale est augmentée. 'L'excrétion
urinaire est diminuée, parfois jusqu’à 200 centimètres
cubes par vingt-quatre heures ; elle remonte seulement au
moment où s’annonce l’excitation et où le sommeil sur¬
vient. La densité de l’urine est élevée jusqu’à 1030.
Fig. 261. (Collection de Roubinovitcli.) — Écriture ataxique d’un
alcoolique en delirium tremens ; l’écriture rappelle celle des
paralytiques généraux très avancés. Le tremblement des mains était
particulièrement intense. Voici la phrase que le malade a écrite
sous dictée : Il fait très froid aujourd'hui, Paris, 19 novembre 1902.
L’orthographe est en rapport avec le degré d’instruction très
faible du sujet.
Exceptionnellement, Dollken a trouvé de l'albumine dans
120 cas, au début du delirium tremens. Dans 30 p. 100 des
cas, le même a trouvé de petites quantités d’albumose.
Évolution du delirium tremens.
On a essayé de distinguer dans ce délire plusieurs
périodes : 1° prodromes; 2° tremblement, insomnie et
troubles sensoriels ; 3° délire avec excitation ; 4° convulsions.
Mais, dans la réalité, on ne peut guère séparer la se-
ALCOOLISME. 577
conde période de la troisième ; d’autre part, les accidents
convulsifs ne se produisent nullement dans tous les cas
de delirium tremens et parfois n’apparaissent qu’à la pé¬
riode prodromique. Le délire peut se terminer par la
mort, soit par suicide, soit à la suite d’attaques convul¬
sives ou de complications somatiques, comme une maladie
infectieuse ou une affection cardiaque.
Souvent le délire présente, à son acmé, ce que les an¬
ciens appelaient un e phase critique et qui consiste en ceci :
après la période d’ekcitation la plus vive, accompagnée
d’obnubilation de la conscience, le sujet tombe dans un
sommeil profond et prolongé d’où il se réveille reposé,
pour arriver ensuite progressivement à la guérison. Le
delirium tremens évolue d’ordinaire en trois ou cinq jours,
à partir du début des troubles sensoriels jusqu’au som¬
meil dit critique. AJa suite de l’accès, les souvenirs sont
relativement conservés, les facultés psychiques se réta¬
blissent assez rapidement ; parfois, le malade continue
encore à attacher de l’importance aux perceptions illu¬
soires qu’il a éprouvées ; mais cela ne dure guère, et la
plupart du temps la conscience de l’état morbide revient.
On peut aussi observer des délires atypiques de formes
très diverses. La période prodromique ne manque que
rarement. D’autre part, il arrive parfois que l’affection
n’atteint pas son plein et entier développement, de sorte
qu’on assiste à l’éclosion de délires abortifs. On constate alors
l’apparition de signes précurseurs, comme l’oppression,
l’inquiétude, les troubles du sommeil, le tremblement et
la sueur. D’autre part, la perception est altérée. Parfois,
survient de l’albuminurie. Les troubles de la parole et de
l’écriture peuvent également se manifester. Cependant
les troubles sensoriels typiques sont totalement absents.
Dôllken a décrit cette forme de delirium tremens sous le
nom de delirium sine delirio.
On peut encore ranger parmi les délires atypiques à
forme abortive les cas où un alcoolique chronique éprouve
d’une façon transitoire des perceptions illusoires et qui
consistent, par exemple, à voir, surtout pendant la nuit,
des hommes noirs ou des animaux, à entendre appeler,
mais sans que le malade cesse un seul moment de se
rendre compte du caractère morbide de ses perceptions.
Ce sont ces troubles sensoriels qu’on désigne sous le nom
d’hallucinations d'ivresse.
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 37
578
PSYCHOSES TOXIQUES.
On observe en même temps des tremblements, de la
sueur, du sommeil agité, insuffisant, de l’angoisse.
Le delirium tremens fébrile est une forme décrite par
Magnan; à sa période d’acmé, ce délire peut atteindre une .
température de 42°. Cette forme s’accompagne d’un trem¬
blement très fort, saccadé. Elle correspond dans l’ensemble
aux «délires graves » décrits par BonhOffer.
Parfois, on trouve avant l’accès un délire avec mussila- -
lion (Voy. p. 541), comme dans les psychoses infectieuses.
Dans cet état, le malade est sans connaissance, plongé
dans une profonde prostration ; il marmotte entre ses
lèvres des mots inintelligibles et exécute de faibles mou¬
vements stéréotypés, comme de tirer des duvets ou de
tirailler la couverture du lit.
Nâcke a décrit, sous le nom de delirium tremens chro¬
nique , une série de récidives de ce syndrome allant en
s’affaiblissant à chaque nouvel accès et se reproduisant
souvent pendant plusieurs semaines. Cette forme s’observe;,’
surtout chez des sujets frappés d’une dégénérescence^
alcoolique profonde.
5. — Psychose alcoolique hallucinatoire aiguë.
Dans cette forme d’affection mentale d’origine alcoo¬
lique, que Wernicke appelle psychose hallucinatoire alcoo¬
lique aiguë, et que d’autres' appellent paranoïa alcoolique
aiguë, on voit se développer, d’emblée, au milieu de
troubles sensoriels variés et surtout d’hallucinations au¬
ditives élémentaires, un délire systématisé de persécution
dans lequel la conscience reste, somme toute, intacte. ’
Au début se produisent des hallucinations élémentaires
de l’ouïe, des bourdonnements, des tintements, des gronde¬
ments dans les oreilles ; bientôt ces hallucinations devien¬
nent plus compliquées. C’est de la musique, des cris, des
coups de feu et, finalement, de vraies paroles. Le malade
fait attention à ces illusions; il croit reconnaître de quel
côté viennent les voix : de la rue, du poêle ; il distingue si
ce sont des voix d’hommes ou de femmes ; parfois ce v
sont des voix tout à fait étranges, des sons incompréhen- ;
sibles ; souvent plusieurs voix parlent en même temps.
Beaucoup d’auteurs remarquent en particulier le ca¬
ractère rythmique, cadencé, de ces diverses hallucina-;:
tions ; les bruits se font entendre d’une façon . synchro- .
ALCOOLISME. 579
nique aux mouvements du pouls : « Va-t’en ; va-t’en ! »
ou bien : « Oui, je te tue ; oui, je te tue ! »
Le malade entend qu’on le gronde, qu’on le menace,
qu'on parle de lui, qu’on blâme sa conduite. On observe
assez souvent le phénomène de la « pensée parlée ».
Un malade de Bônhôffer pensait qu’il voudrait bien être
ailleurs; aussitôt, il entendait des voix qui lui disaient :
« Si tu étais ailleurs, que n’es-tu ailleurs. » S’il pensait
qu’il voudrait bien dormir, les voix disaient : « Quand
même tu pourrais dormir, tu ne pourras pas dormir
quand même, pas aujourd’hui, pas demain, ni bien
des nuits encore. »
Les hallucinations de la vue sont moins fréquentes. Il
se produit aussi des troubles du sens musculaire.
L’halluciné alcoolique, contrairement au délirant, cher¬
che à interpréter ses troubles sensoriels ; il a des idées
de persécution. L’obnubilation de la conscience est tout à
fait minime ; la compréhension est conservée, de même
que l’orientation. Le malade cherche à expliquer tout ce.
qu’il remarque, bien que la conscience de sa maladie lui
manque. A part
les conceptions
délirantes, la pen¬
sée associative, la
faculté de remar¬
quer et de repro¬
duire les impres¬
sions, et même le
jugement, sont
bien conservés
dans l’ensemble.
Dansle domaine
cœnestliétique,
c’est surtout l’in¬
quiétude qui do¬
mine, inquiétude
en rapport avec
leshallucinations.
La physionomie,
ainsUque le mon¬
tre la figure 262, exprime cette disposition d’humeur plus
nettement que chez le sujet atteint de delirium Iremens.
Néanmoins, l’humeur plutôt amie qui fait le fond du carac-
Fig. 262. — Psychose alcoolique hallucina¬
toire aiguë deWernicke. — Trails flasques;
expression inquiète.
580
PSYCHOSES TOXIQUES.
tère de l’alcoolique finit par se mettre ici également au
premier plan.
L 'altitude du sujet est influencée par les hallucinations
et les idées délirantes. Un malade, qui se croyait pour¬
suivi, se blottit dans une cheminée où il resta caché toute
la journée.
Physiquement, on constate fréquemment des troubles du
sommeil, de la sueur, de la tachycardie. Le tremblement
intense du sujet en delirium tremens manque ici; ordinai¬
rement, le tremblement est ici beaucoup moins accusé.
L’affection dure de plusieurs jours à trois semaines. Sou
vent un profond sommeil ramène la lucidité d’esprit. Dans
les cas où la marche de l’affection est subaiguë, les
perceptions illusoires disparaissent lentement. D’après
Ilberg, ces troubles sensoriels ne disparaissent que tard,
lorsqu’il y a eu des hallucinations de'plusieurssens. Habi¬
tuellement, l’affection guérit; Naturellement, dans cette
psychose, il y a danger de suicide, de môme qu’après,
le malade guéri continuant pourtant à s’alcooliser, il
reste toujours la possibilité d’une récidive, comme chez
le sujet atteint de delirium tremens.
La raison pour laquelle un sujet est frappé de delirium
tremens, tandis qu’un autre présente une psychose hallu¬
cinatoire, n’est pas élucidée. Wernicke et Bonhôffer
admettent que, dans le premier cas, il s’agit de sujets
plus prédisposés aux troubles- sensoriels optiques, tandis
que dans l’autre ils ont plus de tendance aux hallucina¬
tions auditives. Mais cela n’explique encore pas la diffé¬
rence qui existe dans l’évolution des deux syndromes,
ni pourquoi chez l’halluciné de l’ouïe c’est l’émotion,
l’inquiétude qui dominent, tandis que. chez le malade
atteint de delirium tremens il y a surtout un tremblement
intense; cela ne rend pas compte non plus de la différence
qui existe dans les deux affections au point de Tue de la
netteté de la conscience et de la compréhension.
Certains cas peuvent être considérés comme des formes
de transition entre le delirium tremens et la psychose
hallucinatoire alcoolique. D’autres peuvent être rangés
parmi les cas de psychose hallucinatoire chronique, en ce
sens que, à côté de la clarté de conscience et de la com¬
préhension, il se produit, pendant des mois et même des
années, des hallucinations auditives que le sujet cherche
parfois à expliquer et à interpréter. Une malade assurait,.
ALCOOLISME.
581
par exemple, que, depuis des années, elle entendait mar¬
motter et, en même temps, elle faisait toute une théorie
sur le « Royaume
des Esprits ». Une
autre alcoolique
chronique enten¬
dait pendant des
mois appeler son
nom à haute voix.
Dans certains cas,
il se produit des
sensations sexuel¬
les qui tourmen¬
tent les malades
et causent quel¬
quefois une
grande excita¬
tion, surtout pen¬
dant la nuit Ici Eig- 263. — Psychose hallucinatoire. alcoolique
encore se mani- chronique. - Expression gaie, moqueuse,
feste . l’humeur
gaie, plus ou moins moqueuse, qui fait le fond du caractère
de l’alcoolique chronique, même après une abstinence de
plusieurs mois, et qu’on constate chez le malade représenté
par la figure 263.
6. — Psychoses alcooliques chroniques paranoïdes.
Des troubles du jugement s’observent déjà dans l’alcoo¬
lisme chronique, principalement dans la forme délirante.
L’appréciation de leur propre condition, des rapports
réciproques entre eux et leur entourage échappe ordinai-
rement aux buveurs. Ils font volontiers leur propre éloge,
prétendant qu’ils sont très sobres, qu’ils sont les meil¬
leurs pères de famille. Ils sont convaincus de leur supé¬
riorité et s’attribuent, même quand ils sont physiquement
dans un état de déchéance complète, toutes sortes de
qualités de force musculaire, d’énergie et de volonté.
Ils rejettent toute la faute sur des circonstances exté¬
rieures, sur des rivaux, principalement sur la femme et
sur la famille. En outre, ils ont souvent des idées de
jalousie.
Sur cette base, outre l’affaiblissement du jugement, il
582 PSYCHOSES TOXIQUES.
peut se développer tout un système délirant assez stable et
inaccessible à tous les raisonnements, à toutes les objec¬
tions. Le caractère fondamental de ce délire est que le
malade tire souvent des conséquences trop absolues de
ses idées fausses. Les hallucinations sont rares; la per¬
ception est généralement assez bien conservée, troublée
seulement dans les limites de l’alcoolisme chronique. La
pensée associée, la mémoire sont, à la vérité, un peu
affaiblies ; mais, d’ordinaire, elles ne sont pas profondé¬
ment troublées. L’attitude, du sujet est généralement
correcte. Malgré les idées délirantes d’une nuance souvent
mélancolique, on retrouve chez lui la bonne humeur carac¬
téristique des alcooliques. Un malade déclarait qu’on
allait l’exécuter: il reculait effrayé devant les médecins;
il était méfiant, dès qu’on l’approchait ; il refusait de ré¬
pondre aux questions; puis, tout à coup, il se mettait à
réclamer qu’on le tuâtvite, au lieu d’attendre si longtemps,
que d’ailleurs il avait déjà vendu son corps pour être
anatomisé; tout cela dit avec un sourire malicieux et des
tournures de phrase facétieuses.
Le délire de la jalousie est un des plus caractéristiques
parmi les psychoses alcooliques chroniques. L’ivrognerie
elle-même a déjà ordi¬
nairement pour consé¬
quence des discordes
domestiques. Le bu¬
veur estgénéralem.ent
brutal avec les siens.
Ensuite, les tendances
érotiques de l’homme
ivre sont faites plutôt
pour dégoûter la
femme. Enfin, chez
l’alcoolique chro¬
nique, il se produit
Fig-. 264. — Délire de la jalousie d’origine aussi peu à peu une
alcoolique. — Expression triste et me- certaine impuissance,
liante. qui l’éloigne de la
femme. La méfiance
envers cette dernière s’en accroît davantage et le buveur
épie toutes sortes d’indices. La figure 264 représente un de
ces alcooliques jaloux. L’intervention d’un voisin dans une
scène de ménage est interprétée dans le sens de l’adultère.
ALCOOLISME.
Le buveur va rechercher toutes les vieilles histoires désa¬
gréables, toutes les querelles d'avant son mariage. Il établit
des comparaisons entre une ressemblance imaginaire de
ses enfants avec les rivaux de ses rêves. Il est d’ailleurs
possible que quelques-unes de ces récriminations soient
fondées sur des griefs réels. Par moments, l’alcoolique
chronique croit voir un rival rôder autour de sa maison et
se glisser dans l’obscurité de l’escalier. La vie de la femme
est souvent en danger par suite des brutalités du mari
buveur. On a vu plusieurs cas où ces malades ont commis
des assassinats. Bien des fois, des innocents pris par l’alcoo¬
lique pour des rivaux ont été victimes de sa brutalité et de
son délire. Ce n’est qu’ après une longue et sévère abstinence
des boissons alcooliques, dans un établissement spécial,
que ces états peuvent quelquefois s’améliorer, et que les
idées délirantes peuvent s’atténuer à mesure que le buveur
acquiert la conscience de son état morbide.
7. — Complications de l’alcoolisme.
Les rapports de l’alcoolisme avec Y épilepsie sont com¬
plexes (Voy. le chap. xv). L’intoxication alcoolique cons¬
titue la cause déterminante essentielle des attaques épi¬
leptiques. Après l’absorption de petites quantités d’alcool,
on observe chez les épileptiques des accès d’ivresse
pathologique et des états crépusculaires de la conscience.
Dans leur dépression, les épileptiques recourent souvent
à l’alcool; et, en raison de ce penchant, nous avons déjà
(Yoy. p. 292) présenté la dipsomanie ou l’ivrognerie pério¬
dique comme étant, en réalité, une forme spéciale de
l’épilepsie. Il est à noter, en outre, que même des indi¬
vidus qui ne sont nullement prédisposés à l’épilepsie et
qui, pendant des dizaines d’années consécutives, n’ont
jamais présenté aucun des symptômes de nature comi¬
tiale, sont parfois frappés d’accidents épileptiformes sous
l'influence de l’alcoolisme chronique ; dans les nombreux
cas observés par nous, nous avons vu des absences, des
crises convulsives se produire au cours ou à la suite
d’un accès de delirium tremens. Ce sont principalement
les buveurs d’eau-de-vie qui sont sujets à des crises de
ce genre. Môli en estime le nombre à 40 p. 100. On trouve
chez des buveurs une telle fréquence de crises convulsives
qu’on peut admettre l’existence d’une épilepsie alcoolique.
584 PSYCHOSES TOXIQUES.
Dans ces cas, les convulsions surviennent par séries', *
souvent très rapprochées. On constate aussi, après les
crises, des troubles de la conscience avec de la prostra¬
tion. Wildermuth a noté l’alcoolisme chez 14 p. 100 de ses.
épileptiques.
De plus, il est facile de s’apercevoir que les hystériques,
en raison du trouble de la volonté, opposent peu de résis¬
tance aux séductions de l’alcool. Dans l’hystérie mâle,
en particulier, on observe fréquemment des accidents
hystériques sous l’influence de l’alcool, notamment les
troubles de la sensibilité et de la vue, les crises convul¬
sives, même des états' crépusculaires de la conscience.
Lührmann a noté ces accidents chez un quart environ de
ses hystériques mâles. Il semble donc qu’on peut établir
l’existence d’une véritable hystérie alcoolique. [Consulter
à ce sujet les travaux suivants : Debove, De l'apoplexie
hystérique [Bull, de la Soc. méd. des hôp., 1886) ; Achard,
De l'apoplexie hystérique. Th. de doct., 1887 ; Dreyfous,
De l'hystérie alcoolique .]
La neurasthénie par épuisement peut aussi survenir sous
l’influence d’une intoxication alcoolique.
Magnan, Souques, Kouznietzow ont vu se produire,
chez des alcooliques chroniques, prédisposés par une
hérédité morbide, un état d’automatisme cérébral, dans
lequel les malades accomplissent tout à fait inconsciem¬
ment une suite d’actes en apparence raisonnés. Cet
automatisme se produit brusquement; il procède par
accès, dure généralement quelques minutes, mais peut se
prolonger durant plusieurs jours; puis il disparaît aussi
soudainement qu’il a paru. Il ne s’agissait nullement
d’épilepsie chez les sujets observés. Dans les cas de dégéné¬
rescence tout à fait grave, la simple ivresse, sans alcoo¬
lisme chronique, semble déjà pouvoir produire de pareils
états d’automatisme. Reste à savoir quels rapports
existent entre ces crises d’automatisme cérébral et les
autres formes de l’ivresse pathologique.
Quelques auteurs ont décrit une paralysie générale ou
une pseudo-paralysie générale alcoolique. Tout d’abord, il
faut mettre de côté les cas où un alcoolique chronique
est frappé d’une véritable paralysie générale. En outre, il
est à remarquer que, en raison de leur excitation et de
leur sentiment d’euphorie, surtout à la période initiale de
la paralysie générale, certains sujets, jusque-là sobres,
ALCOOLISME.
585
s’adonnent à des excès alcooliques et vénériens. Enfin,
il y a des cas d’alcoolisme avancé, avec affaiblissement
des facultés intellectuelles, dans lesquels l’état cœnesthé-
tique du sujet est gai, expansif, accompagné d’un senti¬
ment exagéré de sa puissance et qui le pousse à émettre
des idées délirantes, à parler de sa force physique ou
de sa fortune colossale. Il s’y joint même parfois une
série de signes physiques qui s’observent aussi dans la
paralysie générale : inégalité pupillaire, troubles des
réflexes des pupilles, rarement leur abolition complète,
parésie faciale, tremblement de la langue et des mains,
articulation difficile de la parole, parésie des jambes avec
marche parfois ataxique, réflexes rotuliens affaiblis ou
absents. Assez souvent, on constate de l’analgésie. La
rétention d’urine n’est pas rare. Le trouble de la parole,
caractéristique de la paralysie générale, ne s’y trouve pour¬
tant pas ; la marche de l’affection est plus lente et plus
continue que dans la paralysie générale vraie. Il faut, de
plus, s’appliquer à bien isoler les signes physiques propres
à l’alcoolisme chronique. L’évolution de l’affection est
d’ailleurs toute différente : des améliorations importantes
et même la guérison peuvent se produire lorsque l’alcoo¬
lique se résigne à l’abstinence des boissons et à un
traitement approprié.
[8. — Alcoolisme infantile.
L'alcoolisme infantile héréditaire se développe au cours
de la vie fœtale, depuis la fécondation jusqu’à la naissance,
et à cause de cela mériterait le titre d 'alcoolisme fœtal ou
congénital. L’existence de ce type d’alcoolisme est nette¬
ment mise en lumière par des observations cliniques d’un
grand nombre d’auteurs français, comme Morel, Lance-
reaux, Magnan, Déjerine, Legrain, et étrangers, comme
Forel, Ladame, Combe, Demme (Suisse), Vaucleroy (Bel¬
gique), Kerr (Angleterre), Bâr (Allemagne). Les constata¬
tions de la clinique ont été confirmées par les recherches
expérimentales de Féré et, plus récemment, par celles de
Nicloux.
, Les manifestations hérédo- alcooliques, de nature ner¬
veuse et mentale, sont peut-être celles qui ont le plus
attiré l’attention à cause de leur gravité sociale.
. L 'hystérie, la neurasthénie, l 'épilepsie, la chorée, les trem-
PSYCHOSES TOXIQUES.
blemenls s’observent couramment dès la première généra¬
tion. Les statistiques dressées pour Y épilepsie sont très
démonstratives à cet égard. Dans 163 familles où le père
ou la mère s’adonnent aux boissons alcooliques, Bourne-
ville a constaté l’existence de 244 enfants atteints d’épi¬
lepsie; Kovalewsky a compté 100 épileptiques dans
60 familles de ce genre. Pour Ladame, les deux tiers des
enfants de ces familles sont frappés de diverses formes de
mal comitial.
Les troubles psychiques les plus variés, depuis les plus
élémentaires jusqu’aux plus complexes, ne sont point
rares chez les descendants d’alcooliques. Débilité mentale
avec faiblesse de la mémoire, paresse intellectuelle, impos¬
sibilité de fixer longtemps l’attention ; imbécillité, idiotie
avec malformations ou lésions cérébrales, comme l’hydro¬
céphalie, la microcéphalie, la sclérose; syndromes épisodi¬
ques formés par des obsessions et des impulsions de toute
sorte ; délires hallucinatoires ayant pour point de départ
les cauchemars et les rêves ; les étals mélancoliques et
maniaques, tout peut apparaître chez les hérédo-alcoo-
liques.
La simple débilité mentale est la plus fréquente parmi les
enfants formant la première génération des buveurs. Elle
se caractérise ordinairement par une mémoire fugace,
infidèle, qui rend trè.s difficile l’éducation et l’instruction
de l’hérédo-alcoolique. Je soigne une jeune fille de quinze
ans, enfant de buveur, qui, le temps de passer d’une pièce
à une autre, oublie ce qu’on vient de lui demander, et
apporte, par exemple, un portemanteau au lieu de
lunettes.
Le sommeil de ces enfants est souvent troublé par des
cauchemars tels qu’on les observe chez des alcooliques
chroniques. La jeune fille dont je viens de citer l’affaiblis¬
sement de la mémoire pour les événements tout à fait
récents se plaint constamment de cauchemars toujours
très pénibles : elle rêve qu’elle court de grands dangers,
soit qu’elle se trouve au bord d’un précipice ou sur les rails
d’un chemin de fer sur le point d’être écrasée, soit que
l’on cherche à l’assassiner ou à l’enterrer vivante.
Les psychoses véritables, comme la mélancolie panopho-
bique avec des idées de suicide, Y excitation maniaque, la
confusion mentale, se développent parfois chez ces enfants en
vertu de la persistance des rêves et des cauchemars terri-
ALCOOLISME.
587
liants. Ces psychoses survenant pendant la croissance ou
au moment de la puberté peuvent se transformer en affai¬
blissement plus ou moins accusé des facultés intellec¬
tuelles, dit démence précoce, ou juvénile, ou encore hébé¬
phrénie.
Parmi les obsessions et les impulsions des hérédo-alcoo-
liques, il n’est pas rare d’observer la dipsomanie, qui se
caractérise par des besoins périodiques intermittents,
impérieux, irrésistibles de boire. Une anxiété des plus
vives s’empare de l’enfant en présence du vin ou des
liqueurs, et ne se calme que lorsqu’il a donné suite à son
désir. C’est l’effet d’une transmission héréditaire de l’ap¬
pétence pour l’alcool (Lancereaux) qui mène fatalement sa
victime à l’alcoolisme chronique avec toutes ses consé¬
quences désastreuses.
D’après Morel, l’ idiotie n’apparaît qu’à la troisième ou
la quatrième génération des familles d’alcooliques. Sur
300 idiots, Howe en a compté 143 appartenant à des parents
éthyliques, et sur 114 cas d’idiotie Demme en a signalé 62
ayant la môme origine. Dans la même famille adonnée à
l’alcoolisme, on trouve parfois plusieurs enfants atteints
d’idiotie; c’est ainsi que Mitchell cite un buveur père de
7 idiots.
Dans l’ensemble, on se fera une idée très juste des con¬
séquences héréditaires de l’alcoolisme au point de vue du
système nerveux en retenant ces chiffres de la statistique
de Demme : sur 57 enfants pris dans 10 familles d’alcoo¬
liques choisies au hasard, il a trouvé (en dehors des
25 morts dans les premières semaines) 12 idiots, 5 hydro¬
céphales, 5 épileptiques, 2 dipsomanes, 8 normaux.
Comme corollaire de toutes ces manifestations mentales
hérédo-alcooliques, la criminalité infantile ou juvénile s’ac¬
centue de plus en plus dans les familles des buveurs. En
Suisse, la moitié des enfants détenus dans les maisons
de correction sont, d’après l’enquête du Conseil fédéral
de 1884, issus de parents alcooliques.
En somme, l’ensemble de stigmates énumérés plus haut
et qui caractérisent la dégénérescence humaine, au double
point de vue somatique et psychique, est bien l’œuvre de
l’alcoolisme héréditaire.
La symptomatologie de V alcoolisme infantile acquis Se
distingue de celle de l’alcoolisme de l’adulte par l’intensité
plus grande des accidents toxiques d’ordre nerveux en
588 PSYCHOSES TOXIQUES,
particulier. On sait que l’enfant normal a un encéphale
beaucoup plus volumineux et plus lourd que l’adulte, par
rapport au reste de l’organisme. Les centres nerveux
recevant, chez l’enfant, relativement plus de sang, sont,
dans le cas d’une intoxication alcoolique, plus en contact
aussi avec le poison. En conséquence, leurs réactions sont
plus vives et les troubles plus graves.
De plus, là comme ailleurs, dans la détermination de
telle ou telle manifestation de l’empoisonnement, inter¬
viennent les diverses influences héréditaires ou acquises
qui fixent de préférence l’action des boissons alcooliques
sur tel ou tel organe, système ou tissu de l’organisme
infantile.
Nous distinguerons l’alcoolisme acquis du nourrisson et
de l'enfant proprement dit. Chez le nourrisson, on peut
observer une intoxication alcoolique aiguë ou chronique.
h' intoxication aiguë provoquée par l’administration au
petit enfant d’un lait trop fortement alcoolisé est le plus
souvent caractérisée par l’apparition d’accès convulsifs
épileptiformes. Voici une observation de Demme (de
Berne) qui peut être citée comme un exemple du genre.
Un enfant de deux mois et demi, nourri uniquement au
sein, fut apporté à la consultation dans un état de grande
agitation entrecoupé de crises fréquentes de convulsions
généralisées. En interrogeant longuement la mère, on par¬
vint à savoir que cette dernière prenait, chaque matin, un
petit verre de schnaps pour se débarrasser des glaires ; à
midi, un second petit verre du même liquide pour se
donner de l’appétit ; à quatre heures, un troisième contre
les coliques, et, le soir, un quatrième pour se procurer un
repos bien mérité. On fit aussitôt cesser le sein et nourrir
l’enfant avec du lait de vache ; au bout de quelques jours
les convulsions cessèrent. On essaya ensuite de faire
donner à nouveau le sein ; immédiatement les convulsions
recommencèrent. Dès lors, on fit définitivement sevrer
l’enfant, qui n’eut plus d’attaques convulsives. Des obser¬
vations semblables ont été publiées par Edmunds (de
Londres), Bâr (de Berlin).
Généralement, ces accès convulsifs d’origine alcoolique
se distinguent des autres cas A' éclampsie infantile en ce
qu'ils ne s’accompagnent pas de fièvre, ni de troubles
intestinaux.
Quelquefois, l’alcoolisme aigu des nourrissons peut
ALCOOLISME.
589
revêtir l 'aspect de la méningite. Ausset a cité le cas d’un
enfant de deux mois et demi chez lequel rien ne manquait
au tableau d’une méningite : exagération du liquide
céphalo-rachidien produisant une tumeur molle, pulsatile
au niveau de la fontanelle antérieure, raideur de la nuque,
intermittences du pouls, respiration suspirieuse, vomisse¬
ments, cris plaintifs. Or, la nourrice de l’enfant ayant
quitté son nourrisson, on apprit d’une autre domestique
qu’elle buvait énormément et s’enivrait tous les soirs. Cette
pseudo-méningite aboutit à une complète guérison.
Enfin, les nourrissons peuvent manifester leur alcoo¬
lisme aigu sous la forme d 'ivresse. Un curieux exemple a
été publié par Millon. Il s’agit d’un enfant particulière¬
ment fort et vigoureux, exclusivement nourri au sein. Une
bonne, à qui l’on frictionnait un j our la tête avec du « rhum
vieux », tint le nourrisson sur ses genoux pendant cette
petite opération. L’enfant humait donc ainsi les vapeurs
alcooliques répandues à profusion. Au repas suivant, les
parents furent étonnés du spectacle offert par leur fils :
assis à table dans sa chaise, il menait un train épouvan¬
table ; le visage allumé, les yeux brillants, les pommettes
rouges et le bout du nez écarlate, l’enfant se livrait à une
mimique de la plus haute fantaisie : ses pieds s’agitaient
sous la table, ses bras faisaient les ailes de moulin ; armée
d’une cuiller, sa main tapait sur son assiette, sur la table,
sur les bouteilles ; sa bouche pétaradait en tortillonnant
à droite et à gauche, tandis que de temps à autre, dans
un langage primitif, le petit enfant traduisait sa gaieté par
des cris aigus et des mélopées d’une tonalité extravagante.
A la fin, le nourrisson tomba dans un sommeil profond
qui se prolongea jusqu’au matin.
L 'intoxication chronique du nourrisson se manifeste dans
la grande majorité des cas par un état d’agitation avec
cris, mauvais sommeil, faible progrès dans le poids, selles
anormales. Parfois, les symptômes prennent une allure
beaucoup plus grave : l’enfant est chétif, sa peau est ridée,
son air souffreteux; l’insomnie est absolue : les convulsions
peuvent survenir et, à leur suite, des troubles oculaires
comme le strabisme.
Chez l’ enfant proprement dit, il faut également distinguer
deux formes classiques : l’alcoolisme aigu ou l’ivresse et
l’alcoolisme chronique.
h' alcoolisme aigu dans sa forme légère est d’observation
590
PSYCHOSES TOXIQUES.
banale ; c’est l’ivresse avec ses trois périodes classiques :
excitation, ataxie physique et intellectuelle, apoplexie coma¬
teuse, que présentent les enfants qui ont absorbé une
quantité plus ou moins forte de boissons alcooliques. Cé<
qu’il y a de particulier pour l’enfant dans cette ivresse
légère, c’est que l’état comateux qui constitue sa phase
terminale arrive en pareil cas plus rapidement que chez
l’adulte, quelquefois presque d’emblée. Au réveil, l’enfant
est brisé, courbaturé; il a des sueurs, des nausées, des
vomissements et de la diarrhée.
. Dans les formes graves, les convulsions épileptiformes sur¬
viennent et, parfois, l’enfant meurt dans l’espace de quel¬
ques heures. Tout dernièrementencore, à Belleghem, dans
la Flandre occidentale, un petit garçon de quatre ans, fils
de marchand de vin, profita de l’absence de ses parents pour
absorber quatre petits verres de genièvre. Le gamin fut pris
aussitôt après de douleurs abdominales, et vers le soir il
çutdes convulsions ; il succomba dans la nuit. Taylor a cité
plusieurs cas de mort subite survenue immédiatement après
l’absorption par l’enfant d’une certaine quantité d’alcool.
Parmi les formes graves, nous citerons encore les
ivresses délirantes des enfants. Il s’agit en ce cas générale¬
ment de petits sujets entachés d’hérédité névropathique ou
vésanique chez lesquels des quantités d’alcool môme en
apparence insignifiantes provoquent des états d’excita¬
tion ou de dépression tout à fait pathologiques. V excita¬
tion peut revêtir un aspect de gaieté exubérante avec mou¬
vements désordonnés que certains parents ignorants
encouragent parce qu'ils trouvent cette excitation morbide
« amusante et drôle ». Les malheureux ne se doutent
guère qu’ils préparent de cette façon leur enfant à l'exci¬
tation maniaque de nature héréditaire et alcoolique, et que,
tôt ou tard, il sera interné dans un asile d’aliénés. Cette
excitation peut prendre une allure très dangereuse : l’en¬
fant devient violent, querelleur, menaçant; il attente à la
vie de ses père, mère, frères, sœurs ou amis, comme ce
petit fou furieux alcoolique qui a essayé de jeter son
frère sous les roues d’un tramway pour le faire écraser
(Rodiet) ou cet autre qui, tout dernièrement (janvier 1903),
a commis un assassinat, boulevard Saint-Jacques.
La forme dépressive de l’ivresse est rare chez l’enfant;
quand elle existe, elle se manifeste par des idées et des
tentatives de suicide.
ALCOOLISME.
591
L' alcoolisme chronique de l'enfant se caractérise par la
plupart des symptômes que présente cette intoxication
chez l’adulte, avec cette remarque essentielle qu’il y a pré¬
dominance manifeste de troubles d’ordre nerveux. C’est
ainsi que les cauchemars, les troubles sensoriels sensitifs
et moteurs sont particulièrement fréquents chez les petits
buveurs, alors qu’il est assez exceptionnel de noter chez
eux la pituite. Les terreurs nocturnes motivées par des
rêves et des cauchemars méritent une attention toute spé¬
ciale, car leur constatation en dehors de toute autre indi¬
cation précise doit inviter le clinicien à rechercher si le
petit malade ne se livre pas à un usage régulier des bois¬
sons alcooliques. J’ai eu l’occasion d’observer un enfant,
de onze ans dont l’alcoolisme chronique s’est révélé à moi
par le récit qu’il m’a fait de ses rêves :
« J’étais soldat et j’ai vu des curés qui se battaient avec
des curés ennemis, avec des revolvers, des fusils, des
sabres, des couteaux. J’ai vu dans mon rêve que j’étais en
rang au bout du régiment et qu’un soldat ennemi m’a tué ;
il y avait mon oncle et je lui disais : « Les chevaux marchent
« surmoi », et il m’emportait sur le trottoir. J’ai vu la guerre
avec un lion, des Arabes, des nègres et des chiens sau¬
vages ; ils se battaient avec des lances ; il y avait un Arabe
tombé de son cheval; le lion sauta dessus; on tua le
lion. »
Élevé dans les environs d’Avranches, ce petit garçon pre¬
nait la « goutte » depuis l’âge de deux ou trois ans. Son
intelligence est débile; il a été arrêté pour vol avec effrac¬
tion d’un tronc d’église, en compagnie d’un camarade du
même âge. Il n’existe chez lui aucun trouble digestif,
aucun tremblement des mains; seuls les cauchemars et la
débilité mentale révèlent son alcoolisme chronique, doublé,
il est vrai, d’alcoolisme paternel et maternel.
L’affaiblissement de Y intelligence peut se compliquer
parfois d’accidents moteurs comme les convulsions et le
bégaiement. Bourneville et Boyer ont publié des cas de ce
genre dont voici un exemple. Un enfant sans alcoolisme
héréditaire, mais élevé au régime des boissons fermentées,
arriva dans un état très normal jusqu'à l’âge de quatre
ans. Entre quatre et cinq ans apparaissent des convul¬
sions suivies d’un affaiblissement intellectuel et d’un
bégaiement très prononcé. A l’école, il ne présente aucune
aptitude pour apprendre quoi que ce soit; il est signalé
592
PSYCHOSES TOXIQUES.
comme un sujet entêté, menteur, sombre et sujet à des
accès de colère violente. Outre les convulsions épileptiques,
les petits alcooliques chroniques peuvent présenter de
Y hystérie, de la chorée ou une simple excitabilité nerveuse .]
Diagnostic des psychoses alcooliques. — Les signes
physiques de Y alcoolisme chronique sont faciles à décou¬
vrir dans chaque cas particulier. L’ intoxication alcoolique
plus ou moins aiguë se reconnaît par la constatation des
troubles tels que l’humeur expansive ou irritée, l’agitation
psychomotrice, les manifestations paralytiques d’ordre
psychique et somatique, l’odeur d’alcool répandue par
l’haleine. Si l’on soupçonne l’existence de l’alcoolisme
chronique, il faut bien se mettre en garde contre les
déclarations du malade, qui affirme toujours sa parfaite
sobriété. Le fait de nier l’ivrognerie, l’hypocrisie, le
mensonge et la dissimulation font partie des symptômes
caractéristiques de l’alcoolisme. Il faut quelquefois
recourir à des dépositions de témoins, auquel cas il y a
encore à considérer que, parfois, les membres de la
famille sont portés à exagérer le vice du malade, ou, au
contraire, à l’atténuer et à faire des déclarations favo¬
rables, surtout s’ils sont intimidés par les menaces du
buveur ou par la crainte qu’il leur inspire. Les dépo¬
sitions des aubergistes chez lesquels l’alcoolique a fré¬
quenté sont, la plupart du temps, très suspectes.
Les psychoses alcooliques proprement dites se différen¬
cieront entre elles d’après la description que nous en avons
donnée. Il est encore plus important de les différencier
d’avec d’autres psychoses. Bien entendu, il faut toujours,
dans cette recherche, tenir compte des renseignements sur
le passé des malades. Le delirium iremens peut parfois
faire penser aux états délirants des paralytiques généraux ;
mais ces derniers sont plus gravement atteints dans leur
intelligence ; leur réparties sont moins vives ; de plus, il sub¬
siste ordinairement un trouble de la parole à côté d’autres
symptômes somatiques. Les étals crépusculaires épileptiques
et les psychoses infectieuses ne présentent pas l’« humour»
du buveur, ni le tremblement intense, ni la lucidité relative
d’esprit du délirant alcoolique. Il est vrai cependant qu’on
peut se trouver en présence de formes cliniques com¬
binées. Parfois, les troubles sensoriels épileptiques et alcoo¬
liques alternent entre eux : ce sont tantôt des anges et des
diables, des visions mystiques, le feu, les couleurs d’un
ALCOOLISME.
593
rouge vif; tantôt, des grouillements d’hommes et.de petits
animaux, des scènes effroyables ou gaies. Dans la manie
délirante, l’attention du malade est plus facile à faire
dévier ; de plus, on n’y trouve point les signes physiques
du délire alcoolique.
La psychose hallucinatoire alcoolique peut faire penser
aux troubles mentaux déterminés par la cocaïne, qui se
caractérisent pluLôt, il est vrai, par des hallucinations
tactiles. Elle peut aussi faire penser aux états d’excitation
avec illusions et hallucinations observés dans la paralysie
générale et la démence précoce. Outre les signes physiques,
il y a surtout à considérer le mélange d’inquiétude et
d’humeur gaie, qui se manifeste chez l’halluciné alcoo¬
lique, par opposition à la prostration et à la démence du
paralytique général, ainsi qu’au négativisme et aux tics de
la démence précoce.
Les délires systématisés chroniques des buveurs doivent
être distingués de la démence paranoïque et de la paranoia.
La première de ces deux affections est très mal systéma¬
tisée, remplie de conceptions contradictoires, et accom¬
pagnée de signes caractéristiques : le négativisme, les tics ;
l’autre, la paranoia, présente un système délirant fermé se
développant progressivement et restant tout à fait inac¬
cessible à une amélioration quelconque. Chez l’alcoolique,
on trouvera, avant tout, les symptômes physiques et la
disposition gaie de l’humeur du buveur. Le délire de la
jalousie, en particulier, peut s’observer encore dans l’in¬
toxication chronique par la cocaïne, la paralysie générale
et au début de la démence sénile.
Anatomie pathologique des psychoses alcooliques.
— Jusqu’à présent, c’est principalement l’alcoolisme chro¬
nique et le delirium tremens qui ont été étudiés au point
de vue de l’anatomie pathologique.
Dans Y intoxication alcoolique aiguë du lapin, pendant
plusieurs jours, Nissl a trouvé la destruction d’un grand
nombre de cellules de l’écorce. Les cellules de Purkinje
ont été trouvées altérées aussi. Dans Y alcoolisme chronique,
on constate souvent une pachyméningite hémorragique,
des adhérences de la dure-mère avec la voûte crânienne,
un épaississement avec un état trouble de la pie-mère, des
formations grises sous forme de raies le long des vaisseaux
de la pie-mère, de nombreuses plaques d’artériosclérose,
de même qu’une altération des cellules nerveuses. Chez
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 38
594 PSYCHOSES TOXIQUES.
les buveurs invétérés, on trouve quelquefois une atrophie
générale du cerveau.
L’œdème de la pie-mère, que certains auteurs ont trouvé
chez des sujets atteints de delirium tremens, représente
probablement, selon Bonhôffer, un phénomène cadavérique.
Les vaisseaux du cerveau sont, en grand nombre, sclérosés,
des hémorragies capillaires sont extrêmement fréquentes,
en particulier dans la substance grise du troisième ven¬
tricule et de l’aqueduc. La névroglie est particulièrement
abondante dans la couche externe de l’écorce. Dans les
préparations faites d’après la méthode de Nissl, on a
trouvé (Trômner) dans les cellules nerveuses les lésions
suivantes : une destruction de la chromatine ; une coloration
pâle, diffuse, des cellules, dont les contours sont trop
accentués ; des prolongements raccourcis ; des noyaux
déplacés vers la périphérie, accolés aux parois et souvent
colorés; des noyaux de la névroglie enveloppant de près
les cellules nerveuses ; la pénétration de ces noyaux dans
le corps même des cellules nobles. On observe quelquefois
la dégénérescence granuleuse de cellules nerveuses, avec
destruction des amas protoplasmiques qui s’émiettent, la
transformation triangulaire du noyau, la rupture de la paroi
externe du corps de la cellule qui laisse voir une partie de
la gaine péricellulaire. La figure 4 de la planche XIX
représente les diverses particularités de cette dégénéres¬
cence granuleuse. Ce sont surtout les circonvolutions des
lobes frontaux et centraux qui présentent toutes ces lésions.
Bonhôffer, après Marchi, a trouvé assez souvent une des¬
truction des gaines de myéline, tantôt diffuse,- tantôt loca¬
lisée au niveau des circonvolutions centrales. Le cervelet
aussi est fortement altéré, surtout le territoire du «vermis».
Dans la moelle épinière, la disparition des gaines de
myéline est particulièrement marquée au niveau des
cordons de Goll, surtout le long de la gaine vasculaire.
L’existence simultanée de ces diverses lésions permet de
faire un diagnostic anatomo-pathologique probable en
faveur d’un délire alcoolique.
Pronostic des psychoses alcooliques. — Un accès
•isolé d 'ivresse se termine au bout de quelques jours par
un retour intégral à la santé. La consommation chronique
, de l’alcool rend le pronostic beaucoup plus défavorable,
surtout à cause de l’affaiblissement de la volonté du sujet.
Une fois que des phénomènes dégénératifs et des signes
ALCOOLISME.
595
physiques se sont manifestés, l’unique salut du buveur
dépend non plus d’une « tempérance » aussi restreinte
qu’elle soit, mais de l’abstinence totale absolue de toute
boisson fermentée ou distillée.
Le delirium Iremens se termine d’une façon variable,
selon la résistance physique du buveur. La mort survient
le plus souvent par suite des complications ou sous l’in¬
fluence de l’affection qui a provoqué le delirium Iremens,
par exemple, de la pneumonie. Cette terminaison fatale
arrive dans 12 à 15 p. 100 des cas (Mendel). La plupart des
cas de ce syndrome se terminent par la guérison,
sous la menace, il est vrai, de la persistance de l’alcoo¬
lisme chronique et de récidives d’un nouvel accès de deli¬
rium Iremens. Parfois, de légers accidents hallucinatoires
persistent encore longtemps à la suite de l’accès.
Le pronostic des psychoses alcooliques est, en somme,
favorable, avec cette réserve que l’alcoolisme chronique
et le danger de récidives persistent toujours. L’affaiblis¬
sement intellectuel et des troubles hallucinatoires chro¬
niques peuvent persister parfois longtemps après la dispa¬
rition des principaux accidents délirants.
On peut obtenir quelquefois une amélioration ou môme
une guérison des délires systématisés chroniques ■ des
buveurs. Mais, dans tous les cas, on ne peut espérer une véri¬
table guérison de ces troubles mentaux causés par l’alcoo¬
lisme qu’à la condition qu’une abstinence permanente et
absolue soit rigoureusement observée.
[Comme l’a établi déjà Morel, l’hérédo-alcoolisme pré¬
sente, au point de vue du pronostic, des degrés dont la
gravité est proportionnelle à son accumulation : les
enfants de la première génération d’alcooliques peuvent
profiter d’un traitement médico-pédagogique et retrouver
l’état normal ; il est déjà beaucoup plus difficile d’obtenir
des résultats favorables chez les enfants d’une seconde
génération d’alcooliques; l’incurabilité est à_ jDeu près
certaine pour les descendants d’une troisième ou d’une
quatrième génération.]
Étiologie des psychoses alcooliques. — Bien que
la cause de la maladie soit déjà impliquée dans le terme
même d 'alcoolisme, il faut pourtant insister sur ce fait que
la grande majorité des buveurs qui deviennent aliénés est
sous le coup d’une tare héréditaire. Dans un tiers des cas,
le père était ivrogne. L’alcoolisme peut se développer tout
596 PSYCHOSES TOXIQUES.
particulièrement cliez les descendants des dégénérés, des
épileptiques et des hystériques. La résistance individuelle
l’intoxication alcoolique est extrêmement variable. Dans
quelques cas, malgré une abondante consommation d’al
cool, le sujet peut encore, jusqu’à un âge très avancé,
produire physiquement et intellectuellement des travaux
très remarquables. Dans d’autres cas, chez des individus
prédisposés ou simplement physiquement chétifs, chez des
séniles, il suffit souvent de petites quantités d’alcool pour
produire les effets les plus funestes. Un malade de Liemer-
ling avait bu pendant longtemps 3 litres d’eau-de-vie par
jour. A Munich, on a observé beaucoup de buveurs qui
consomment jusqu’à 20 litres de bière par jour. Au point
de vue du sexe, il y a environ quinze fois plus d’hommes
que de femmes qui succombent à l’alcoolisme; ce fait
s’explique par les conditions différentes de la vie pour
l’homme et la femme. Malheureusement, on constate dans
beaucoup de cas, et cela aussi bien chez les femmes, que
l’ivrognerie ne tient ni à une prédisposition psychopa¬
thique, ni à des conditions sociales quelconques, mais
uniquement à la croyance erronée que l’alcool est un
« aliment ». Les médecins eux-mêmes ont sur la conscience
une«bonne part de responsabilité, quand ils ordonnent de
l’alcool à des personnes faibles, même à des enfants, sur¬
tout sous la forme des.« vins soi-disant médicinaux », voire
même du « cognac médicinal ».
Nous avons déjà dit que le delirium tremens est fré¬
quemment précédé d’une cause occasionnelle, exerçant
sur l’organisme une action débilitante. Nous avons déjà
indiqué également la difficulté d’expliquer pourquoi, chez
l’un, se développe le delirium tremens, tandis que chez
l’autre apparaît la psychose hallucinatoire ou le délire
systématisé de la jalousie.
Traitement. — C’est le traitement prophylactique qui est
suftoùt'efflcace contre l’alcoolisme. Des parents alcooliques
ont non seulement souvent des enfants idiots ou épilep¬
tiques (Voy. chap. xii et xv), mais encore très fréquemment
des enfants qui deviennent à leur tour des ivrognes. Il serait
en particulier urgent de mettre un terme à la propagande
en faveur de l’alcool qui se fait journellement par des caba¬
rets innombrables dont l’ouverture n’est soumise à aucun
contrôle, à aucune réglementation. Il serait également
nécessaire de limiter la production des alcools destinés
ALCOOLISME.
597
à la consommation. Les classes éclairées de la société et
les*pouvoirs publics ont le devoir de lutter dans ce sens et
de combattre par tous les moyens les préjugés qui se rat¬
tachent à la valeur alimentaire des boissons alcooliques.
Dans le traitement des affections internes, on pourra
remplacer avec avantage l’alcool, comme analeptique et
stimulant des fonctions cardiaques, par la caféine ou le
camphre. Là où l’on croit ne pas pouvoir s’en passer, on
devrait le prescrire directement, sous forme d’alcool éthy¬
lique pur, et ne pas ordonner la consommation par verres
ou par bouteilles d’un vin ou d’une eau-de-vie quel¬
conques.
L’alcoolique chronique ne peut guérir que par une absti¬
nence absolue et totale. En raison même de son intoxi¬
cation, le sujet est trop faible de volonté pour se soumettre
spontanément à un pareil traitement. Aussi, l’internement
dans une maison de santé s’impose de la façon la plus
impérieuse. Comme les asiles d’aliénés ne peuvent recevoir
de buveurs qu’autant qu’ils sont atteints d’une affection
mentale, il faut, pour traiter les alcooliques, des établisse¬
ments spéciaux. Actuellement, il y en a environ trois
douzaines en Allemagne, nombre absolument insuffisant.
Ce qui manque avant tout, ce sont des établissements
publics pour les gens peu fortunés. L’utilité de pareilles
fondations est incontestable, et pourtant il n’en existe
guère. La situation est un peu meilleure en Suisse.
[En France, seul l’asile de Ville-Evrard comprend un
service consacré spécialement à des alcooliques hommes.]
Il est important que le traitement dans ces établisse¬
ments se continue pendant un temps suffisamment long.
Ce n’est qu’après un séjour de six à douze mois qu’on
peut espérer que les malades soumis à l’abstinence
resteront à l’abri de récidives. A Ellikon (Suisse), la moitié
des alcooliques mis en liberté a guéri d’une manière du¬
rable. Dans ces établissements, la plus stricte abstinence
est derigueur, aussi bien pour les directeurs etlesemployés
que pour les malades. 11 existe, il est vrai, un certain
nombre de boissons, sans alcool, ressemblant au vin et à
la bière; mais il est plus pratique d’accoutumer les ma¬
lades à prendre de l’eau, du lait, du café, du thé, du cho¬
colat, des fruits. Les sirops des fruits sont surtout indiqués,
tandis que les vins et les bières dits « sans alcool » ne
sont pas, en réalité, tout à fait exempts d’alcool et répu-
598 PSYCHOSES TOXIQUES,
gnent souvent par la fadéur de leur goût. D’ailleurs, £es
dernières boissons sont, de-même que les sirops mousseux,
d’un prix assez élevé.
Il est aussi à souhaiter que, dans les établissements con¬
sacrés au traitement des aliénés et des sujets atteints
d’affections nerveuses, on pratique l’abstinence totale de
l’alcool ; ce qui, malheureusement, n’est pas partout le cas ;
ainsi, l’établissement de Bâle, par exemple, dépensé
6,4 p. 100 de son budget à l’achat des boissons alcoo¬
liques pour les malades.
L’établissement pour buveurs doit naturellement com¬
prendre une infirmerie destinée à recevoir des alcooliques
présentant des affections somatiques intercurrentes. Un
facteur précieux du traitement moral est, autant que pos¬
sible, le travail manuel. Le traitement médicamenteux
joue un rôle moins important. Quelques auteurs recom¬
mandent l’emploi d’injections hypodermiques de strych¬
nine à la dose de 1 à 3 milligrammes par jour. Le trai¬
tement par la suggestion a permis aussi d’obtenir un
certain nombre de résultats favorables (Voy. p. 153).
L’influence d’un milieu approprié, bien choisi, agit sur
le buveur qui a quitté l’hospice bien plus sûrement que la
suggestion post-hypnotique. La plupart des anciens buveurs,
revenus au milieu de leurs compagnons de cabaret et de
leurs camarades professionnels, oublient toutes leurs pro¬
messes et reprennent leurs premières habitudes. Il est
donc utile de recommander très énergiquement aux alcoo¬
liques guéris de se faire enrôler dans une société d'absti -
nence. Il serait désirable aussi qu’on pût prendre des
mesures de prévoyance contre le chômage des alcooliques
à leur sortie de l’asile, car l’oisiveté constitue pour eux
un danger immédiat de récidive.
Les pouvoirs publics devraient protéger par tous les
moyens la lutte contre l’alcoolisme. Le système de Gothem-
bourg, pratiqué à Gothembourg, en Suède, depuis 1865,
a déjà fait ses preuves. D’après ce système, la vente en
détail des boissons alcooliques est pratiquée par des
sociétés dont les actionnaires ne tirent pour eux qu’une
part minime des bénéfices, tandis que le principal des
revenus est consacré à la fondation d’œuvres de bienfai¬
sance. Les marchands en détail n’ont, par conséquent,
aucun intérêt à pousser à la consommation de l’alcool,
contrairement à ce que font généralement les cabaretiers
ALCOOLISME.
599
des autres pays. D’après le môme système, la boisson
obligatoire n’existe pas dans les restaurants et les hôtelle¬
ries. De môme, il est défendu de vendre de l’alcool à des
gens ivres et à des mineurs. Les dettes de cabaret ne
peuvent faire l’objet d’aucune plainte. Le paiement des
salaires ne doit pas s’effectuer la veille d’un jour férié.
L'option locale est un système en vertu duquel les com¬
munes ont le droit d’autoriser ou non l’ouverture des
cabarets sur leur territoire. En Amérique et en Norvège,
on a obtenu par ce moyen des résultats autrement plus
satisfaisants que par le monopole de l'État. Le remède le
plus radical est la prohibition, la défense absolue de
vendre des boissons spiritueuses. Cette loi est appliquée
dans cinq États de l’Amérique du Nord. Un impôt élevé
sur l'alcool n’est qu’un palliatif très passager. Il serait
plus pratique, au contraire, de dégrever les substances qui
servent à la préparation des boissons inoffensives, c’est-
à-dire le café, le thé, le sucre et les fruits.
On doit, autant que possible, faciliter aux gens pauvres
les moyens de se procurer des boissons saines, et tout
d’abord une eau irréprochable. On devrait ensuite pouvoir
se procurer à des prix abordables, et cela dans tous les
endroits publics, y compris les gares de chemins de fer,
du café, du lait, des eaux minérales. 11 va de soi qu’en
améliorant Y hygiène générale, et particulièrement en créant
des habitations saines et à bon marché pour les travailleurs,
on diminuerait d’autant les tentations du cabaret. De plus,
on peut encore obtenir quelques résultats favorables en
répandant Yenseignement anti-alcoolique à l’école, dans les
familles, à la caserne. Une preuve que ces diverses mesures
ne sont pas inutiles, c’est que, en Suède et en Norvège,
5 ou 6 p. 100 de la population totale appartiennent à des
sociétés de tempérance.
Le delirium tremens nécessite avant tout du repos, de la
surveillance et une bonne alimentation. Dans les cas
d’excitation grave et dans les formes fébriles, on a recom¬
mandé l’usage des injections hypodermiques de morphine.
Les insomnies peuvent être combattues soit par des ablu¬
tions et des lotions froides, soit par des médicaments tels
que l’atropine à la dose de 0,001 en injections sous-cutanées;
la paraldéhyde, l’hydrate d’amylène, la chloralamide. On
a conseillé également la diurétine à la dose de 5 grammes
dans 30 grammes d’eau. Contre l’excitation, on a employé
■ 600 • PSYCHOSES TOXIQUES. .
le drap mouillé; les bains chauds prolongés sont, sans
doute, encore plus efficaces pour combattre cet accident.
Autrefois, on considérait comme une vraie faute médicale
le fait de ne pas administrer de • l’alcool aux alcooliques
atteints de fièvre ou de delirium iremens. Il est prouvé
aujourd’hui qu’on peut se passer absolument de leur-
donner de l’alcool, à condition de remplacer ce dernier par
le camphre, l’éther, la caféine ou le café, dans le cas d’affai¬
blissement du cœur qui, chez tous les alcooliques, a besoin
d’être surveillé de près. Sur les délires par abstinence
d’alcool, voy. p. 569. [Surtout, pas de camisole de force !]
Le repos, la surveillance et une bonne alimentation, tels
sont encore les points essentiels du traitement des alcoo¬
liques atteints de la psychose hallucinatoire. Chez les
alcooliques présentant un délire à forme systématisée,
le travail régulier et surveillé constitue un des moyens
thérapeutiques les plus efficaces.
[La prophylaxie de l’alcoolisme infantile héréditaire ou
acquis est d’abord celle de l’alcoolisme en général. Elle
consiste avant tout dans l’application de toutes les
mesures législatives ayant pour but de diminuer la
consommation des boissons alcooliques.
Pour nous, ces mesures essentielles sont : l’augmentation
de l’impôt sur toutes les boissons alcooliques, y compris le
vin, la bière et le cidre, et cela proportionnellement à leur
degré de concentration ; l’interdiction de la fabrication,
de la publication et de la vente des boissons et liqueurs
contenant des essences dangereuses ; la suppression du
privilège des bouilleurs de cru ; la répression effective de
la fraude ; la réglementation des débits de boissons. C’est
l’intervention seule de l’Etat qui peut aboutir à la réalisa¬
tion de ces mesures générales dont dépend entièrement
le succès définitif de la lutte contre l’alcoolisme en
France. En attendant, le médecin peut beaucoup contre
l’alcoolisme infantile en éclairant les parents par tous les
moyens en son pouvoir (conseils directs, conférences,
avis, imprimés) sur les causes de l’alcoolisme héréditaire
et acquis de l’enfant, ainsi que sur les conséquences
désastreuses de cet alcoolisme pour l’individu, la famille
et la société. Pourquoi, par exemple, le médecin n’aver¬
tirait-il pas les jeunes mariés des graves conséquences du
coït pendant l’ivresse de l'un ou des deux conjoints, puis¬
qu’il est scientifiquement démontré aujourd’hui que, dans
ALCOOLISME.
601
un grand nombre de cas, c’est cette ivresse au moment de
la conception qui est la cause déterminante de la naissance
d’enfants porteurs de divers stigmates d’alcoolisme héré¬
ditaire? De même, il importe d’indiquer à la femme
enceinte le régime qui lui convient en lui expliquant pour¬
quoi elle doit s’abstenir de l’usage des liqueurs contenant
des essences nuisibles et des boissons fortes. L’alcoolisme
du nourrisson sera évité en lui procurant une nourrice
sobre. Une mère alcoolique ne doit pas nourrir son enfant.
11 faut imposer à la nourrice un régime d’où les boissons
fortes soient absolument exclues. Ainsi, il nous paraît
rationnel d’admettre, avec Vallin, qu’une nourrice doit se
contenter, par jour, de : un demi-litre de vin pris au repas,
un litre de lait pur ou coupé dans l’intervalle, de l’eau
fraîche édulcorée avec un sirop de fruits, à discrétion.
A notre avis, il faut persuader les parents que leurs
enfants doivent s’abstenir totalement des boissons alcoo¬
liques au moins jusqu’à dix ans ; entre dix et vingt ans, on
peut leur permettre très peu de vin coupé d’eau ; après
vingt ans, s’ils n’ont pas acquis d’habitudes de tempérance
sérieuse, c’est qu’ils sont sous le coup d’une tendance héré¬
ditaire à l’alcoolisme qu’il faudra combattre par des
mesures appropriées. Chez les enfants irritables, nerveux
ou énervés, chez ceux dont le système nerveux est atteint
(hystérie, épilepsie, chorée), l’abstinence totale des bois¬
sons alcooliques, quelles qu’elles soient, doit être la règle
absolue de toute leur existence. De même, nous
conseillons l’abstinence totale chez les enfants présentant
un degré quelconque de déchéance intellectuelle : mau¬
vaise mémoire, peu d’application au travail, difficulté de
concentrer l’attention ou d’associer les idées. Dans la thé¬
rapeutique infantile, l’emploi des préparations alcooliques
doit être évité autant que possible, afin de ne pas réveiller
chez l’enfant une appétence inconsciente pour l’alcool.
En somme, l’éducation durant les premières années de
la vie de l’enfant peut seule l’orienter vers la sobriété. Ce
sont donc, avant tout, la mère, le père, la nourrice, les
domestiques qui doivent être instruits sur le régime qui
convient le mieux à l’enfant. Or, le médecin, la sage-
femme, la garde-malade, le pharmacien sont, dans la
plupart des familles, les guides autorisés dont on écoute
les conseils quand il s’agit du régime alimentaire du bébé.
Tant que ces guides entre les mains desquels se trouve la
602 PSYCHOSES TOXIQUES. s
santé publique ne seront pas intimement et activement
convaincus de la nécessité de l’éducation anti-alcoolique
de nos enfants, les résultats de la lutte contre l’alcoolisiiie
seront maigres.
Ils le seront également si, à l’école, où la plupart des
enfants du peuple entrent à l’âge de cinq ou six ans, l’ins¬
tituteur ne leur expliquait pas de très bonne heure toutes
les raisons pour lesquelles ils doivent s’abstenir d’alcool
comme du feu. La lutte contre l’alcoolisme infantile doit
commencer dès la naissance de l’enfant et se continuer
jusqu’au moment où il deviendra un homme raisonnable.
Aussi, partout où il passera : écoles, atelier, usine, armée,
il faut qu’il entende la vérité sur les dangers de l’intoxi¬
cation alcoolique et qu’il soit aidé à conformer sa propre
vie à cette vérité. Les pouvoirs publics, de leur côté, ont,
dans une certaine mesure, facilité ce travail d’instruction
anti-alcoolique des enfants et jeunes gens : l’enseignement
anti-alcoolique figure maintenant dans les programmes
officiels des écoles primaires et secondaires ; des sociétés
scolaires de tempérance sont autorisées à recruter des
enfants qui promettent l’abstinence stricte d’alcools et de
liqueurs contenant des essences dangereuses (1) ; des cir¬
culaires des ministres de la Guerre et de la Marine pros¬
crivent l’usage des liqueurs malfaisantes. Mais tous ces
programmes, toutes ces circulaires resteront lettre morte
sans l'éducation des premières années de l'enfant, éduca¬
tion anti-alcoolique donnée par les parents eux-mêmes,
sous la direction éclairée des médecins, pharmaciens,
•sages-femmes et gardes-malades sincèrement convaincus
de l’utilité de cette éducation .
Le traitement proprement dit des enfants frappés de
diverses manifestations d’alcoolisme héréditaire n’est pos¬
sible que dans un établissement spécial où l’abstinence
doit être d’absolue rigueur. Toutes les névroses et psy¬
choses, la débilité mentale, les tendances | vicieuses et
criminelles d’origine hérédo-alcoolique peuvent, dans cer¬
tains cas, se modifier d’une façon heureuse par un traite¬
ment médico-pédagogique bien dirigé. Le succès du trai-
(1) Les principales sociétés de tempérance sont en France,
comme nous l’avons dit au début de ce chapitre, les suivantes :
Ligue nationale contre l’alcoolisme, l 'Union française anli-alcoo-
lique et l'Association de la jeunesse française tempérante.
ALCOOLISME.
tement dépend du degré de la tare héréditaire dont
l’enfant est victime, du degré de la dégénérescence
présenté par l’enfant, de l’àge auquel l’éducation médico-
pédagogique a commencé, de la durée de cette éducation.
De sérieuses améliorations ont été obtenues en France
par la méthode de Séguin. Cette méthode consiste à
occuper le corps et l’esprit de l’enfant débile ou névro¬
pathe hérédo-alcoolique en lui donnant une instruction
en rapport avec ses moyens intellectuels et en lui appre¬
nant un métier (menuiserie, serrurerie, jardinage). Cette
méthode convient également aux enfants atteints d’alcoo¬
lisme acquis, aigu ou chronique. Le maintien de ces
enfants dans des établissements spéciaux doit être aussi
prolongé que possible, si l’on veut en retirer un avantage
réel et durable.]
[La question de l'alcoolisme infantile étant d’une importance
capitale, à tous les points de vue, nous conseillons au lecteur
de consulter les travaux suivants : Cohn, Delirium tremens, in
Kindesalter ( Berl . klin. Wochenschr., 1888, p. xxv, 1012, 1044). —
Roijbinovitch, L’alcoolisme et l’école (C. R. du Congrès intern.
contre l’alcoolisme tenu à Bruxelles en 1895) — Joffroy, Alcool et
alcoolisme, leçon clinique recueillie par Roubinovitcb (Gaz. des
hôpit., 1895). — Moreau (de Tours), Alcoolisme chez les enfants
(.4nrc. méd.-psychol. Paris, 1895, 8e s., p. 337-312). — Legrain,
Dégénérescence sociale et alcoolisme. Paris, 1895. — Coulon,
Alcoolisme chronique chez un enfant de six ans (Médecine int.
Paris, 1895, p. 638-643). — Lancereaüx, L’alcoolisme chez
l’enfant. (Bull, de l’Acad. de méd. Paris, 1896, 3= s., p. 367-377).
— Va7.iin, L’alcoolisme par l’allaitement (Ibid., 1896, 3® s.,
t. XXXVI). — Baratier, L’alcool et l'enfant ( Tribune méd.,
1896, 2® s., p. 808). — Rodiet, Alcoolisme chez les enfants (Thèse
de Paris, 1897). — Perier, Alcoolisme infantile (Ann. de méd.
et de chir. infant., 1898). — Combe (de Lausanne), Alcoolisme de
l’enfant (Ibid., 1898). — Bourneville et Boyer, Alcoolisme de
i l’enfance. Instabilité mentale (Arch. de neurol., 1899). —
Millon, Note sur un cas d’ivresse manifeste chez un nourrisson
de neuf mois ( Journ . de méd. de Paris, 1899). — Aijsset, Sur un
cas d’alcoolisme aigu chez un nourrisson (Écho méd. du Nord,
1899). — Vahiot, Alcoolisme chez les enfants (Bull, de la Soc.
méd. des hôpit., 1899). — Paul Simon, Accoutumance des médi¬
caments (Journ. de clin, et de thérap. infant., août 1899). —
Duhamel, De l’alcoolisme chez les enfants (Thèse de Paris, 1899).
— Nicloux, Élimination de l’alcool dans l’organisme (Thèse de
Paris, 1900). — Ladrague, Alcoolisme et enfants (Thèse de Paris,
1901). — RouniNoviTCH, Alcoolisme infantile ; revue générale
(Gaz. des hôpit., 1902, n“ 66).]
604
PSYCHOSES TOXIQUES.
L’importance de la lutte contre l’alcoolisme ressort
surtout de l’examen de la portée de ce dernier au double
point de vue médico-légal et social.
L'alcoolisme au point (le vue médico-légal
et social.
Dans les développements qui précèdent, nous avons
toujours eu en vue le buveur lui-môme, considéré isolé¬
ment. Mais l’importance capitale de l’alcoolisme est dans
l’influence énorme qu’il exerce sur la famille et la société.
Déjà l’intoxication alcoolique aiguë, Y ivresse, constitue
à elle seule un très grand danger public. Kraepelin a
dressé une statistique se rapportant aune contrée de doux
tiers d’un million d’habitants, tous gens de la campagne.
Dans l’espace d’un an, 21 personnes ont succombé à une
mort violente déterminée par l’ivresse ; 54 ont reçu des
blessures graves, dont plusieurs mortelles, ayant pour
cause initiale la même intoxication aiguë ; 44 autres ont
commis divers délits sous l’influence de la même cause.
Toutes les autres affections mentales prises ensemble
pour le même district et le même laps de temps n’ont
à leur actif que 13 conflits, dont 1 meurtre et 3 accidents.
A Bâle, en une année, 34,7 p. 100 de tous les crimes ont
été commis en état d’ivresse. Le fait suivant est à cet égard
encore plus caractéristique: à Zurich, en 1891, sur 141 bles¬
sures, 61 ont été commises les dimanches et 23 les
lundis, c’est-à-dire les deux jours où il se consomme le
plus d’alcool. Du mercredi au vendredi, on ne compte
que 9 blessures pour la même année. Les délits ou les
crimes le plus habituellement commis par des buveurs
sont : les outrages contre les agents de l’autorité pu¬
blique, les injures, la rébellion, le pillage, l’attaque à
main armée, la détérioration de monuments ou d’objets
d’art publics, le viol, les menaces, les coups et les blessures.
Les alcooliques chroniques les plus dangereux sont ceux
qui sont atteints du délire de la jalousie; ceux qui pré¬
sentent la psychose hallucinatoire ou le délire à forme
systématisée ne sont guère moins redoutables. La famille
de l’alcoolique chronique est particulièrement exposée et
menacée.
[S’il est avéré que, au moment de la perpétration de l’acte
incriminé, l’inculpé présentait une affection mentale pro-
ALCOOLISME.
605
premeut dite ou était sous l’empire d’une ivresse aiguë
supprimant complètement la conscience de ses actes,
l’article 64 du Code pénal peut recevoir chez nous son
application.] Dans d’autres cas, un accès d’ivresse d’inten¬
sité moyenne ou l’alcoolisme chronique ne sont souvent
considérés que comme des circonstances atténuantes.
Cette manière de voir est peu pratique, car, grâce à elle,
le buveur n’est ordinairement puni que d’une assez
courte détention, après laquelle il est rendu à sa vie
d’ivrognerie. Il serait à désirer que, à l’expiration de sa
peine, l’alcoolique fût encore tenu de se soumettre à
un traitement médical [dans un établissement approprié,
et cela pendant un temps suffisamment prolongé].
Le Code civil allemand admet l’interdiction du buveur
(Voy. art. 6, p. 164). Conformément à l’article 680 du Code
pénal (p. 168), celle-ci est prononcée sur la demande des
intéressés, par décision du tribunal, sans l’intervention du
procureur général. Cette procédure est regrettable, parce
qu’il en résulte que le soin de la demande est laissé aux
proches parents, dans la pratique presque toujours à la
femme de l’alcoolique, qui, bien souvent, n’ose pas faire
cette démarche sous la pression des menaces de son mari.
Néanmoins, la loi allemande donne presque toujours aux
autorités administratives des communes, aux sociétés
locales d’assistance publique, le droit de prendre l’initia¬
tive d’une demande d’interdiction dirigée contre un
alcoolique. Les rapports d’experts et de médecins ne sont
pas, dans ces cas, indispensables, mais seulement facul¬
tatifs. Une comparution personnelle de l’individu dont on
demande l’interdiction n’est pas prescrite. Étant donnée
la faiblesse de volonté du buveur, l’article 681 du Code
civil allemand (p. 169), qui compte sur l’amendement
spontané de l’alcoolique, est absolument illusoire, tant
que le buveur n’est pas forcé d’entrer pour un certain
temps dans un établissement spécial. Malheureusement,
le nombre de ces établissements est encore trop restreint.
Dans l’intérêt des familles qui souffrent des excès de
buveurs, comme dans l’intérêt social, une urgente et com¬
plète application des règlements relatifs à l’interdiction
des alcooliques est extrêmement désirable. Les alcooliques
atteints de délires à forme chronique, ceux qui présentent
une psychose hallucinatoire de longue durée, accom¬
pagnée de conceptions délirantes, doivent être également
606
PSYCHOSES TOXIQUES.
interdits, conformément à l’article 6, cité plus haut.
[Dupré a réuni, dans son rapport présenté au Congrès
des aliénistes et neurologistes tenu en 1902 à Grenoble,
sur les auto-accusaleurs au point de vue médico-légal, un
grand nombre de faits démontrant la fréquence de l’auto-
accusation chez les alcooliques.
Il rappelle cette phrase de Lasègue :
« Quand un homme vient dire qu’il a tué quelqu’un sans
que cela soit vrai, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur
cent pour que ce soit un alcoolique ».
On peut observer chez les alcooliques auto-accusateurs
les variétés cliniques les plus grandes : intoxication aiguë
(ivresses), intoxication chronique doublée ou non de
dégénérescence mentale.
Dans deux observations personnelles, l’idée d’auto¬
accusation, jointe à celles de persécution, était née chez
des dégénérés sous l’influence d’alcoolisme chronique
très ancien.]
La consommation de l’alcool varie, pour chaque peuple,
au point de vue de la nature et de la quantité des boissons.
Les peuples romains sont généralement plus sobres que
les Germains, les Celtes et les Slaves. Néanmoins, préci¬
sément en Italie, dans les classes les plus aisées de la
société, la consommation des alcools concentrés est assez
•répandue. Les buveurs d’absinthe sont surtout nombreux
en France; cette boisson est extrêmement dangereuse,
parce que l’huile d’absinthe se dissout facilement dans laléci-
thine et dans la cholestérine du système nerveux central et
intoxique rapidement ce dernier. Dans le sud-ouest de
l’Allemagne domine la consommation du vin ; dans le nord
et l’est, celle de l’eau-de-vie, à tel point que les provinces
de Brandeburg, de Bosnie et de Silésie fournissent à elles
seules la moitié de la production totale de l’eau-de-vie :
notamment 1771412 hectolitres sur la quantité globale
de 3620978 hectolitres produits en 1898. Or, les trois quarts
de cet alcool servent à la consommation. La bière se
consomme un peu partout ; elle règne surtout sur la rive
droite de la Bavière Rhénane. La quantité de la consom¬
mation de bière s’élève en Allemagne aux chiffres suivants:
en 1880 : 82ut,8 de bière à 4° d’alcool par tête d’habitant;
en 1890, la consommation moyenne est montée à 105lu,8
par tête, et en 1900 à 125 litres par tête. Le vin subit, au
point de vue de sa consommation, de grandes oscillations
ALCOOLISME.
607
en plus ou en. moins. Dans le Wurtemberg, la production
de la bière s'est triplée depuis dix ans. A Munich, dans
l’année 1889, on comptait par tête d’habitant, y compris
les vieillards, les femmes et les enfants, 565 litres de bière
(par an), soit donc 60 grammes d’alcool absolu par jour
et par habitant. Actuellement, la moyenne de la consom¬
mation de la bière y est descendue à 400 litres par habitant
et par an. Bien que la bière produise rarement le delirium
Iremens, il n’en est pas moins certain qu’elle expose le
buveur à une dégénérescence mentale et à des troubles
physiques tout aussi graves que celle et ceux produits par
les autres formes d’alcool. Qu’on ne vienne pas dire
surtout que la bière supplante en Allemagne l’eau-de-vie ;
beaucoup de buveurs de bière mêlent souvent de l’eau-de-
vie à cette boisson. Dans quelques contrées où se distillent
■des eaux-de-vie, on en est même arrivé à absorber de
l’éther : en 1897, dans la ville et dans le district de Memel,
8700 litres d’éther ont été consommés; maints buveurs
d’éther en ont absorbé jusqu’à un quart de litre en une
seule fois.
K: :Nous avons déjà parlé des effets nuisibles de l’alcool au
point de vue de l’hygiène générale et individuelle. Disons
encore qu'en Allemagne 1,3 p. 100 de tout le contingent
des hôpitaux doit ses affections à l’alcool, tandis que les
asiles d’aliénés hospitalisent, en moyenne, 5,6 p. 100 de
malades atteints de délires alcooliques. Dans les asiles
d’aliénés des villes, le chiffre d’admission des buveurs
frappés d’affections mentales atteint jusqu’à 30 p. 100. Si
l’on compte à part la section des hommes, la moyenne est
encore plus élevée. [En France, la situation est aussi
grave.]
Il faut remarquer la relation étroite qui existe entre
l’alcoolisme et l'immoralité. D’un côté, nombre de femmes
sont poussées par l’ivrognerie à la prostitution profes¬
sionnelle ; le premier pas dans cette voie se fait souvent
sous l’influence de l’alcool. D’autre part, les clients des
prostituées sont, pour la plupart, des hommes déjà grisés
par la boisson, et qui, dans l’euphorie alcoolique, né¬
gligent ordinairement toutes les précautions à prendre
contre une infection sexuelle. A mentionner encore que
dans beaucoup de pays la plupart des enfants illégitimes
viennent au monde neuf mois après l’époque du carnaval,
■ époque fertile en excès alcooliques et vénériens.
PSYCHOSES TOXIQUES.
La statistique dè la mortalité montre aussi les graves
conséquences que l’alcoolisme entraîne au point de
vue de la durée de l’existence humaine. La mortalité
par l’alcoolisme et les maladies du l'oie consécutives est,
chez les marchands de vins et les aubergistes, ainsi que
chez leurs employés, trois ou quatre fois plus grande que
dans les autres professions. La durée moyenne de la vie à
Munich, calculée à l’âge de vingt ans, est pour les brasseurs
de 22,33 d’années, pour le reste de la population de 41,49;
cette durée, calculée à l’âge de trente ans, est pour les
brasseurs de 16,37 d’années, et pour le reste de la popu¬
lation de 34,43. De précieux documents à l’appui de ces
faits se trouvent dans les statistiques dressées par des
compagnies d’assurances sur la vie qui établissent des
tables spéciales de mortalité pour les abstinents, les tem¬
pérants et les buveurs. D’après les calculs de la compa¬
gnie d’assurances « Sceptre Life Association », il ne s’est
produit, de 1884 à 1898, que 56,37 p. 100 cas de mort
dans la classe des abstinents; au contraire, dans la classe
générale, la mortalité est de 80,34 p. 100, soit de trois
septièmes en plus.
L’importance de l’alcoolisme n’est pas moins grande
quand on examine l’influence qu’il exerce sur la production
de la misère. En Allemagne, dans l’année 1895, on a bu :
de la bière, pour 1 575 millions de marcs ; de l’eau-de-vie,
pour 700 millions de marcs, soit, en tout, pour 2775 millions
de marcs (3468,75 millions de francs). Or, la même année,
pour les vivres les plus essentiels, tels que blé, farine,
pommes de terre, on n’a dépensé en tout que 3 060 mil¬
lions de marcs (3825 millions de francs). La dépense
pour l’alcool s’élève actuellement à plus de 3 milliards
de marcs par an. Si le terrain exploité actuellement
pour la production de la bière était cultivé avec du
seigle, le revenu annuel de l’Allemagne en céréales
s’élèverait d’un sixième. On dit bien que cette dépense en
alcool fait vivre beaucoup de gens. C’est là une objection
peu solide. Car, en économie sociale, il y a une différence
capitale de valeur entre une dépense consacrée à des
moyens essentiels d’existence, par exemple à la création
des logements salubres, et la môme dépense consacrée à
des choses improductives, sans valeur durable. On voit
très fréquemment les ouvriers dépenser le quart de leur
salaire en spiritueux. Le mal que fait l’alcoolisme par lui-
alcoolisme.
609
même vient encore augmenter considérablement cette
perte d’argent par d’autres dépenses indirectes, telles que
les prisons, les hôpitaux, les asiles d’aliénés, les maisons
d’éducation et de correction. Une grande partie de la force
utile d’une collectivité se perd par la maladie, par le chô¬
mage, par l’encombrement des industries à demi oisives,
comme celle de marchand de vins. A Berlin, en 1895, on a
accordé une concession de cabaret par 129 habitants ! [En
France, on compte, hélas! un cabaret par 65 habitants !]
Il ressort de tout cela que l’alcoolisme présente un
danger immense pour le bien public et qu’il est
urgent de le combattre, non seulement dans l’intérêt de
l’individu qui boit, mais dans celui de la société et de l’hu¬
manité tout entière. Il faut lutter contre l’alcoolisme avec
la môme vigueur qu’on déploie contre les épidémies
et la criminalité. On a prétendu (Neumann) que l’alcool
exerce dans l’organisme une action albuminipare utile.
En supposant que ce fait soit exact dans les expériences
de laboratoire de durée forcément courte, il ne contre¬
balance nullement les ravages que la consommation pro¬
longée de l’alcool provoque dans l’organisme. Un poison,
comme l’arsenic, administré par petites doses pendant un
temps limité, peut avoir un effet favorable sur certains
processus de la nutrition générale. Remarquons aussi que
les exemples qu’on cite d’un Gœthe, d’un Bismarck, d’un
Bôcklin, qui, toute leur vie, ont consommé de l’alcool, ne
contredisent en aucune façon ce fait, à savoir que, pour
la masse, pour le bien-être et la santé des . nations,
consommation de l’alcool offre les plus graves dangers.
Ce qui prouve qu’on peut, par des mesures sages et
énergiques, atteindre un résultat favorable, c’est le recul
que la consommation de l’alcool a fait en Norvège.
On y Consommait par an et par tête, de la population
totale : •
En 1830 [avant la campagne anti
alcoolique] .
1843 . .
1831 .
1871 .
1880 .
1890 . . .
1898 [après la campagne anti
alcoolique] .
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 39
8 litres d’alcool absolu.
610 PSYCHOSES TOXIQUES.
[On compte d’ailleurs actuellement en Norvège Un
cabaret par 2200 habitants.]
Voici, d’autre part, un tableau qui montre les consé-'
quences bienfaisantes de cette diminution dans la coii-.
sommation de l’alcool :
En 1896,
> un million d’habitants
1° Dans les États de l’Amé¬
rique où l’alcool est
prohibé .
2° Dans les autres États de
l’Amérique où la prohibi¬
tion n’existe pas encore.
De pareils résultats, qui ne représentent que les premiers
débuts de mesures législatives, ne sont possibles que par
l’intervention de l’État. En Allemagne, [comme en France],
la lutte contre l’alcoolisme n’est, "jusqu’à présent, que
l’œuvre de l’initiative privée. Aussi, l’une des missions
les plus urgentes des médecins modernes consiste à tra¬
vailler de toutes leurs forces pour conjurer ce danger
général.
Pour les alcooliques malades, pour les buveurs chro¬
niques, l’abstinence est de toute première nécessité.
Mais, dans son propre intérêt, tout individu devrait
éviter de consommer de l’alcool sous n’importe quelle
forme dans la première moitié de la journée; il devrait
aussi se tenir à l’écart de tout excès, et particulièrement
de l’ivresse ; il devrait enfin renoncer à une consomma
mation régulière, journalière d’alcool et, en tous cas,
ne pas dépasser la quantité de 40 grammes d’alcool
absolu par jour. Les jeunes gens devraient s’abstenir
complètement de l’usage des boissons alcooliques jus¬
qu’après l’âge de la puberté. Tout individu qui, connaissant
les méfaits de l’alcoolisme, n’en tient pas compte dans sa
conduite personnelle, commet une faute envers sa propre
santé et envers la société.
B. - MORPHINISME
Étiologie. — C’est de l’année 1856 que date l’introduc¬
tion dans la thérapeutique des injections hypodermiques
MORPHINISME.
611
de la morphine. Dix ans après, on remarqua que des
sujets, usant et abusant des dosés de plus en plus
grandes de ce remède, tombaient dans une déchéance
physique et intellectuelle. Le nombre des cas s’accrut
rapidement, à mesure que l’usage de ce médicament sou¬
verain contre la douleur se répandait et devenait malheu¬
reusement de plus en plus populaire. On se servait cou¬
ramment de la morphine contre les douleurs de toute
sorte : coliques, rhumatismes, névralgies, crises tabé¬
tiques; on l’utilisait aussi contre les troubles du sommeil,
contre les dépressions de toute nature ; souvent même, ce
remède était conseillé par des morphinomanes à des
sujets sains qui se l’administraient par simple imitation.
[En 1883, Levinstein décrit, sous le nom de morphiumsucht
ou morphinomanie, l’état des individus qui se font d’une
façon abusive des injections hypodermiques de mor¬
phine. L’intoxication qui en résulte entraîne, d’après
Levinstein, outre la cachexie, des troubles psychiques
allant parfois jusqu’à une véritable aliénation mentale.
D’après certains symptômes et leur évolution, l’auteur
établit une comparaison entre le morphinisme chronique
et l’alcoolisme : dans les deux intoxications, le sujet pré¬
sente souvent un état de profonde apathie que, seule,
l’absorption de nouvelles doses du poison est capable de
dissiper ; de même encore, dans les deux intoxications, il
se produit plus rapidement une perversion totale des
facultés intellectuelles et morales.
Depuis le mémoire de Levinstein, l'étude du morphi¬
nisme et de la morphinomanie est devenue classique.
Signalons, parmi les travaux ayant contribué à élucider
certains détails cliniques ou thérapeutiques du morphi¬
nisme, ceux de Obersteiner, d’Erlenmeyer, de Burlsart, de
Sollier, de Joffroy, d’Antheaume et Raoul Leroy.]
Au point de vue psychique, une légère dose de mor¬
phine semble d’abord rendre plus facile et plus actif le
travail intellectuel; la pensée, les associations d’idées
reçoivent une sorte de stimulation qui n’est que momen¬
tanée. Surviennent ensuite une diminution de la concep¬
tion et de la faculté d’observation; en outre, la psycho¬
motilité se trouve entravée. En même temps se déclare
un sentiment d’euphorie semblable à celle que provoque
l’alcool. Quand on prend une dose un peu plus forte, il
s’établit des effets consécutifs plus funestes qui sont : la
612 PSYCHOSES TOXIQUES.
lassitude générale, un sentiment de pression à la tête, des
vertiges, des sueurs. Certains sujets ne peuvent supporter
les moindres doses de morphine. Après des quantités
de 3 à 10 centigrammes de chlorhydrate de morphine
(dose maxima), ils présentent de grands malaises, des
troubles digestifs, des vomissements, du myosis. Chez les
enfants, 1 milligramme de morphine suffit pour déter-:'
miner une grave intoxication. Les adultes présentent des
symptômes toxiques quand ils prennent, pour la pre¬
mière fois, de la morphine et qu’ils dépassent d’emblée
la dose maxima. L’intoxication aiguë par la morphine
produit : un profond sommeil pouvant aller jusqu’au
coma, un ralentissement du pouls et de la respiration, un
affaiblissement du cœur, un abaissement de la tempé¬
rature. Les pupilles se rétrécissent et deviennent insen¬
sibles à la lumière; une légère cyanose survient; les
réflexes tendineux s’affaiblissent. La mort peut survenir
dans des convulsions ou dans le collapsus. Pourtant,
quelques-uns des sujets ainsi intoxiqués peuvent se
rétablir après un coma de plusieurs jours; ils sortent de
là avec des maux de tête, des troubles digestifs, cardiaques
et respiratoires.
Plus grave que cette intoxication aiguë est l’abus chro¬
nique de la morphine qui se produit dans des condi¬
tions déjà mentionnées plus haut et qui est absolument
inévitable dès que l’individu commence à s’injecter le
médicament lui-même. A noter que les sujets atteints de
dégénérescence mentale, et plus spécialement les hysté¬
riques, sont particulièrement exposés au morphinisme et
à la morphinomanie.
Symptomatologie et évolution du morphinisme. —
Quand l’effet consécutif de lassitude et de malaise a rem¬
placé l’euphorie morphinique, l’individu aspire de nouveau
retrouver cet état de bien-être qui a disparu et essaie d’une
seconde, puis d’une troisième injection hypodermique.
Pendant les premiers temps, pendant des jours et
même des mois, le morphiniste se sent presque toujours
stimulé dans le sens indiqué plus haut. [C’est la « lune de
miel » du morphinisme.] Souvent, déjà après un certain
nombre de jours, les intervalles entre les injections sont
rapprochés et la dose est augmentée. Une fois sur cette
pente irrésistible, il n’y a plus moyen de s’arrêter, et le
morphiniste ne peut plus se sauver par ses propres forces.
MORPHINISME.
613
Toutes ses pensées sont concentrées sur l’usage du
remède. Son humeur oscille entre l’euphorie et l’inquié¬
tude anxieuse. Le malade est abattu, hébété; il éprouve
des crises d’angoisse. Tout ce qui l’intéressait jadis le
laisse maintenant indifférent. Pour se procurer de la mor¬
phine, il ne reculera devant aucun moyen, si illicite qu’il
soit. Mensonges, tromperies, dissimulation sont des
moyens ordinaires. Les malades falsifient les ordonnances,
mendient de l’argent, en dérobent même, vendent et
engagent des meubles. On a vu des femmes morphinistes
se prostituer pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat
du médicament. Malheureusement, malgré les prescrip¬
tions légales, d’après lesquelles la morphine ne peut, dans
les pharmacies, se délivrer que sur ordonnance médicale,
il arrive encore trop souvent qu’on s’en procure par ruse,
particulièrement en s’en faisant expédier de l’étranger,
sous une fausse déclaration.
Les facultés d’aperception, la mémoire, l’association
des idées sont altérées. L’intelligence s’amoindrit et finit
par descendre au même degré très faible où se trouve
déjà la vie affective et la vie morale. Le sommeil devient
de plus en plus défectueux. Il survient des paresthésies,
des hyperesthésies, des douleurs vésicales. Des hallucina¬
tions élémentaires, comme les bourdonnements d’oreilles,
les scintillements d’éclairs, peuvent également se mani¬
fester. Les réflexes sont souvent exagérés; parfois ils
sont abolis. Les mouvements deviennent incertains. La
langue et les mains tremblent. Du côté des bras et des
jambes, on peut trouver des phénomènes parétiques et
ataxiques.
La sécrétion de la salive cesse. De grandes transpira¬
tions surviennent. Pourtant, la peau est la plupart du
temps sèche. Elle présente souvent, comme le bras repré¬
senté par la planche XXIV, des centaines de cicatrices qui
sont autant de marques indiquant de nombreuses injec¬
tions. Comme les seringues et les aiguilles ne sont pas
toujours tenues aseptiquement, il en résulte souvent de
petits abcès et des furoncles.
[On peut observer aussi chez les morphiniques de la
fièvre, et Pichon, Levinstein ont décrit des cas dans les¬
quels il se produit à la suite de l’injection une hyperthermie
pouvant atteindre jusqu’à 39°. S’agit-il d’une fièvre vrai¬
ment morphinique, ou faut-il voir, dans cette élévation de
614
PSYCHOSES TOXIQUES.
Planche_XXIV. — Bras d’un morphinomane. Nombreuses cica¬
trices consécutives aux injections hypodermiques.
la température, l’effet d’une infection locale à la suite
d’une piqûre faite sans précautions antiseptiques? Les
recherches de Joffroy et Serveaux sur les animaux
constatent que la morphine abaisse la température. Cette
hypothermie a été constante dans toutes leurs expériences,
quelle que soit la dose injectée et quel que soit le mode
d’introduction de l’alcaloïde dans l’organisme des ani¬
maux en expérience. Aussi, ces auteurs attribuent-ils la
cause des accidents fébriles observés parfois chez les
individus intoxiqués, soit à une infection secondaire d’ori¬
gine extérieure, soit à une auto-intoxication gastro-intes¬
tinale.]
L’appétit est mauvais. Des vomissements sont fréquents.
La constipation est la règle. La nutrition générale est
fortement altérée. Peu à peu le malade devient impuissant.
L’activité du cœur s’affaiblit; le pouls devient petit,
irrégulier, lent. La respiration est plus superficielle.
Il n’est pas rare d’observer à la période avancée du
morphinisme des accès d’excitation avec hallucinations,
accès qui rappellent le delirium Iremens par les signes
suivants : prostration, orientation défectueuse, confusion
mentale, hallucinations visuelles et auditives. Le malade
aperçoit dans son délire des petits animaux; il trie des flo¬
cons de laine; par moments, il a des crises de vive anxiété
et d’inquiétude. A la période de la déchéance physique et
intellectuelle la plus profonde, la mort survient quelque¬
fois par suicide, quelquefois aussi par suite de l’adminis¬
tration d’une dose exagérée du poison. D’autres fois, le
morphiniste peut succomber à la suite d’inflammations
qui se développent au point d’injection.
Mais, avant que cette terminaison fatale survienne, il
peut s'écouler dix à vingt ans. Pendant cette longue
période, la dose de morphine augmente progressivement
et sans cesse. Il n’est pas rare qu’elle soit, à un moment
donné, de 1 à 2 grammes par jour. On a déjà observé des
cas où la dose journalière atteignait 12 grammes et même
davantage. Le plus souvent, dans plus de la moitié des
cas, ce sont des médecins, des pharmaciens, des dentistes,
des droguistes qui, pouvant facilement se procurer de la
morphine, deviennent la proie du morphinisme. Les
'Vali.24.
f
MORPHINISME.
615
femmes de ces malheureux y succombent à leur tour. En
raison du prix élevé du médicament, ce sont des gens
aisés qui en sont habituellement les victimes. L’âge
moyen de la vie est celui où l’on observe le plus souvent
cette intoxication. Il n’est pas rare de voir les morphi-
nistes recourir encore peu à peu à d’autres moyens sur
lesquels nous reviendrons plus tard, de même que nous
aurons à parler des effets résultant de la suppression de
la morphine.
[Les fumeurs d'opium, qui deviennent nombreux en
France, ont en général la figure d’une pâleur mate et
maladive; leurs yeux sont caves, entourés d’un cercle
bleuâtre, les pupilles sont dilatées, le regard a l’expres¬
sion d’hébétude souriante, vague et gaie en même temps;
la parole est embarrassée, souvent tremblotante; les
membres sont faibles ; la marche est lente et les mouve¬
ments incertains, comme ceux d’un homme ivre.
A la longue, il se produit chez le fumeur d’opium une
véritable désorganisation physique, morale et intellec¬
tuelle comparable à celle que nous venons de décrire chez
le morphinisé chronique.]
Diagnostic. — Le diagnostic est facile surtout en raison
des renseignements sur les antécédents du sujet. D’autre
part, l’usage de la morphine une fois reconnu, l’analyse
de l’urine peut fixer le diagnostic. Dans des cas dou¬
teux, le diagnostic peut se confirmer après un interne¬
ment de plusieurs jours pendant lesquels l’abstinence de la
morphine est absolue ; s’il y a morphinisme, l’abstinence
elle-même fera éclater les symptômes. De plus, il est
important d’examiner l’état de la peau, surtout celle des
bras, de la poitrine, du ventre, des cuisses, car on pourra
constater là les effets d’injections hypodermiques, notam¬
ment des cicatrices ou des abcès. Il faut toujours s’assurer
s’il n’y a point d’autres poisons qui aient été employés en
même temps que la morphine ; les plus fréquents en
pareil cas sont : la cocaïne, le chloral, l’alcool. Il importe
de s’assurer aussi s’il n’existe pas chez le sujet quelque
autre affection nerveuse.
Au point de vue de l’anatomie pathologique, on n'a
encore fait aucune constatation certaine dans le cer¬
veau. Le muscle du cœur subit souvent la dégénéres¬
cence graisseuse. Il n’est pas rare aussi de troüver chez
les morphinisés de l’artériosclérose.
616
PSYCHOSES TOXIQUES.
Le pronostic est favorable. La suppression véritable¬
ment spontanée n’est guère possible. On ne peutréaliser cette
suppression que dans les maisons de santé, et tout à fait
exceptionnellement dans la famille. Cette suppression, à
la vérité, n’est que trop souvent suivie de récidives. On a
vu quelquefois des malades arrivés au terme de la sup¬
pression finir quand même par le suicide.
Traitement. — • La prophylaxie est tout entière entre
les mains des médecins. Chacun d’eux devrait se faire une
loi de ne prescrire de la morphine que dans les affections
progressivement et totalement mortelles. L’emploi de ce
médicament dans l’hystérie et la neurasthénie, et surtout
I abandon de la seringue entre les mains des malades
atteints de ces affections doivent être considérés comme
une faute professionnelle. Les dispositions légales sur la
vente de la morphine méritent d’être plus sévèrement
appliquées. [Les autorités administratives feront bien
d’ouvrir l’œil sur les « fumeries d’opium » qui existeraient
en France en grand nombre, à Paris et ailleurs.]
Le morphiniste ne pourra être délivré de sa passion
qu’à la condition d’être l’objet de la plus stricte surveil¬
lance, exercée de préférence dans un établissement spécial.
II faut user de la plus grande prudence dans le choix de
la maison de santé pour le traitement du morphinisme,
car on a vu des malades qui, après six mois de traitement,
non seulement n’étaient pas guéris, mais avaient contracté,
en outre, l’habitude de la cocaïne ! La suppression réussit
mieux dans un établissement fermé. Il faut avoir grand
soin de s’assurer qu’à l’entrée du malade dans la maison
il ne s’y introduit pas de la morphine en contrebande,
car la plupart des sujets s’efforcent d’apporter avec eux
une certaine provision du poison et de s’en procurer plus
tard de nouvelles quantités par des mensonges ou par des
tentatives de corruption sur les employés de l’asile. La
guérison ne s’obtient que si le sujet a une assez bonne
constitution générale, et le traitement sérieux n’est pas
sans causer bien des inquiétudes.
Dès que la morphine est supprimée ou réduite à une
dose très faible, les symptômes d’abstinence apparaissent.
Ce sont : l’angoisse, l’agitation, l’irritabilité, l’insomnie,
•les paresthésies, les névralgies, les éternuements, les bâil¬
lements, les nausées, la soif, la faiblesse du cœur, la dila¬
tation des pupilles, les tremblements divers et même les
MORPHINISME.
617
troubles de la parole. Parfois, on a observé des convul¬
sions hystériques, de même que des accidents rappelant
le delirium tremens. Quelquefois il y a môme une véritable
menace de collapsus. Les malades réclament instamment
la morphine et ils expriment des idées de suicide.
[L 'intensité des symptômes d'abstinence varie naturelle¬
ment selon que la suppression de la morphine est
progressive, graduelle ou, au contraire, brusque et com¬
plète.
En cas de suppression brusque et complète, on voit
apparaître, au bout de quelques heures, un sentiment de
grande fatigue et de faiblesse. Le sujet est dans l’impos¬
sibilité de se tenir sur ses jambes. D’abondantes sueurs le
baignent pendant que tout son corps est secoué par un
tremblement général. Parfois, se montrent des troubles
gastro-intestinaux graves : douleurs gastralgiques et abdo¬
minales très violentes, vomissements, diarrhées très abon¬
dantes rappelant la dysenterie ou le choléra. Le malade se
lamente, s’agite, quelquefois délire, accuse des halluci¬
nations visuelles, surtout si l’abstinence porte non seule¬
ment sur la morphine, mais aussi sur la cocaïne. Les
troubles intellectuels peuvent quelquefois prendre l’inten¬
sité d’un grand accès de manie avec hallucinations,
impulsions à l’homicide ou au suicide (Levinstein,
Pichon).
Dans certains cas, l’affaiblissement résultant de la sup¬
pression brusque de la morphine envahit le cœur et les
organes respiratoires ; des syncopes peuvent se produire
et le malade peut tomber dans le collapsus plus ou moins
prolongé. Des complications convulsives survenant consé¬
cutivement à la suppression brusque de la morphine ont
été signalées par Garnier, Voisin.
Une injection de morphine fait disparaître toutes
ces manifestations graves, à la condition d’être pratiquée
à temps.
Dans la cessation graduelle de la morphine, l'état de
besoin est beaucoup moins violent. Le sujet manifeste sa
faim de l’alcaloïde par des bâillements, par une certaine
inquiétude générale, du malaise, de l’inappétence avec
nausées et même parfois avec vomissements et diarrhée;
il se plaint de froid intérieur; il a des névralgies; la vue
et l’ouïe sont quelquefois hyperesthésiées, d’où résultent
chez quelques sujets des phosphènes et des bourdonne-
618
PSYCHOSES TOXIQUES.
ments. L’inquiétude générale peut créer un état de dépresr
sion, mais qui n’atteint jamais la gravité des accidents
qu’on observe dans la suppression brusque.]
Il est nécessaire de surveiller le cœur et, selon les cas,
on emploiera le camphre, l’éther, la caféine, les sina¬
pismes et d’autres stimulants. Contre l’excitation se
recommandent les bains tièdes et les enveloppements
humides. L’insomnie sera combattue par le trional, la
paraldéhyde, la chloralamide. On se servira aussi d’au¬
tres calmants comme les bromures, la quinine. Les fonc¬
tions gastriques et intestinales réclament la plus grande
attention. Une alimentation fortifiante est essentielle. Le
manque d’appétit du morphinisle peut être combattu
par des moyens psychiques. Hitzig a conseillé aussi des
lavages de l’estomac pour chasser les traces de morphine
restées dans cet organe. L’emploi du chloral, de l’opium
ou même de la cocaïne pour adoucir les souffrances de
l’abstinence est extrêmement délicat.
Tous ces symptômes ne doivent pas empêcher de pour¬
suivre le traitement jusqu’au bout. On ne doit interrompre
la cure que lorsque la vie du malade est en danger par
suite de îa faiblesse du cœur ou d’affections internes inter¬
currentes. Mais l’intensité du traitement doit se régler
d’après la quantité de morphine que le malade avait l’ha¬
bitude d’absorber et aussi d’après l’état physique du sujet.
Chez des individus robustes qui ne prennent pas au delà
de 0sr,30 de morphine par jour, on peut procéder par la
suppression brusque de la morphine, mais en tenant le plus
grand compte de l’affection douloureuse qui a pu être
l’occasion de l’usage de cette substance. Chez des sujets
robustes qui prennent des quantités plus grandes, mais
qui n’ont pas d’autres complications somatiques, on pourra
procéderparla suppression rapide. Dans cette méthode, on
réduit immédiatement la quantité habituelle de la morphine
à la moitié, puis on diminue la dose successivement, d’après
un plan arrêté d’avance. Dans le cas de trois injections en un
jour, on réduira d’abord celle de midi, puis celle du soir,
d’une certaine quantité, et ainsi de suite jusqu’à ce que le
malade soit, après une semaine ou deux, complètement
sevré de la morphine. Parfois on donne encore dans les
derniers jours une injection fictive sous forme d’eau dis¬
tillée. Chez les individus délicats et chétifs, il y a lieu d’em¬
ployer la méthode de la suppression lente, qui peut durer
COCAÏNISME.
619
de trois à six semaines, et cela encore d’après un plan de
traitement dressé d’avance. Ici les symptômes d’abstinence
sont moins intenses, mais pourtant ils ne sont pas à
négliger; il faut s’en occuper.
Une fois que le malade est sevré de la morphine, il est
indispensable de le surveiller encore pendant un certain
temps, autant que possible pendant plusieurs mois. On
relèvera pendant ce temps sa nutrition générale et l’on
cherchera à l’occuper. Pour contrôler l’absence réelle de
récidive, le plus sûr moyen consisterait à soumettre plus
tard le sujet à un internement d’épreuve de plusieurs
jours, pendant lesquels, si l’individu a repris de la mor¬
phine, les divers accidents de l’abstinence réapparaîtraient
nécessairement.
Contre l’intoxication aiguë par la morphine se recom¬
mandent : le lavage de l’estomac, la respiration artificielle,
une injection de sulfate d’atropine à la dose de 0sr,001 ou
d’apomorphine à la dose de Osr,ûl ; les divers stimulants du
cœur.
Médecine légale. — Les morphinistes peuvent com¬
mettre divers délits : dépositions mensongères, falsifica¬
tions d’ordonnances, vols, escroquerie. Chaque cas néces¬
site d’ailleurs un examen individuel pour s’assurer du degré
de l’altération intellectuelle produite par le morphinisme;
presque toujours on est amené à accorder aux vrais mor¬
phinomanes le bénéfice des circonstances atténuantes.
C. — COCAÏNISME
[Le cocaïnisme résulte de l’intoxication par l’alcaloïde
extrait des feuilles de Y Erylhroxylum coca, arbrisseau
cultivé principalement au Pérou et en Bolivie. C’est
Niemann (devienne) qui l’a extrait le premier, en 1859.
Cette intoxication est le résultat de son usage imprudent.
Des accidents plus ou moins graves, les uns aigus, les
autres chroniques, ont été décrits par Falk, Mattison,
Delbosc. Il arrive pour la cocaïne ce qu’on constate jour¬
nellement pour la morphine : le médecin prescrit acciden¬
tellement l’usage de la cocaïne sous une forme quelconque ;
le malade en renouvelle de lui-même l’emploi et finit par
ne plus pouvoir s’en passer. Le cocaïnisme et la cocaïno¬
manie se trouvent ainsi constitués. Comme nous l’avons
dit à propos du morphinisme, ce sont généralement les
620
PSYCHOSES TOXIQUES.
sujets intoxiqués par la morphine qui emploient la cocaïne
pour insensibiliser la région destinée à être piquée. Les
mêmes auteurs qui ont étudié le morphinisme ont observé
en même temps le cocaïnisme ; tels sont Erlenmeyer, Mat-
tison, Bail, Magnan, Chambard.]
Depuis qu’en 1884 on a employé la cocaïne comme anes¬
thésique local, certains sujets se sont habitués à ce mé¬
dicament en l’employant trop fréquemment. Mais la cocaïne
se répandit surtout parmi les morphinomanes, dans le trai¬
tement desquels on s’en était passagèrement servi. Des
sujets atteints de dégénérescence mentale s’en sont aussi
servi comme moyen de provoquer une euphorie. On
connaît déjà depuis longtemps au Pérou l’intoxication
chronique par les feuilles de coca.
Une dose unique produit d'abord une excitation motrice,
puis de la faiblesse musculaire générale, de l’euphorie, un
sentiment de chaleur et de la tachycardie. [ L'intoxication
aiguë par la cocaïne, ou le cocaïnisme aigu, consiste dans
les phénomènes suivants : excitation générale avec besoin
de remuer, de s’agiter, de se livrer parfois à des actes plus
ou moins violents, de parler sans cesse ; le malade a des
fourmillements dans les extrémités et des tintements
d’oreille.] A la courte ivresse succèdent : l’abattement, la
fatigue, une diminution dans les fonctions intellectuelles.
De grandes doses isolées peuvent provoquer le délire et
le collapsus.
Les accidents consécutifs de cette intoxication intermit¬
tente peuvent conduire à un usage chronique ultérieur de
la cocaïne qui détermine une excitation permanente, la
fuite des idées, la volubilité de la parole, l’affaiblissement de
la mémoire, la fatigue générale, l’anéantissement de
la volonté et l’impossibilité de tout effort intellectuel
[Dans le cocaïnisme chronique, la cocaïne détermine au
début une action stimulante sur le système nerveux : le
sujet éprouve un véritable besoin d’activité musculaire et
intellectuelle. Mais, à la longue, cet état d’agréable excita¬
tion cède la place à une agitation permanente accompagnée
d’un grand nombre de troubles sensitifs et psychiques. Le
malade éprouve continuellement des fourmillements, des
démangeaisons, des picotements, et cela surtout au niveau
des extrémités. Parfois, il lui semble qu’il a sous la peau des
insectes qui essaient de se frayer un passage et dont il
COCAÏNISME.
621
yeut faciliter la sortie en se piquant avec des épingles. Très
souvent, il éprouve des crampes et des douleurs fulgurantes
dans les membres inférieurs.
Certaines régions du corps sont frappées d’anesthésie
superficielle ou profonde.
A ces troubles de la sensibilité générale viennent s’ajou¬
ter ceux de la sensibilité spéciale.
Le sens de la vue est souvent atteint le premier; outre
l’affaiblissement de l’acuité visuelle, le malade accuse
souvent des illusions et des hallucinations. Les illusions
portent sur la forme, la couleur, la nature des objets placés
devant lui. Les hallucinations sont parfois zoopsiques, mais
le plus souvent il s’agit de fantômes bizarres qui s’agitent
devant le patient.
L’ouïe est quelquefois compromise aussi par des illusions
et des hallucinations : bourdonnements, sifflements, cris
inarticulés, paroles.
On a signalé des troubles du sens musculaire: le ma¬
lade se sent soulevé, transporté, balancé ou précipité.
Des troubles psychiques apparaissent lorsque le cocaï¬
nomane accepte les hallucinations et les interprète dans le
sens pathologique : il devient alors un hypocondriaque ou
un persécuté d'origine toxi-hallucinatoire.]
Les malades entreprennent toutes sortes de choses sans
pouvoir les exécuter ; ils écrivent des lettres pleines d’at¬
tendrissement et de détails inutiles ; ils sont incapables
de toute occupation régulière et déchoient rapidement au
point de vue social. Bientôt leur humeur flotte entre l’eu¬
phorie, le mécontentement et l’inquiétude. Ils restent tout
à fait indifférents à ce qui les intéressait autrefois ;
ils perdent bientôt leur sensibilité éthique et esthé¬
tique.
Dans leur étal physique, on note l’absence de sommeil,
l’amaigrissement rapide, la tachycardie dépassant souvent
150battements par minute, lafaiblesse du cœur, des vertiges,
du tremblement, de l’agitation et du clonus de quelques
muscles, de l’embarras de la parole, des paresthésies, de
la mydriase, de l’exagération des réflexes cutané et ten¬
dineux.
Au point de vue de la quantité de cocaïne prise par
jour, on a signalé des cas où la consommation allait jus¬
qu’à 4 grammes par jour. Presque toujours les sujets
arrivés à cette période avancée du cocaïnisme ont recours
622
PSYCHOSES TOXIQUES.
simultanément à toutes sortes d’autres médicaments,
comme le chloral et l’hyoscine, pour combattre l’insomnie
de plus en plus rebelle.
A la même période de cette intoxication apparaissent
de graves symptômes psychiques, parmi lesquels nous
citerons la psychose hallucinatoire cocaïnique. Les trou¬
bles sensoriels d'ordre laclile très caractéristiques de cette
psychose sont interprétés d’une manière délirante. Ces
troubles sont de toutes sortes : démangeaisons et cha¬
touillements à la peau, qui semblent aux malades produits
« par de la vermine, par des piqûres d’épingles, par des
rayons électriques ». Ils disent avoir sous la peau des corps
étrangers, des balles, des grains, des cristaux, de la pous¬
sière. Les hallucinations visuelles abondent aussi : les
malades voient les objets rapetissés ou agrandis ou
d’une autre couleur ; ils aperçoivent surtout de petits
objets qui grouillent, des animaux de toutes sortes, des
poux, des mites, des bacilles, puis aussi des apparitions
effrayantes, comme des cadavres disséqués, par exemple.
En outre, ils entendent des voix, des insultes, des me¬
naces, des accusations. On trouve aussi des cas dans les¬
quels on constate le phénomène de 1’ « écho de la pensée ».
Dans son délire, le sujet rattache ces troubles sensoriels
à des persécutions de toutes sortes. Même ses souffrances
physiques sont expliquées par lui comme étant l’œuvre
de ses ennemis. Partout on le guette, on espionne tout
ce qu’il pense, tout ce qu’il fait. On lui tire des coups de
feu dans l’obscurité ; il se plaint, réclame la protection
de la police, porte des armes sur lui, s’enfuit hors de
chez lui pour chercher un abri. Assez souvent, les cocaï-
nistes commettent un meurtre ou se suicident. Le délire
de la jalousie est particulièrement fréquent chez eux. Le
malade surveille sa femme, lui adresse les reproches les
plus grossiers, l’accuse de l’avoir déjà trompé lors des
fiançailles, d’avoir des relations avec tous les hommes de
la ville. Toutes les circonstances extérieures, tous les
souvenirs sont interprétés par lui d’une manière hostile.
Souvent il menace de tuer sa femme.
D’ordinaire, la compréhension et l’orientation sont
parfaites, malgré tous ces troubles intellectuels. Les ob¬
jections et les raisonnements sont tout à fait inutiles :
au lieu de se laisser persuader, le malade cherche, au
contraire, à prouver, à justifier, à imposer ses idées déli-
COCAÏNISME.
623
rantes. Il lui arrive plus rarement de dissimuler quelque
chose. Quelquefois se produisent, d’après certains auteurs,
des états de stupeur.
Cette psychose hallucinatoire cocaïnique évolue en quel¬
ques semaines. La suppression de la cocaïne fait dispa¬
raître rapidement les troubles sensoriels. Les conceptions
délirantes ne disparaissent qu’après plusieurs mois. Les
troubles physiques et l’affaiblissement intellectuel per¬
sistent encore pendant bien plus longtemps.
Diagnostic. — La psychose hallucinatoire et le délire
de la jalousie des cocainistes doivent être différenciés des
vsychoses alcooliques, qui se développent avec bien moins
de rapidité. Les hallucinations tactiles et visuelles du
cocaïniste sont presque pathognomoniques. Souvent, le
cocaïnisme s’associe avec l’alcoolisme, mais le plus souvent
avec le morphinisme.
Pronostic. — Les troubles aigus d’ordre psychique
disparaissent quand on supprime la cocaïne, mais la dé¬
générescence physique et intellectuelle produite par le co¬
caïnisme subsiste longtemps, ce qui est d’ailleurs la cause
la plus grave des récidives.
Traitement. — Une surveillance sévère de la vente de
la cocaïne est une mesure prophylactique de premier
ordre. L’application médicale de ce médicament ne doit
être autorisée que dans le but d’une anesthésie locale.
Kraepelin demande qu’on considère comme délictueux au
point de vue professionnel l’emploi du remède dans tout
autre but. Le même demande qu’on interdise l’exercice de la
médecine aux médecins cocaïnomanes et morphinomanes.
La suppression de la cocaïne ne produit pas d’aussi
graves accidents d’abstinence que celle de la morphine.
11 s’ensuit que, dans le traitement du cocaïnisme, il y a
lieu de recommander la suppression brusque ou, du moins,
rapide du poison. [Point important en pratique : tandis
que la suppression brusque de la morphine est pleine de
dangers, celle de la cocaïne n’offre pas généralement de
grands inconvénients ; les malades supportent cette sup¬
pression brusque et totale de la cocaïne sans risquer de
tomber dans le collapsus. Cette règle n’est cependant pas
absolue : il y a des cas où les phénomènes d’abstinence
de cocaïne sont assez menaçants pour recourir à la
méthode de la suppression progressive plus ou moins
rapide.
624 PSYCHOSES TOXIQUES.
Les règles générales de traitement et les moyens adju¬
dants que nous avons indiqués à propos du morphinisme
s’appliquent également au cocaïnisme ; nous engageons
donc le lecteur à se reporter à cette partie du chapitre
précédent.]
Dans la conduite de cette cure, une surveillance stricte
du malade est également nécessaire. Il faut tenir grand
compte de l’activité du cœur, parce que, outre l’insomnie
et l’inquiétude, il peut survenir des troubles respiratoires,
de la faiblesse cardiaque et du collapsus. Une maison
de santé fermée offre plus de garanties pour la guérison
que les établisseménts ouverts.
Médecine légale. — La dégénérescence morale du
cocaïniste conduit souvent ce dernier à commettre des
actes de violence, à faire des fausses dépositions et à for¬
muler des plaintes non justifiées près des tribunaux. [En
tant que ces actes sont imputables à la véritable psychose
cocaïnique, l’article 64 de notre Code pénal peut recevoir
son application.] Pour les cas plus douteux, le bénéfice
des circonstances atténuantes peut quelquefois être ac¬
cordé. Il serait à désirer que les cocaïnistes, comme les
morphinistes et les alcooliques qui entrent en conflit avec
la loi, soient obligés, par une décision du tribunal, de se
soumettre, après l’expiration de la peine, à un traitement
supplémentaire de leur affection. De même, il est à sou¬
haiter que, dans l’intérêt de la Société, on puisse pro¬
noncer l 'interdiction des ivrognes, des éthéromanes, des
morphinomanes et des cocaïnomanes.
FIN.
TABLE ALPHABÉTIQUE
627
I
TABLE DES PLANCHES
ET DES FIGURES HORS TEXTE
Pages.
Planche I. — Fig. 1. Oreille en pointe do Darwin -Woolner.
— Fig. 2. Oreille de cercopithèque. — Fig. 3. Oreille de Wil-
dermuth observée chez un alcoolique. — Fig. 4. Petitesse '"A
et atrésie congénitales des oreilles . 30
Planche II. — Fig. 1, 3 et 4. Hématomes auriculaires anciens.
— Fig. 2. Hématome auriculaire récent . 90
Planche III. — Escarres graves . 92
Planche IV. — Fig. 1. Écorce normale de la circonvolution 'Sg
centrale. — Fig. 2. Cellule normale de Beelz . 114
Fig. 18-19 (hors texte). Salle de malades traités par l’alite¬
ment. Cabanon, encore quelquefois employé, avec barreaux
en fer et fauteuil auquel on attachait les malades . 128
Fig. 20-36 (hors texte). — Fig. 20. Clef en fer. — Fig. 21.
Clef fabriquée avec une cuiller. — Fig. 22. Spécimen de
clef pour fermer une cellule. — Fig. 23. Sorte de clef en
bois. — Fig. 24. Perforateur. — Fig. .25. Pierre aiguisée.
— Fig. 26. Instrument piquant en bois. — Fig. 27. Instru¬
ment piquant en os. — Fig. 28 à 33. Couteaux montés sur
poignées en bois, en cuir, en toile, etc. — Fig. 34. Cou¬
teau avec monture en mastic. — Fig. 35. Couteau avec
manche en toile fixée par une ficelle. — Fig. 36. Scie . 128
Planche V. — Hydrocéphalie congénitale interne . 202
Planche VI. — Idiot atteint de porencéphalie . , . 204
Planche VII. — Idiot profond avec altérations du squelette. 206
Planche VIII. — Épileptique au cours d'une attaque convul¬
sive . 276
Planche IX. — Forte cicatrice résultant d’une morsure de la
langue au cours d’une crise comitiale . 278
Planche X. — Démence paralytique avec parésie faciale
droite . 472
Planche XL — Pachy méningite hémorragique interne . 476
Planche XII. — Cerveau d’un paralytique général . 480
TABLE DES PLANCHES. 639
Pages.
Planche XIII. — Cerveau d'un paralytique général . 482
Planche XIV. — Paralysie générale avec hématome de la
base du cerveau . 484
Planche XV. — Fig. 1. Pachyméningite hémorragique interne.
— Fig. 2. Prolifération de la névroglie des cordons posté¬
rieurs de la moelle épinière . 488
Planche XVI. — Fig. 1. Cellules araignées de l’écorce cérébrale
dans la paralysie générale. — Fig. 2. Prolifération de la
névroglie et néoformations fibreuses dans la paralysie
générale . 492
Planche XVII. — Fig. 1. Écorce cérébrale dans la paralysie
générale. — Fig. 2. Écorce cérébrale dans la démence sénile. 494
Planche XVIII. — Fig. 1. Écorce cérébrale. — Fig. 2. Écorce
cérébrale d’un paralytique général . 496
Planche XIX. — Fig. 1. Vaisseau de l’écorce cérébrale dans
la paralysie générale. — Fig. 2. Altération chronique de
la cellule. — Fig. 3. Sclérose de la cellule. — Fig. 4. Des¬
truction granuleuse d’une cellule pyramidale. — Fig. 5 et 6.
Pénétration des cellules embryonnaires dans le corps de la
cellule nerveuse. — Fig. 7. Mitose apparente d’un noyau de
névroglie . 498
Planche XX. — Démence sénile, cerveau d’une femme de
quatre-vingt-dix ans . 514
Planche XXI. — Ramollissement jaune et atrophie du cer¬
veau . 516
Planche XXII. — Crétin . 524
Planche XXIII. — Fig. 1. Hydrocéphalie interne chez un
idiot. — Fig. 2. Coupe transversale du nerf sciatique. —
Fig. 3. Abcès du cerveau . 536
Planche XXIV. — Bras d’un morphinomane portant de nom¬
breuses cicatrices consécutives aux injections hypoder¬
miques . 614
FIN DE LA TABLE
PLANCHES.
TABLE DES MATIÈRES
Préface . . .
Table des
ADDITIONS DF. M. RoüBINOVITCH .
page^
PSYCHIATRIE GÉNÉRALE
I. Introduction . .
II. Aperçu rapide sur l’histoire de la psychiatrie _
III. Étiologie des troubles mentaux .
A. Causes exogènes . .
a. Causes physiques .
1. Intoxications .
2. Infections .
3. Maladies de la nutrition . .
4. Lésions cérébrales . . . . .
5. Affections nerveuses .
6. Affections organiques diverses . .
b. Causes morales .
Contagion psychique .
B. Causes endogènes .
a. Prédisposition héréditaire ou acquise .
Stigmates de dégénérescence .
b. Causes prédisposantes .
ÏV. Psychopathologie générale .
a. Les éléments psychiques .
b. Troubles de la perception .
e. Troubles de l’association des idées .
d. Troubles des sentiments affectifs .
e. Troubles de la volonté .
V. Symptômes physiques ! .
VI. Symptomatologie générale et marche de la folie.
VII. Diagnostic .
VIII. Anatomie pathologique .
IX. Pronostic .
X. Prophylaxie et traitement .
13
15
l-'J
17
34
38
43
53
72
TABU
E DES MATIÈRES. 641
Pages.
Traitement à l'asile, 121. — Indications pour
l’internement à l’asile d’aliénés, 126. — Éta¬
blissements français pour les aliénés, 129. —
Traitement avant i’inlernemcnt, 138. — Trai¬
tement à l'asile, 139. — Traitement] par les
agents physiques, 142. — Traitement médica¬
menteux, 146. — Traitement moral, 154.
XI. L’aliéné devant la loi .
a. Code pénal allemand . .
b. Expertise psychiatrique en Allemagne
c. Droit administratif allemand .
Dispositions générales les plus importantes
concernant les aliénés dans les divers
codes étrangers . „ . 170
Loi sur les aliénés en France (1838) . 173
Ordonnance du roi portant réglement sur les
établissements publics et privés consacrés
aux aliénés (1839) . . 180
158
158
163
169
PSYCHIATRIE SPÉCIALE
Classification des affections mentales .
XII. Débilités mentales congénitales .
XIII. Folie des dégénérés .
a. Déséquilibrés . . .
b. Dégénérés avec perversions sexuelles. .
c. Neurasthénie constitutionnelle .
d. Obsessions et impulsions .
e. Mélancolie constitutionnelle .
f. Caractères pathologiques .
XIV. Hystérie .
Hystérie traumatique .
XV. Épilepsie .
Note supplémentaire sur l’épilepsie .
XVI. Folie intermittente .
X. Types cliniques .
a. États maniaques .
b. ÉLats de dépression .
c. Formes mixtes .
II. Évolution des accès .
III. Évolution de la folie- inter milieu le -dan
ensemble . .
IV. Diagnostic de la folie intermittente .
V. Traitement de la folie intermittente .
Weïgandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie.
305
323
345
357
642
TABLE DES MATIÈRES.
XVII. Paranoia ou délires systématisés .
XVIII; Démences juvéniles. Démence précoce .
Troubles physiques .
Évolution de la démence précoce .
a. Démence simple ou héboïdophrénie
b. Hébéphrénie .
c. Catatonie .
d. Démence paranoïque . 423
1. Démence paranoïque hallucinatoire, 426.
— 2. Démence paranoïde, 428. —3. Dé¬
mence paranoïque, à forme fantasque,
431.
Latah Myriachit . 445
XIX. Paralysie générale progressive . 446
Symptomatologie de la paralysie générale. 447
Rémissions dans la paralysie générale. . . . 463
Évolution de la paralysie générale . 464
a. Période prodromique ou de début . 464
b. Période d'état . 465
1. Paralysie générale à forme expansive,
465. — 2. A forme maniaque, 467. —
3. A forme galopante, 469. — 4. Dé¬
mence paralytique, 471. — 5. A forme
mélancolique, 473. — 6. A forme déli¬
rante, 474. — 7. Juvénile, 475.
c. Période terminale . 477
Diagnostic différentiel . 480
Cyto-diagnostic de la paralysie générale. . 484
Médecine légale . 497
XX. Psychoses d’involution . 499
a. Mélancolie d’involution . 500
b. Démence sénile . 508
XXI. Psychoses liées aux affections cérébrales orga¬
niques . 516
XXII. Troubles mentaux d’origine thyroïdienne . . . 521
A. Crétinisme . 521
B. Psychose myxœdémateuse . 529
XXIII. Psychoses liées aux affections nerveuses . 532
A. Psychose polynévritique . 533 -
B. Psychoses liées à la chorée . 535
XXIV. Psychoses liées aux maladies de la nutrition . 536
XXV. Psychoses par épuisement . 539
TABLE
MATIÈRES.
A. Délire du collapsus . 541
B. Confusion mentale ou amentia . 543
C. Neurasthénie par épuisement . 546
XXVI. Psychoses fébriles et infectieuses .
XXVII. Psychoses toxiques .
A. Alcoolisme .
1. Alcoolisme aigu .
2. Ivresse pathologique .
3. Alcoolisme chronique .
Alcoolisme subaigu .
4. Delirium tremens .
5. Psychose alcoolique hallucinatoire aiguë.
6. Psychoses alcooliques chroniques para-
7. Complications de l’alcoolisme .
8. Alcoolisme infantile .
Diagnostic des psychoses alcooliques...
Anatomie pathologique des psychoses
alcooliques .
Pronostic des psychoses alcooliques .
Étiologie des psychoses alcooliques .
Traitement des psychoses alcooliques...
L’alcoolisme au point de vue médico-
légal et social .
B. Morphinisme .
Étiologie .
Symptomntologie et évolution .
Diagnostic .
Anatomie pathologique .
Pronostic. Traitement .
Médecine légale .
C. Cocaïnisme .
Aigu et chronique .
Diagnostic. Pronostic. Traitement .
Médecine légale .
555
555
557
562
562
568
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578
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583
585
592
594
595
596
623
624
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.